La technologie numérique, le besoin d'être en relation et le rôle des institutions de mémoire nationales

Discours

Notes d'allocution
Guy Berthiaume, Bibliothécaire et archiviste du Canada
Discours prononcé à la Conférence Digital Heritage 2015
Grenade, Espagne
Le 2 octobre 2015
Ce discours fut prononcé en anglais. Ce texte en est une traduction.

L’ère du numérique s’installe autour de nous, surtout par l’entremise de la toile du Web, du moins pour le moment.

De fait, quand nous pensons à la toile, nous constatons à quel point elle réussit à nous relier les uns aux autres.

Vint Cerf, un des pionniers du Web, l’a expliqué en ces mots :

« Il y a quarante ans, nous avons écrit le script d’Internet. Il y a trente ans, nous l’avons mis en scène. Nous pensions construire un système pour relier les ordinateurs entre eux. Mais nous avons vite compris qu’il s’agissait d’un système reliant les personnes. » [TRADUCTION]

Les nombreuses ramifications du Web, comme Google, Facebook, Twitter, Flickr et YouTube, sont toutes, sans exception, des moyens à la disposition des humains pour réaliser ce qu’ils essaient de faire depuis la nuit des temps : être en relation les uns avec les autres.

J’en conviens. Toutefois, j’aimerais aujourd’hui vous présenter mon point de vue selon lequel le Web peut aussi nous diviser en faisant apparaître, voire ressortir, nos préjugés et nos préférences.

Selon moi, nous devrions revoir notre approche et profiter davantage de notre monde numérique en nous penchant sur les méthodes que nous employons pour entrer en relation, en tant que bibliothèques, archives, musées, galeries d’art et autres organisations de mémoire et en jetant un regard neuf sur les mécanismes sous-jacents à ces relations.

Le monde numérique a transformé notre façon de penser, de communiquer et de conserver notre mémoire collective.
Dans ce contexte, les organisations de mémoire savent comment garder la mémoire collective et la garder bien vivante pour les générations à venir.

Permettez-moi de revenir à mon point de départ.

Le fait que nous puissions dorénavant communiquer instantanément grâce au Web signifie que nous sommes en mesure de nouer des liens rapidement avec des personnes qui vivent les mêmes passions que nous, qui ont les mêmes idéologies et intérêts.

Ne vous méprenez pas, je crois aussi que tout cela est fantastique.

Mais, bien que le Web soit une merveilleuse occasion de sortir des cadres et d’acquérir de nouvelles notions, il peut aussi nous confiner dans nos cadres, car l’être humain a tendance à ne rechercher que l’information reposant sur des intérêts et des opinions que l’on a soi-même sur le monde.

Si vous êtes un bibliothécaire, vous savez qu’on peut y trouver beaucoup de matériel remarquable sur les bibliothèques.
Traitant de toutes les facettes des bibliothèques.

En fait, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les bibliothèques.

Mais, alors que nous sommes en quête d’information sur les facettes qui nous intéressent le plus, je crains que nous nous enfermions dans nos cadres.

Dans mon discours aujourd’hui, je veux aborder un certain nombre de questions découlant de cette hypothèse.

Posons-nous les questions suivantes : de quelle façon utilisons-nous la technologie numérique, et notre statut en tant qu’institutions de mémoire, pour établir des liens en dehors des canaux établis?

Est-ce que le monde numérique abolit vraiment les frontières entre les organisations de mémoire?

En a-t-il seulement la capacité?

Pouvons-nous vraiment promettre que la connexion, un élément au cœur de l’environnement numérique, se traduira par d’autres avantages?

Quel est le rôle d’une bibliothèque et des archives nationales dans un tel contexte?

Comment pouvons-nous établir des liens entre les organisations de mémoire et le monde des affaires et leur faire découvrir tous les bienfaits de partenariats avec des collaborateurs non traditionnels?

Que faire pour aller au-delà de la connexion et adopter une démarche concluante?

Voilà quelques-uns des sujets dont je voulais vous entretenir aujourd’hui.

Toutefois, avant d’aller plus loin, j’aimerais vous donner un aperçu de mon expérience et décrire ma vision des institutions de mémoire.

Pour ce faire, retournons en arrière quelques instants, jusqu’aux origines de Bibliothèque et Archives Canada, ou BAC.
En 2004, le Canada est devenu l’un des premiers pays au monde à fusionner sa bibliothèque nationale et ses archives nationales.

Cette fusion s’inspirait de la vision d’un nouveau genre d’organisation à base de connaissances, où l’intégration des deux disciplines est pleine et entière et équipée pour répondre aux demandes de renseignements du 21e siècle.

C’était une idée audacieuse, voire révolutionnaire.

Encore aujourd’hui, le Canada est le seul pays membre du G-20 à s’être doté d’une telle institution nationale fusionnée.

Ian Wilson, l’un des visionnaires à l’origine de BAC et le tout premier bibliothécaire et archiviste du Canada, s’est exprimé comme suit :

« Ce que nous avons fait, c’est ériger une nouvelle institution culturelle nationale, reposant sur deux grandes traditions, dans l’espoir toutefois d’explorer des domaines qu’aucune de ces deux institutions ne pouvait atteindre auparavant. » [TRADUCTION]

C’est la dernière partie de cet énoncé qui m’interpelle plus particulièrement.

BAC est un nouveau genre d’institution hybride qui abrite des livres, des séries, des images, des œuvres d’art, des documents, des enregistrements sonores et des objets, le tout dans une seule collection.

Notre institution offre un accès homogène et réunit deux disciplines uniques afin de créer un environnement qui rend désormais possible l’inattendu et peut ainsi intervenir, le cas échéant.

À l’origine, l’idée était tellement novatrice que l’on a dû étendre la portée du terme « patrimoine documentaire » de manière à englober tout ce qu’une organisation de cette nature pouvait amasser, préserver et faire découvrir.

Cette démarche avait un caractère prophétique, car la mémoire collective du Canada allait se métamorphoser et prendre différentes formes au fil des ans, dont certaines seraient aussi fugaces et fragiles qu’un gazouillis (ou un tweet, si vous préférez).

Donc BAC, par sa nature même, est une organisation coopérative conçue pour juxtaposer les sphères de deux disciplines vénérables.

Grâce à notre position privilégiée, nous pouvons naviguer en harmonie dans l’environnement numérique, un environnement plutôt indifférent aux frontières et aux divisions.

Maintenant, revenons aux questions que j’ai posées au début en lien avec les relations, nous pouvons imaginer que les relations sont statiques ou productives.

Malheureusement, l’on confond souvent ces deux notions.

Par exemple, quand nous réunissons des groupes pour discuter d’enjeux liés à des préoccupations communes, il semble souvent, vu de l’extérieur, que les relations ont déjà été établies.

Cependant en élevant cette connexion d’un cran pour aboutir à un résultat imprévu, il faut avoir l’esprit ouvert.

Peut-être que le rôle des institutions du savoir, comme les bibliothèques et les archives, à l’ère du numérique, consiste à réunir des éléments inattendus et à créer les conditions favorables à l’émergence de nouveaux types d’interfaces.

Pour garder l’esprit ouvert devant les idées inattendues.

L’un des succès les plus surprenants de Bibliothèque et Archives Canada dans le domaine du numérique est lié à un projet intitulé tout simplement « Un visage, un nom ».

Ce projet illustre bien les importantes répercussions que peut avoir une organisation nationale de mémoire.

En 2002, nous avons uni nos efforts à un programme de formation au Nunavut, le territoire le plus au nord du Canada.

En collaboration avec le ministère de la Culture, de la Langue, des Aînés et de la Jeunesse du Nunavut, le projet consistait à numériser d’anciennes photographies d’Inuits se trouvant dans notre collection et à trouver leur nom.
Pendant des décennies, ils ont été nombreux à rester sans nom.

Le but était modeste : numériser 500 photographies et trouver les noms correspondants.

Les travaux au complet ne devaient durer qu’un an.

Nous étions dans l’erreur.

Le projet a pris son propre envol.

Depuis 2002, nous avons numérisé environ 8 000 photographies et les travaux sont toujours en cours.

L’enthousiasme et le soutien des chercheurs inuits et non inuits ont contribué à donner un nom à presque un quart des personnes, des activités ou des événements apparaissant sur les images.

Des familles et des amis ont renoué le contact.

Toute cette information, ainsi que les images, se trouve maintenant dans la base de données.

De plus, nous venons d’étendre la banque afin d’inclure les Inuits vivant dans les Territoires du Nord-Ouest, la partie septentrionale de la province de Québec et la région du Labrador, ainsi que les communautés des Premières Nations et des Métis installées dans le reste du Canada.

À bien des égards, nous avions recours à la collaboration en réseau, bien avant que le terme soit même inventé.

Mais, ce qui est peut-être encore plus important, c’est que nous avons mis en place les dispositions pour que les personnes entrent en relation à tout moment, n’importe où et sans égard à leur âge.

Nous nous sommes tournés vers la technologie numérique pour une raison profondément humaine, et l’ampleur des résultats a été tout à fait inattendue.

Grâce à la numérisation, nous pourrons préserver ces images à long terme, et la démarche visant à trouver les noms a permis à un peuple de s’approprier son patrimoine d’une façon bien concrète et facilement mesurable.

Voilà le genre d’activité qui me passionne quand je pense à notre patrimoine numérique et aux défis que soulève leur préservation.

Le projet « Un visage, un nom » repose sur une collaboration unique entre le public et une institution de mémoire.

Outre le fait que la contribution du public enrichit notre collection de photos à BAC, l’expérience a démontré que les initiatives de cette nature amorcent un dialogue entre les Autochtones des différentes générations, des aînés aux plus jeunes, et que cela les aide à comprendre leur passé.

Le besoin impérieux de donner un sens au monde, un besoin propre à l’humain, a pour conséquence de tous nous rassembler, que nous soyons des scientifiques, des conservateurs, des bibliothécaires, des archivistes ou autres.

La technologie numérique solidifie la toile en fusionnant la technologie de la communication avec l’art humain de la conversation.

Même si le Web a déjà été qualifié d’« immense copieur », il ne faut pas oublier que sa valeur la plus précieuse est la communication.

Si nous, en tant que bibliothèques et archives nationales, pouvons être présents là où ces échanges ont lieu, à l’intersection de la technologie et du besoin inhérent à l’humanité d’entrer en relation, nous pourrions nous positionner comme des acteurs clés dans le monde numérique.

Et ce, malgré les irréductibles si enclins à prédire notre effondrement.

Par exemple, BAC a déployé de grands efforts pour rendre ses collections numériques disponibles en ligne, comme des ensembles de données sur le recensement, les concessions de terres de l’Ouest et les fiches médicales de la Première Guerre mondiale, ainsi qu’une base de données sur les longs métrages canadiens et les illustrations extraites de notre réserve de livres rares.

En diffusant ces données brutes et ouvertes, nous permettons aux Canadiens de les utiliser de sorte qu’ils peuvent, à leur tour, enrichir le bagage de connaissances.

Nous permettons aussi de tracer des modèles d’information qui ne s’affichent que lorsque vous rassemblez un volume important de données.

Nous participons aussi à des projets reliant une variété de partenaires.

Dans le cas du projet « Au-delà des tranchées », BAC a fourni des ressources numériques tirées de ses collections sur la Première Guerre mondiale afin de constituer des données liées ouvertes traitant de toutes sortes de sujets, allant de partitions de chansons de guerre jusqu’à des journaux de guerre, en passant par des photographies, des enregistrements sonores et des films.

Parmi nos partenaires, on retrouvait des universités, de même que Canadiana.org, le Musée canadien pour les droits de la personne, la Société historique du Canada et Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Au cours des dernières années, nos activités liées à la numérisation étaient essentiellement axées sur l’accessibilité des données de cette nature.

Bien que l’accès soit une facette importante, il perd tout son sens s’il n’y a pas de préservation.

Et la préservation sans accès se résume à la thésaurisation.

Comme le dit l’expression « les deux font la paire », ce sont deux éléments indissociables. 

Il est primordial de protéger notre patrimoine numérique, et c’est une responsabilité partagée.

Il y a abondance de matériel, et la majorité de celui-ci reste généralement dans l’ombre. Les choix que nous devons faire au moment de la sélection sont d’autant plus ardus.

Si nous sommes prêts à partager cette responsabilité et à répartir la prise de décision, nous serons bien plus en mesure de conserver le patrimoine qui signifie le plus pour la population.

En partageant le travail, nous élargissons le champ de vision sur notre patrimoine culturel. De fait, le risque de perdre des documents significatifs sera moindre et, ensemble, nous pourrons intervenir de sorte que nous ne laisserons pas de trous dans notre histoire.

Par conséquent, que faire pour préserver toute cette information?

Comment pouvons-nous en garantir l’authenticité et la crédibilité?

Quand je fais le tour des possibilités offertes, ici, à la conférence, devant la myriade d’innovations proposées, je me demande vraiment ce que nous devrons faire pour nous tenir au fait.

Chaque fois qu’une nouvelle technologie émerge, nous devons adapter de nouvelles solutions afin d’acquérir et de préserver le contenu et de passer d’un média à un autre.

Il est facile de copier l’information numérique, de la réviser, de la déplacer et de la diffuser.

Et nous pouvons le faire!

Dans un tel contexte, le rôle d’une institution de mémoire nationale comme la mienne est de servir d’intermédiaire.

Je compare notre rôle avec celui des mégadonnées elles-mêmes, lesquelles forment les liens qui nous permettent de voir notre monde sous un autre angle, ou comme avec un drone, qui, en survolant le terrain, nous fait voir les tracés qui seraient invisibles du sol.

Une réflexion sur le portrait global.

Des rôles et des responsabilités partagés.

Des acteurs sur une assise horizontale plutôt que des hiérarchies.

C’est purement et simplement démocratique.

Et, sincèrement, je crois que cette approche est efficace.

Il est fort compréhensible, dans un tel contexte, que le mouvement pour un gouvernement ouvert ait émergé, soufflé par la montée du numérique.

Un des aspects clés de notre mandat exige que nous jouions le rôle de mémoire collective pour le gouvernement du Canada.

C’est pourquoi, en guise d’engagement envers le Plan d'action du Canada pour un gouvernement ouvert, nous nous employons à ouvrir les portes par l’entremise d’une information ouverte, de données ouvertes et d’un dialogue ouvert.

Entre autres approches, nous avons recours à des « examens en bloc », ce qui veut dire, littéralement, que nous révisons des blocs de nos collections existantes pour déterminer si on peut les rendre accessibles en vertu de la Loi sur l’accès à l’information et la Loi sur la protection des renseignements personnels.

Avant les examens en bloc, la majorité du patrimoine gouvernemental était fermé, portait une mention de restriction ou était à diffusion restreinte en attendant l’examen des ministères qui l’avaient publié.

Depuis l’introduction de l’examen en bloc, nous avons ouvert plus de dix millions de pages de documents du gouvernement fédéral.

Ces documents consignent tous les aspects de la vie publique canadienne, allant de notre histoire militaire aux dossiers des pensionnats, en passant par notre diplomatie et nos relations commerciales avec des gouvernements étrangers, et sans oublier les célébrations de la création de notre pays.

Nous faisons en sorte actuellement pour que la vaste majorité des documents gouvernementaux soient ouverts lorsqu’ils sont remis à BAC aux fins d’archivage.

C’est l’approche de l’« ouverture par défaut », ce qui veut dire qu’on n’impose aucune restriction à l’accès, tout en respectant les politiques et les lois.

En outre, nous consultons des ministères afin de trouver les meilleurs moyens pour rendre le patrimoine documentaire du gouvernement disponible à l’avenir, nous érigeons des ponts entre les ministères et entre les citoyens et leur gouvernement.

Une de nos plus remarquables contributions visant à rendre le patrimoine documentaire disponible concerne nos dossiers de la Première Guerre mondiale. La numérisation de ces documents constitue la plus imposante initiative en matière de préservation numérique jamais tentée à BAC.

Lorsque les travaux seront achevés, nous donnerons accès à 32 000 000 d’images en ligne, y compris des fiches médicales, des journaux, des photographies et bien plus encore.

Nous avons réalisé la numérisation et la description de collections gouvernementales de microfilms à forte demande, soit environ 63 000 000 de pages, en partenariat avec le secteur privé.

Nous avons aussi dépouillé des sites Web du gouvernement du Canada.

De septembre 2013 à septembre 2014, nous avons parcouru au complet et à quatre reprises le domaine du gouvernement du Canada.

À ce jour, nous avons amassé 88 millions d’objets numériques et plus de 780 domaines importants.

Nous organisons actuellement une collection Web sur les élections fédérales canadiennes à venir le 19 octobre, nous comptons offrir des contenus fascinants à consulter.

En outre, nous avons répertorié des sites Web non gouvernementaux traitant de sujets clés, comme le mouvement Idle No More (Jamais plus l’inaction) qui a attiré l’attention du public sur les besoins des Autochtones du Canada, et l’attaque du 22 octobre 2014 sur la Colline du Parlement, le siège de notre gouvernement, perpétrée par un tireur solitaire.

Des sites comme ceux-ci forment une partie de notre vaste collection numérique à BAC, dont on estime la taille, qui prend rapidement de l’ampleur, à plus de quatre pétaoctets.

Bon nombre de ces collections renferment des ressources du Web canadien qui ne sont disponibles sur aucun autre support.

L’importance de préserver de tels documents dynamiques relatant notre histoire est évidente, tout comme le besoin de travailler ensemble pour y parvenir.

Mais qu’en est-il des objets numériques qui sont plus fugaces – comme l’art numérique?

L’art numérique n’est pas statique, il est plutôt interactif, changeant et dépendant du logiciel et du matériel informatique qui sont modifiés ou créés par les artistes.

On désigne ces formes d’art comme la « littérature électronique », l’art de l’installation numérique, la musique numérique et la photographie numérique non statique ou le cinéma interactif.

Ces formes d’art revêtent d’immenses défis, non seulement au chapitre de l’acquisition et de la préservation, mais aussi pour ce qui est de la présentation aux auditoires.

Bien que les discussions soient nombreuses dans tous les domaines de l’art, elles tendent à débattre d’aspects différents et limités de divers problèmes.

Des cadres intéressants, néanmoins des cadres.

En conséquence, la complexité liée à la préservation de ce genre de produit numérique demeure une question à résoudre, car personne n’y est vraiment parvenu.

Donc, nous nous penchons sur la possibilité de tenir un sommet sur l’acquisition et la préservation de formes d’art numérique complexes.

Ce faisant, nous réunirions des experts dans le domaine, dont des pionniers canadiens et internationaux, qui ont obtenu des résultats tangibles et élaboré des stratégies concrètes.

Nous étudierions l’établissement de nouveaux partenariats et les modes de collaboration possible pour résoudre la question fondamentale liée à la préservation de cet aspect de notre patrimoine culturel et nous privilégierions les échanges entre tous les joueurs de manière à mettre en place des solutions aux problèmes communs.

Lorsque nous communiquerions les résultats du sommet à des personnes autres que les participants immédiats, il se pourrait bien qu’il en découle des solutions, nouvelles et inattendues, à d’autres enjeux touchant le monde numérique, y compris notre propre approche envers la préservation numérique.

Les occasions de cette nature abondent si nous sommes prêts à en tirer parti.

Par exemple, BAC mène actuellement de nombreuses activités internationales, et ce, dans une vaste gamme de domaines.

Mentionnons entre autres des engagements multilatéraux avec des organisations non gouvernementales (ONG), comme la Fédération Internationale des Associations de bibliothécaires et des Bibliothèques (IFLA), le Conseil international des archives (CIA) et l’UNESCO;

des projets stratégiques reliés à la communauté de l’information, tels que « PERSIST », et le programme « Mémoire du monde »;

et, en dernier lieu, des relations bilatérales avec la National Archives and Records Administration (NARA) et la Bibliothèque du Congrès, entre autres.

Penchons-nous sur un de ces engagements, soit notre participation à « PERSIST ».

Le projet « PERSIST » de l’UNESCO est né de la conférence « Mémoire du monde » tenue à Vancouver, en 2012, et de la déclaration de Vancouver sur la préservation du patrimoine numérique.

Il s’agit d’un projet de collaboration entre l’UNESCO, l’IFLA, le CIA et d’autres partenaires internationaux ayant pour but de s’attaquer à tous les enjeux liés à la préservation numérique.

Le but est de susciter une discussion sur les politiques mondiales à un échelon élevé entre les institutions vouées au patrimoine documentaire, l’industrie et le gouvernement.

BAC s’investit à fond dans « PERSIST », notamment en participant au groupe de travail sur le contenu.

L’une des grandes préoccupations du groupe de travail concerne le mode de sélection du contenu numérique.

Quel patrimoine numérique devrait-on préserver à long terme?

Comment devraient procéder les bibliothèques, les archives et les musées pour sélectionner, repérer et retenir par ordre de priorité le contenu numérique revêtant le plus de valeur aux yeux des intervenants?

Comment pourront-ils garantir le maintien de l’authenticité du patrimoine numérique?

Hormis les idées rattachées au sujet en soi, « PERSIST » est intéressant pour une autre raison.

Les membres du groupe « PERSIST » ont remarqué, dès les premiers instants, qu’ils avaient des points de vue fort différents.

Par exemple, dans la communauté muséale, on était d’avis que le patrimoine numérique était principalement des métadonnées sur les collections d’objets matériels plutôt que les collections en soi.

Les bibliothécaires étaient plus tournés vers le dépôt légal, ainsi que sur les défis associés au dépouillement du Web.

Pour eux, la sélection était la grande question à cause de leur tradition consistant à recueillir des ensembles complets d’objets.

Bon nombre de bibliothèques ne sont pas non plus des organisations de la mémoire, car leur mandat de recherche ne comprend pas la préservation à long terme.

En dernier lieu, les archivistes avaient tendance à soulever des problèmes d’accès et d’évaluation d’un point de vue juridique, des questions de confidentialité et de sensibilité des renseignements personnels et d’autres enjeux qui étaient une priorité pour eux,

dont un questionnement sur le fait que les critères de sélection du matériel numérique pourraient être différents des critères retenus pour les objets analogiques.

En fait, à l’intérieur même de la définition relativement large d’une organisation de mémoire, on retrouve des différences notables quant à l’interprétation des enjeux et aux besoins d’apporter des changements.

Fascinant, n’est-ce pas?

De toute évidence, nous pouvons faire plus pour participer à des initiatives comme « PERSIST ».

Nous pouvons communiquer les leçons que nous avons tirées dans le domaine de l’accès en regroupant les enjeux dont les disciplines et les intervenants s’entrecroisent, y compris le secteur public, le secteur privé, les groupes à but lucratif et sans but lucratif, le gouvernement et les utilisateurs issus du grand public.

Sans chercher trop longtemps, je pense à au moins cinq enjeux clés liés à l’accès qui auraient tout avantage à être analysés en commun :

  • Le gouvernement ouvert et les préoccupations connexes en matière de confidentialité, que j’ai mentionnés plus tôt;
  • Le droit à l’oubli, un sujet particulièrement brûlant en ce moment;
  • Les questions liées à l’accessibilité découlant de l’Accord de Marrakech;
  • Les langues officielles, un enjeu majeur au Canada;
  • Le droit d’auteur et les œuvres inaccessibles sur le marché.

Ces enjeux, en plus de s’entrecroiser sur le plan des disciplines, des pays et des gouvernements, ont aussi des points en commun pour ce qui est des limites légales et commerciales.

La seule façon de résoudre ces questions consiste à réunir autant de personnes que possible rattachées à autant de domaines que possible.

Je me répète, une organisation nationale comme la nôtre est en excellente position pour y parvenir.

Il suffit de penser à notre présidence au sein du Consortium international pour la préservation d’Internet et à notre participation au sein d’« InterPARES ».

Comme vous le savez tous, le projet « InterPARES » est une initiative de recherche internationale d’envergure grâce à laquelle des chercheurs dans le domaine des archives et du génie informatique, de même que des représentants d’institutions archivistiques nationales et de l’industrie privée collaborent en vue d’acquérir les connaissances requises pour assurer la préservation permanente des documents électroniques.

Il faut mener cette recherche sans tarder, car la révolution de la technologie de l’information (TI) a considérablement changé la façon de communiquer dans les gouvernements et les entreprises, ainsi que chez les personnes.

En conséquence, de nombreux documents qui, dans le passé, auraient été créés et préservés sur papier sont maintenant en format électronique.

Toutefois, notre capacité à préserver ces documents à long terme et à maintenir leur authenticité est remise en question sur de nombreux fronts. Les gouvernements, les industries, les chercheurs et les citoyens doivent tous contribuer à trouver les solutions.

L’enjeu touche la comptabilité, la productivité, le commerce et notre capacité fondamentale à utiliser les documents en tant que sources fiables d’information.

« InterPARES » s’attaque au « problème lié aux documents électroniques » d’une manière exhaustive et concertée.

BAC prend part au projet « InterPARES » en tant qu’institution coopérative, tant sur le plan de la stratégie que des critères fondamentaux.

Il s’agit d’un engagement permanent, couvrant des sujets aussi diversifiés que le gouvernement ouvert et les donnes ouvertes, la vie dans le nuage, les métadonnées, le caractère légal des politiques en matière de préservation et une variété d’enjeux liés à la tenue de documents.

La variété et la complexité des domaines abordés dans le cadre des travaux d’« InterPARES » illustrent bien la complexité du monde numérique, celui-ci étant doté de ses propres concepts et vocabulaires spécialisés.

Les gens sont nombreux à ne pas comprendre le fonctionnement de la technologie numérique, mais ils savent ce qu’elle peut faire pour eux.

La plupart d’entre nous traitent encore, sans contredit, l’information de façon analogique, mais le monde qui nous entoure est de plus en plus numérique.

Trouver des solutions aux problèmes de ce monde signifie parfois simplifier le problème.

Par exemple, si une partie de l’enjeu est liée au volume impressionnant de matériel numérique produit, alors le grand problème concerne plutôt la sélection des éléments de valeur?

Comme vous l’imaginez sans doute, il y a de nombreux intervenants dans ce discours social.

Beaucoup de personnes veulent y mettre leur grain de sel.

À BAC, nous nous penchons sur cet enjeu depuis un certain temps.

Nous avons trouvé d’excellentes idées. Le temps est venu de les faire connaître.

La prise de décisions constitue l’un des grands défis que doivent relever les organisations de mémoire à l’ère du numérique : gardons-nous le tout et élaborons-nous une méthode pour y accéder ou continuons-nous de sélectionner les documents?

Si nous retenons la dernière solution, sur quoi fondons-nous la sélection?

Tom Branton, dirigeant des Archives de sécurité nationale aux États-Unis, propose une nouvelle approche envers les collections : ayez un aperçu de tout, connaissez tout, recueillez tout, traitez tout, exploitez tout et faites équipe dans tout.

Est-ce vraiment une approche réaliste pour la plupart d’entre nous?

Cette approche sera-t-elle utile pour les futures générations de chercheurs et d’étudiants diplômés?

Le contexte actuel est caractérisé par une explosion d’information sous toutes ses formes, plus particulièrement en format numérique.

Les nouveaux médias transforment les attentes de nos utilisateurs avant qu’on ait le temps de s’y adapter.

Nous avons dû revoir au complet notre approche traditionnelle en matière d’acquisition, de préservation et d’accès, parce qu’à l’ère du numérique, ces étapes ne suivent plus le même ordre.

Les fonctions se font en simultané.

Cela change toute la donne.

En guise de réponse, nous avons élaboré une approche en matière d’évaluation qui nous aide à extraire d’une dense masse d’information le sens, la valeur et les éléments qui reflètent le mieux la société canadienne.

La nouvelle politique tient compte, en simultané, des trois fonctions en se basant sur les concepts, comme l’importance nationale, la suffisance, la viabilité et la pertinence.

Et la politique constitue un cadre de référence pour que BAC puisse faire le tri parmi une quantité grandissante d’information afin de repérer et d’acquérir le patrimoine documentaire à valeur continue pour les générations actuelles et futures de Canadiens.

Au centre de cette démarche se trouve une série de fils qui forment une toile sociétale, une fenêtre ouverte sur la mémoire sociale pendant la conception et un moyen d’expliquer au public en général ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons.

Nous utilisons même un nouveau genre de logiciel connu sous le terme « Écoute sociale », qui combine à la fois la surveillance traditionnelle et le suivi des médias sociaux pour repérer les grandes influences dans la société canadienne.

J’aimerais revenir brièvement sur mes commentaires liés à la communication et aux relations, et sur le besoin de réunir diverses personnes pour trouver de nouvelles façons de préserver notre mémoire numérique.

Lorsque nous cherchons continuellement de nouvelles façons de communiquer par voie électronique, ce qui semble aussi naturel que respirer, nous créons parfois de nouveaux problèmes, dont la solution peut s’avérer compliquée.

Voici un exemple concret : en 2015, c’était la première année que le Pew Research Centre effectuait un sondage sur les applications de messagerie mobile en tant qu’activité distincte de l’envoi de messages textes à partir de téléphones cellulaires.

Selon ce sondage, 36 pour cent des propriétaires de téléphones intelligents, et ils sont des millions au Canada, ont déclaré qu’ils utilisaient des applications de messagerie, comme WhatsApp, Kik, ou iMessage, et 17 pour cent ont mentionné utiliser des applications qui suppriment automatiquement les messages envoyés, comme Snapchat ou Wickr.

Supprimer automatiquement les messages envoyés.

C’est le genre d’attitude qui refroidit un archiviste sur place!

Comment allons-nous saisir cette réalité fugace?

Voilà un des principaux dilemmes qui menacent toutes les institutions de mémoire, et il faut une réflexion mixte pour régler la question adéquatement.

Réflexion mixte et innovation.

Comme vous le savez probablement, les laboratoires d’innovation sont un sujet brûlant actuellement dans le monde de l’élaboration des politiques gouvernementales, et il y a une grande variété de laboratoires dans les organisations de mémoire dans le monde. Par exemple, la Bibliothèque de Grande-Bretagne, les laboratoires Gallica en France et les Archives nationales d’Australie.

L’idée d’un lieu expérimental et souple où l’on peut explorer de nouvelles idées et approches sous une foule d’angles pourrait bien donner des résultats fort intéressants.

Ces résultats pourraient aussi nous servir alors que notre stratégie numérique lancée en juillet 2015 progresse.

La stratégie a pour but de voir à ce que nous puissions acquérir et préserver notre collection numérique et la rendre accessible de manière appropriée.

Le point central de cette stratégie est le projet de conservation numérique.

Le projet regroupe un ensemble complet de projets coordonnés, ciblés et concrets au sein de BAC, de tout, à partir des métadonnées jusqu’à l’achat, et de la gestion des collections jusqu’à la création d’un dépôt numérique fiable.

Bien que le projet soit dirigé par le groupe de la technologie, il englobe tous les secteurs de BAC, et tous les champs d’expertise.

Le projet a été conçu afin de nous doter de la technologie dont nous avons besoin, de voir à ce que nos collections renferment de nouveaux types de patrimoines créés sous une forme numérique, comme les données et le Web

, de numériser des éléments analogiques de notre collection en fonction de leur utilisation et popularité, ainsi qu’en fonction des besoins en matière de préservation,

et de garantir que toutes nos collections comprennent des métadonnées exhaustives qui sont continuellement enrichies et mises à jour.

En dernier ressort, cela signifiera que les Canadiens auront accès au contenu extrait de nos collections et de celles de tout un réseau d’institutions, pas seulement de BAC.

Tout à fait logique, bien entendu.

Selon un récent rapport du Conseil national de recherches Canada (CNRC) sur l’avenir du savoir :

« La connexion et l’échange d’information entre les organisations et au-delà des frontières internationales augmentent la productivité des travailleurs du savoir de l’ordre de 20 à 25 pour cent grâce à la rationalisation des communications et de la collaboration, à l’abolition des cloisons et à l’élargissement des connaissances des entreprises et des réseaux d’expertise. » [TRADUCTION]

En fin de compte, nos activités se traduiront de plus en plus par une valeur ajoutée.

Comme vous le savez, beaucoup d’efforts sont consacrés actuellement pour tenter de mesurer la « valeur » d’une bibliothèque ou des archives, bien que, selon moi, la plupart d’entre nous comprennent cette notion par intuition, de toute façon.

J’ai commencé en parlant de l’importance des relations pour une organisation de mémoire nationale

puis, pour étayer cette idée, j’ai parlé de beaucoup de concepts, comme le gouvernement ouvert, les données ouvertes, la collaboration en réseau, l’archivage du Web, les stratégies de numérisation, les laboratoires d’innovation, la préservation numérique, et bien plus encore.

Donc, comment définissons-nous le leadership dans un tel environnement, en tant qu’organisation de mémoire nationale?

Que signifie gérer « le savoir vivant », comme le désigne la Bibliothèque de Grande-Bretagne ou « l’émergence des données vivantes », comme il est mentionné dans un rapport du CNRC?

À notre époque, il n’existe pas une réponse unique, pas plus qu’une seule définition d’un document.

Je prétends toutefois que la première étape consiste à mettre de côté les frontières traditionnelles et à parler à autant de personnes que possible, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’organisation.

Ce faisant, nous serons le miroir du monde dynamique du numérique, un monde qui s’ouvre devant quiconque suffisamment futé pour l’explorer, en retirer de l’information et ainsi donner naissance, avec audace et de manière inattendue, à de nouvelles connaissances.

Je vous remercie.

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