La santé mentale et l'histoire des Noirs – Faire tomber les barrières

par : une fonctionnaire curieuse | | Partagez

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Maame De-Heer
Maame De-Heer

« Fais une prière » – C’est la réponse typique qu’une personne d’ascendance africaine ou noire peut recevoir après avoir révélé un problème de santé mentale à un proche dans la communauté. En tant que femme d’origine nigériane, c’est un sentiment que je ne connais que trop bien. La foi est enfouie dans les fondements mêmes de ces communautés, depuis la traite des esclaves et plus loin encore. Les gens se tournaient vers les divinités traditionnelles et les objets de culte au moyen d’une communication délibérée pour surmonter les périodes difficiles. Des générations plus tard, c’est toujours une réalité bien ancrée pour beaucoup. Si l’on ne peut négliger le sentiment d’ancrage, de force et de réconfort que procure un système de croyances religieuses ou spirituelles, une personne qui fait une crise de santé mentale a probablement besoin d’une aide professionnelle. Cependant, dans de nombreuses communautés noires, les ressources efficaces en matière de santé mentale se font rares.

Les communautés noires, notamment les personnes noires de diverses identités de genre, les personnes handicapées noires, les personnes afro-autochtones et les membres noirs de la communauté 2SLGBTQ+, sont désavantagés depuis des générations. Le colonialisme, l’oppression et le racisme ont toujours des répercussions profondes, sans parler des taux de chômage élevés, du manque de services médicaux et d’autres formes d’inégalité systémique. Au fil du temps, ces problèmes ont entraîné un écart en matière d’accès aux services de santé mentale. Selon une enquête de la Commission de la santé mentale du Canada, 38,3 % des Canadiens noirs ayant des problèmes de santé mentale ont fait appel à des services de santé mentale entre 2001 et 2014, comparativement à 50,8 % des Canadiens blancs. La santé mentale reste un sujet tabou au sein de la communauté noire.

Il s’agit manifestement d’un problème; alors que fait-on pour le résoudre?

Définir les obstacles

Pour répondre à cette question, j’ai parlé avec Maame De-Heer, analyste des politiques à l’Agence de la santé publique du Canada (ASPC). Ayant travaillé comme stagiaire au département de la santé publique à l’hôpital général de Tema, au Ghana, et obtenu une maîtrise en sciences de la santé sociale et comportementale à l’Université de Toronto, Maame a acquis une connaissance approfondie des obstacles à la santé, en particulier au sein de la diaspora africaine.

Maame s’occupe de l’initiative Santé mentale des communautés noires (SMCN), qui vise à faire mieux comprendre les obstacles uniques à la santé mentale et les déterminants sociaux connexes propres aux Canadiens noirs. En outre, l’initiative vise à faire mieux connaître les stratégies et les programmes efficaces sur le plan culturel pour améliorer la santé mentale.

« Nous voulons renforcer la capacité des communautés noires du Canada à surmonter les obstacles en matière de santé mentale. »

« Nous voulons renforcer la capacité des communautés noires du Canada à surmonter les obstacles en matière de santé mentale », explique Maame De-Heer.

L’inégalité systémique, le manque de ressources et de renforcement des capacités, sans parler du racisme, ne sont que quelques-uns des défis auxquels les Canadiens noirs sont confrontés. Maame précise : « Le racisme a été reconnu comme un déterminant social de la santé. Ceux qui sont victimes de racisme peuvent en ressentir les effets indésirables sur leur santé ». Maame ajoute : « Si l’on considère le statut socio-économique, la majorité des Noirs sont marginalisés. Nous sommes désavantagés et mal desservis ». Ces obstacles historiques continuent de limiter l’accès aux ressources appropriées.

Une approche adaptée à la culture

Il existe des ressources qui permettent de combler ces lacunes, mais à quel point sont-elles efficaces? Maame attire l’attention sur le manque d’accès à un soutien en santé mentale adapté à la culture. « Nous constatons souvent que ces ressources ne sont pas adaptées à notre culture, et qu’elles ne tiennent pas non plus compte de la réalité culturelle. Cela fait en sorte qu’elles ne sont pas consultées. »

« Il semble y circuler cette idée générale que les Noirs sont forts et peuvent tout encaisser, et les conversations sur la santé mentale sont évitées par peur qu’ils paraissent faibles. « Nous recourons à la spiritualité comme un pansement pour nos difficultés, sans nous attaquer à la racine du problème. »

J’ai mentionné plus tôt qu’il existe une grande stigmatisation en ce qui concerne les discussions sur la santé mentale dans la communauté noire. Il semble y circuler cette idée générale que les Noirs sont forts et peuvent tout encaisser, et les conversations sur la santé mentale sont évitées par peur qu’ils paraissent faibles. « Nous recourons à la spiritualité comme un pansement pour nos difficultés, sans nous attaquer à la racine du problème », dit Maame.

Il existe des ressources en santé mentale au sein des communautés diasporiques qui utilisent cette approche personnalisée, comme la Black Health Alliance et Kaleo Productions. Kaleo Productions, une organisation unique en son genre, comble le fossé entre la spiritualité et la santé mentale en promouvant des formes de divertissement par les médias, les pièces de théâtre et la télévision. « Elle offre une tribune pour que ces conversations aient lieu sur le plan cognitif, » explique Maame. La Black Health Alliance est un organisme de bienfaisance communautaire qui travaille à l’amélioration de la santé et du bien-être général des communautés noires au Canada.

Maame dirige également une initiative locale appelée « Power of Love Foundation Canada ». Cette organisation s’efforce d’offrir aux femmes aux prises avec des problèmes de santé mentale découlant de la violence fondée sur le sexe, de la dépression et de l’anxiété, un soutien adapté à leurs besoins personnels en matière de santé mentale, en confiant les services à des responsables d’initiatives adaptées à la culture dans la région du Grand Toronto. « Lorsque ces femmes sont jumelées à des conseillers ou à des intervenants du soutien par les pairs, elles devraient pouvoir s’identifier à l’expérience vécue des personnes leur fournissant un soutien, » ajoute Maame. L’accès à des systèmes de soutien en santé mentale comme ceux-ci, ainsi qu’à une thérapie, contribuera à atténuer certains problèmes de santé mentale auxquels les Canadiens noirs sont confrontés.

Le pouvoir de la représentation

« Il y a une méfiance historique envers le système de santé chez les Noirs, ce qui nous empêche d’avoir accès à des soins de santé adéquats. Toutefois, on croit que le fait de recevoir des soins d’une personne de même origine améliore la santé en général. »

En ce qui concerne les soins de santé, la représentation est essentielle. Malheureusement, il y a une pénurie de professionnels d’origine africaine, caribéenne ou noire dans les domaines de la médecine et de la santé mentale, ce qui crée un obstacle supplémentaire à l’accès à des services de santé mentale fiables. Ce manque de représentation contribue à la faible qualité des soins de santé que reçoivent les communautés noires. « Il y a une méfiance historique envers le système de santé chez les Noirs, ce qui nous empêche d’avoir accès à des soins de santé adéquats. Toutefois, on croit que le fait de recevoir des soins d’une personne de même origine améliore la santé en général », explique Maame.

Alors que nous réfléchissons à la représentation, nous devons également penser à l’avenir. Les jeunes ont le pouvoir de combler certaines de ces lacunes. Maame parle d’un programme au sein de MHBC appelé « transitions ». Elle explique que ce programme consiste à fournir des connaissances aux jeunes femmes et filles noires âgées de 15 à 25 ans dans l’espoir qu’elles soient mieux préparées à entrer sur le marché du travail et à augmenter la représentation.

Transformer la tension émotionnelle et lui donner un sens

« J’ai transformé cette pression émotionnelle en un objectif au sein de mon organisation. Je me demande, dans la mesure de mes capacités, ce que je peux faire pour combler ce fossé. »

Lorsqu’on lui demande comment elle gère la pression émotionnelle que représente le fait d’être une femme noire dans une société aux prises avec le racisme systémique, Maame répond : « J’ai transformé cette pression émotionnelle en un objectif au sein de mon organisation. Je me demande, dans la mesure de mes capacités, ce que je peux faire pour combler ce fossé. Je reconnais que, bien que je sois marginalisée en raison de ma race, je suis privilégiée. Je sais que j’ai un avantage par rapport à beaucoup d’autres membres de la communauté noire et je veux utiliser cet avantage pour faire bouger les choses. Cela m’a aidé à trouver un équilibre entre cette pression émotionnelle et mon énergie. »

Continuons à en parler

Aujourd’hui plus que jamais—et surtout dans ce contexte de pandémie—les sujets de santé mentale sont au premier plan de nombreuses conversations. Nous avons demandé à Maame comment nous pouvons travailler ensemble, en tant que grande communauté, pour déstigmatiser la santé mentale et aider à la création de communautés noires plus saines. « Nous parlons de tout, de nos cheveux, de nos ongles, ou des meilleures épiceries pour les aliments ethniques. Parlons de la santé mentale dans nos familles, nos églises et nos communautés. Il est important que nous poursuivions ce dialogue. Plus nous en parlerons, plus nous serons à l’aise avec le sujet. »

« Il est important pour nous, membres de la communauté noire, de parler ouvertement de la santé mentale, d’avoir accès à des services professionnels et de nous voir représentés dans ce domaine. »

Les sources traditionnelles de réconfort et de soutien peuvent apporter de la force et un ancrage, mais pas nécessairement la fin de la conversation. Il est important pour nous, membres de la communauté noire, de parler ouvertement de la santé mentale, d’avoir accès à des services professionnels et de nous voir représentés dans ce domaine. Génération après génération, les défis auxquels nous sommes confrontés persistent, donc les choses ne changeront pas du jour au lendemain. Néanmoins, ma conversation avec Maame m’a rendu optimiste quant aux mesures concrètes que nous pouvons prendre pour améliorer la santé mentale et réduire la stigmatisation. Et à chaque pas, nous faisons tomber les barrières.


 
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