Section 2 : Gérer l’évolution de la profession militaire

Adaptation des caractéristiques de la profession

L’application de ces quatre principes — pertinence, ouverture, constance et réciprocité — à l’adaptation de la profession peut être illustrée en examinant l’influence des tendances technologiques, géopolitiques, politiques et socioculturelles sur les caractéristiques du concept professionnel. Ces exemples ne sont pas exhaustifs, mais ils fournissent un bon aperçu des tensions qui influeront sur les caractéristiques professionnelles et de la manière dont les Forces canadiennes doivent faire évoluer leur organisation et leur pratique professionnelle. Ces principes guideront l’évolution de chacune des caractéristiques du professionnalisme militaire, mais l’importance relative accordée à chaque principe variera en fonction du changementet de son incidence sur une caractéristique en particulier.

Mission et rôles : Limites opérationnelles de la profession militaire

On pense généralement qu’il est possible de caractériser l’environnement de sécurité en émergence comme un système complexe et adaptable. C’est donc un environnement non linéaire, imprévisible et en constante évolution, de sorte qu’il est impossible d’en prévoir le cours avec exactitude. Par conséquent, la pensée analytique et réductionniste est insuffisante pour bien comprendre cet environnement et doit être complétée par la théorie des systèmes et la pensée systémique. La pensée systémique est justement le type d’approche qui reconnaît l’importance des relations entre les choses et qui s’attache aux formes et aux tendances du changement, c’est-à-dire à sa dynamique, plutôt que de le considérer comme une suite d’instantanés statiques.

Prises collectivement, les tendances identifiées entraîneront des changements dans les types de missions assignées par les autorités politiques. Les gouvernements et les sociétés à travers le monde reconnaissent de plus en plus la nécessité de protéger les droits de la personne à l’échelle mondiale, d’établir des régimes humanitaires qui assurent la paix et la sécurité dans des régions et des États où sévissent la violence et l’insécurité et de poursuivre la campagne contre le terrorisme sur un front élargi afin d’en éradiquer les causes fondamentales. Il pourrait en découler de profondes répercussions sur le droit international et la direction des affaires internationales.

Les effets ne se feront pas sentir uniquement sur l’ONU. Ils modifieront considérablement le fonctionnement d’organisations internationales comme l’OTAN, l’Union européenne (UE) et d’autres organisations régionales. En plus d’assurer la sécurité de leurs membres au sens traditionnel du terme, ces organisations pourraient être de plus en plus souvent amenées à imposer la stabilité à l’extérieur de leurs frontières avec d’autres organisations internationales et ONG parla résolution de conflits, les mesures préventives et les interventions d’ordre humanitaire et liées aux droits de la personne, avant même le déclenchement d’un conflit.

Cette approche élargie de l’exercice de la profession militaire ne diminuera pas l’importance du maintien d’une capacité de combat de calibre mondial, mais nécessitera une certaine évolution vers une conception plus large du professionnalisme militaire. Il sera plus internationaliste, mieux adapté à une diversité accrue des missions, des rôles et des tâches, et davantage conscient des causes sous-jacentes de la violence à grande échelle qui précipite souvent des interventions militaires dans de nombreuses régions du monde.

Le principe d’ouverture exigera de chercher de façon proactive à comprendre ces changements, tandis que le principe de constance voudra que l’évolution provoquée par la modification des missions et des rôles s’accomplisse de manière globale et intégrée.

Responsabilités

Les changements géopolitiques et la politique gouvernementale sont les deux facteurs les plus susceptibles d’avoir des effets sur la responsabilité professionnelle. La modification des missions et des rôles doit être principalement fondée sur les principes de pertinence et d’ouverture, afin de s’assurer que la profession réagit adéquatement aux directives gouvernementales. Toutefois, il importera aussi de tenir compte du principe de constance pour maintenir le noyau de l’efficacité professionnelle.

Les membres de la profession militaire conserveront deux responsabilités fondamentales. D’abord, conformément à leur raison d’être, ils devront servir les Canadiens et rendre des comptes aux représentants élus. Ensuite, ils devront gérer l’évolution de la profession de manière à ce que les Forces canadiennes continuent de défendre le Canada et ses intérêts. Il faudra harmoniser en permanence les autres caractéristiques afin de pouvoir s’adapter, le cas échéant, à de nouveaux rôles et à de nouvelles missions. Une telle harmonisation pourrait impliquer des responsabilités supplémentaires si le Gouvernement réagit aux changements opérés dans le système international.

Cette approche élargie de la sécurité entraînera un ensemble de responsabilités plus vastes que les deux responsabilités principales à l’égard de l’État-nation. Les militaires professionnels seront partiellement responsables du succès des opérations multilatérales et multinationales auxquelles le Gouvernement du Canada participera. Ils auront également la responsabilité de maintenir des relations efficaces avec une plus grande diversité d’intervenants dans la résolution des conflits, ce qui comporte des implications pour la paix, la sécurité, la prospérité et le respect des droits de la personne.

Expertise

La technologie et l’évolution géopolitique sont des facteurs prépondérants de changement pour l’expertise. En même temps, les principes de pertinence et d’ouverture seront importants, tandis que celui de constance fera en sorte que l’expertise des membres de la profession demeure axée sur la fonction première de la profession, soit l’application ordonnée de la force militaire.

À court terme, l’expertise des membres de la profession continuera d’être répartie par armée et par fonction. Cependant, on a déjà commencé à redistribuer l’expertise selon le grade, et le processus devrait s’accélérer. À plus long terme, la redistribution par armée et la fusion des fonctions pourraient avoir un effet considérable sur la répartition globale de l’expertise au sein de la profession.

L’expertise comprendra toujours les compétences directement liées aux opérations et la composante auxiliaire nécessaire, mais tous les facteurs de changement influeront dans une mesure plus ou moins grande sur l’expertise. Il est probable que la technologie aura de vastes répercussions car elle exigera que les militaires professionnels soient de mieux en mieux informés sur un nombre de plus en plus grand de sujets. En outre, la complexité accrue des opérations interarmées, interalliées et exhaustives exigera la maîtrise de compétences et d’habiletés de plus en plus variées.

Les facteurs géopolitiques seront toujours importants; ils entraîneront souvent une foule de nouvelles exigences opérationnelles ainsi que de nouvelles menaces. La conduite des opérations obligera sûrement à recourir à de nouveaux modèles conceptuels pour aider les membres de la profession à redéfinir la nature des conflits et de la sécurité, au sens large, ainsi qu’à de nouvelles connaissances et compétences.

Les menaces asymétriques et non traditionnelles ainsi que les menaces des intervenants non étatiques pousseront à une collaboration accrue avec une foule d’organismes différents, ce qui risque de provoquer un certain chevauchement des responsabilités et des fonctions.

La définition, l’acquisition et le maintien d’une expertise professionnelle appropriée face à ces défis constitueront des tâches exigeantes et permanentes. Certains domaines exigeront une attention particulière : concepts et doctrine interarmées, nécessité d’une sensibilisation culturelle accrue, compréhension du droit international et de la direction des affaires internationales, collaboration avec des forces de l’ONU qui ne font pas partie de l’OTAN, compréhension des opérations multinationales, y compris les chaînes de commandement complexes, et reconnaissance du rôle des médias pour filtrer l’information et influencer l’opinion locale et mondiale.

Identité militaire

À mesure que les facteurs de changement influent sur la responsabilité et l’expertise, ils façonnent inévitablement l’identité. Ce processus doit être guidé par le principe de constance, surtout pour s’assurer que les militaires professionnels continuent de se percevoir comme des personnes distinctes des membres de la société civile, qui offrent un service essentiel et unique à leur pays, tout en fonctionnant selon le principe de la réciprocité.

L’identité militaire doit demeurer essentiellement définie par la fonction première de la profession, à savoir l’application de la force pour résoudre des problèmes politiques. Ainsi, les Forces canadiennes continueront de se percevoir comme la principale force de défense du Canada, toujours prête à agir de façon décisive et irrésistible pour contribuer à créer des conditions favorables à des relations internationales durables.

À mesure que la technologie modifiera la nature du champ de bataille, des questions se poseront sur l’identité des véritables exécutants et décideurs. Les militaires professionnels exerceront-ils un leadership traditionnel ou la gestion de l’espace de combat deviendra-t-elle leur principale fonction? Si par surcroît l’on ajoute à ces facteurs les effets des changements géopolitiques, de nouvelles questions d’identité pourraient émerger. Les armes de précision à longue portée, les systèmes d’armes guidés à partir de la mer, de la terre et des airs, les opérations d’information omniprésentes, et la présence dans les zones de conflit de divers intervenants, telles les organisations non gouvernementales, les forces paramilitaires et les forces d’opérations spéciales, peuvent poser des dilemmes éthiques inhabituels et brouiller la distinction entre les militaires professionnels et les autres combattants. Dans certaines circonstances, les interrogations au sujet de l’expertise la plus pertinente pourraient influer sur l’identité militaire professionnelle.

Ces tensions s’exerceront progressivement et auront des effets distincts sur chacune des trois armées. Néanmoins, les militaires, individuellement et collectivement, doivent s’adapter de façon appropriée. En dernierres sort, les responsables du leadership et de l’intendance devront s’assurer que tous les membres de la profession ont une idée claire de leur identité de militaires professionnels canadiens.

Éthos militaire

L’éthos doit réagir à l’évolution des autres caractéristiques de la profession. À cette fin, tous les principes doivent entrer en jeu : la réciprocité, afin d’assurer le bien-être des militaires; la pertinence, pour maintenir le lien avec la société canadienne; la constance, pour conserver les valeurs militaires fondamentales qui sont cruciales pour une force combattante; et l’ouverture, qui permet l’adaptation nécessaire. L’éthos militaire doit continuer de jouer son rôle de force unificatrice qui guide la profession et ses membres dans un monde incertain. L’efficacité et la légitimité l’exigent. Même si l’éthos militaire canadien demeure la pierre d’assise du professionnalisme militaire et résiste aux changements pouvant saper l’efficacité professionnelle, il doit s’adapter comme il convient. Par exemple, même si la société canadienne est soumise à de constants changements socioculturels, l’éthos doit demeurer aligné sur les valeurs canadiennes fondamentales tout en garantissant que la profession est apte à s’acquitter de sa fonction.

Les changements géopolitiques et technologiques qui influeront sur la responsabilité et l’expertise doivent se refléter dans l’éthos de manière à renforcer l’identité professionnelle et non à l’éroder. Par exemple, la capacité croissante qu’ont les militaires d’infliger des dommages massifs aux non-combattants comme aux combattants, et ce, à de grandes distances et en demeurant en sécurité, peut présenter des problèmes d’éthique particuliers compte tenu du principe d’humanité qui sous-tend l’éthos militaire canadien.

Les valeurs militaires fondamentales demeureront au centre de l’éthos tout comme les concepts de la responsabilité illimitée, du service du Canada avant soi-même et de l’esprit combatif. La discipline et l’esprit d’équipe resteront essentiels et il se pourrait que les moyens d’y parvenir dans chacune des trois armées évoluent au rythme des changements apportés à la théorie du leadership et aux concepts professionnels. Cela devrait changer la façon dont la culture et l’éthos militaire sont harmonisés.

Gestion de la dynamique interne de la profession des armes

Il faut gérer soigneusement les trois grandes forces dynamiques en jeu au sein de la profession : maintenir des relations civilo-militaires efficaces; assurer un juste équilibre entre les Forces canadiennes et leurs trois armées; voir à l’évolution adaptée des relations officiers/MR. Les principes qui guident l’adaptation de la profession dans son ensemble seront également utiles pour aider les militaires professionnels à régler les difficultés liées à l’évolution de ces relations.

Relations civilo-militaires : Il faut comprendre qu’il existe des différences légitimes de préoccupations et de priorités lorsque les domaines politique, bureaucratique et militaire se chevauchent, et qu’une certaine tension professionnelle entre ces domaines est inévitable et saine. Cependant, l’objectif visé est un niveau élevé de transparence et de communication pour une collaboration maximale. Les représentants des trois domaines doivent reconnaître qu’ils sont tous des éléments essentiels de la même équipe de sécurité nationale; il en résultera une immense synergie dont la défense du Canada ne saurait se passer.

Les Forces canadiennes et les trois armées : Il faut trouver un équilibre entre le pouvoir unificateur inhérent au concept des Forces canadiennes et le caractère distinctif des trois armées, ce qui est essentiel à la mise sur pied de la force, à l’état de préparation opérationnelle et au maintien en puissance d’une force polyvalente, apte au combat. La structure unifiée des Forces canadiennes dirigées par le CEMD améliore le contrôle judicieux et efficace des militaires par les autorités civiles ainsi que le commandement et le contrôle efficaces des forces armées au Canada. L’élaboration d’une stratégie militaire cohérente en appui aux objectifs politiques et la poursuite d’opérations interarmées tirent profit d’une force qui est unifiée au sommet et dirigée à partir d’un Quartier général de la Défense nationale intégré. Cette structure permet également la réalisation d’importantes économies d’échelle et l’affectation rentable des ressources internes. Cependant, dans un avenir prévisible, les environnements opérationnels dans lesquels les forces militaires travailleront de façon unilatérale et avec leurs alliés, en particulier au niveau tactique, exigeront, sans égard aux effets dela technologie, la combinaison de forces maritimes, terrestres et aériennes pour la réussite de la mission. Cela signifie que tous les membres des Forces canadiennes doivent maîtriser la conduite de la guerre dans leur propre sphère s’ils veulent devenir de vrais professionnels dans le contexte interarmées, interalliés et interinstitutions qui caractérise les conflits modernes. L’expertise doit être répartie conformément aux dures exigences de cet environnement et l’éthos militaire doit tenir compte des identités distinctes qui ont été forgées par le combaten mer, sur terre et dans les airs.

Le juste équilibre entre ces deux concepts organisationnels demeurera une tâche considérable tant pour les militaires professionnels que pour les autorités civiles.

Évolution des relations et des rôles des officiers et des MR : Un aperçu de la manière dont la profession militaire pourrait se définiret s’exercer à l’avenir devrait également tenir compte des répercussions des changements sur les officiers et les MR. À un degré ou à un autre, les tendances qui jouent sur les caractéristiques de la profession joueront également sur les relations et les rôles des officiers et des MR.

Ces tendances peuvent être perçues dans les influences qui militent à la fois pour le changement et la continuité dans les rôles et les relations. Cependant, la dynamique entre les forces de la continuité et les forces du changement peuvent varier d’une armée à l’autre. Tous ces facteurs peuvent être considérés en fonction de leurs répercussions, d’abord à court terme, puis à plus long terme.

Le fait que la structure existante a été suffisamment robuste pour faire face aux nombreux défis du passé récent fournit peut-être l’argument le plus puissant en faveur de la continuité des relations et des rôles distinctifs des officiers et des MR. Même si le statu quo ne permet pas de répondre efficacement à toutes les exigences futures, l’histoire, à cet égard, enseigne que la justification d’un changement majeur doit être irrésistible.

Depuis toujours, la profession militaire au Canada se distingue par les rôles que les MR ont joués. En général, on leur a accordé de plus grandes responsabilités qu’à leurs homologues de nombreuses autres forces militaires. Cette caractéristique de l’évolution de l’équipe officiers/MR au cours des dernières années devrait être conservée dans les années à venir. Les matelots-chefs/caporaux-chefs et militaires de grade supérieur continueront de former des équipes de combat efficaces et cohésives qui possèdent la discipline et les compétences pour accomplir leurs tâches. Le commandement de telles équipes au front et la responsabilité permanente d’assurer le bien-être individuel de leurs membres doit continuer de façonner la perception qu’ont les chefs d’eux-mêmes.

Entre autres facteurs de changement, mentionnons l’influence de la technologie sur l’espace de combat, la démographie sociale, une scolarité plus élevée et des attentes grandissantes chez les MR, le besoin croissant d’une vaste base de connaissances générales et communes, l’adoption d’une culture d’organisation apprenante et les structures en réseau. De parleur nature, ces facteurs supposent un changement considérable dans la répartition et l’exercice des responsabilités et la distribution de l’expertise entre les deux corps.

Étant donné que l’incertitude, l’ambiguïté et la complexité caractériseront de plus en plus la plupart des opérations dans tous les types d’environnement, l’ancien paradigme qui mettait l’accent sur le rôle décisionnel de l’officier et sur le rôle technique du MR a changé. La profession devra donc non seulement continuer de compter sur les MR pour relever des défis difficiles, mais elle devra en fait attendre beaucoup plus d’eux. Il faudra déléguer de plusen plus de pouvoirs et même de responsabilités aux MR afin que l’équipe officiers/MR puisse dominer le théâtre opérationnel sur de grandes distances et pendant de longues périodes. Dans certains cas, officiers et MR pourraient avoir à partager pouvoirs et responsabilités, c’est-à-dire qu’il y aura un chevauchement grandissant de certains rôles.

Ces faits nouveaux entraîneront une certaine redistribution de l’expertise et la nécessité, pour tous ceux qui ont un rôle de leadership, quel que soit leur grade, de perfectionner constamment leur jugement professionnel. On accordera plus d’importance au travail d’équipe et à la collégialité qu’à la hiérarchie. Les MR assumeront davantage de responsabilités et devront gagner la confiance de leurs supérieurs pour que ces derniers leur permettent d’apporter une contribution indispensable à l’accomplissement de la mission.

Le perfectionnement professionnel doit préparer les militaires au changement suivant des principes qui déterminent et permettent de prévoir l’évolution de l’environnement. De façon générale, ces principes doivent tenir compte du nouveau partage des pouvoirs et responsabilités durant les opérations ainsi que du besoin accru de perfectionner les compétences intellectuelles communes et d’élargir et d’approfondir l’expérience spécialisée et générale nécessaire aux deux corps. Ces changements toucheront tous les militaires, peu importent le grade et l’opération. Le partage des responsabilités et des pouvoirs durant les opérations sera régi par des concepts sophistiqués de commandement et de contrôle, tant dans le domaine humain que technique. Il faudra développer un solide esprit critique et créateur, une pensée systémique et un jugement sûr. Il faudra utiliser davantage ses connaissances générales et il y aura un besoin accru de compétences techniques, théoriques et appliquées. Ces tendances sont une indication claire de la nécessité d’une convergence croissante du perfectionnement professionnel des officiers et des MR.

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