L’éthique de la Défense et l’individual

56. Pour que l’éthique soit bien-portante, elle doit être d’une seule étoffe imprégnée d’éthique, tant à l’échelon collectif qu’individuel à la Défense. Les membres des Forces canadiennes et les employés du ministère de la Défense nationale acceptent volontiers que leurs rôles organisationnels comportent des obligations à caractère éthique. Dans le cas des fonctionnaires, les obligations éthiques vont de concert avec les modalités et conditions plus générales contenues dans leur contrat de travail. Le personnel militaire n’a pas, à proprement parler de « contrat de travail ». Leurs obligations éthiques se trouvent dans leur serment et la multitude de lois, de règles et de règlements qu’ils doivent respecter. Dans la présente section, nous examinons de plus près l’effet de l’éthique de la défense sur l’individu. Tout particulièrement, nous nous penchons sur ce que les sciences sociales ont à dire au sujet du développent moral personnel et nous examinerons la notion de la personne d’intégrité.

Comprendre le développement moral

57. Tout le personnel de la Défense est visé par la nécessité d’accorder une plus grande place à l’éthique dans les actions entreprises et les résultats obtenus. Le Programme d’éthique de la Défense a pour mission d’aider des personnes bien intentionnées à agir conformément aux règles morales. Gardant cela à l’esprit, il convient d’examiner ce que les sciences sociales trouvent au sujet du développement moral personnel.

58. Laurence Kohlberg et ceux qui l’ont suivi dans sa recherche représentent un important courant d’opinions. Kohlberg veut que le développement moral chez l’individu comprenne trois grands niveaux : d’abord, celui d’un comportement surtout déterminé par des récompenses et sanctions externes; deuxièmement, un niveau où la motivation est la conformité aux attentes d’une société élargie; et enfin un troisième niveau où le comportement obéit à des valeurs et à des principes universels. On appréciera donc que si quelqu’un choisissait de décider des comportements acceptables avec pour seul critère la conformité aux lois sociales, cette approche se limiterait au niveau deux. Une utilisation rigide de ce modèle encourage une vision minimaliste et incorrecte du comportement l’éthique selon laquelle l’absence de prohibition légale équivaut à un feu vert. Pourtant, il est faux de tenir pour acquis que tout geste qui n’est pas illégal est acceptable sur le plan éthique.

59. Une affirmation particulière concerne le fait qu’une grande partie des travaux de Kohlberg sont axés sur la faculté d’un individu de porter des jugements. Lorsque nous avons discuté des quatre étapes du modèle de prise de décision - (1) perception, (2) évaluation, (3) prise de décision et (4) mise en oeuvre de la décision -, nous avons souligné que le jugement jouait un rôle important, parculièrement aux étapes 2 et 3. De nombreux chercheurs ont fait comme Kohlberg : ils ont mené des recherches sur le développement de la faculté de porter des jugements parce que le lien entre la connaissance et le jugement est fort et que le progrès lié à l'exercice de cette faculté se prête bien aux mesures dans le contexte de la formation. Certains se sont demandés si on s'attendait à trop en se concentrant principalement sur le développement des capacités de jugement. J.R. Rest, A. Schlaefli, et S.J. Thoma (1985) ont passé en revue 55 études des résultats des cours de développement du jugement moral donnés dans les établissements d’enseignement. Ils ont conclu que les meilleurs résultats sont atteints dans des modules de trois à douze semaines de cours et que ce sont les programmes offerts à des adultes qui débouchent sur une meilleure amélioration du jugement moral. Toutefois, même si de tels cours étaient dispensés à tout le monde, les recherches révèlent la faiblesse du lien unissant le jugement moral et l’action - c’est-à-dire entre la connaissance du comportement approprié et sa pratique. En outre, le fait de diriger tous nos efforts vers l’amélioration des capacités de jugement moral a pour effet de négliger ce problème de passage à l’acte, qui relève surtout de l’influence de l’environnement sur le processus de prise de décision éthique de chaque personne.

60. Même si une grande part des travaux de Kohlberg établit un lien entre la progression séquentielle à travers les stades du développement moral et sa faculté de porter un jugement moral, d’autres chercheurs préconisent une interprétation plus complète du développement moral. C’est ainsi que James Rest a proposé un modèle à quatre composantes des facteurs déterminants du comportement moral : la sensibilité morale, le jugement moral, la motivation morale et la fibre morale (Rest, 1994). Rest prétend que les composantes non seulement interagissent et s’imbriquent ensemble de façon dynamique mais qu’elles seraient aussi distinctes à plusieurs égards. La première composante, la sensibilité morale, désigne l’habilité d’interpréter une situation. La deuxième composante, le jugement moral, est limitée à l’acte de juger du caractère moral et amoral des actions et des résultats. La troisième composante, la motivation morale, porte sur la manière de prioriser les valeurs morales par rapport à d’autres types de valeurs. Enfin, la dernière composante, la fibre morale, concerne les éléments qui constitue le caractère, comme l’entregent, le courage et la persévérance. De manière semblable, la chercheuse, Linda Klebe Trevino, propose un modèle interactionniste personne-situation qui recoupe le modèle de développement cognitif de Kohlberg, mais qui tient mieux compte de l’effet de l’environnement d’une personne sur le comportement moral. Il s’agit entre autres des facteurs touchant le contexte et les caractéristiques du travail ainsi que la culture organisationnelle.

61. Par opposition, d’autres chercheurs en psychologie sociale ont pris leur distance par rapport à l’approche de Kohlberg. Ils voient que d’autres facteurs contribuent de manière fondamentale au développement moral et dénotent que l’approche de Kohlberg ne laisse que peu ou pas de place à ces facteurs. Partisan de ce courant d’opinions, Martin Hoffman insiste sur l’importance de notre faculté d’empathie avec d’autres êtres humains et leurs souffrances. Il soutient que nous possédons une faculté innée d’avoir une réaction affective à la situation d’une autre personne qui est plus appropriée à autrui qu’à soi-même. Cette faculté d’avoir une réaction affective peut se développer par socialisation et représente une assise importante du développement moral. Hoffman soutient que l’effet de l’empathie contribue à l’intériorisation et à l’activation de certains de nos principes moraux. Ainsi, une approche exhaustive à une théorie du développement moral doit accorder de l’importance non seulement au développement des facultés cognitives, mais aussi à nos facultés d’empathie (Hoffman, 1991). Carol Gilligan et les chercheurs qui partagent ses idées offrent une autre perspective. Ils soulignent le lien solide entre le sexe et le développement social et que les différences qui en découlent jouent un rôle déterminant dans le développement du comportement moral. Par exemple, Gilligan s’oppose à une certaine tendance à interpréter l’éthique uniquement par rapport à une certaine perception de la justice qui accorde trop d’importance à l’objectivité et à l’impartialité et au paradigme de la loi. En contraste à ce type de justice, Gilligan propose que les obligations d’attention et de considération pour l’être humain sont des éléments fondamentaux de la moralité et du développement moral (Gilligan, 1988).

62. L’élaboration du Programme d’éthique de la Défense repose sur une stratégie d’intégration des diverses approches. Ainsi, le Programme d’éthique de la Défense est fortement influencé par l’affirmation que le comportement et le développement moraux dépendent du jeu réciproque de facteurs personnels et environnementaux. Le programme suggère que l’individu agit à l’un des trois grands niveaux définis par Kohlberg pour faire face à n’importe quelle question : (1) un niveau où le comportement est surtout déterminé par des récompenses et sanctions externes; (2) un niveau où la motivation est la conformité aux attentes d’une société élargie; et (3) un niveau où le comportement obéit à des valeurs et à des principes universels. Cependant, le programme réfute la stricte interprétation de l’approche par stages préconisée par Kohlberg. Par exemple, il existe de nombreuses situations dans la vie où il convient tout à fait de laisser guider son comportement par une approche traditionnelle à l’ordre public, jusqu’à ce qu’on ait une raison de remettre en question cette attitude. En outre, le Programme d’éthique de la Défense considère que la personnalité et le caractère possèdent des dimensions multiples et que le développement moral dans n’importe quel de ces dimensions peut varier selon l’expérience et la connaissance. Le programme réagit aussi aux idées mises de l’avant par Gilligan, particulièrement en évitant un définition étroite de la justice qui ne tient pas compte de la notion de l’obligation de considération et d’attention pour autrui. Or, le programme laisse aussi place au rôle de l’empathie pour un autre être humain dans l’évaluation du comportement qu’il convient d’adopter au sens moral.

63. En résumé, le Programme d’éthique de la Défense épouse les idées suivantes. Le programme doit tenir compte de la recherche dans les sciences sociales sur le développement moral étant donné que les décisions et les actions des personnes dans un rôle de service au public ont un effet sur les gens. On perçoit les niveaux kolhbergiens de développement moral comme des catégories descriptives de la façon de porter des jugements éthiques et on tient pour acquis que le comportement éthique dépend du contexte et de la motivation. On considère dans le programme que les individus peuvent choisir d’adopter des utilisations habituelles des catégories ou de choisir une catégorie selon une évaluation à plusieurs composantes de l’importance de la question et des facteurs motivationnels connexes. De plus, ces choix sont fortement influencés par des facteurs environnementaux. Les individus doivent continuellement tenir compte des obligations de considération et d’attention, et faire preuve d’empathie dans l’exécution de leurs fonctions et de leurs tâches.

La personne d’intégrité

64. Le Programme d’éthique de la Défense se fonde sur la conviction que l’éthique n’est pas seulement une responsabilité collective : en bout de ligne, l’éthique a un caractère individuel. Il se fonde aussi sur la croyance que chaque individu dans les Forces canadiennes et le ministère de la Défense nationale s’efforce d’être une personne d’intégrité. Qu’est-ce que l’intégrité ? En décrivant l’Énoncé d’éthique de la Défense nous avons insisté sur le sens de plénitude et d’exhaustivité véhiculé par le terme intégrité. Cette signification se trouve aussi dans l’expression « personne d’intégrité ». Le Oxford Companion to Philosophy offre cette description de l’intégrité : c’est « la qualité d’une personne dont on peut compter qu’elle accordera préséance à des considérations éthiques, même lorsqu’il existe de fortes pressions pour laisser l’intérêt personnel ou quelque désir pressant s’y substituer ou lorsqu’une transgression du principe moral pourrait demeurer non détectée. Posséder de l’intégrité, c’est éprouver un engagement inconditionnel et immuable à l’égard des valeurs et des obligations éthiques (...). Cet engagement moral devient un élément crucial du sentiment d’identité de la personne : il lui confère une unité (intégration) de caractère ». Chaque individu dans les Forces canadiennes et le ministère de la Défense nationale est appelé à être une personne d’intégrité, une personne dont on peut compter qu’elle accordera la priorité aux considérations éthiques, même lorsqu’il existe de fortes pressions en sens contraire. En ce sens, les personnes d’intégrité portent toujours leurs jugements conformément à des principes et des obligations éthiques.

65. Le Programme d’éthique de la Défense est un programme qui favorise l’expression de valeurs plutôt que l’observation de règles parce qu’il repose principalement sur la croyance positive que le personnel veut généralement avoir une comportement moral. Même si certains comportements doivent être interdits et font appel à des mesures visant à assurer la conformité, une approche axée sur l’expression de valeurs a pour point de mire les valeurs entrant en jeu lorsque le personnel s’efforce d’agir de façon responsable et en toute intégrité. Dans ce contexte, l’objet de la promulgation des principes et des obligations éthiques dans l’Énoncé d’éthique de la défense est d’aide le personnel à se développer elles-mêmes en tant que personnes d’intégrité par une pratique consciente et visible de ces principes et obligations. La responsabilité première du personnel à tous les niveaux est de montrer l'exemple d'un comportement conforme à l'éthique. Un façon de le faire est de tenir compte des considérations éthiques dans la justification de toute prise de décision et d’action. Il incombe aussi aux individus de promouvoir et de favoriser, au sein des unités et des groupes de travail, des normes élevées en ce qui a trait à la conduite éthique. Cela peut les appeler à mettre en question les politiques et les pratiques qui ne satisfont pas aux normes éthiques exposées dans le présent document, à faire part de leurs préoccupations au sujet de comportements qui ne semblent pas conformes à l'éthique et à signaler finalement à une autorité compétente les infractions flagrantes et graves au code d'éthique, en l’absence d’autre recours.

66. Pour s’acquitter de leur rôle sur le plan éthique dans leurs fonctions, les individus doivent avoir une conscience accrue des valeurs et des principes que devraient promouvoir les Forces canadiennes et le ministère de la Défense nationale au Canada et partout dans le monde ainsi que des risques et des vulnérabilités pouvant survenir sur le plan de l’éthique. À n’en pas douter, les comportements douteux ou contraires à l'éthique, lorsqu’ils échappent à tout contrôle ou à toute correction, corrompent tout l’environnement éthique de la Défense. Enfin, il faut également, comme condition essentielle à un comportement éthique, que l’environnement de défense au Canada favorise véritablement l’adoption d’une attitude éthique, sur le plan conceptuel aussi bien que pratique.

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