Introduction : Violence familiale et itinérance : Analyse documentaire

Introduction

Nous présentons ici une analyse de documents publiés entre 1987 et 2002 qui portaient sur la relation entre la violence familiale et l'itinérance. L'accent est surtout mis sur :

  • la dynamique de la relation entre ces deux phénomènes;
  • les répercussions pour les fournisseurs de services;
  • les lacunes sur le plan de la recherche dans ce domaine.

Terminologie et définitions

Violence familiale

Pour les besoins du présent rapport, la violence familiale est considérée comme la violence qui se produit entre les membres d'une famille, dans un couple, dans une relation de dépendance ou dans une relation de confiance; les paramètres en sont précisés dans le cadre de l'Initiative de lutte contre la violence familiale du gouvernement du Canada. Outre les agressions physiques, la violence peut également prendre différentes formes, notamment l'intimidation, la violence psychologique ou émotive, l'abus sexuel, la négligence, la privation et l'exploitation financière. L'expression englobe donc différentes formes de violence au sein de toute une gamme de relations intimes, dont celles qui existent entre un parent et un enfant, un soignant et un client, un enfant adulte et un parent, entre frères et soeurs et entre des partenaires intimes, durant les fréquentations ou la vie commune, dans le cadre du mariage ou en union libre.

Catégories d'itinérance

La littérature propose plusieurs catégories d'itinérance. Les paramètres qui déterminent ces catégories ne sont toutefois pas très clairs. Présentons d'abord les deux types d'itinérance proposés par les Nations Unies (Charette 1991) :

  • L'itinérance absolue, au sens propre ou visible désigne les personnes qui vivent « dans la rue » et qui n'ont aucun abri physique qui leur est propre, c'est-à-dire les personnes qui dorment dans des refuges d'urgence ou dans des endroits impropres à l'habitation humaine (ce qu'on appelle aussi « coucher à la dure »).
  • L'itinérance relative, cachée ou occultée désigne les personnes qui vivent dans des endroits qui ne satisfont pas aux normes minimales. Cela signifie qu'elles n'ont pas une protection suffisante contre les éléments, un accès à de l'eau potable et à des installations sanitaires, un logement stable, la sécurité personnelle ainsi qu'un accès à l'emploi, à l'éducation et aux soins de santé.

La définition susmentionnée d'itinérance absolue (une situation dans laquelle les personnes doivent dormir dans des refuges d'urgence ou dans des endroits impropres à l'habitation humaine, tels que des immeubles désaffectés, des véhicules, des vestibules, des parcs et des tentes) est généralement acceptée. Le consensus est toutefois moins grand en ce qui concerne les paramètres utilisés pour décrire l'itinérance relative. Par exemple, dans les communautés du Nord canadien où il n'y a pas de refuges proprement dits, et où le climat fait en sorte que coucher à la dure peut être fatal, l'itinérance se reflète par un entassement extrême dans les logements (Pauktuutit Inuit Women's Association 1994).

L'itinérance relative ou cachée est plus souvent le propre des femmes et des jeunes que celui des hommes (Kappel Ramji Consulting Group 2002; Novac 2002).

[TRADUCTION] « L'itinérance cachée englobe les conditions de logement non sécuritaires où des femmes habitent temporairement chez des amis ou des membres de leur famille, ou encore chez un homme qu'elles connaissent, et celles des femmes qui vivent dans des milieux où elles sont exposées à des conflits familiaux ou à de la violence, mais qui n'ont pas d'autres endroits où se réfugier. Cette définition inclut également les femmes qui vivent dans une « pauvreté attribuable au logement », c'est-à-dire qui consacrent au logement une proportion si importante de leur revenu qu'elles ne peuvent plus combler leurs autres besoins essentiels, les personnes pour lesquelles le risque d'expulsion est imminent ainsi que celles qui habitent dans des logements ou des édifices illégaux ou non sécuritaires physiquement, ou encore dans des logements surpeuplés » (Novac 2002, 101-2).

Étant donné que les Nations Unies définissent l'itinérance relative comme le recours à des environnements résidentiels qui ne satisfont pas à une norme élémentaire de sécurité personnelle, il est possible de conclure que cette définition englobe les situations dans lesquelles une personne habite la résidence familiale, mais qu'elle est victime de violence de la part d'un membre de la famille et qu'elle n'est pas en mesure, financièrement ou autrement, de partir ou de s'établir ailleursNote de bas de page 1. Un groupe de sensibilisation australien appelle cette condition de « l'itinérance avec abri » pour indiquer que certaines victimes de violence familiale demeurent dans la résidence familiale, mais qu'elles n'ont ni contrôle ni sécurité (Gregory 2001).

Une définition plus simple du « concept vague et insaisissable » de l'itinérance a été proposée par Daly (1996, 1) : [TRADUCTION] « Une personne est considérée sans abri si elle ne dispose pas d'un endroit convenable où elle a le droit de vivre en toute sécurité. » Pour comprendre la dynamique qui existe entre la violence familiale et l'itinérance, il importe tout particulièrement d'intégrer la dimension de la sécurité personnelle. Cet élément revêt une importance particulière pour les femmes, qui perçoivent plus souvent leur chez-soi comme un lieu de réconfort émotif et de protection, tandis que les hommes ont plus tendance à percevoir leur foyer en termes de statut social et de réussite (Rainwater 1966).

En ce qui concerne les enfants, l'indépendance financière est évidemment impossible. Avramov (1998, 63) a d'ailleurs qualifié « d'enfants sans abri cachés » ceux qui vivent dans un climat familial caractérisé par les conflits ou les mauvais traitements.

Les chercheurs continuent toutefois à explorer les divers types d'itinérance et leurs significations. Par exemple, Kearns et Smith (1994) proposent d'effectuer des recherches sur la reconnaissance des distinctions théoriques qui existent entre trois types d'itinérance : 1) itinérance au sens propre (être sans abri), 2) itinérance au stade initial (vivre sur le bord de l'itinérance) et 3) itinérance métaphorique (ne pas se sentir chez soi de façon chronique). Les auteurs désignent les personnes victimes de violence familiale et les Autochtones comme des groupes vivant une itinérance métaphorique.

Mesure de l'itinérance dans le contexte de la violence familiale

Le dénombrement des sans-abri est un exercice semé d'embûches sur le plan d'abord de la définition puis de la logistique et de l'idéologie. Les débats concernant la définition, et donc la taille, de la population affectée par une itinérance relative demeurent entiers. Dans presque toutes les études empiriques réalisées, les victimes de violence familiale ne sont pas incluses dans la population relativement itinérante, même si on reconnaît qu'elles sont susceptibles de devenir itinérantes. Miller et Du Mont (2000, 115) soutiennent que « tant que les femmes battues ne seront pas reconnues comme des sans-abri, la question de la violence masculine à l'endroit des femmes embrouillera notre compréhension de l'étiologie, de la portée et des expériences liées à l'itinérance, et diminuera également notre capacité de corriger le problème ».

La plupart des recherches menées sur les itinérants portent sur les personnes qui ont recours aux refuges et aux autres services offerts aux sans-abri, tels que les haltes-accueil.

Types de refuges

Pour les besoins du présent rapport, les refuges sont classés en deux catégories : les refuges pour victimes de violence familiale, qui accueillent plus précisément des femmes et des enfants victimes de violence familiale, et les refuges pour sans-abri, qui desservent les jeunes et les adultes, les personnes seules et les familles, les hommes et les femmes.

D'un bout à l'autre du Canada, on compte environ 500 établissements désignés par le gouvernement fédéral comme des refuges pour victimes de violence familialeNote de bas de page 2 (aussi appelés maisons de transition, refuges pour femmes ou refuges pour femmes battues). Un répertoire des maisons de transition et d'hébergement pour femmes violentées est fourni par le Centre national d'information sur la violence dans la famille (Canada. Centre national d'information 2004). Le rôle premier de ces refuges consiste à offrir un abri aux personnes victimes de violence dans leur milieu familial. Un grand nombre d'entre eux adoptent donc d'importantes mesures de sécurité et veillent à ce que la confidentialité soit strictement respectée. Ces refuges offrent, de plus, des services qui ne sont pas disponibles ou du moins peu accessibles dans les refuges pour sans-abri – notamment le counselling offert aux femmes et aux enfants maltraités.

Le terme refuges pour sans-abri fait référence à tous les refuges ou maisons d'hébergement destinés aux individus ou aux familles itinérantes (y compris les refuges destinés spécifiquement aux jeunes), c'est-à-dire tous les refuges qui ne sont pas des établissements désignés par le gouvernement fédéral comme des refuges pour victimes de violence familiale. Il n'existe cependant pas de liste complète de tous les refuges pour sans-abri au Canada; leur nombre total est inconnu. (Au moment de la rédaction du présent document, on comptait 55 refuges pour sans-abri ou refuges d'urgence et 12 refuges pour victimes de violence familiale dans la seule ville de Toronto.)

Bases de données sur les utilisateurs de refuges

La plus grande base de données sur l'utilisation des refuges, et la seule permettant de mener une étude longitudinale, est tenue par la ville de Toronto. Cette base de données contient des données démographiques de base ainsi que des renseignements sur les motifs liés à l'utilisation des refuges (éclatement de la famille, violence de la part d'un conjoint et violence de la part d'un membre de la famille sont les trois catégories relatives aux problèmes familiaux). Pour la plupart des années depuis 1988, de telles données ont été recueillies autant dans les refuges pour sans-abri financés par la Ville que dans les refuges pour victimes de violence familiale financés par la province (Toronto 2003).

La stratégie nationale de lutte contre l'itinérance du gouvernement du Canada – l'Initiative nationale pour les sans-abri (INSA) – tient une base nationale de données démographiques cumulatives sur les fournisseurs de services d'hébergement et leurs clients, le Système d'information sur les personnes et les familles sans abri (SISA), qui met l'accent sur les refuges d'urgence. Le SISA est un protocole informatisé de partage des données qui vise à recueillir des renseignements démographiques de base sur les utilisateurs des refuges et de l'information sur les motifs du recours à ces services, sur les facteurs contribuant à l'itinérance et sur la situation du client à sa sortie (INSA 2002). Même si le SISA permettra de disposer d'une base de données longitudinales nationale, sa mise en œuvre requiert la « collaboration de la communauté » (ibid., 5), c'est-à-dire la coopération volontaire des refuges, laquelle s'est avérée graduelle et tiède.

Afin d'élargir la base de connaissances, l'INSA appuie également des projets de recherche à l'échelle locale et nationale qui visent à déterminer les causes sous-jacentes et les tendances relatives à l'itinérance. L'initiative du SISA est un programme de l'INSA dont l'objectif est d'accroître cette base de connaissances en faisant la promotion de partenariats pour le partage de renseignements. Ces opérations et ces activités ont pour but d'offrir aux collectivités les outils et le soutien dont elles ont besoin pour être mieux en mesure de recueillir et d'échanger des données sur l'itinérance. En conséquence, la base de données contient très peu de renseignements sur les services de transition offerts aux femmesNote de bas de page 3.

Intégration des données sur les refuges

Certains chercheurs ont décrié le fait que les données des refuges pour victimes de violence familiale ne sont pas intégrées dans le dénombrement des itinérants et dans les autres études portant sur les utilisateurs des refuges pour sans-abri (Braun et Black 2003; Novac et coll. 2002b; Miller et Du Mont 2000). Les études publiées omettent fréquemment les utilisateurs de refuges pour victimes de violence familiale ou ne précisent pas si cette population fait partie de leur échantillon.

Cette situation est en partie attribuable au fait que les cadres des programmes et les cadres administratifs qui concernent les refuges pour victimes de violence familiale sont différents et qu'ils sont contrôlés par des organismes gouvernementaux différents de ceux qui sont responsables des refuges desservant l'ensemble de la population itinérante. Par exemple, les refuges pour femmes battues de l'Ontario sont présentement administrés par le gouvernement provincial tandis que les refuges pour sans-abri sont gérés par les administrations municipales locales. De plus, les tentatives qui visaient à recueillir directement des données auprès des refuges pour victimes de violence familiale ont parfois provoqué une certaine ambivalence ou de la résistance. Une des raisons pouvant expliquer une telle résistance est l'hésitation d'apposer un qualificatif stigmatisant, soit celui de « sans-abri », à celui de femme battue (Zappardino et DeBare 1992). La résistance peut également être liée au fait que les victimes n'ont pas renoncé à leurs droits sur le logement qu'elles ont été obligées de quitter (Novac et coll. 2002b). Par ailleurs, la méfiance liée aux sources de collecte de données, le manque de consultation au préalable ainsi que les tâches supplémentaires non rétribuées et imposées au personnel qui doit remplir les questionnaires sont également des facteurs qui contribuent à une telle ambivalence (Miller et Du Mont 2000).

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