ARCHIVÉ - Éclosion d'entérocolites à Shigella flexneri et à Shigella sonnei chez des hommes ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes au Québec de 1999 à 2001

Les Shigella spp., cause importante d'entérocolites, sont le plus souvent acquises en zone tropicale mais peuvent aussi être acquises dans les pays en zone tempérée. La dose infectante étant faible, les Shigella spp. peuvent être transmises de personne-à-personne directement ou indirectement(1).

Les buts de cette étude étaient d'investiguer la possibilité d'éclosions causées par une Shigella (S.) flexneri et une Shigella sonnei chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HRSH) au Québec, de revoir la sensibilité de ces souches à trois antibiotiques et d'évaluer les facteurs de risque des infections à Shigella spp. révélées lors des enquêtes épidémiologiques de la Direction de la Santé Publique (DSP) de Montréal-Centre.

Le sérotypage des souches de S. flexneri de même que la caractérisation moléculaire par électrophorèse sur gel en champ pulsé (EGCP) avec les enzymes Blnl et XbaI des souches de S. flexneri sérotype 3 et de S. sonnei acquises au Québec et de souches contrôles ont été complétés au Laboratoire de Santé Publique du Québec selon des méthodes décrites précédemment avec, pour l'EGCP, les critères d'interprétation de Tenover(2). La sensibilité des souches de Shigella spp. à l'ampicilline, au triméthoprime-sulfaméthoxazole (TMP-SMX) et à la ciprofloxacine, telle que déterminée selon les méthodes du NCCLS(3), a été revue. Les enquêtes épidémiologiques des infections à Shigella spp. rapportées à la DSP Montréal-Centre en 2001 ont été analysées.

De 1999 à 2001, des 76 Shigella spp. isolées par le laboratoire de Microbiologie médicale et Infectiologie de l'Hôpital Saint-Luc du Centre Hospitalier de l'Université de Montréal, les 38 patients infectés avec une souche acquise au Québec et 19 des 38 patients infectés avec une souche acquise à l'étranger étaient de sexe masculin (p = 0.0000019).

De décembre 1999 à décembre 2000, une Shigella flexneri sérotype 3 EGCP pulsovar A a été documentée chez sept hommes âgés de 26 à 40 ans ayant acquis leur infection au Québec (patients # 1 à 7, tableau 1). L'orientation sexuelle et le statut VIH étaient connus pour deux de ces patients, les deux étaient des HRSH et étaient VIH positif. Trois Shigella flexneri sérotype 3 EGCP respectivement de pulsovar B, C et D, isolées de deux hommes et d'une femme (patients # 8 à 10, tableau 1), ont servi de souches contrôles.

De février 2000 à décembre 2001, une Shigella sonnei EGCP pulsovar A a été documentée chez 27 hommes âgés de 22 à 54 ans ayant acquis leur infection au Québec (patients # 1 à 27, tableau 2). L'orientation sexuelle était connue pour cinq de ces patients qui étaient tous des HRSH. Le statut VIH était connu pour trois de ces patients, deux étaient VIH négatif et l'autre était VIH positif. Cinq Shigella sonnei EGCP respectivement de pulsovar A5, A5b, C, C1 et G, isolées de trois hommes et deux femmes (patients # 28 à 32, tableau 2), ont servi de souches contrôles.

Tableau 1. Données épidémiologiques et moléculaires de 10 patients avec une infection à Shigella flexneri sérotype 3 documentée au Québec

Patient

Âge

Sexe

HRSH

VIH

Culture date

Ampi

TMP-SMX

Cipro

Voyage

EGCP

1

31

M

NC

NC

99/12/04

NC

NC

NC

Non

A

2

26

M

Oui

Pos

00/01/04

NC

NC

NC

Non

A

3

40

M

Oui

Pos

00/01/19

R

R

S

Non

A

4

38

M

NC

NC

00/02/01

R

R

S

Non

A

5

31

M

NC

NC

00/04/03

R

S

S

Non

A

6

32

M

NC

NC

00/07/19

R

R

S

Non

A

7

34

M

NC

NC

00/12/18

R

S

S

Non

A4

8

NC

M

NC

NC

00/12/19

NC

NC

NC

NC

B

9

NC

F

 

NC

01/02/16

NC

NC

NC

NC

D

10

NC

M

NC

NC

01/02/19

NC

NC

NC

NC

C


Tableau 2. Données épidémiologiques et moléculaires de 32 patients avec une infection à Shigella sonnei documentée au Québec

Patient

Âge

Sexe

HRSH

VIH

Culture date

Ampi

TMP-SMX

Cipro

Voyage

EGCP

1

53

M

NC

NC

00/02/11

R

R

S

Non

A2

2

32

M

Oui

Nég

00/04/04

R

R

S

Non

A

3

38

M

NC

NC

00/10/25

R

R

S

Non

A

4

39

M

NC

NC

00/11/03

R

S

S

Non

A

5

49

M

NC

NC

00/11/22

R

R

S

Non

A2-b

6

27

M

NC

NC

00/11/23

R

R

S

Non

A

7

40

M

NC

NC

00/12/12

R

R

S

Non

A

8

34

M

NC

Nég

01/01/02

R

R

S

Non

A2-c

9

32

M

NC

NC

01/01/08

R

R

S

Non

A2-d

10

46

M

NC

NC

01/03/08

R

R

S

Non

A2-e

11

44

M

NC

NC

01/03/07

R

R

S

Non

A4

12

22

M

Oui

NC

01/04/05

R

R

S

Non

A

13

34

M

NC

NC

01/05/02

R

R

S

Non

A

14

41

M

NC

NC

01/05/02

R

R

S

Non

A

15

34

M

NC

NC

01/06/18

R

R

S

Non

A

16

30

M

NC

NC

01/06/29

R

R

S

Non

A

17

49

M

NC

NC

01/07/02

R

R

S

Non

A

18

37

M

NC

NC

01/07/08

NC

NC

NC

Non

A

19

30

M

NC

NC

01/07/17

R

R

S

Non

A1

20

36

M

NC

NC

01/08/09

R

R

S

Non

A2-f

21

37

M

NC

NC

01/09/04

R

R

S

Non

A2-g

22

42

M

Oui

Pos

01/09/08

R

R

S

Non

A

23

26

M

NC

NC

01/09/16

R

R

S

Non

A

24

54

M

NC

NC

01/10/26

R

R

S

Non

A

25

43

M

NC

NC

01/11/06

R

R

S

Non

A

26

29

M

Oui

NC

01/11/19

R

R

S

Non

A

27

39

M

Oui

NC

01/12/19

R

R

S

Non

A2

28

 

M

NC

NC

 

NC

NC

NC

Oui

A5

29

 

F

 

NC

 

NC

NC

NC

Oui

A5-B

30

 

M

NC

NC

 

NC

NC

NC

Non

C

31

 

M

NC

NC

 

NC

NC

NC

Non

C1

32

 

F

 

NC

 

NC

NC

NC

 

G

NC : Non connu; Pos : positif; R : résistant; S : sensible; EGCP : électrophorèse sur gel en champ pulsé; HRSH : hommes ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes


La sensibilité antibiotique était connue pour 31 des 34 Shigella spp. épidémiques, 100 % des souches étaient résistantes à l'ampicilline et sensibles à la ciprofloxacine et 90.3 % des souches étaient résistantes au TMP-SMX.

Six S. flexneri étaient EGCP pulsovar A et la 7e souche était EGCP pulsovar A-4 par l'enzyme Blnl (figure 2). Dix-sept S. sonnei étaient EGCP pulsovar A et respectivement une, huit et une S. sonnei étaient du pulsovar A-1, A-2 et A-4 par l'enzyme XbaI (figure 3). La caractérisation moléculaire des S. flexneri par l'enzyme XbaI et la caractérisation des S. sonnei par l'enzyme Blnl ont donné des résultats concordants à ceux obtenus par l'autre enzyme respectivement (données non montrées).

En 2001, 147 patients infectés avec une Shigella spp. ont été déclarés à la DSP Montréal-Centre. Quatre-vingt-treize patients (63.3 %) avaient acquis leur infection au Québec : 76.3 % étaient infectés avec une S. sonnei, 21.5 % l'étaient avec une S. flexneri et 2.2 % étaient infectés avec une Shigella d'une autre espèce ou d'une espèce inconnue. Soixante-six des 93 patients (71 %) ayant acquis leur infection au Québec étaient de sexe masculin. Trente des 37 hommes (81 %), pour lesquels l'orientation sexuelle était connue, étaient des HRSH et 29 de ceux-ci (96.7 %) étaient infectés à S. sonnei. En 2000, à la DSP Montréal-Centre, seulement deux infections à S. sonnei chez les HRSH ont été documentées.

Trois des patients infectés par une Shigella sonnei épidémique présentèrent, dans un intervalle de 2 à 20 mois de cette infection entérique (patients # 2, 8 et 27, tableau 2), une entérocolite à Campylobacter jejuni subsp. jejuni (C. jejuni), sensible à la tétracycline mais résistant à l'érythromycine et à la ciprofloxacine, épidémique chez les HRSH au Québec de décembre 1999 à novembre 2001(4). L'orientation sexuelle n'était pas connue pour un de ces patients ayant souffert de ces deux infections entériques.

La figure 1 présente le nombre d'infections à Shigella flexneri, Shigella sonnei et à Campylobacter jejuni par mois de décembre 1999 à décembre 2001 au Québec chez les HRSH. Les éclosions à S. flexneri et à C. jejuni se sont chevauchées de décembre 1999 à décembre 2000, les épidémies à C. jejuni et à S. sonnei ont été concomitantes de février 2000 à novembre 2001 et les éclosions à ces trois bactéries entéropathogènes se sont chevauchées de février à décembre 2000. Ces infections entériques, épidémiques chez les HRSH, sont survenues simultanément à l'augmentation des comportements à risque et à l'augmentation des maladies transmissibles sexuellement (MTS) au Québec chez ces patients(5).


Figure 1. Nombre de patients infectés à Shigella spp. ou à Campylobacter jejuni résistant à érythro et cipro acquis au Québec, 1999-2001

Figure 1. Nombre de patients infectés à Shigella spp. ou à Campylobacter jejuni résistant à érythro et cipro acquis au Québec, 1999-2001

Figure 2. Électrophorèse sur gel en champ pulsé (EGCP) de Blnl de 10 souches de Shigella flexneri

Figure 2. Électrophorèse sur gel en champ pulsé (EGCP) de Blnl de 10 souches de Shigella flexneri

Lignes 1, 6 et 10 : poidsmoléculaires contrôles. Lignes 2-5, 7-8 : EGCP pulsovar A : patients # 1-6 tableau 1. Ligne 9 : EGCP pulsovar A-4 : patient # 7 tableau 1. Lignes 11-13 : EGCP pulsovar B, C et D : patient # 8, 10 et 9 respectivement tableau 1.


Figure 3. Électrophorèse sur gel en champ pulsé (EGCP) de XbaI de 13 souches de Shigella sonnei

Figure 3. Électrophorèse sur gel en champ pulsé (EGCP) de XbaI de 13 souches de Shigella sonnei

Lignes 1, 14 : poids moléculaires contrôles. Lignes 2, 12 : EGCP pulsovar A5. Lignes 3, 5-8, 11 : EGCP pulsovar A : patients # 2-4, 6-7, 12-18, 22-26 tableau 2. Lignes 4, 9 : EGCP pulsovar C et C1. Ligne 10 : EGCP pulsovar A2 : patient # 1, 5, 8-10, 20-21, 27. Ligne 13 : EGCP pulsovar G.



Les études moléculaires et épidémiologiques confirment une éclosion à Shigella flexneri de décembre 1999 à décembre 2000 et une éclosion à Shigella sonnei de février 2000 à décembre 2001 chez les HRSH au Québec. Les données épidémiologiques suggèrent une transmission sexuelle : tous les patients infectés par une souche de Shigella spp. épidémique acquise localement étaient des hommes, les sept hommes, pour lesquels l'orientation sexuelle était connue, étaient des HRSH et trois patients ont présenté une infection à C. jejuni transmise sexuellement, épidémique chez la population mâle homosexuelle au Québec. L'étude de la DSP Montréal-Centre a confirmé une éclosion à S. sonnei chez les HRSH qui était en activité au moment de cette étude alors que l'éclosion à S. flexneri, documentée jusqu'en décembre 2000, n'avait plus cours au début de l'étude de la DSP. Les données démographiques et les facteurs de risque des patients infectés avec les Shigella épidémiques ainsi que la durée de ces deux éclosions (13 et 23 mois) ne sont pas en faveur d'une source commune telle la nourriture.

De 1996 à 2000, des études canadiennes, américaines, européennes et australiennes ont rapporté une augmentation des comportements sexuels à risque et des MTS chez les HRSH(5, 6). Une éclosion d'infection à Shigella spp. chez des hommes homosexuels transmise sexuellement a été décrite pour la première fois en 1974(6). Une éclosion à S. sonnei chez les HRSH a été rapportée récemment en Colombie Britannique(6) et à San Francisco(7). En Amérique du Nord, les éclosions d'infection à Shigella dans cette population étaient causées antérieurement par l'espèce flexneri(6). Les hommes gais ont aussi été rapportés à risque accru d'infections à Campylobacter spp. et à Helicobacter spp.(8).

Les éclosions décrites dans la présente étude sont les premières éclosions documentées à Shigella spp. chez des HRSH au Québec. À notre connaissance, une éclosion simultanée d'infections à Shigella flexneri, à Shigella sonnei et à Campylobacter jejuni transmises sexuellement dans la communauté mâle homosexuelle n'a pas été documentée à ce jour dans la littérature. Il serait intéressant que les profils EGCP des Shigella sonnei isolées lors de cette éclosion soient comparés à ceux des S. sonnei épidémiques dans la même communauté en Colombie Britannique et à San Francisco. Les hommes homosexuels et bisexuels doivent être éduqués afin de prévenir les infections entériques transmises sexuellement en plus de la prévention des autres MTS(5,6,7). Ils doivent utiliser des barrières pour éviter la transmission des pathogènes entériques et éviter les relations sexuelles lorsqu'ils ont des symptômes gastro-intestinaux. Dans un contexte de résurgence des infections entériques chez les HRSH, il est important de vérifier l'orientation sexuelle des hommes consultant pour un tel tableau clinique.

Références

  1. DuPont HL. Shigella species (bacillary dysentery). Dans : Mandell GL, Bennett JE, Dolin R (éds), Principles and practice of infectious diseases 2005, 6th ed. Churchill Livingston, Philadelphia, Pa. p. 2655-61.

  2. Swaminathan B, Barrett TJ, Hunter SB et coll. PulseNet: the molecular subtyping network for foodborne bacterial disease surveillance, United States. Emerging Infect Dis 2001;7(3):382-9.

  3. National Committee for Clinical Laboratory Standards. Methods for dilution antimicrobial susceptibility tests for bacteria that grow aerobically: approved standard, 5e éd. NCCLS publication no. M7-A5. National Committee for Clinical Laboratory Standards, Wayne, Pa., 2001.

  4. Gaudreau C, Michaud S. Cluster of erythromycin- and ciprofloxacin- resistant Campylobacter jejuni subsp. jejuni from 1999 to 2001 in men who have sex with men, Québec, Canada. Clin Infect Diseases 2003;37:131-6.

  5. L'infection à VIH chez les HRSH au Canada. Actualités en épidémiologie sur le VIH\SIDA. Santé Canada, avril 2003, p. 41-46.

  6. Strauss B, Kurzac C, Embree G et coll. Grappes de cas d'infection à Shigella sonnei chez des hommes ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes, Colombie-Britannique, 2001. RMTC 2001;27:109-14.

  7. Klausner JD, Aragon T, Enanoria WTA et coll. Shigella sonnei outbreak among men who have sex with men, San Francisco, California, 2000-2001. MMWR 2001;50:922-6.

  8. Laughon BE, Vernon AA, Druckman DA et coll. Recovery of Campylobacter species from homosexual men. J Infect Dis 1988;158:464-7.

Source : Dre C Gaudreau, Microbiologie médicale et infectiologie, Hôpital Saint-Luc du Centre Hospitalier de l'Université de Montréal; Dr A Bruneau, Direction de la santé publique Montréal-Centre ; J Ismaïl, BSc, Laboratoire de santé publique du Québec/INSPQ, Sainte-Anne-de-Bellevue, Québec, Canada.


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