Hospitalisations associées à la grippe confirmée en laboratoire chez les enfants, dans la région métropolitaine de Toronto/Peel, selon les données de la surveillance active, 2004-2005

Relevé des maladies transmissibles au Canada

le 15 septembre 2006

Volume 32
Numéro 18

A Roberts, MD (1), A Bitnun, MD (1), A McGeer, MD (2,4), D Tran, MD (1), Y Yau, MD (3), K Simpson, IA (1), K Green, MSc (2,4), DE Lowe, MD (2,4), EL Ford-Jones, MD (1,4)

  1. Division des maladies infectieuses, département de pédiatrie, The Hospital for Sick Children, Université de Toronto

  2. Départment de microbiologie, Réseau universitaire de santé, Université de Toronto

  3. Division de microbiologie, département de pédiatrie, The Hospital for Sick Children

  4. Toronto Invasive Bacterial Diseases Network

Introduction

L'infection grippale est associée à une morbidité et à une mortalité importantes dans la population pédiatrique1. Le grand nombre d'hospitalisations dues à cette infection a un retentissement important sur le système de santé au Canada2.Malgré ces constats, rares sont les données sur les taux d'hospitalisation et les résultats associés à la grippe chez les enfants canadiens, qui pourraient guider l'élaboration d'une politique de vaccination, ainsi que des recommandations quant à la prise en charge des cas. Les progrès réalisés dans la mise au point de tests de diagnostic rapides en laboratoire permettent d'évaluer avec précision le fardeau de l'infection grippale1. Nous faisons ici état des taux d'hospitalisation fondés sur les données de la surveillance active et nous décrivons les caractéristiques épidémiologiques et cliniques de l'infection grippale dans la population pédiatrique, dans la régionmétropolitaine de Toronto/Peel au cours de la saison grippale 2004-2005.

Méthodes

Les données relatives aux hospitalisations associées à la grippe confirmée en laboratoire entre le 1er janvier 2004 et le 30 avril 2005 ont été extraites de deux programmes de surveillance active prospective : le Toronto Invasive Bacterial Disease Network (TIBDN) et le Programme de surveillance active des effets secondaires associés aux vaccins (IMPACT). Au sein du TIBDN, tous les laboratoires des 13 hôpitaux de la région métropolitaine de Toronto/ Peel déclarent les résultats positifs aux tests de détection rapide des antigènes de la grippe, ainsi que les cultures positives pour la grippe, comme nous l'avons déjà indiqué dans un article antérieur3. Les résultats font l'objet d'un examen visant à déterminer les patients qui ont été hospitalisés. Des données démographiques et cliniques sont obtenues des patients consentants durant l'entrevue avec le médecin et au moyen d'un examen des dossiers. Dans le cadre d'IMPACT, 12 hôpitaux centraux participants un peu partout au Canada exercent une surveillance des admissions liées à la grippe. L'information relative aux admissions est tirée d'un examen des dossiers pour toutes les hospitalisations attribuables à la grippe. Les patients dont la culture est positive pour la grippe ou ayant obtenu des résultats positifs aux tests de détection rapide des antigènes de la grippe sont inclus.

Les données pédiatriques des 13 hôpitaux régionaux ont été extraites de la base de données du TIBDN et combinées aux données d'IMPACT relatives aux admissions à l'Hospital for Sick Children de Toronto, qui est l'hôpital pédiatrique central de la région. Les variables communes aux deux ensembles de données ont été retenues pour analyse. Les patients inclus dans l'analyse étaient âgés de 16 ans et étaient atteints de grippe confirmée en laboratoire au moyen d'une culture virale ou d'un dosage immunologique positifs. Les enfants hospitalisés pour des raisons non liées à la grippe et ceux ayant contracté la grippe à l'hôpital ont été exclus de l'analyse. Les chiffres de population pour les codes postaux de la région métropolitaine de Toronto/Peel, tirés du rapport de recensement 2001 de Statistique Canada, sont utilisés en guise de dénominateur dans le calcul des taux d'hospitalisation.

Résultats

En tout, 184 enfants âgés de ≤ 16 ans ont été hospitalisés pour la grippe dans la région métropolitaine de Toronto/Peel au cours de la saison 2004-2005. Quatre-vingt-dix-neuf (54 %) étaient infectés par le virus de la grippe A, et 85 (46 %) par le virus de la grippe B. Cent trois enfants (55 %) ont été admis dans l'un des 13 hôpitaux du TIBDN, et 81 (44 %), à l'Hospital for Sick Children (tableau 1). Les sujets de sexe masculin représentaient 59 % (n = 109) des hospitalisations. Quatre-vingt-dix-sept (53 %) patients étaient âgés de < 24 mois. De ce nombre, 42 (43 %) étaient âgés de 0 à 6 mois, et 55 (57 %), de 6 à 24 mois. Le taux d'hospitalisation fondé sur l'ensemble de la population était de 0,25 pour 1 000; le taux variait selon l'âge et était plus élevé (0,81 pour 1 000) chez les sujets âgés de < 2 ans. Le nombre de cas hospitalisés en 2004-2005 a atteint un sommet en février; on a dénombré, 33, 74, 64 et 13 cas en janvier, février, mars et avril, respectivement.

Quatre-vingt-neuf (48 %) des 184 enfants étaient atteints d'une maladie chronique sous-jacente. Vingt-cinq pour cent (n = 24) des 97 enfants âgés de 0 à 24 mois et 75 % (n = 65) des 87 enfants âgés de 2 ans présentaient une maladie chronique sous-jacente. Parmi les 81 patients admis à l'Hospital for Sick Children, 74 % (n = 60) étaient atteints d'une maladie chronique sous-jacente. Les affections sous-jacentes les plus courantes étaient les suivantes : affection respiratoire réactionnelle (24 %), drépanocytose et autre maladie hématologique (19 %), affection maligne (13 %), troubles neurologiques (9 %) et retard du développement (9 %).

Tableau 1. Hospitalisations associées à la grippe chez les enfants âgés de 0 à 16 ans, région métropolitaine de Toronto/Peel, saison grippale 2004-2005

Âge du patient

Nbre d'admissions aux hôpitaux du TIBDN (= 13)

Nbre d'admissions aux hôpitaux d'IMPACT (= 1)

Nbre total d'admissions

0 à 5 mois

32

10

42

6 à 23 mois

35

20

55

2 à 4 ans

15

20

35

5 à 9 ans

17

18

35

10 à 16 ans

4

13

17

Total

103

81

184


Dix-sept pour cent des sujets admissibles (enfants âgés de ≥ 6 mois) avaient été vaccinés contre la grippe avant l'hospitalisation. Sept (3 %) enfants ont reçu des médicaments antiviraux pendant leur séjour à l'hôpital, et tous ces enfants avaient été hospitalisés à l'Hospital for Sick Children et présentaient une affection chronique sous-jacente. En tout, 14 patients (8 %) ont été admis dans une unité pédiatrique de soins intensifs pendant leur séjour à l'hôpital. Malheureusement, aucune donnée ne permet de déterminer la proportion de ces enfants qui étaient atteints d'une maladie chronique sous-jacente. Un décès a été signalé chez un enfant présentant une maladie chronique sous-jacente, mais on a jugé qu'il n'existait pas de lien de causalité entre ce décès et la grippe.

Analyse

Les résultats de cette étude concordent avec ceux des rapports antérieurs indiquant que les enfants plus jeunes, en particulier ceux âgés de < 2 ans, présentent des taux d'hospitalisation attribuable à la grippe nettement plus élevés que les enfants et les adolescents plus âgés4,5. Les taux d'hospitalisation de 0,25 pour 1 000 pour l'ensemble des enfants et de 0,81 pour 1 000 enfants de 0 à 24 mois dans notre région sont semblables, quoique légèrement inférieurs, à ceux signalés dans la littérature4. Dans une vaste cohorte d'enfants du programme Medicaid du Tennessee, on a estimé que les taux d'hospitalisation attribuables à la grippe sur une période de 19 ans étaient de 10,4 pour 1 000 enfants âgés de 6 mois, de 5 pour 1 000 enfants de 6 à 12 mois, et de 1,9 pour 1 000 enfants de 1 à 3 ans4. Bien que les groupes d'âge diffèrent de ceux utilisés dans la présente étude, les taux d'hospitalisation sont manifestement plus élevés dans la cohorte du Tennessee.

Un certain nombre de facteurs confusionnels pourraient expliquer la différence observée dans les taux d'hospitalisation. Premièrement, cette différence pourrait être liée à la nature de la surveillance : une étude récente a confirmé que le taux d'hospitalisation pour la grippe, selon les données enregistrées par un système de surveillance, variait selon le mode de surveillance et l'intensité de celle-ci6. Dans l'étude du Tennessee, les taux n'étaient pas fondés sur la surveillance active, mais étaient plutôt estimés à partir d'une comparaison entre les taux d'hospitalisation pendant la saison grippale (de novembre à avril) et pendant les autres mois de l'année (de mai à octobre). Le taux d'hospitalisation plus faible observé dans notre étude comparativement à celui de l'étude du Tennessee pourrait aussi s'expliquer par l'un des facteurs suivants : un plus faible taux d'infection grippale dans la région; un taux plus faible d'autres facteurs de risque (p. ex., tabagisme, logement surpeuplé); une situation sociale, économique et culturelle plus favorable à la santé, accompagnée d'un meilleur accès aux soins de santé à un stade plus précoce; ou l'établissement d'un seuil plus élevé pour l'hospitalisation. Enfin, cette différence pourrait aussi s'expliquer, en partie, par le fait que la saison grippale 2004-2005 a été relativement bénigne. Au moyen de techniques de surveillance semblables à celles que nous avons utilisées dans la présente étude et des données relatives à l'hospitalisation au cours de la même saison grippale (2004-2005) au Colorado, les Centers for Disease Control and Prevention ont obtenu des taux d'hospitalisation qui sont comparables aux nôtres : 1,83 pour 1 000 enfants de 0 à 5 mois, 0,6 pour 1 000 enfants de 6 à 23 mois, 0,29 pour 1 000 enfants de 2 à 4 ans, et 0,06 pour 1 000 enfants de 5 à 17 ans7.

Conformément à d'autres rapports relevés dans la littérature8, les principales affections sous-jacentes dans ce groupe d'enfants étaient les suivantes : affection respiratoire réactionnelle, affection maligne, drépanocytose et troubles neurologiques. Autre fait à souligner, l'utilisation peu fréquente du traitement médical antiviral : seulement 3 % des enfants hospitalisés ont reçu un agent antiviral. Cette observation concorde avec d'autres rapports pédiatriques et témoigne sans doute de l'incertitude entourant le rôle des antiviraux dans le traitement des enfants hospitalisés atteints d'une infection grippale documentée et présentant des symptômes qui ont duré > 48 heures9. Certaines études ont été menées sur l'administration d'antiviraux aux enfants par ailleurs en bonne santé qui sont atteints d'une infection grippale, mais aucune n'a porté sur les sujets à risque élevé10.

Contrairement au rapport faisant état de décès associés à la grippe chez des enfants des États-Unis au cours de la saison grippale 2003-200411, nous n'avons relevé dans la présente étude aucun décès qui semblait étiologiquement lié à une infection grippale. Cette observation pourrait être attribuable, encore une fois, au fait que la saison grippale à l'étude a été relativement bénigne. Elle pourrait aussi refléter une variation dans les conditions sociales, économiques et culturelles des deux populations et/ou des différences dans la prestation des soins de santé entre les deux pays. Dans la même veine, il est intéressant de constater l'importante variation régionale dans les taux de mortalité signalée par Bhat et coll.11) : 0,001 pour 1 000 dans le Nord-Est des États-Unis, comparativement à 0,0025 pour 1 000 dans le Sud des États-Unis.

Malgré l'accès à un programme universel de vaccination contre la grippe et le fait que la saison grippale 2004-2005 a été relativement bénigne, les taux d'hospitalisation que nous avons relevés sont analogues à ceux des rapports pédiatriques antérieurs8,12,13. Cela n’a rien d’étonnant, vu le faible taux de couverture vaccinale (< 20 %) dans la population générale, comme en témoigne les données des CDC14. Basée sur le ministère de l’Ontario, le taux de couverture en général pour la saison 2004-2005 (pour tout les Ontariens) serait plus près de 41 %. Ceci inclus le risque élevé et la population générale. Un certain nombre de facteurs propres à un programme de vaccination antigrippale pourraient aussi avoir un retentissement négatif sur l'efficacité de ce dernier. Au nombre de ces facteurs, citons la faible efficacité signalée du vaccin trivalent à virus inactivé actuellement offert15 et l'organisation matérielle entourant l'administration par injection de deux doses d'un vaccin à des enfants âgés de < 9 ans, qui n'ont pas été vaccinés antérieurement. Il faudrait donc obtenir un taux élevé de couverture vaccinale pour contrebalancer l'effet des ces facteurs. Dans ce contexte, la réussite d'un programme universel de vaccination antigrippale chez les enfants pourrait dépendre de notre capacité de reconnaître les obstacles modifiables à la vaccination antigrippale chez les enfants et de mettre en oeuvre des stratégies pour aplanir ces obstacles.

En conclusion, à l'instar d'autres études pédiatriques, nos données de surveillance révèlent que les hospitalisations sont plus nombreuses chez les enfants âgés de < 24 mois, chez ceux qui présentent une maladie respiratoire ou une autre maladie chronique sous-jacente et ceux qui sont atteints d'une affection maligne. Ces résultats sont en harmonie avec les raisons présentées à l'appui des recommandations actuelles relatives à la vaccination antigrippale pour les populations à risque élevé.

Remerciements

Les auteurs tiennent à souligner la contribution du programme IMPACT, des Drs Scheifele, Halperin et Tam de l'Agence de la santé publique du Canada et la Société canadienne de pédiatrie qui ont participé à la collecte des données à l'Hospital for Sick Children. Le TIBDN remercie les nombreux chercheurs, le personnel des laboratoires de microbiologie et des services de dossiers médicaux, les professionnels en prévention des infections, les médecins, le personnel des laboratoires et des services de santé publique de la région métropolitaine de Toronto, la municipalité régionale de Peel et les employés dévoués du TIBDN, qui ont rendu possible la surveillance dans les hôpitaux qui ne font pas partie du programme IMPACT.

Références

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  14. CDC. Childhood influenza vaccination coverage - United States, 2003-2004 influenza season. MMWR 2006;55:100-3.

  15. Yogev, R. Influenza vaccine confusion: A call for an alternative evidence-based approach. Pediatrics 2005;116:1214-5.

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