Section 2 : L’évolution de la profession des armes

Historiquement, la force militaire est liée à l’évolution de l’État. Au début de l’ère moderne, que l’on situe habituellement au moment de la signature des traités de Westphalie en 1648, tandis que les gouvernements centraux consolidaient leur monopole du pouvoir et du contrôle sur leurs territoires, la force militaire était centralisée et subordonnée à des États souverains. Après l’émergence des démocraties libérales en Occident, le principe du contrôle civil de la force militaire s’est imposé, ce qui signifie que les autorités civiles établissaient les politiques et que les militaires n’exécutaient leurs missions qu’en fonction des directives du gouvernement. Cependant, ce n’est qu’au tournant du 19e siècle que la carrière militaire a commencé à prendre les attributs d’une profession moderne.

Au milieu du siècle, les progrès rapides de la technologie militaire et les notions de commandement et de contrôle centralisés ont accéléré la professionnalisation des forces armées occidentales. Lors de la guerre civile américaine (1860–1864) et de la guerre franco-prussienne (1870), l’usage répandu du chemin de fer et du télégraphe a nécessité la création d’états-majors généraux et d’écoles d’officiers (des élèves-officiers aux officiers supérieurs) afin d’assurer la relève. Cela a facilité la gestion des connaissances spécialisées nécessaires pour assurer l’efficacité au bon endroit et au bon moment.

L’une des conséquences importantes de ces développements a été l’abolition des nominations héréditaires, de l’achat des brevets et d’autres traditions du corps des officiers consacrées par l’usage. Une fois ces anachronismes éliminés, la voie était libre pour de l’avancement davantage fondé sur le mérite et les études supérieures. À la fin du 19e siècle, presque toutes les armées de terre et les marines occidentales étaient devenues professionnelles.

La nouvelle tendance à la professionnalisation militaire faisait partie d’un mouvement plus large au sein des sociétés occidentales. Des professions en émergence de cette époque, comme la médecine et le droit — deux des premières disciplines à soumettre leurs praticiens à un règlement et à des codes de conduite — ont montré une tendance accrue à réglementer et à contrôler l’exercice de compétences spécifiques qui profitent à la communauté dans son ensemble. De plus, les gouvernements y ont ajouté les permis d’exercer pour assurer le respect des normes professionnelles établies par les organismes de réglementation.

En fait, le développement des professions en Occident répondait à deux impératifs : un impératif social — lesdites professions devaient assumer efficacement leurs responsabilités spéciales à l’égard de la société; et un impératif fonctionnel — elles devaient garantir le haut niveau de qualité et de pertinence de connaissances acquises par des études systématiques. Le chapitre trois montrera comment ces impératifs se répercutent sur la profession militaire.

Pour le terme profession, la définition suivante est retenue, synthèse de ce qui apparaît dans les ouvrages spécialisés :

  • Une profession est un groupe exclusif de personnes qui possèdent et appliquent un ensemble de connaissances acquises systématiquement par des recherches, des études, une formation et une expérience approfondies. Les membres d’une profession ont la responsabilité particulière de remplir leur fonction avec compétence et objectivité dans l’intérêt de la société. Ces professionnels sont régis par un code de déontologie qui établit des normes de conduite tout en définissant et réglementant leur travail. Ce code, dont les professionnels assurent eux-mêmes le respect, regroupe des valeurs reconnues comme légitimes par l’ensemble de la société.

Les professions se distinguent par des caractéristiques spécifiques, qui sont : la responsabilité, ou un devoir particulier à l’égard de la société; l’expertise, soit l’ensemble des connaissances théoriques que les membres de la profession possèdent; l’identité, qui reflète la position distincte des professionnels au sein de la société; et l’éthique professionnelle, qui décrit de façon explicite les valeurs et les obligations particulières qui fondent la profession et en assurent la cohésion. Dans les forces armées, l’éthique professionnelle est comprise dans la notion plus vaste de l’éthos militaire. Enfin, les membres des professions exercent leur compétence dans des domaines spécialisés, reconnus comme légitimes par la société et réglementés de près par le gouvernement.

Les ouvrages classiques de Samuel P. Huntington (The Soldier and the State) et de Morris Janowitz (The Professional Soldier) emploient ce modèle générique pour décrire le professionnalisme militaire du point de vue de la science politique et de la sociologie. Dans son livre précurseur, The Profession of Arms, le Général Sir John Hackett expose une vision philosophique et éthique de la profession. Ces écrits ont largement influencé la pensée occidentale sur la nature de la profession militaire et sur le professionnalisme qui s’y rattache. Ils aboutissent à l’idée que la fonction essentielle de la profession militaire est l’application ordonnée de la force militaire pour défendre l’État et ses intérêts.

À cause du caractère collectif de l’action militaire et de la nécessité pour les États d’exercer un monopole sur l’utilisation de la force à l’intérieur de leurs frontières, le professionnalisme militaire s’exerce dans le cadre d’institutions comme la marine, l’armée de terre, l’aviation et, de plus en plus souvent, d’organisations qui regroupent au moins deux de ces institutions. Ces commandements interarmées, tels le Commandement de la Force expéditionnaire du Canada (COMFEC), le Commandement Canada (COM Canada), le Commandement des forces d’opérations spéciales du Canada (COMFOSCAN), et le Commandement de soutien opérationnel du Canada (COMSOCAN) ou le Unified Command des forces américainesNote de bas de page 2 , sont généralement planifiés au sein des ministères de la défense. Étant donné les formes constitutionnelles de gouvernement adoptées en Occident et les valeurs inhérentes à la plupart des sociétés occidentales, on attend de la profession militaire qu’elle adhère à un éthos reflétant ces valeurs et qu’elle demeure subordonnée aux autorités civilesNote de bas de page 3 .

 

Figure 1-1 Le cadre théorique de la profession militaire au Canada 

Ce diagramme illustre le rôle que joue l’éthos militaire dans la direction et le contrôle exercés par le gouvernement. L’éthos militaire influe sur l’identité, l’expertise et la responsabilité du personnel militaire.  

 

Si la profession militaire reflète plusieurs caractéristiques d’autres professions, elle se distingue à deux égards.

D’abord, elle est collective et non associative. Dans une profession reliée à une association, les professionnels travaillent de façon indépendante, faisant affaire directement avec leurs clients, comme c’est le cas d’habitude pour les médecins et les avocats. Mais, dans une profession collective comme la militaire, aucun individu ou même sous-groupe d’individus ne peut accomplir la tâche visée; c’est l’ensemble qui agit en corps. Une profession collective exige donc un degré beaucoup plus élevé d’organisation et de spécialisation qu’une profession associative en temps normal.

Par exemple, dans la profession des armes, la spécialisation entraîne une division du travail qui se reflète à la fois dans la structure fonctionnelle (armées, branches, etc.) et dans la structure hiérarchique des grades qui permet d’attribuer des responsabilités particulières. Avec cette spécialisation, l’expertise est répartie dans l’ensemble de la profession et son efficacité passe donc par la mobilisation, la concentration et la coordination des forces. En même temps, tous les membres de la profession partagent une identité de base et une responsabilité commune inscrites dans les valeurs de l’éthos militaire. La deuxième différence entre la profession militaire et les autres professions est que les militaires ne servent que l’État. Dans les démocraties occidentales, les forces armées sont subordonnées aux autorités civiles élues et doivent respecter les limites imposées par ces autorités. Les forces armées sont essentiellement une émanation de l’État; elles sont au service du gouvernement élu. De plus, les militaires n’exercent pas leur profession hors du cadre et des structures des forces armées.

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