Autres coutumes militaires 

Boire un coup (Splice the main brace)

Bien que la ration quotidienne de rhum à bord des navires de guerre canadiens ait été abolie en 1971, le règlement courant autorise les marins à recevoir une ration spéciale de spiritueux dans des circonstances exceptionnelles. Les soldats et les aviateurs peuvent bénéficier du même traitement lorsqu'ils accomplissent leurs fonctions « dans des conditions inusitées et difficiles... ».Note de bas de page 1

La ration spéciale de spiritueux découle d'une longue tradition militaire, comme on peut le voir dans un ordre émis par James Wolfe, alors qu'il était aux prises avec la tâche de s'emparer de Québec à l'été de 1759 : « Lorsqu'une ration de rhum doit être distribuée aux troupes à cause du mauvais temps ou des fatigues extraordinaires qu'elles ont endurées tout soldat trouvé coupable d'avoir passé sa ration à un autre... sera... entièrement rayé de la liste lorsque du rhum sera distribué... »Note de bas de page 2

De même, un siècle et demi après Wolfe, le Royal Canadian Dragoons, dans sa marche de combat contre les Boers, de Bloemfontein à Johannesburg et Pretoria, se protégea contre le froid vif grâce « à trois rations hebdomadaires de rhum, de deux onces et demie. Cela réchauffait les estomacs et faisait voir la vie en plus beauNote de bas de page 3 ».

Aujourd'hui, dans la Marine, il est rare qu'il y ait distribution de rhum sur l'ordre de « Splice the Main Brace », lorsque chaque officier et homme d'équipage reçoit deux onces et demie de spiritueux. Un tel événement est habituellement lié à une victoire au combat, comme le Jour V en 1945, ou l'observance de quelque occasion joyeuse d'importance nationale.

Une telle occasion fut célébrée à bord du Ontario, au port de Seattle (Wash.), en août 1950. Le grondement des canons ébranla les fenêtres du chantier naval, et les résidants locaux se précipitant sur le jetée pour voir ce que représentait tout ce bruit se joignirent avec joie à l'équipage dans le gaillard d'avant et sur le pont supérieur pour boire un coup. On annonçait, en fait, la naissance de S.A.R. la princesse Anne. L'ordre « Splice the Main Brace » ne peut être donné que par S.M. la reine ou un autre membre de la famille royale, Son Excellence le Gouverneur général ou le Chef de l'état-major de la DéfenseNote de bas de page 4. Le gouverneur général Roland Michener donna cet ordre à bord du Preserver à Anvers en 1971, et le gouverneur général Jules Léger le donna à bord du Terra Nova à Victoria en 1974.

L'expression elle-même a une origine intéressante qui se rattache au thème du devoir bien accompli dans des conditions exceptionnellement ardues.

Sur un navire gréé en carré, comme l'étaient la plupart des voiliers de guerre, la grand'voile, la plus grande du navire, était fixée à la grande vergue, à angle droit avec le mât principal. Cette grand'voile avait un rôle important à jouer pour orienter la force du vent de manière à pousser le navire de l'avant. Afin d'exercer la force du vent souhaitée, la vergue et la voile devaient être orientées selon un certain angle, relativement à la direction du vent et à l'itinéraire choisi. On y arrivait en tirant sur la principale vergue (main brace), partie très importante du gréage (rigging). Pour réparer ou remplacer cette grosse pièce de gréage (to splice the main brace), il fallait beaucoup d'habileté et de rapidité de la part de l'équipage, et c'était une tâche épuisante, même lorsqu'il faisait beau, dangereuse lorsqu'il faisait mauvais.

On dit que l'expression « Splice the Main Brace », dans le sens de distribution de spiritueux, remonte à la petite escadre du capitaine James Cook, en 1773, lorsque le lieutenant James Burney, commandant l'Adventure, rapportant les rations supplémentaires de rhum distribuées, les attribua à leur consommation pendant les travaux commandés en vertu de l'ordre « Splice the Main Brace »Note de bas de page 5

Brevet (Commission)

« Le brevet d'officier, au sens militaire, est le document qui autorise l'officier à agir dans le poste qu'il occupe ». Cette définition du XVIIIe siècleNote de bas de page 6 résume la signification du parchemin ou rouleau de papier doublé d'étoffe que reçoit un homme ou une femme au moment de devenir officier. En conférant un brevet d'officier, la Reine délègue son autorité à exercer le commandement, au nom de Sa Majesté, à l'égard de subordonnés. Au Canada, le rouleau de papier est signé par le Gouverneur général, en sa qualité de représentant de la Reine, et par le ministre de la Défense nationale.

À travers les siècles, le libellé du brevet du Souverain a changé de temps à autre, mais, dans l'ensemble, sa formulation et son contenu sont demeurés constants. Le nom de l'officier recevant le brevet est mentionné, ses fonctions et obligations sont énoncées en terme généraux, et on exprime envers lui un sentiment de confiance. Dans les Forces canadiennes, un officier ne peut recevoir que deux brevets, le premier lorsqu'il devient officier, ordinairement à un grade subalterne, et le second s'il atteint jamais le grade de brigadier-général ou de commodore. Un officier détient son brevet au bon plaisir du Souverain.

Le rouleau de papier porte les armes du Canada. La signature du Gouverneur général figure au centre, et son sceau privé y est surimprimé. La signature du ministre de la Défense nationale figure au bas du document, qui se lit ainsi:

ÉLISABETH DEUX, par la grâce de Dieu, Reine du Royaume-Uni, du Canada et de ses autres royaumes et territoires, Chef du Commowealth, Défenseur de la Foi

À

(nom et prénoms)

Nommé PAR LES PRÉSENTES, officier
des Forces armées canadiennes de Sa Majesté

Avec droit d'ancienneté à compter du jour d' 19

Nous, mettant une confiance particulière en votre loyauté, courage et bonne conduite, vous constituons et nommons, par les présentes, officier de nos Forces armées canadiennes. Conséquemment, vous devrez remplir avec soin et diligence votre devoir en tant que tel, au grade de ou à tout autre grade auquel, de temps à autre, il pourra Nous plaire par la suite, de vous promouvoir ou nommer, et vous devrez, de la façon et dans les circonstances que Nous pourrons prescrire, former et discipliner, en vue de leurs fonctions militaires, les officiers subalternes et les hommes servant sous vos ordres, et vous employer de votre mieux à les maintenir en bon ordre et discipline. Et Nous leur ordonnons, par les présentes, de vous obéir en tant que leur officier supérieur, et, à vous, d'observer et d'exécuter les ordres et instructions que vous recevrez, de temps à autre, de Nous ou de votre officier supérieur, quel qu'il soit, selon la Loi, en raison de la confiance mise, par les présentes, en vous.

EN FOI DE QUOI notre Gouverneur général du Canada a signé et scellé les présentes, à notre Hôtel du Gouvernement, en la ville d'Ottawa, ce jour

en l'an de grâce mil neuf cent

et en la

année de Notre règne.

PAR ORDRE DE
SON EXCELLENCE LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL

MLNISTRE DE LA DÉFENSE NATIONALE

On peut comparer le libellé de ce brevet canadien moderne à celui d'un lieutenant de 1809 de la Honourable Artillery Company de LondresNote de bas de page 7 :

« ... vous devrez donc prendre en charge ladite Compagnie et vous en occuper, et dûment exercer aux armes les officiers et soldats qui vous seront subordonnés; et également veiller et vous efforcer avec le plus grand soin à ce qu'ils observent les ordres et la discipline, leur commandant respectivement de vous obéir en tant que leur lieutenant. Et vous devrez également obéir à vos officiers supérieurs (selon la discipline de la guerre) en raison de la confiance mise en vous ».

Plus tard, en 1879, un autre brevet de la même unité ressemble davantage à la formule moderne. Commençant par les mots : « Victoria, par la grâce de Dieu, reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, Reine, Défenseur de la Foi, etc. » la formule utilise l'ancienne façon pour la souveraine de s'adresser à l'un de ses sujets : « À Notre Loyal et Bien-aimé sujet, SalutNote de bas de page 8».

A vrai dire, ce brevet de l'époque victorienne ne diffère pas beaucoup d'un brevet de l'Armée canadienne de 1940, sauf que l'accent y est mis sur la confiance qu'a la souveraine en son nouvel officier. Signé dans le coin supérieur gauche par le Gouverneur général, le comte d'Athlone, ce brevet de 1940 se lit notamment comme il suit, après la salutation officielle :

« Nous, mettant une confiance particulière en votre loyauté, courage et bonne conduite, vous constituons et nommons, par les présentes, officier... (pour) former et discipliner, en vue de leurs fonctions militaires, les officiers subalternes et les hommes servant sous vos ordres, et vous employer de votre mieux à les maintenir en bon ordre et discipline... conformément aux règles et à la discipline de la guerre, en raison de la confiance mise, par les présentes, en vousNote de bas de page 9».

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Un brevet de l'Armée canadienne d'après-guerre, signé par le vicomte Alexander de Tunis, en 1949, était identique à celui du temps de guerre, à l'exception de quelques changements se rapportant au fait que le souverain n'était plus empereur des Indes, et de la suppression des mots « Dominion du » avant le mot CanadaNote de bas de page 10

Un brevet du Corps d'aviation royal canadien, signé par le comte d'Athlone en 1945Note de bas de page 11, et un autre signé en 1950 par le vicomte Alexander de TunisNote de bas de page 12 étaient presque identiques à tous égards à ceux de l'Armée canadienne, y compris les changements mineurs de leur libellé. À vrai dire, le document utilisé en 1959, à l'avènement du nouveau règne, renfermait peu de changements par rapport à celui qui était utilisé par l'Aviation pendant la Seconde Guerre mondiale. L'adoption d'un brevet commun après l'unification des trois armées en 1968 a apporté la suppression d'un aspect historique assez curieux du brevet de l'officier de marine. Alors que les anciens brevets de l'Armée et de l'Aviation mettaient l'accent, par voie de répétition, sur la confiance manifestée à l'égard du nouvel officier, la Marine, tout en mentionnant ces qualités, terminait sur cette redoutable menace : « Vous répondrez du contraire à vos risques et périls ».

On peut expliquer cette anomalie en remontant à une époque plus ancienne, alors qu'il y avait des différences marquées entre le contrôle réel de l'Armée britannique et celui de la Royal Navy. Le souverain déléguait son autorité directement aux subalternes dans l'Armée, mais n'exerçait aucun contrôle direct sur la Marine. L'autorité royale, dans le cas de celle-ci, était déléguée aux Lords commissaires de l'Amirauté, qui l'exerçaient jalousement, même jusqu'au libellé des brevets d'officier, d'où cette menace qui venait de l'Amirauté.Note de bas de page 13

Les brevets d'officiers de marine présentaient deux autres variantes, bien que mineures, en ceci qu'ils portaient les armes personnelles du souverain, et que le nouvel officier était interpellé par le terme « Monsieur ». Mais la grande différence consistait en la phraséologie utilisée.

Voici comment se lit un brevet de la Réserve navale volontaire royale canadienne qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, forma en grande partie la grande majorité des officiers et matelots de la Flotte, lequel brevet fut signé en 1945 par le comte d'Athlone :

« Par le Gouverneur général et Commandant en chef du Dominion du Canada... En vertu de tous les pouvoirs m'habilitant, je vous constitue et nomme, par les présentes, sous-lieutenant de la Réserve royale canadienne volontaire, vous chargeant de ce grade et vous ordonnant de vous en acquitter... afin que vous observiez et exécutiez les instructions générales imprimées pour le compte du Service naval de Sa Majesté au Canada..., Et de même nous chargeons et ordonnons à tous les officiers et hommes sous vos ordres... de se conduire avec tout le respect et toute l'obéissance qu'ils vous devront en tant que leur officier supérieurNote de bas de page 14».

Il est assez curieux de constater que la menace traditionnelle de l'Amirauté ne figure pas dans le brevet du temps de guerre de la RRCV, mais elle figurait dans celui de la marine de la Force permanente d'après-guerre. Ce document est intéressant car, outre qu'il porte les armes personnelles de la Souveraine, il atteste que c'est la reine elle-même qui confère le brevet. Il renferme également l'ancienne menace de l'Amirauté. En outre, la « bonne conduite » de l'Armée et de l'Aviation devient « intégrité » dans la Marine, et l'admonestation concernant les subordonnés qui doivent bien se conduire est supprimée.

Voici comment se lit un brevet de la Marine royale canadienne, signé par le gouverneur général Georges-P. Vanier en 1960 :

ÉLISABETH DEUX, par la grâce de Dieu, Reine du Royaume-Uni, du Canada et de ses autres royaumes et territoires, Chef du Commonwealth, Défenseur de la Foi.

À M nommé par les présentes
lieutenant-commander de la Flotte canadienne de Sa Majesté

Nous, mettant une confiance particulière en votre loyauté, courage et intégrité, vous constituons et nommons, par les présentes, lieutenant-commander de la Marine royale canadienne, vous ordonnant et demandant de monter à bord, de temps à autre, afin de prendre la charge et le commandement de lieutenant-commander de tout navire ou établissement auquel vous pourrez être par la suite dûment affecté, ou la charge et le commandement de tout autre grade auquel vous pourrez être promu ou nommé, ordonnant et commandant strictement à tous les officiers et hommes d'équipage dudit navire ou établissement qui vous seront subordonnés de se conduire collectivement et individuellement dans leurs emplois respectifs avec tout le respect et toute l'obéissance qu'ils vous devront, et, de même, vous devrez observer et exécuter les Ordonnances et Règlements royaux applicables à La Marine, et tous autres ordres et instructions que vous pourrez recevoir, de temps à autre, du Quartier général de la Marine ou de vos officiers supérieurs. De ceci ni vous ni aucun de vos subordonnés ne devrez vous écarter, car vous aurez à répondre du contraire à vos risques et périls. Et c'est pour cela que le présent du document constitue votre brevet d'officier.Note de bas de page 15

Depuis de très nombreuses années, c'est la coutume dans les trois armes de célébrer une promotion, alors que, bien sûr, le promu paie les consommations prises en son honneur par ses amis et camarades du mess. C'est ce qu'on appelle généralement « Arroser les galonsNote de bas de page 16 ».

Une cérémonie analogue, appelée « Arrosage du brevet » (Wetting the Commission), est observée depuis très longtemps aussi. Relatant un incident survenu trois ans avant Trafalgar, soit en 1802, le premier lieutenant du Volage rapporte qu'étant à terre il avait rencontré huit « joyeux aspirants » de son navire assis autour d'une table sur laquelle se trouvait un bol d'un gallon de punch fort. Le « numéro un » fut invité à boire un verre en l'honneur d'un des aspirants qui venait d'apprendre sa promotion au grade de lieutenant. L'officier remarqua, en grimaçant, que le contenu du bol disparut bientôt malgré le goût de parchemin et le fait qu'une bonne partie de l'encre fût disparue également du rouleau de papierNote de bas de page 17!

Calot (Wedge cap)

Les règlements courants sur l'habillement dans les Forces canadiennes renferment ce passage plutôt prosaïque et peu inspirateur :

« Calot, en forme de coin, vert (facultatif porté sur le coté droit de la tête... un pouce au-dessus du sourcil droitNote de bas de page 18». Pourtant, en réalité le calot est un bon exemple de la façon dont une tradition a pris naissance il y a environ 60 ans et qui persiste jusqu'à ce jour, à savoir l'affinité de l'aviateur avec ce genre de couvre-chef.

Tout a commencé lorsque le Royal Flying Corps a été créé juste avant la Première Guerre mondiale, force au sein de laquelle les Canadiens jouèrent un rôle important. La casquette, comme on l'appelait alors, a été adoptée par le RFC, en même temps qu'une tunique à col haut et rigide attachée par des boutons à l'extrémité droite de la poitrine. Le calot bien planté sur le côté droit de la tête, cet uniforme à l'air désinvolte devint synonyme de ce nouveau combattant intrépide qu'était l'aviateur. Le couvre-chef, appelé « calot » en 1941Note de bas de page 19 continua d'être porté pendant toute l'existence de l'Aviation royale canadienne, c'est-à-dire de 1942 à 1968, et est encore la coiffure préférée de nombreux aviateurs, malgré la disponibilité de la casquette et du béret. Il y a peu de doute qu'à l'époque où l'on devait porter des lunettes et des casques de cuir dans des carlingues à ciel ouvert, le calot était facile à insérer dans une poche et à ressortir au retour à la base.

Mais le calot, en réalité, est quelque peu plus ancien que les aviateurs et les avions. Il a pris naissance dans l'Armée au XIXe siècle. À vrai dire, l'aviateur a remis en usage le calot, alors qu'il était plutôt tombé en désuétude dans l'Armée.

Ce couvre-chef, appelé d'abord « casquette de type autrichien » est entré officiellement en usage dans l'Armée britannique en 1890 pour les hommes de troupe et en 1896 pour les officiersNote de bas de page 20. C'est ainsi que cette coiffure fut celle que portaient les Canadiens qui se sont embarqués pour l'Afrique du Sud au tournant du siècle. L'Armée s'est en grande partie tournée vers la casquette en 1904, qu'elle l'a conservée jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, alors qu'elle est revenue au calot, jusqu'à ce que l'usage du béret se généralise en 1943.

Le calot d'aujourd'hui, comme le sait tout garçon qui a servi dans l'ancien corps des cadets, diffère quelque peu de l'ancienne casquette, bien que les deux se ressemblent beaucoup. L'ancien calot était assez ingénieux, en ce sens qu'il était passablement frais à porter lorsque perché sur le côté de la tête, mais dépliable de manière à couvrir la nuque, les oreilles et le menton. La version actuelle est cousue de manière qu'on ne peut la déplier. Mais même à cela, le calot vert d'aujourd'hui ressemble beaucoup à celui que portaient fièrement les équipages volants de l'Avro 504, du Sopwith Camel et du SE5A de l'ancien Royal Flying Corp.Note de bas de page 21

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Cérémonie du crépuscule (Extinction des feux et retraite)

Pour peu qu'on associe aux couleurs chatoyantes du crépuscule et à la tombée de la nuit les mouvements pleins de verve des troupes et le ton de la musique martiale, ainsi que le beau décor, tant naturel que celui embelli par la main de l'homme, dont le Canada abonde, il se dégage un sens de mystère et de magie de ce drame qu'on appelle la cérémonie du crépuscule. Les simples fonctions de jadis, comme la fermeture de la barrière, la rentrée des troupes à leurs quartiers pour la nuit et l'installation de la garde, le tout au battement du tambour, se sont transformées avec le temps en une belle tradition cérémoniale qui reflète notre riche héritage militaire.

Des marins agenouillés devant le Parlement.
Les servants d'un canon naval s'exerçant pour la Cérémonie du Crépuscule, sur la colline du Parlement, à Ottawa, en juin 1971.

La cérémonie du crépuscule, dans tout son apparat pittoresque, dont le déroulement est impeccable, comporte trois éléments : l'extinction des feux (Tattoo), la retraite et le salut au drapeau national du Canada. La cérémonie, exécutée en bonne et due forme, peut nécessiter la présence de 100 officiers et hommes de troupe. Essentiellement, le détachement se compose d'une garde, d'une musique et de servants de canons.

Une caractéristique intéressante de cette cérémonie, telle qu'énoncée dans les règlementsNote de bas de page 22, est qu'elle peut se dérouler dans toute sa splendeur, comme il arrive occasionnellement sur la colline du Parlement d'Ottawa, ou sur une échelle réduite, lorsque l'équipage d'un navire l'exécute sur la jetée d'un port étranger.

La partie de la cérémonie du crépuscule qu'on appelle l'extinction des feux a une origine fort ancienne. Le terme anglais « Tattoo » est intéressant du point de vue étymologique. En effet, on définit historiquement ce terme comme étant un « battement de tambour ou appel de clairon à 10 heures du soir, rappelant les soldats à leurs quartiers ». Au XVIIe siècle, ce terme s'épelait habituellement « tap-too », reflétant ainsi son origine hollandaise « tap-toe », qui voulait dire « fermer le fausset du tonneau ou la clef du robinet ».

Avant l'instauration des casernes permanentes, les troupes en garnison ou en marche étaient logées en ville, parfois dans des maisons privées, mais le plus souvent dans des auberges et tavernesNote de bas de page 23. Une fois leur journée de travail terminée, la plupart des soldats allaient se divertir dans les auberges et tavernes de la place. Pour signaler aux troupes de regagner leurs quartiers pour la nuit, on battait le tambour dans les divers districts du village où se trouvaient les tavernes. Le battement du « Tattoo » transmettaient deux messages, l'un à l'aubergiste lui ordonnant de fermer ses robinets et de ne plus servir de bière ou de spiritueux, c'est-à-dire, en hollandais, «  Doe den tap toe »; l'autre aux troupes de se retirer dans leurs chambres, d'éteindre leurs feux et bougies et de se coucher.Note de bas de page 24

Un officier, un sergent et une file d'hommes suivaient les tambours quelques minutes après, accompagnés parfois de joueurs de fifre, et malheur alors à l'aubergiste récalcitrant, car alors on déclarait bientôt son établissement consigné à la troupe, de sorte qu'il devait fermer boutique. On peut se faire une idée de ce qui attendait l'ivrogne tardif en lisant cet extrait d'un ordre émis par James Wolfe en 1748-1749Note de bas de page *, dans lequel il défendait

« à tout homme de sortir de ses quartiers sans une permission écrite de son officier, à partir d'une demi-heure après l'extinction des feux jusqu'au réveil; tout homme qui présumera désobéir à cet ordre, et qui sera découvert, sera mis au dongeon dès le lendemain matin, et confiné là pendant quatre jours, au pain et à l'eauNote de bas de page 25 ».

Il existe un vestige intéressant de la signification de l'extinction des feux, à Halifax (N.-É.), au XVIIIe siècle. En mai 1758, une puissante flotte de navires de guerre et de transporteurs de troupes étaient amarrée au port de Halifax, sous le commandement de l'amiral Edward Boscawen, en préparation de l'assaut contre la forteresse de Louisbourg. L'ordre de l'amiral se lisait en partie comme il suit :

« Aucun sous-officier, gradé, soldat ou matelot ne sera autorisé à débarquer, sauf en une occasion très particulière, et une telle autorisation devra lui être donnée par écrit par le capitaine du navire de Sa Majesté ou par le commandant des troupes à bord des transporteurs. Tous les canots appartenant aux navires de Sa Majesté, et tous ceux appartenant aux transporteurs devront retourner à bord de leurs navires respectifs à l'extinction des feux (Taptoo)Note de bas de page 26».

À partir du tambour solitaire, en passant par l'augmentation graduelle du nombre de tambours, et puis de flûtes ou de fifres, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle alors que les musiques firent leur apparition dans les régiments, la petite mais impressionnante procession du soir battant l'extinction des feux commença à revêtir l'aspect d'un défilé de cérémonie, dont l'évolution devint le « Tattoo » que le monde connaît aujourd'hui.

Un autre aspect de la cérémonie de l'extinction des feux qui a survécu jusqu'à aujourd'hui est le « dernier appel » ou « sonnerie aux morts » (Last Post), qu'on sonne au clairon ou à la trompette. On peut se faire une idée du sentiment qu'éprouve un militaire en entendant ces notes dans l'air du soir en se reportant à la description que donnait un troupier de la vie dans un camp de milice près de Sussex (N.-B.), à la veille de la guerre de 1914 :

« À la tombée de la nuit, en jetant un coup d'œil autour du camp on pouvait voir des rangées de tentes dans la plaine et sur le sommet de la colline des fantassins, et chaque tente ressemblait à un petit triangle de lumière. On se servait de chandelles pour les éclairer. À 10 heures, on entendait les clairons sonner l'extinction des feux ... »

« Puis on entendait le dernier appel. Chacun se taisait quand le clairon entonnait le dernier appel. L'espèce d'accalmie qui se dégage de cette musique est assez étrange. On éprouvait toujours un pincement au cœur lorsque cet appel traversait le camp dans le calme du soirNote de bas de page 27 ».

Le terme anglais « Post » est employé dans le sens de « poste occupé par le soldat », tel que poste de sentinelle. En battant l'extinction des feux, les tambours marchaient de poste en poste dans la ville ou le camp, le premier appel signalant qu'ils avaient pris position pour commencer leur ronde, alors que le dernier appel indiquait qu'ils l'avaient terminéeNote de bas de page 28. (On peut facilement voir ici le symbolisme du dernier appel ou sonnerie aux morts à des funérailles militaires.)

Après l'extinction des feux de la cérémonie du crépuscule vient cette partie découlant de l'historique « battement de la retraite ». Peut-être devrait-on rappeler ici qu'à travers les siècles, tant dans la pratique que dans la littérature, il y a eu confusion apparente entre ces deux routines, l'extinction des feux et la retraiteNote de bas de page 29. Cependant, il semble tout à fait clair qu'essentiellement la retraite signifiait la fermeture de la barrière au crépuscule et l'installation de la garde, alors que l'extinction des feux signalait aux soldats de retourner à leurs quartiers pour la nuit, soit après la tombée de la nuit, habituellement à 10 heures du soir.

L'extinction des feux est à l'origine du « couvre-feu » marqué par le tir d'un canon de 105mm à 9 h 30 chaque soir à la Citadelle de Québec. Comme le tir du canon de midi si familier à des générations de Québécois, le couvre-feu est tiré quotidiennement par le Royal 22e régiment de sa station dans l'ancienne fortification qui surplombe le Saint-Laurent et les Plaines d'Abraham, rappelant ainsi, comme jadis, qu'il est temps pour les membres de la garnison de rallier leurs quartiers pour la nuit.

Un autre élément d'intérêt ici est qu'au XVIIIe siècle on se servait d'une douzaine de différents battements de tambour pour transmettre des ordres, et ces différents battements de tambour pour transmettre des ordres, et ces différents rythmes ou battements étaient bien compris de chaque soldat. Il y avait deux « retraites », celle du coucher du soleil en garnison ou au camp, et celle de la manœuvre tactique au combatNote de bas de page 30. Celle-ci était connue dans la Royal Navy, et s'appliquait probablement à l'abordage et à l'arraisonnement d'un navire ennemi. On trouve dans le journal de Moresby le récit du incident amusant concernant l'aspirant Jackson, âgé de 14 ans, qui fut envoyé en haut du mât du America, de 44 canons, dans la station du Pacifique en 1844, à cause de ses fredaines. Voici en effet ce qu'on lit :

« Jackson fut envoyé en haut du mât pendant le service religieux à Callo, pour avoir dit au tambour de battre la retraite de la division sans ordre à cette fin. Comme l'église était aménagée sur le pont supérieur, Jackson occupait le poste de gentil petit chérubin qui siège en l'air, et certaines dames montées à bord manifestèrent la plus vive sympathie ... Note de bas de page 31 »

Mais le battement de la retraite lié au coucher du soleil remonte vraisemblablement au XVIe siècle, et nous en avons un premier exemple, primitif mais pratique, au début de la colonie. En 1642, le jeune établissement de Montréal, alors appelé Ville-Marie, fut fondé à l'intérieur d'un fortin palissadé par Maisonneuve et une poignée de braves hommes et femmes connus sous le nom de « Messieurs et Dames de la Société de Notre-Dame pour la conversion des Sauvages de la Nouvelle-France ». Ces premiers colons étaient presque constamment menacés par les Iroquois. Pourtant, malgré le danger, les hommes ouvrirent graduellement un champ à la culture, peinant de l'aube au crépuscule sous les yeux attentifs d'une sentinelle ou deux, postées à l'orée des bois. À la brunante, une cloche sonnait de l'intérieur de la palissade, et aussitôt les travailleurs des champs se frayaient un chemin vers la sécurité d'une barrière verrouilléeNote de bas de page 32.

Une bonne description du battement de la retraite par un régiment britannique au XVIIIe siècle se lit ainsi :

« Une demi-heure avant la fermeture des barrières, généralement au coucher du soleil, un sergent et quatre hommes doivent être envoyés de chaque poste à la garde principale pour prendre les clefs; en même temps, les tambours des gardes de poste doivent se rendre sur les remparts et battre une retraite, afin d'avertir ceux qui se trouvent à l'extérieur que les barrières vont se fermer et qu'il peuvent entrer avant qu'elles ne soient fermées. Dès que les tambours ont fini de battre la retraite, ce qui doit leur prendre au moins un quart d'heure, les officiers, doivent ordonner la fermeture des barrières, ne laissant que les huis ouverts; après quoi, on ne doit tolérer qu'aucun soldat aille en ville, bien que cette liberté doive leur être acquise pendant la journéeNote de bas de page 33

C'était évidemment au battement de la retraite que les piquets étaient formés et les gardes installées. Dans la cérémonie du crépuscule d'aujourd'hui, on fait allusion à cette ancienne routine dans les exercices de la section.

Suivait ensuite un feu de joie, puis la musique entonnait le refrain méditatif et familier d'une hymne du soir. Grondaient enfin les roulements émouvants des tambours, suivis de l'exécution majestueuse de l'0 Canada et de Dieu sauve la Reine, et enfin le salut au drapeau national du Canada.

C'est ainsi que s'est déroulée, à travers les siècles, à partir d'une simple routine militaire, cette pittoresque et émouvante cérémonie du crépuscule.

Et de ces mêmes traditions découlent les innombrables « tattoos » militaires, qui ont réjoui des milliers de personnes, à partir des miliciens du Camp Niagara dans les années 1920 (alors que les troupes se précipitaient pour attraper le dernier vapeur en direction de Toronto) jusqu'à ceux du Royal 22• régiment, dans ce décor superbe qu'est la Citadelle de Québec, en passant par les performances impeccables d' Aldershot et du château d'Édimbourg, où de nombreuses unités canadiennes étaient présentes, et jusqu'enfin à ce magnifique mélange d'apparat, d'humour et de drame émouvant que fut le Tattoo des Forces canadiennes, à l'occasion du centenaire de la nation en 1967.

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Changement de la garde (The changing of the guard)

Une caractéristique très populaire des mois d'été dans la capitale du pays est la cérémonie pittoresque connue sous le nom de « changement de la garde ». Bien que la garde elle-même remplisse ses fonctions à la résidence du gouverneur (parfois appelée Rideau Hall) qui est celle du Gouverneur général et de Sa Majesté la reine lorsqu'elle est en visite à Ottawa, c'est sur les pelouses de la colline parlementaire que se manifestent chaque jour l'apparat compliqué et la précision militaire du changement de la garde.

Quelque 125 officiers, sous-officiers et gardes participent à cette cérémonie séculaire. Essentiellement, il s'agit pour la nouvelle garde de relever la précédente. Revêtus de leur bonnet à poil et de leur tunique écarlate, les gardes présentent une scène émouvante alors qu'accompagnés d'une fanfare ils défilent avec leur drapeau de la reine (lorsque Sa Majesté ou le Gouverneur général est en résidence à Ottawa) et leur drapeau régimentaire.

Depuis 1959, le Détachement des fonctions publiques du Régiment canadien des gardes remplit cette fonction chaque été depuis onze ans. Aujourd'hui, deux régiments de milice partagent cette responsabilité : les Gardes à pied du Gouverneur général, d'Ottawa, et les Grenadiers canadiens de la garde, de Montréal.

Un détail intéressant à signaler est que, lorsque le nouveau détachement arrive sur les lieux pour assumer ses fonctions de garde, on appelle celle-ci « les fonctions » (The Duties). Ce n'est qu'après avoir subi une inspection minutieuse par le capitaine-adjudant pour voir s'il est convenablement présentable et apte à remplir ses fonctions de garde qu'on l'appelle « Nouvelle Garde », et le commandant prend alors les choses en main.Note de bas de page 34

Après l'inspection, on fit défiler les drapeaux dans les rangs, sous escorte armée. Puis l'Ancienne garde rend hommage à la Nouvelle en lui présentant les armes; celle-ci lui retourne alors le compliment. Suis l'ancienne cérémonie de la présentation de la clef qui consiste en la remise de la clef de la salle de garde au commandant de la Nouvelle garde par le commandant de l'Ancienne garde. Les deux gardes changent alors de position et défilent devant le capitaine-adjudant; en quittant la colline parlementaire, la Nouvelle garde s'achemine vers son poste, et l'Ancienne laisse ses soucis derrière elle.

Pour la plupart des observateurs, le changement de la garde veut dire « astiquage à outrance » (spit and polish), couleur, mouvements précis et musique animée de fanfare. Il est amusant d'entendre un autre son de cloche, c'est-à-dire le grognement goguenard allié à un sens profond du devoir qui caractérise depuis longtemps les gardes. Voici, en effet, ce que disait un vétéran des Coldstreams :

« Nous faisions un tas de cérémonies dans les Gardes : parade du drapeau, garde de la Tour de Londres et que sais-je. Nous restions immobiles pendant quatre ou cinq heures et on nous infligeait 14 jours de détention si nous perdions connaissance. Le truc consiste à faire porter le poids de son corps sur les orteils. C'est pourquoi les bottines des Gardes sont gonflés à l'avant, ce qui donne beaucoup de jeu pour agiter les orteils sans que per sonne ne s'en aperçoiveNote de bas de page 35! »

Clefs de la ville (Freedom of the city)

L'un des honneurs les plus convoités d'une unité en marche est celui de se faire conférer les privilèges et la distinction du Droit de cité, c'est-à-dire le droit pour toujours de défiler dans la ville, tambours battant, drapeaux flottant et baïonnettes aux canons. Plusieurs régiments se sont vu conférer cet honneur au Canada, en reconnaissance de leur conduite honorable, ainsi que pour leur manifester l'affection et l'estime des citoyens. Le Droit de cité n'est pas exclusivement une affaire régimentaire. Dans la ville portuaire de Vancouver, la division de la réserve navale, le Discovery, est fière d'être la première et seule unité à être ainsi honorée (1973). De même, la ville de Trenton a conféré ce même privilège à la Station Trenton de l'Aviation royale canadienne en septembre 1967.

D'habitude, le Droit de cité est conféré à une unité qui a eu de longues et heureuses relations avec une ville. Par exemple, le Royal Regiment of Canada, en 1962, à l'occasion de son centenaire, a ainsi été honoré par la ville de Toronto, premier en date de l'histoire de cette ville. En même temps, on rappela au régiment son obligation « de se comporter, en tant que régiment, comme le premier protecteur officiel de la villeNote de bas de page 36 ». Mais, parfois, cet honneur est conféré en hommage de gratitude à l'égard d'un service héroïque, comme ce fut le cas du Princess Patricia's Light Infantry. En 1964, année de son jubilé, le Droit de cité de la ville d'Ypres, en Belgique, a été conféré aux Patricia's pour leurs exploits d'un demi-siècle auparavantNote de bas de page 37.

Le Droit de cité signifie littéralement l'octroi du privilège de défiler dans une ville « tambours battant, drapeaux flottant et baïonnettes aux canons ». Évidemment, tout le monde connaît le pittoresque et l'apparat d'un défilé militaire, ce qui suscite aussitôt la question : qu'y a-t-il de si important dans l'octroi de ce privilège? Comme c'est le cas d'un si grand nombre de nos traditions, cette coutume remonte à plus de trois siècles dans l'histoire militaire britannique.

Les Britanniques ont toujours éprouvé une profonde antipathie envers une grande armée permanente; les nombreuses forces régulières en garnison dans les villes britanniques ont rarement été bien accueillies par le peuple. Cette antipathie remonte à l'époque des Tudor, et même avant, alors que Londres gardait jalousement ses droits et s'en remettait à ses bandes entraînées pour maintenir la paix et défendre la ville. Tout le long de notre histoire, tant en Grande-Bretagne que dans le Commonwealth, il y a toujours eu une solide tradition contre le comportement belliqueux de nombreux corps de troupes dans les rues, troublant le calme civil et constituant une menace, réelle ou imaginaire, aux anciens droits civiques.

Même la vieille méthode respectable du recrutement « au son du tambour » paraissait très suspecte à l'esprit des citoyens, à cause de certains incidents passés rappelant ceux qu'on associait aux détachements de la presse de la Royal Navy. L'usage s'établit alors de toujours demander la permission au premier magistrat, le lord maire, avant d'entreprendre une initiative de ce genre.

Parfois, l'ordre des mots « tambours, drapeaux et baïonnettes » diffère, selon les époques et les circonstances. Ainsi, lorsque s'instaura pour la première fois, après la restauration de Charles II en 1660Note de bas de page 38, la coutume de conférer le Droit de cité, la baïonnette n'existait pas. Aujourd'hui, la Division navale n'a pas de drapeau. Et ce n'est qu'à une époque relativement récente que les musiques ont remplacé les fifres et tambours de naguère. Cela semblerait favoriser la reconnaissance d'une évolution historique en usage aujourd'hui : d'abord, l'ancien tambour; puis le drapeau; et enfin la baïonnetteNote de bas de page 39.

Le Droit de cité évoque même une époque encore plus lointaine, lorsque les villes étaient entourées de murs et que leurs portes étaient fermées autant aux amis qu'aux ennemis, aux ennemis pour des raisons évidentes et aux amis jusqu'à ce que les autorités municipales fussent assurées de la bonne conduite des troupes et informées de l'objet de la présence du régiment cherchant à entrer dans la ville. Aujourd'hui, cette cérémonie évoque le rituel qui devait se dérouler à l'époque où les troupes en marche n'avaient pas de casernes et devaient loger dans les villes pour la nuit. Voici ce qu'on écrivait à ce propos il y a plus de deux siècles :

Dès que le commandant de la place ... est prévenu par les sentinelles que le régiment est en vue, il doit prendre un sergent et un détachement d'hommes et se rendre avec eux à la porte extérieure, puis ordonner qu'un des pont-levis soit levé après lui, jusqu'à ce qu'il ait examiné les ordres initiaux ou la route empruntée par le régiment, de crainte que l'ennemi, étant prévenu de la marche du régiment, s'avise là-dessus de surprendre la villeNote de bas de page 40.

Ces mêmes procédures jadis se répètent aujourd'hui, chaque fois qu'une unité des Forces canadiennes est honoré par une ville. Le 2e bataillon du Royal Canadian Regiment est un bon exemple. Au moment où le bataillon entrait dans la ville de Fredericton, en juin 1963, la chef de police se plaça au milieu de la route, tout comme le fonctionnaire d'autrefois chargé de l'application des lois de la Cité de Londres, arrêta le régiment et s'enquit auprès du commandant de l'objet de la présence du régiment en marche dans la ville. Pendant que les troupes attendaient au delà de l'ancienne porte, le commandant fut escorté jusqu'au maire qui convoqua une séance officielle du conseil municipal, au cours de laquelle fut votée et approuvée une résolution conférant le Droit de cité au régiment. Suivirent une inspection et une revue de bataillon par le premier magistrat de la ville, ainsi qu'un échange de parchemins et de cadeaux, tout cela en vue d'attester J'estime et le respect mutuels des citoyens et du régimentNote de bas de page 41.

Le libellé du parchemin qui est normalement présenté à une unité qui obtient le privilège de défiler dans une ville « tambours battant, drapeaux flottant et baïonnette aux canons » est à la fois pittoresque et varié. Voici le texte du parchemin enluminé qui fut remis au Hastings and Prince Edward Regiment par la ville de Belleville, en 1964Note de bas de page 42:

DROIT DE CITÉ CONFÉRÉ PAR LA VILLE DE BELLEVILLE
AU HASTINGS AND PRINCE EDWARD REGIMENT

À COMPTER DE CE JOUR ET DORÉNAVANT, SACHEZ QUE, à l'occasion de la présentation du drapeau et en l'honneur de l'histoire et de la tradition du Hastings and Prince Edward Regiment et de ses unités devancières, la corporation de la ville de Belleville du royaume du Canada de sa Gracieuse Majesté la Reine Élisabeth la Deuxième, en vertu de l'autorité d'une résolution adoptée à l'unanimité par le Conseil de ladite Corporation, le sixième jour de janvier, mil neuf cent soixante-quatre,

PROCLAME PAR LES PRÉSENTES ET CONFÈRE AU HASTINGS AND PRINCE EDWARD REGIMENT

Le Droit de cité de ladite ville de Belleville et tous les droits et privilèges qui s'y rattachent, aussi longtemps que les eaux de la baie de Quinte baigneront les rives de ladite ville, d'y entrer et de défiler dans ses rues, voies publiques et voies rapides, sans obstacle ni intervention, et en toutes occasions drapeaux et décorations de drapeaux flottant, baïonnettes aux canons et au son des musiques.

Ce Droit de cité est accordé et confirmé en hommage de gratitude et en reconnaissance des services rendus et du devoir bravement exécuté depuis la formation des unités mères du Régiment, le First Regiment of Prince Edward Militia, en l'année mil huit cent, et le First Regiment of Hastings Militia en l'année mil huit cent quatre, et des états de service distingués pendant les guerre de 1812, la Rébellion de 1837, le Raid des Fenians de 1865, l'Expédition du Nord-Ouest de 1885, la guerre des Boers en 1898, la Première Guerre mondiale de 1914 à 1918; l'unité devint officiellement le Hastings and Prince Edward Regiment en 1920, et cet octroi vise particulièrement à perpétuer ses actes de bravoure, de dévouement et de gloire, de 1939 à 1945, de l'Afrique du Nord jusqu'en Sicile, en Italie et sur le théâtre européen, pour être témoin de la capitulation de ses ennemis et, par la suite, de causes chères au cœur de ladite ville el de tous ses citoyens.

En particulier et sans limiter ce qui précède, ce Droit de cité est accordé et doit être reconnu comme un mémorial à tous les officiers et hommes dudit Régiment et à ses prédécesseurs qui ont contribué à sa glorieuse histoire, qui ont donné leur vie sur l'autel de la liberté, en s'acquittant de leur devoir el en méritant pour leurs camarades et tous ceux qui les ont suivis les honneurs maintenant reconnus et assurés à perpétuité par leurs concitoyens ici inscrits.

SIGNÉ ET SCELLÉ au nom de la CORPORATION DE LA VILLE DE BELLEVILLE, le dix-septième jour de mai, en l'année de Notre Seigneur, mil neuf cent soixante-quatre.

SCEAU

J.R. Ellis
Maire

A.S. Stalker
Greffier

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Cloche du navire

Bien qu'il soit inévitable que changent les coutumes, fonctions et techniques, la cloche du navire demeure, comme l'habitacle, l'un des points focaux du navire. Elle continue d'être l'une des pièces les plus précieuses de l'équipement de base du navire. À vrai dire, c'est souvent tout ce qui reste, longtemps après que le navire lui-même a disparu. Les raisons qui expliquent ce sentiment qu'on éprouve à l'égard d'une pièce de beau bronze soigneusement poli sont nombreuses et variées.

La tradition veut que le nom du navire et la date de sa construction soient gravés sur la cloche. Par exemple, la cloche du Provider étale au-dessous du nom, en gros caractères, « 1963 ». La dimension de la cloche d'un navire varie selon les dimensions de celui-ci.

Pendant des siècles, on se servait de la cloche d'un navire pour marquer les heures et, par conséquent, en un sens, pour contrôler la routine du navire. À l'époque de la voile, alors que la plupart des membres du pont inférieur étaient illettrés et ne portaient sûrement pas de montres, la sonnerie de la cloche du navire pour marquer les changements de quart avait une grande importance.

Jusqu'à ce que Harrison inventât le chronomètre marin, vers la fin du XVIIIe siècle (on peut encore en voir les premières versions au Musée maritime national de Greenwich, en Angleterre), on mesurait le temps au moyen d'un sablier marquant les demi-heures, installé dans l'habitacle du pont supérieur. C'était la fonction d'un membre de l'équipage de renverser le sablier, sous l'œil vigilant du quartier-maître du quart, et de sonner la cloche du navire, le nombre de coups correspondant au temps écoulé, soit huit coups par chaque quart de quatre heures.

Cette fonction de la cloche du navire a maintenant en grande partie disparu dans les navires de guerre canadiens, parce que les mêmes renseignements peuvent être entendus au moyen du sifflet au haut parleur. Aussi, il va sans dire, chacun porte une montre, même si, il n'y a pas encore très longtemps, le port de montres, bagues, etc. dans la Marine royale canadienne était interdit au personnel affecté aux canons, aux torpilles et aux câbles, afin d'éviter des blessures corporelles.

Une autre utilisation de la cloche du navire qui a fait place à un moyen moderne de communication est un système d'alarme comme dans le cas d'incendie. Pendant des siècles sur mer, la sonnerie rapide de la cloche attirait rapidement l'attention de l'équipage sur la transmission d'ordres. La frégate britannique Menai en fournit une exemple, et illustre l'importance d'un incendie à bord d'un navire isolé et éloigné de toute aide possible. Elle avait quitté sa station à Sainte-Hélène, où elle surveillait de près les agissements de Napoléon en exil. pour s'engager dans cette étendue de mer isolée conduisant au Cap de Bonne-Espérance, il y a un siècle et demi.

Le gardien du maître d'équipage avait enlevé la chandelle d'une lanterne, l'avait laissé se consumer près d'une poutre et l'avait oublié là en allant souper. « (Nous) entendîmes bientôt un murmure en provenance du pont inférieur et puis le cri affreux « Feu » ... La cloche d'incendie sonna; tous se précipitèrent vers leurs postes pour combattre l'incendie, qui avait éclaté dans le magasin du maître d'équipage, séparé de la poudrière par une simple double cloisonNote de bas de page 43. » La cloche du navire déclencha une action rapide, et la superbe discipline de l'équipage sauva le navire.

Mais le principal rôle de la cloche du navire, aujourd'hui, est d'aider à éviter les collisions entre navires. Le Règlement international sur la prévention des collisions en mer exige qu'un vaisseau ancré au port dans le brouillard ou dans une rade doit sonner sa cloche rapidement pendant cinq secondes, à chaque minute. Cette pratique est très ancienne, et on en voit un bon exemple dans le journal de l'aumônier Teonge, de la Royal Navy, au XVIIe siècle.

Décrivant le passage d'un convoi, de Deal à Tanger, en 1675, escorté par la frégate Assistance, Teonge consigna l'une des instructions du convoi aux maîtres des marins marchands : « S'il y a brouillard, de jour ou de nuit, nous devons sonner nos cloches, en tirer du mousquet en temps à autre. Et, dans les nuits sombres, chaque navire doit porter une lumière. » Et, de nouveau, en 1678, cette fois de la plume du capitaine du Royal Oak de 64 canons  « Le brouillard est si dense que nous devons sonner nos cloches, battre nos tambours et tirer nos mousquets souvent, afin d'éviter de se heurter l'un l'autreNote de bas de page 44

À Queen's Park, à Toronto, on peut voir qu'une cloche de navire occupe une place d'honneur dans l'immeuble du Parlement. Il s'agit de la cloche du croiseur Ontario. En l'examinant de plus près, on peut voir des noms d'enfants qui y sont inscrits, tous ces enfants ayant été baptisés à bord du Ontario. Traditionnellement, à bord des navires de guerre de Sa Majesté, l'aumônier peut baptiser les enfants des membres de l'équipage, en se servant de la cloche renversée comme fonts baptismal. L'eau bénite est ensuite versée dans la mer par l'aumônier, au son du sifflet qui fait partie de la cérémonie. Le nom de l'enfant, au complet est alors inscrit sur la cloche.Note de bas de page 45

Aujourd'hui, dans la chapelle Stadacona de la BFC Halifax, la cloche de Uganda, qui porte la date de 1944 sert de fonts baptismaux permanents. On y trouve inscrits les noms des enfants baptisés pendant les périodes de service de ce croiseur.

Coup de sifflet du maître d'équipage (The boatswain's call)

L'une des plus anciennes coutumes encore en usage dans la Flotte aujourd'hui est le coup de sifflet du maître d'équipage, c'est-à-dire « siffler » pour donner un ordre. L'instrument lui-même, qui est essentiellement un sifflet, suspendu à une chaîne passée autour du cou du second maître de manœuvre (Boatswain's Mate) ou maître de timonerie (Quartermaster), lequel comprend des pièces appelées canon (gun), bouée (buoy), quille (keel) et maillon (shaclke), a peu changé au cours des 500 ans de son usage dans la Royal Navy.

« Siffler » veut dire sonner le coup du maître d'équipage, qui est suivi d'un ordre verbal, ordinairement par le haut-parleur du navire, comme « tout le monde à son poste pour quitter le port » (Hands to stations for leaving harbour), « hommes de corvée spéciaux à l'appel » (Special Sea Dutymen to muster). D'autre part, certains coups de sifflet sont des ordres en soi, n'exigeant aucun ordre verbal, comme « équipage au souper » (Hands to supper) ou « en bas tout le monde » (Pipe Down). Le coup de sifflet du maître d'équipage symbolise la manière coulante et ordonnée dont la routine de 24 heures se déroule à bord d'un navire de guerre.

On peut se faire une idée de l'utilité pratique du sifflet en se référant à la définition qu'en donne le Dictionnaire de Falconer de 1815 :

« Appel, sorte de sifflet ou tuyau d'argent ou de laiton qu'utilisent le maître d'équipage et ses seconds pour appeler les matelots à leur service et les diriger vers les différentes fonctions qu'ils doivent accomplir à bord du navire. Les coups de sifflet sont de tonalités différentes, selon les exercices, comme hisser, soulever, abaisser, virer, amarrer, lâcher les palans, etc., et chaque coup de sifflet est écouté attentivement par les matelots, comme le bruit du tambour battant la marche, la retraite, le ralliement, la charge, etc., est écouté par les soldats. »Note de bas de page 46

On peut imaginer l'impression causée sur un jeune aspirant de 16 ans montant à bord de son premier navire et entendant pour la première fois le coup du sifflet qui flottait sur les eaux. Il s'agit de la frégate Blonde, ancrée à Spithead en Angleterre, en 1793. « Après un tirage laborieux, nous avons accosté, alors que le maître d'équipage et ses seconds sifflaient l'appel au dînerNote de bas de page 47. »

Le capitaine dans les marches du navire et quelques soldats jouant du sifflet.
Le capitaine du Preserver montant à bord pour la première fois au son du sifflet, lors de la mise en service de ce navire, à Saint-Jean, Nouveau-Brunswick, juillet 1970.

« Siffler le bord » (Piping the Side) est une forme de salut en l'honneur de certains personnages qui montent à bord d'un navire de Sa Majesté ou qui en descendent. Si le personnage monte à bord à partir d'un canot, le sifflet sonne deux fois, c'est-à-dire une fois lorsque le canot s'approche du navire et de nouveau lorsque le personnage gravit l'échelle de commandement de coupée. S'il arrive par l'échafaudage de transbordement ou passerelle de service, le sifflet ne sonne qu'une fois. Ici encore, cette ancienne coutume est liée à la transmission d'ordres.

À l'époque des voiliers, les capitaines avaient souvent l'occasion de rendre visite à d'autres navires de conserve, parfois pour assister à un conseil de guerre, ou encore pour monter à bord du navire amiral, « bottés et éperonnés », c'est-à-dire avec épée et médailles, pour y « vider une bouteille » en compensation de quelque méfait, comme avoir passé inutilement à l'avant du navire amiral, ou tout simplement pour dîner avec un camarade capitaine. Peut-être est-ce à cause du mauvais temps, ou de la corpulence typique des marins du XVIIIe siècle, attribuable à l'abus du porto et des dîners plantureux, que certains personnages comme les amiraux et les capitaines étaient descendus dans leurs barges ou hissés à bord, au moyen d'un dispositif assez semblable au siège du maître d'équipage suspendu à un fouet à un bout de vergue. Cela leur épargnait l'effort de gravir la passerelle de service. « Siffler le bord » évoque aujourd'hui les sons de jadis qui voulaient dire « Hissez! », « Doucement! » et « Tenez bon! ».

Ces dernières années, certains changements ont été apportés au « sifflement du bord ». Au cours des siècles, cette cérémonie a toujours été considérée comme étant d'un caractère purement nautique, en ce que cet honneur n'était conféré qu'aux personnages suivants : le souverain; un membre de la famille royale en uniforme naval; aux amiraux; aux capitaines des navires de Sa Majesté et aux officiers de marine étrangersNote de bas de page 48 « Aucun officier de l'armée, agent consulaire ou autre civil a droit à cette forme de salutNote de bas de page 49. » Les règlements d'aujourd'hui reflète le caractère unificateur des Forces canadiennes, car cet honneur est désormais conféré aux « officiers généraux des Forces armées canadiennes lorsqu'ils sont en uniformeNote de bas de page 50. »

Un autre changement intervenu se reflète dans l'énoncé suivant : « On ne siffle jamais le bord dans un établissement à terreNote de bas de page 51 » Le fait est que, de nos jours, cette coutume, pratiquée avec une clignité et une précision impeccables, est une tradition très chère des divisions navales comprenant les navires Donnacona, de Montréal, Star, de Hamilton et York, de Toronto.

Traditionnellement, on siffle le bord quand le corps d'un défunt est monté à bord, descendu à terre ou inhumé en mer.

L'expression « en bas tout le monde » (Pipe Down) a été en usage pendant des siècles dans la marine, et en est une qui a été acceptée dans la vie civile. Elle voulait dire indifféremment: congé de tout travail non essentiel; avertissement de garder le silence après l'extinction des feux (Lights Out); ou, simplement, un ordre de congédiement de l'équipage du pont quand une tâche spéciale a été accomplie à bord du navire. Ce coup de sifflet, si populaire aujourd'hui, remonte à l'époque de Trafalgar, et évoque le cas d'un nouveau commandant à bord du Diamond. « On rassembla l'équipage et on lut son brevet d'officier. » Se tournant vers le lieutenant en premier du navire après la cérémonie, le capitaine ordonna : « C'est tout, vous pouvez disposer, monsieurNote de bas de page 52 ».

Une longue tradition se rattachant au coup de sifflet du maître d'équipage qui n'est guère connu en dehors de la marine est le règlement qui interdit de siffler à bord des navires de Sa Majesté, afin qu'on ne confonde pas le sifflement des hommes avec celui du maître d'équipage.

À l'exception peut-être du couteau de marin, le sifflet du maître d'équipage, sous quelque forme que ce soit, est probablement le plus ancien, et certainement le plus distinctif, des articles personnels du marin. On ignore à combien de siècles il remonte. Une forme de sifflet était en usage dans les galères grecques et romaines de l'Antiquité pour contrôler le mouvement des rames actionnées par les esclaves. Et, avec le temps, le sifflet s'est transformé, dans ce berceau de la civilisation qu'est la Méditerranée, en cet instrument moderne de commandement que nous connaissons aujourd'hui, mais également en une forme de symbolisme, c'est-à-dire en un écusson caractéristique de la fonction de son détenteur, et également en un écusson d'honneur très convoitéNote de bas de page 53.

À l'époque de Henri VIII, un sifflet d'or chargé d'ornements, suspendu à une chaîne d'or, était l'écusson caractéristique de la fonction du Lord Grand Amiral d'Angleterre. On peut se faire une idée du prestige qui s'attachait à ce sifflet d'or si l'on se rappelle le geste de sir Edward Howard au cours du combat naval livré contre le chevalier Prégant de Bidoux, au large de Brest en 1513. Lorsque Howard, Lord Grand Amiral, fut encerclé et coupé de ses arrières à bord du navire amiral français, sa dernière pensée, avant de tomber, fut de lancer son précieux écusson dans la mer :

« Nul autre, cria-t-il, le portera et dira avec moquerie que c'était mon écusson, symbole de la puissance de l'AngleterreNote de bas de page 54».

Le long héritage symbolique du contrôle et du commandement en mer était bien connu de Shakespeare. Dans la première scène de sa tragédie La Tempête, voici ce que le capitaine dit à son maître d'équipage :

« ... Encourage les hommes. Et qu'ils en mettent un coup, ou bien nous donnons à la côte. Remuez-vous, remuez-vous!

et le maître d'équipage lance à ses hommes :

« Alons, mes cœurs! Hardi, hardi, mes cœurs! Vivement, vivement! Amenez le grand hunier! Suivez le sifflet du capitaine. » (Traduction de Pierre Leyris et El. Holland.)

Le même genre de contrôle et de commandement, cette fois au combat, se retrouve dans ce récit d'un témoin oculaire, Drake, qui était à bord du Golden Hind dans le Pacifique, au large de l'Amérique du Sud en 1579 :

« Vers neuf heures du soir, le navire anglais traversa devant le vaisseau de San Juan et, aussitôt, l'accosta ... on sonna le sifflet à bord du navire anglais et la trompette lui répondit. Puis, une salve d'environ soixante arquebuses, semble-t-il, fut tirée, suivie de nombreuses flèches qui frappèrent le bord du navire, et des boulets ramés tirés par une grosse pièces d'artillerie abattirent l'artimon avec sa voile et sa vergue ».Note de bas de page 55

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Défilé d'avions (Fly-past)

C'est après la Seconde Guerre mondiale que le défilé d'avions de cérémonie est devenu une forme traditionnelle de salut à l'occasion d'événements d'importance nationale. Au-dessus d'Ottawa, ainsi qu'au-dessus d'autres centres, ces événements sont les suivants : Le dimanche de la Bataille d'Angleterre; la Journée des Forces canadiennes; et la Fête du Canada. Des avions défilent en formation au-dessus d'une voie aérienne prescrite, et un personnage d'honneur, placé en un endroit bien visible, les saluent officiellement. À plusieurs égards, cette cérémonie ressemble au défilé de troupes et de véhicules et au défilé de navires de la Flotte.

Bien que cette forme de salut soit surtout en usage depuis 1945, le premier grand défilé d'avions de la Royal Air Force eut lieu en réalité en 1935, à Duxford, en Angleterre, alors que 200 appareils de la RAF défilèrent dans les airs pour célébrer le Jubilé d'argent du roi Georges VNote de bas de page 56.

Évidemment, bien avant 1935, de modestes défilés d'avions en l'honneur de commandants de stations et d'autres dignitaires étaient assez courants. Cette coutume remontait probablement à l'époque du Royal Flying Corps et du Royal Naval Air Service, alors que des escadrilles de retour d'une mission pendant la Grande Guerre, défilaient au-dessus de leurs stations à basse altitude avant d'atterrir.

Aujourd'hui, outre les décès d'importance nationale, la cérémonie a lieu localement à l'occasion d'un changement de commandement ou d'une fête civique.

DMCV (Dieu merci c'est vendredi) (TGIF - Thank God it's Friday)

Une coutume de l'Aviation qu'on apprécie beaucoup depuis un quart de siècle, et qui est maintenant entrée dans les mœurs de la vie civile, est celle qui se résume en anglais par le sigle TGIF et qu'on pourrait résumer en français par le sigle DMCV. Le DMCV est essentiellement un « appel à la bière » qu'on entend dans la plupart des mess de l'Aviation chaque vendredi après-midi, à la fin de la journée de travail.

Où et quand a commencé cette coutume? On l'ignore. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle a pris naissance dans l'Aviation et qu'on l'observait dès les premiers jours de l'engagement du Canada envers l'OTAN en Europe, notamment à Marville, en France, au milieu des années 50Note de bas de page 57.

Le DMCV, qui consistait en une réunion au mess, marquait la fin de la semaine de vol, le moment de bavarder amicalement autour d'un verre à propos des opérations de la semaine, le moment de comparer ses notes à propos de tel appareil, mission ou manœuvre. La popularité du DMCV est devenue encore plus prononcée lorsque la semaine de cinq jours est devenue réalité dans les années 50.

Du monde sur le bord (Manning the side)

L'expression « du monde sur le bord » a deux significations. L'une est lorsque deux navires de guerre se rencontrent sur des voies plus ou moins parallèles ou réciproques. On s'attendrait à entendre l'alerte sonnée par le clairon ou l'appel du maître d'équipage dans chaque navire, et les mains tomber de chaque côté des hommes se faisant face.Note de bas de page 58 Cette pratique remonte à l'époque des voiliers armés de nombreux canons, à bord desquels si « tout le monde était sur le pont ou dans la mâture, les canons ne pouvaient pas être tirés », ce qui indiquait alors des intentions pacifiques.Note de bas de page 59

L'autre signification de l'expression « du monde sur le bord » est liée à la très ancienne coutume consistant à accueillir les officiers supérieurs à la tête de la passerelle de service ou à l'échafaudage à transbordement, en compagnie d'un détachement. Ce détachement peut se composer de quatre ou cinq membres de l'équipage, tous en ligne, dirigés par un premier maître, l'appel du maître d'équipage étant sur le point d'appeler les dignitaires à bord.

Il existe un compte rendu intéressant de cette coutume, observée dans les eaux canadiennes il y a plus de deux siècles. On se souviendra qu'à l'été de 1759, Wolfe passa plusieurs semaines à peser le pour et le contre de la prise de Québec. Un jour, pendant l'un de ses tours d'inspection, il rencontra un jeune aspirant récemment arrivé de la Nouvelle-Angleterre, qui n'avait pas encore d'uniforme. Le journal d'Ashley Bowen rend compte de l'échange animé qui eut lieu entre le général et l'aspirant, au cours duquel celui-ci prouva son identité en racontant en détail la façon dont Wolfe avait été accueilli à bord du Pembroke, 50-canons, par le capitine John Simcoe, de la Royal NavyNote de bas de page **, qui se trouvait plus tôt à Halifax. Le jeune Bowen explique comment « 4 membres de l'équipage reçurent l'ordre de se grouper sur le bord » jusqu'à ce qu'on découvrît que le visiteur n'était nul autre que le général commandant, James Wolfe, alors que les ordres prirent un aspect d'urgence : « Appelez le sergent des fusiliers marins, appelez le maître d'équipage, appelez le maître d'armes », et l'on battir le tambourNote de bas de page 60.

« Elle » et « Sa »

En anglais, les navires sont du genre féminin, et les marins parlent d'« elle » et de « sa ». Cette coutume est vieille de plusieurs siècles, mais on ignore son origine. On a fait évidemment beaucoup de conjectures à ce propos, mais la plupart paraissent fort recherchées, comme, par exemple, « elle est difficile à manœuvrer », ou encore « elle est imprévisible ».

Pourtant, il n'y a aucun doute que la coutume est encore très vivante dans certaines expressions comme « les joues du navire » (the eyes of her), c'est-à-dire l'avant du navire près des manchons d'écubier (hawse pipes) à travers lesquels s'enroulent et se déroulent les câbles de l'ancre. Ou « rencontrer avec la barre » (to meet her) expression utilisée lorsque le gouvernail change de direction, c'est-à-dire qu'il est nécessaire de le « rencontrer avec la barre » pour empêcher le navire d'obliquer tropNote de bas de page 61.

L'hypothèse selon laquelle les navires seraient du genre féminin parce que la plupart portent des noms féminins ne tient guère, car des milliers ont porté et portent encore des noms masculins. De même, bien que la plupart des figures sculptées à la proue des navires soient des figures féminines, nombre d'entre elles ne le sont pas.

L'explication la plus plausible du genre féminin accolé aux navires et bateaux est la croyance traditionnelle des marins selon laquelle un navire serait presqu'une entité vivante, douée d'un esprit et d'une personnalité distincte, exigeant qu'on lui porte respect et, si on lui accorde la considération voulue, serait des plus fiables. Et, d'une certaine façon, à cause d'une curieuse alchimie dans l'esprit du marin de l'époque de la voile, souvent éloigné de sa patrie pendant des mois, cet être quasi humain revêtait la beauté et la mystique de la femme.

Quelle que soit son origine, il n'y a aucun doute quant à l'ancienneté de cette façon de parler. Dans une déposition espagnole concernant un raid effectué par Drake dans le sud du Pacifique, à bord du Golden Hind, voici ce qu'on lit :

« Le vendredi treize février 1578 ... le navire de quelques corsaires anglais, avec une pinasse et un esquif, arriva dans le port de Callao de Lima. Se faufilant entre les navires ancrés là, les corsaires s'enquirent du navire de Miguel Angel, ... En y montant à bord ... ils constatèrent qu'il ne renfermait pas les richesses prévues, car l'argent n'avait pas encore été monté à bordNote de bas de page 62. (L'original anglais est au féminin, bien entendu).

De même, dans une lettre écrite en 1610 par un jeune officier de marine au vice-amiral à Playmouth, concernant une enquête à propos d'un certain navire, voici ce qu'on lit : « A propos du navire, voici l'état de la question : il (she) a été capturé par un certain capitaine Walmer, que nous aurions aimé prendre avec nous à notre première arrivée en IrlandeNote de bas de page 63.

Embarquement (Embarkation)

Un vieux dicton militaire affirme que la responsabilité est toujours accompagnée de privilèges. On le constate aujourd'hui dans cette coutume selon laquelle les officiers supérieurs sont les derniers à monter à bord d'un avion et les premiers à en descendre, afin de passer le moins de temps possible dans un appareil exigü, qui est inévitablement assujetti, lorsqu'il est au sol, à la chaleur de l'été et au froid de l'hiver. Cette coutume remonte à plusieurs siècles et vient de la marine. A vrai dire, le mot « embarque » vient du vieux mot poétique « barque », qui veut dire tout navire ou bateau.

Si un destroyer, par exemple, est amarré à son poste plutôt qu'à une jetée, ou ancré dans une rade, le déplacement à destination ou en provenance de la rive ou d'autres navires se fait au moyen des canots du navire. Tous les officiers et hommes peuvent embarquer dans le même canot, mais les subalternes embarquent en premier et descendent en dernier.

À l'époque des « mur de bois », lorsque cette coutume a pris naissance, on risquait vraiment de se sentir mal à l'aise et de se faire arroser d'eau salée lorsque la chaloupe du navire, pour peu que la mer fût agitée, était parée par l'équipage au pied de l'échelle d'embarquement. Car le canot était beaucoup plus mobile que le navire; il tanguait et roulait beaucoup plus rapidement. C'était afin d'éviter autant que possible que les officiers supérieurs fussent exposés aux inconvénients d'un canot ouvert en mer que ce protocole fut mis au point, il y a des siècles; et pourtant, il s'applique encore aujourd'hui malgré le luxe relatif des avions de transport Boeing 707.

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Équipage à la bande (Manning and cheering ship)

Mettre l'équipage à la bande est une coutume très ancienne. Plus qu'une marque de respect, c'est une expression d'estime et d'affection de la part de tout l'équipage envers une personne en particulier ou l'équipage d'un autre navire. On peut voir cet exercice ou évolution du navire, invariablement exécuté avec entrain et enthousiasme: lorsque S.M. la reine ou son représentant, S.E. le gouverneur général rend visite à une unité de la Flotte, ou quitte cette unité; lorsque les navires canadiens rentrent au port après un engagement ou une victoire en mer; et lorsque l'un des navires canadiens se rend vers son nouveau port d'attache ou le quitte. Parfois, on honore de cette façon un amiral ou autre officier supérieur qui quitte un navire.

Des soldats sur le côté du pont d'un navire saluant un autre navire.
La compagnie du NCSM Gatineau acclamant le navire alors que Sa Majesté la Reine dans le yacht royal Britannia quitte les eaux canadiennes, juillet 1959. (Notez l'arrangement historique des drapeaux en Britannia : l'Union Jack au jack-staff; le drapeau de l'amirauté au avant; l'étendard royal au principal; l'enseigne canadienne à l'artimon; et l'enseigne blanche à l'état-major.)

À l'époque des voiliers, l'équipage à la bande était un spectacle remarquable, alors que chaque escadre rivalisait de prestance et de vitesse pour larquer les voiles jusqu'à la tête du mât. Aujourd'hui, l'équipage s'aligne contre le bastingage du pont supérieur et, dirigé du pont, crie trois puissants hurrahs.

Feu de joie

Comme l'expression l'indique, il s'agit d'un feu allumé à une occasion de réjouissance. Les salves de mousqueterie ont remplacé les feux de joie de l'ancienne France pour constituer le salut de cérémonie actuel. Voici comment un amiral britannique décrivait le feu de joie, il y a un siècle : « Un salut de mousqueterie à une occasion de réjouissance publique, de manière à ce que chaque homme tire tour à tour rapidement et régulièrement, d'un rang à l'autre, produisant ainsi un son long et continuNote de bas de page 64. »

Le feu de joie, ou feu roulant, a toujours été, au cours des siècles, une manifestation de joie et de célébration pour diverses occasions. Parfois, l'événement avait grande allure. Une recrue du 56th (Essex) Regiment of Foot, en 1799, a relaté la façon dont la victoire d'Abercromby en Hollande fut célébrée par les troupes des landes de Barham qui attendaient de passer dans la zone de combat : « ... nous étions près de 20,000 ... formés en une longue ligne, le feu de joie produisit un bel effet... certainement le plus beau spectacle que j'aie jamais vuNote de bas de page 65 ».

Comme c'est souvent le cas, une coutume militaire peut avoir sa contrepartie dans la vie civile. L'amiral John Moresby raconte son expérience de jeunesse dans le Somerset, au début du XIXe siècle, alors que tout s'animait au temps de la récolte des pommes et de leur pressurage dans les presses de cidre : » ... lorsque le soir tombait, la coutume remontant à l'époque du paganisme, qui consistait à boire à la santé des pommiers, était fidèlement observée. Chaque vieux mousquet, tromblon ou pistolet, que le village possédait était sorti, et maîtres et hommes, femmes et enfants se précipitaient vers le principal verger ... Puis, criant et acclamant, et un feu de joie général crépitant au-dessus des arbres, tous chantaient en choeur : « Vieux pommier, je bois à ta santé, etc., etc.Note de bas de page 66 »

Deux rangées de soldats avec leurs fusils pointés vers le ciel.
Les hommes du 1er Bataillon, Queen's Own Rifles of Canada, tirant un feu de joie, caserne Work Point, Victoria, juin 1967.

Il est rare qu'on tire un feu de joie en mer, mais on l'a déjà fait à bord du Basilisk, au large des côtes de la Nouvelle-Guinée en 1873. Moresby, capitaine de ce navire, raconte comment on célébra la prise de possession de certaines îles : « L'Union-Jack fut alors hissé et salué de trois vives acclamations ... Un feu de joie fut ensuite tiré, et j'ai dit : « Mes amis, en l'honneur de ce que le vieux Basilisk a fait, nous allons boire un coup ce soir (c'est-à-dire une ration supplémentaire de rhum à tout l'équipageNote de bas de page 67

Entre-temps, de l'autre côté du monde, les forces de Sa Majesté la reine célébraient une tout autre occasion. À peine un mois près son organisation, le prédécesseur du Queen's Own Rifles of Canada, le 24 mai 1860, tirait un feu de joie en l'honneur de la reine Victoria. L'ordre de tir se lisait en partie comme il suit : « ... les Forces de la milice active du District militaire no 5 du Haut-Canada ... défileront en brigades le jeudi 24 courant dans le champ à l'ouest des immeubles du Parlement, à Toronto, à midi moins un quart, afin de tirer un feu de joie en l'honneur de l'anniversaire de Sa MajestéNote de bas de page 68 ».

Vingt-cinq ans plus tard, à l'occasion de l'anniversaire de la vieille reine, on tira un autre feu de joie, cette fois dans une situation opérationnelle à Battleford, sur la Saskatchewan-Nord, pendant la Rébellion du Nord-Ouest. Deux colonnes de miliciens canadiens célébrèrent le 24 mai par un défilé divisionnaire, et un feu de joie fut tiré en bonne et due forme, comprenant de l'artillerie. « Cette manifestation de force impressionna à tel point les Indiens qu'ils capitulèrent en bloc ... Note de bas de page 69 »

Dans les temps modernes, on tira des feux de joie au Canada à de nombreuses occasions. Le 6 mai 1935, le Calgary Highlanders se joignit à d'autres unités dans un grand défilé vers le Parc Victoria, à Calgary, où un feu de joie fut tiré pour marquerle Jubilé d'argent du règne de S.M. le roi Georges VNote de bas de page 70.

Le 12 mai 1937, le Royal Regiment of Toronto Grenadiers, appelé ainsi temporairement, se joignit à ses homologues le Queen's Own Rifles of Canada et le 48th Highlander of Canada, à Queen's Park, Toronto, pour célébrer le couronnement de S.M. Georges VINote de bas de page 71

Une autre occasion mémorable fut le 23 juin 1959, sur les Plaines d'Abraham, à Québec, lorsque les trois bataillons réguliers du Royal 22e régiment reçurent leur nouveau drapeau des mains de leur colonel en chef, S.M. la reine Elizabeth II. Après que Sa Majesté eut adressé la parole en français à son régiment, la cérémonie, qui s'ouvrit par l'exécution de Dieu sauve la reine se termina par le tir d'un feu de joie et le chant d'0 CanadaNote de bas de page 72.

Tout comme il l'avait fait plus d'un siècle auparavant, le Queen's Own Rifles of Canada célébra son 110e anniversaire par un feu de joie.

Une occasion très inusitée fut l'honneur conféré au feu colonel R.S. McLaughlin, colonel honoraire du Ontario Regiment pendant 47 ans, lorsqu'il eut atteint son 100e anniversaire de naissance. Lors d'un défilé spécial de son régiment, en septembre 1971, un feu de joie fut tiré en l'honneur du colonel.Note de bas de page 73

Jour de l'an

Comme dans la vie civile, la veille du Jour de l'an et le Jour de l'an lui-même sont des moments de réjouissance et de bonne camaraderie dans les Forces canadiennes. Outre les levers traditionnels (voir p. 159), les activités de caractère plus intimes sont variées et pittoresques.

Les bals officiels, la veille du Jour de l'an, sont très populaires dans les unités,d'un littoral à l'autre, un exemple typique étant celui du Saskatchewan Dragoons, de Moose Jaw, qui a lieu simultanément dans les mess des adjudants/sergents et dans le mess des officiers.

Le Jour de l'an dans les mess est le reflet de la camaraderie et de la bonne volonté qui existent entre officiers et hommes de tous grades. Dans la plupart des unités des Forces canadiennes, les officiers, en groupe, rendent visite aux adjudants et aux sergents dans leur mess et puis, en retour, les sous-officiers sont reçus dans le mess des officiers.

Cette coutume, sous ses formes variées, date depuis longtemps. Sur le front occidental, en 1915, le 3e bataillon du Corps expéditionnaire canadien (appelé le Toronto Regiment, ancêtre de l'actuel Royal Regiment of Canada) avait passé la Noël dans les tranchées humides faisant face à l'Armée allemande. Mais, dès le Jour de l'an de 1916, le bataillon était sorti des lignes pour passer en réserve. C'est là que, ses compagnies dispersées dans des huttes et des granges, les troupes avaient façonné des tréteaux décorés de houx et avaient pris un dîner d'une remarquable ingéniosité servi par les sergents et les officiers, dans une atmosphère mémorable de camaraderie et de bonne volonté, trempées au combat.Note de bas de page 74

Le Jour de l'an de 1914, le Queen's Own Rifles of Canada était stationné à Bournemouth, en face de la Manche. Mais les devoirs du temps de guerre ne firent qu'accentuer le sentiment de bonne camaraderie, lorsque le commandant et les officiers du régiment se rendirent à la porte du mess des sergents où ils furent invités, selon l'ancienne tradition, par le sergent-major régimentaire, à prendre un verre.Note de bas de page 75

L'échange traditionnel de visites, le Jour de l'an, entre officiers et sergents a pris, dans le cas du 7th Toronto Regiment de l'Artillerie royale canadienne, une nouvelle tournure fort agréable. Le commandant et le sergent-major régimentaire se joignent ensemble pour préparer et servir le petit déjeuner à tout le monde.

On peut voir la même chose à bord du Star où le capitaine reçoit à déjeuner tous les officiers de la Division navale de Hamilton.

À bord des navires de guerre accostés dans des ports, il existe une vieille tradition selon laquelJe on sonne la cloche seize fois, à minuit le 31 décembre, plutôt que huit fois, ce qui normalement marquerait la fin du quart. À cette occasion, ce n'est ni le quartier-maître ni le maître d'équipage qui sonne la cloche, mais habituellement le plus jeune matelot à bord, et cela au son de divers sifflets et sirènes des autres navires environnants.

À bord du York, de la Division navale de Toronto, une scène très animée se déroule dans le mess des premiers et seconds maîtres, laquelle non seulement marque le Jour de l'an, mais rappelle une coutume vieille de 300 ans, qui n'est disparue de la Flotte que récemment. On entame, comme il convient, un baril de rhum encerclé de bandes de cuivre très polies, au son du vieux commandement « Soyez joyeux! » (Up Spirits), et de l'irrévérencieux aparté « Levez fermez Esprit Saint! » (Stand fast Holy Ghost).

Une nouvelle tradition s'est établie à bord des navires canadiens depuis quelques années, lorsqu'ils sont dans leur port d'attache le Jour de l'an. De plus en plus de familles des membres des équipages se rendent au port d'Esquimalt ou de Halifax pour monter à bord et prendre le dîner dans l'atmosphère chaleureuse d'un mess de navire de guerre. Là où les matelots doivent nécessairement vivre dans de tels quartiers exigus, c'est vraiment une joyeuse expérience pour eux d'entendre des voix d'enfants tout près, alors qu'en compagnie de leurs épouses ils savourent la bonne camaraderie qu'offre cette occasion.

L'ancienne coutume canadienne-française des échanges de cadeaux le Jour de l'an est une tradition respectueusement observée dans le régiment de Hull, où à l'occasion d'un petit déjeuner dans la salle d'exercice, chaque officier et son épouse reçoivent un cadeau choisi avec goût, souvent en argent, du mess des officiers du régiment.

La mention des festivités de la fin de l'année dans les Forces canadiennes resterait incomplète si nous ne disions un mot de ce temps de célébration si cher aux Écossais, le Hogmanay, ancienne expression qui veut dire le dernier jour de l'année. On croit que ce mot vient de l'ancien mot normand « hoguinané », qui veut dire la même chose. Assister aux visites réciproques entre mess du Queen's Own Rifles of Canada, de Winnipeg, où les cornemuses semblent jouer avec un esprit nouveau et où la camaraderie est générale, c'est voir un reflet de ce que représente le Hogmanay dans les régiments écossais partout au pays.

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Jour Maigre (Banyan)

Un exemple de coutume qui continue d'évoluer ou de changer avec les années est celui du Jour maigre, fête spéciale particulière à la marine. Malgré la nature changeante de cette fête, on y retrouve trois constantes : c'est toujours une partie de plaisir; elle a lieu à l'extérieur; et l'accent est rois sur la bonne nourriture, la bonne boisson et la camaraderie, quelque chose, en somme, qui ressemble à un bon vieux pique-nique.

Dans la marine, le Bunyan était à l'origine un jour maigre, donc peu populaire. Ce terme de marine remonte au XVIIe siècle. Les lundis, mercredis et vendredis étaient des jours maigres dont le but était de conserver les tonnelets de « cheval salé », c'est-à-dire de boeuf salé, pendant les voyages en mer qui duraient souvent plusieurs mois. Le mets principal des jours maigres consistait en une espèce de bouillie de pois secs.

Ce terme vient des Banians, caste d'Hindous qui s'abstenaient de viande pour des motifs religieux, par respect de la vie.

Bien que cette pratique se perpétuât jusqu'au milieu du XIXe siècle, les amiraux n'hésitaient pas à en modifier les règles lorsque la situation opérationnelle l'exigeait. Ainsi, le vice-amiral sir Alan Gardner, écrivant à l'Amirauté de son navire-amiral, le Queen, en 1794, informait Leurs Seigneuries de ce qui suit : « ... lorsque la flotte britannique fut en vue de l'ennemi... j'ai ordonné que l'équipage du navire de Sa Majesté le Queen reçoive une ration de porc pour le dîner, car c'était un jour maigre; et trouvant les hommes excessivement fatigués après les actions du 29 mai et du 1er juin, j'ai ordonné qu'on leur serve également une demi-ration de vin de plus que leur ration quotidienne ... ». En terminant, il demandait que le commissaire (Purser) reçoive une compensation pour cette dépense supplémentaire!Note de bas de page 76

Les jours maigres se sont transformés graduellement en jours plus plaisants. D'une part, notamment à bord des navires privés ou des escadres détachées lors de longs voyages, on encourageait la pêche, et cette diversion de la routine était vivement appréciée.

Aussi, les marins devinrent habiles à mettre de côté des aliments plus agréables au goût qu'ils acquéraient pendant leurs séjours à terre ou qu'ils troquaient avec les propriétaires de bateaux à provisions au port. Ces « gâteries » se retrouvaient dans les différents mess pour agrémenter les repas qui, autrement, eussent été assez ternes.

Aussi, les capitaines en vinrent-ils à comprendre que les pique-niques à terre, particulièrement sur une grève isolée loin de toute civilisation où, vraisemblablement on ne chercherait pas à déserter, étaient une bonne chose pour le moral du navire. Ce fut peut-être une occasion de ce genre qui eut lieu en 1850, lorsque le Thetis, belle frégate à voiles de 38 canons, quittait Valparaiso pour rallier sa station à Esquimalt. Moresby raconte qu'il y eut un pique-nique à terre sur la côte chilienne, alors que : « ... après un plantureux souper de poisson, de grog, de chants et d'un feu de joie, nous sommes partis à une heure tardive pour retourner (au navire), et avons constaté que nous avions égaré le maître d'équipageNote de bas de page 77! »

Cette idée d'organiser des fêtes dans des endroits plutôt isolés a persisté jusqu'aux années 50, notamment dans les escadres d'entraînement. Arpès une semaine d'exercices exténuants, avec quarts jour et nuit, des frégates comme les Beacon Hill et Antigonish envoyaient tout l'équipage à terre, sauf les hommes de quart, dans le port de Bedwell ou près du port de Hardy dans les eaux de la Colombie-Britannique, pour un Banyan de bière et de hamburgers. Il n'y avait aucune distraction dans de tels endroits, de sorte que les matelots à l'instruction ne pouvaient guère commettre de bêtises!

En 1971, lorsque Sa Majesté la reine se trouvait dans les eaux de la Colombie-Britannique à bord de son yatch royal Britannia, la famille royale qui était en route de la rivière Powell à Comox fit escale à Stag Bay pour participer à un paisible pique-nique. Cela permit à l'un des navires d'escorte, le destroyer Qu'Appelle de bénéficier d'un peu de détente. « Après toute une journée d'activités comme

« Les marins organisèrent un concours de pêche, chassèrent le crabe et ramassèrent des huîtres. Le soir ils firent un véritable festinNote de bas de page 78 ».

la plupart des navires de la Flotte sont des porte-avions miniatures, assurant des ponts d'envol non encombrés pour le décollage et l'atterrissage des hélicoptères. Et les hommes de la Flotte d'aujourd'hui sont plus instruits et plus raffinés que leurs devanciers. Le résultat, c'est que, malgré les attractions que recèlent les ports des grandes villes, les Banyans ont souvent lieu maintenant à bord même des navires, même accostés au port, et ce sont vraiment des délassement fort agréables.

À vrai dire, le Banyan moderne est si populaire que même les équipages des sous-marins, avec leur pont supérieur limité, ne s'en privent pas. À condition que la mer soit assez calme pour éviter que quelqu'un ne glisse par-dessus bord, un demi-baril de pétrole peut griller les bifsteaks les plus savoureux qu'on peut enfiler avec une bière froide sous un ciel ensoleillé.

Enfin, il existe une variante encore plus récente du Banyan, comme l'atteste celui qui eut lieu à bord du Preserver de 22 000 tonnes. Traditionnellement, le Banyan a toujours été un événement spontané, naissant de l'initiative même de l'équipage. En 1974, lorsque le Preserver déchargea plusieurs tonnes de provisions en cadeau du Canada à la population démunie d'une paroisse isolée d'Haïti, les Haïtiens ont manifesté leur reconnaissance en se joignant à l'équipage du navire dans un colossal Banyan dans une île tout près, fête au cours de laquelle il y eut de la musique calypso des danses de folklore, le tout ajouté au son de la musique du navire, bref une scène très pittoresque sous un éclairage à essence aménagé par les électriciens du navireNote de bas de page 79.

Lever

Le lever est une vieille tradition dans les Forces canadiennes, liée aux activités du Jour de l'an. Les officiers des diverses unités et des divers quartiers généraux accueillent et reçoivent dans leurs mess respectifs d'autres officiers et des invités dans un esprit jovial caractéristique du premier de l'an. On y manifeste son hospitalité de diverses manières, allant du punch flambé spécial du Royal Canadian Hussars, de Montréal, à la potion léguée au régiment par l'ancienne 1re brigade de mitrailleuses motorisées, et qui prend un mois à préparer, jusqu'à la fameuse bouillie d'avoine (Athole Brose), aromatisée de miel et de whisky, du Seaforth Highlanders of Canada, de Vancouver.

Dans la lignée de cette tradition, le chef d'état-major de la Défense est l'hôte d'un lever le Jour de l'an au nouveau quartier général de la défense nationale, au 101 de la Promenade du Colonel By, à Ottawa.

Le lever a une curieuse origine. Le terme, en soi, voulait dire, à l'origine, l'action de se lever, plus particulièrement de son lit. Dès le XVIIe siècle, le lever était une réception de visiteurs au lever du lit, réception matinale d'un roi ou d'une personne de distinction. Au XVIIIe siècle, en Grande-Bretagne, c'était une réunion d'hommes seulement au début de l'après-midi, convoquée par le roi.

Bien que le lever soit encore en général réservé aux hommes, les dames, sans escorte, assistent aussi à cette cérémonie du Jour de l'an. L'Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve sont les deux seules provinces où les dames ne sont pas les bienvenues au lever du lieutenant-gouveneurNote de bas de page 80.

Mariage

Les changements sociaux et économiques ont eu un effet important sur les militaires et les attitudes à l'égard du mariage, et par conséquent sur les coutumes liées au mariage. Dans le passé, deux éléments militaient contre le mariage prématuré : une solde peu élevée et la conviction qu'une attention complète était essentielle au succès d'un jeune homme pendant l'étape d'apprentissage de la profession militaire.

Dix ans avant de connaître son destin à Québec, un jeune major d'infanterie, James Wolfe, signalait un troisième élément dans l'ordre suivant qu'il émit : « Tout soldat qui présume se marier clandestinement ... qui n'aura pas consulté son officier avant son mariage, afin qu'on puisse enquêter sur la réputation de la femme, sera puni avec rigueurNote de bas de page 81»

Un prête mariant un couple dans une église.
Deux militaires échangent des vœux de mariage, Nouvelle-Écosse, 1957.

Cette préoccupation à l'égard du bien-être du jeune militaire persistait encore lorsque l'Aviation royale canadienne déploya ses ailes pour la première fois en 1924. « La permission de se marier peut être accordée par le commandant du requérant. Une telle permission ne sera pas accordée à moins ... que le commandant ne soit convaincu que le requérant est financièrement apte à se marier et que la femme est d'une réputation souhaitable.Note de bas de page 82

Même en 1965, il semblait encore nécessaire d'exhorter les jeunes officiers à la prudence en matière de mariage. « Si vous êtes marié, il est inévitable que vous aurez des intérêts en dehors de votre vie militaire, de sorte que votre travail et votre instruction en souffriront... Vous ne devez pas vous attendre à bénéficier d'un traitement spécial si vous vous mariez avant l'âge officiel (23 ans); ce serait injuste à l'égard des autres officiersNote de bas de page 83

Mais, malgré tous les avertissements les plus sombres, jeunes gens et jeunes filles de leur choix trouvèrent le moyen de commencer leur vie conjugale, et de joyeuses scènes accompagnèrent les jeunes matelots partant en congé, munis, autour du cou, de longs rubans blancs ornés de la soie noire symbolique du jour de leurs noces. Cette coutume, bien sûr, disparut en même temps que le pantalon-cloche et la vareuse. Cependant, un élément de cette coutume a survécu, bien qu'on ne l'observe qu'occasionnellement aujourd'hui, et c'est le hissage d'une guirlande. Lorsqu'un membre d'équipage se marie dans le port où son navire est amarré, une guirlande de plantes vertes est hissée pour la journée entre les mâts d'un navire à deux mâts, ou à la corde allant du mât de misaine au beaupré d'un navire à un seul mât, comme c'est le cas le plus fréquent.

Une coutume matrimoniale qui est encore fréquemment observée de nos jours est celle de l'arche d'épées, depuis très longtemps en honneur. Lorsqu'un officier se marie, ses camarades officiers, en uniforme et agissant à titre de placiers, forment une arche d'épées pour l'époux et l'épouse au pied des marches du sanctuaire, à la fin de la cérémonie. Ou, le plus souvent, si le temps est favorable, l'arche de cérémonie se forme à l'extérieur de la porte de l'église, les officiers-placiers s'étant échappés rapidement par une porte de côté, laissant ainsi les demoiselles d'honneur défiler sans escorte dans l'allée.Note de bas de page 84

Une coutume matrimoniale enjouée, qui allie la dignité et la joie, est celle qu'observe le 2e régiment de la Royal Canadian Horse Artillery à la BFC de Petawawa. Lorsqu'un membre du régiment se marie, on le fait monter avec son épouse sur un siège installé sur l'affût d'un canon de 25 lbs. C'est ainsi que, tirés par un camion de tonne et escortés par un détachement régimentaire, les heureux époux quittent l'église pour aller en voyage de noces.Note de bas de page 85

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Passer l'équateur (Crossing the Line)

L'une des plus anciennes coutumes des marins, de même que la plus turbulente, est la céromonie burlesque vieille de plusieurs siècles qu'on appelle « passer l'équateur ». Remontant au moins jusqu'au début du XVIIe siècle, cette occasion propice aux badineries grossières et aux rigolades atteste l'enthousiasme et l'ingéniosité du matelot lorsqu'il s'agit de tirer le meilleur parti d'une situation qui, autrement, serait fort monotone. Ces jours apparemment interminables de roulis nonchalant du voilier, accompagné du claquement de ses voiles, alors qu'il avançait dans l'air léger des calmes équatoriaux, permettait d'initier divers membres de l'équipage, appelés indifféremment « bleus » (grenhands), « têtards » (tadpoles) ou novices aux « Rites mystérieux de la liberté des mers, selon les anciennes coutumes du Roi Neptune et de son royaume aquatique ».

Comme il y a lieu de s'y attendre, cette cérémonie a varié souvent avec le passage des années, quant à l'habillement, aux accessoires et procédures utilisés, selon l'imagination et les talents du roi Neptune et de sa suite disparate.

Lorsque le grand jour arrive, au moment où le navire s'approche de la ligne imaginaire (le navire ayant suspendu sa routine, sauf le quart, et tous les officiers et hommes d'équipage s'étant placés à un endroit propice à la contemplation du spectacle hilarant sur le point de se dérouler), on entend un cri de quelque part en avant, demandant « Quel navire? » Une voix également imposante répond du pont et informe bientôt tout le monde que le roi Neptune est sur le point de monter à bord de l'intrus.

Entrant, dit-on, par le manchon d'écuvier, on voit bientôt déboucher du gaillard d'avant et se diriger vers l'arrière une étrange procession, dirigée par le roi Neptune, portant barbe et perruque de corde, d'étoupe et d'algues, et arborant majestueusement sa couronne et son trident. Suit, à pas feutrés, la reine Amphitrite, un peu trop fardée, corpulente et étonnamment musclée, au son d'un violon ou d'une flûte à bec, ainsi qu'à celui des remarques grivoises de l'équipage. Puis, arrive le barbier avec son énorme rasoir droit en bois et divers tampons, le médecin avec sa seringue de galère, son maillet et sa pharmacopée mystique, et, amenant l'arrière, les ours, parfois appelés constables, avec leurs conseilleurs, pour rallier les têtards hésistants. Après avoir réclamé la présence de tous les « bleus » de l'équipage, sans distinction de grade, le roi Neptune les informe de l'épreuve imminente qu'ils devront subir avant d'être admis dans le royaume de Sa Majesté océanique en tant que gourganiers (shellbacks), c'est-à-dfre en tant que véritables loups de mer chevronnés; il les prévient ensuite des résultats redoutables qui pourraient s'ensuivre si, à l'avenir, ils ne vieillaient pas à ce que tous les futurs têtards subissent le même traitement.

Suit alors la cérémonie traditionnelle qui consiste à faire asseoir le têtard, les yeux bandés, sur une planche inclinée au-dessus d'une piscine de toile spécialement aménagée pour l'occasion. Chaque fois que le candidat ouvre le bouche pour répondre à une question, le barbier lui couvre le figure de mousse à barbe et se met ensuite à le raser avec son énorme rasoir, en ne tenant compte ni du nez ni des oreilles. Le médecin administre ensuite à la victime son traitement spécial, comprenant une énorme pilule fabriquée par les infirmiers et les galériens complaisants. Enfin, on bascule le candidat dans la piscine, où les complices de Neptune le plongent trois fois. Évidemment, pendant tout ce temps, la victime se débat vaillamment, ce qui provoque les rires et quolibets de l'équipage assemblé.

Après la présentation de certificats au style fleuri et aux ornements dessinés avec art aux nouveaux gourganiers, le roi Neptune et son entourage disparaissent vers le bord.

Bien que la transformation d'un « bleu » en gourganier soit traditionnellement liée au passage de l'Équateur, il y a eu de nombreux exemples au cours des années, et même encore aujourd'hui, où le passage de l'Équateur a été adapté au passage des tropiques du CancerNote de bas de page 86, du Capricorne et des cercles polaires, et même au passage de fameux caps comme le détroit de Gibraltar ou le cap Finisterre. Ces coutumes remontent au début de l'histoire du Canada.

Dans les Relations des Jésuites, ce magnifique document sur la vie en Nouvelle France, on trouve pour les années 1647-1648 une description de ce qui s'est passé à bord des navires voguant vers Québec lorsqu'ils atteignirent cette partie du fleuve Saint-Laurent faisant face aux « Montagnes de Notre-Dame », alors que les membres des équipages s'amusèrent à « ... baptiser les nouveaux passagers, à moins que, au moyen d'un présent, ils détournent le flot de ce baptême qui, ainsi, coule en abondance sur leurs têtesNote de bas de page 87 ».

Deux siècles plus tard, la même coutume était observée à bord des navires d'émigrants qui atteignaient les Grands Bancs de Terre-Neuve. Le 3 mai 1855, Neptune, roi de la mer, monta à bord du Ocean Queen pour accueillir les nouveaux venus à bord « qui visitaient pour la première fois les Bancs de Terre-Neuve en route vers Québec en AmériqueNote de bas de page 88 ».

Des soldats également, en voyage vers des stations éloignées, ont connu le « passage de l'équateur ». Le lieutenant-colonel William Dyott raconte dans son journal, alors qu'il conduisait son régiment à la Barbade, la cérémonie à laquelle ses troupes furent soumises au moment de traverser le tropique du Cancer, en janvier 1796. Voici ce qu'il écrivit : « Puis s'effectue le travail du barbier qui, après avoir enduit la figure et la tête de l'étranger vitement ligoté des produits les plus affreux, de goudron, de graisse, etc., etc., se met à le raser avec un morceau de vieux fer qui, non seulement enlève la mousse huileuse et fétide, mais gratte la figure au point d'arracher des particules de peau et de provoquer les cris les plus hideuxNote de bas de page 89».

Les soldats modernes n'hésitent pas non plus à participer aux festivités remplies de bonhomie qui accompagnent la traversée de quelque ligne imaginaire en mer. En avril 1951, le Royal Canadian Regiment, en route vers la Corée, traversa le 180e méridien de longitude dans le Pacifique, et ne manqua pas alors de marquer l'occasion par la remise de « certificats de l'Ordre du Dragon d'or », signés par nul autre que Davy Jones lui-même.Note de bas de page 90

À une occasion, le « passage de l'Équateur » s'avéra une épreuve très périlleuse. En janvier 1782, un régiment de dragons légers faisait partie d'un convoi de la Royal Navy en partance de Portsmouth pour les Indes. Au passage de l'Équateur, 81 personnes rendirent hommage aux nouveaux, ne laissant comme « bleus » qu'un matelot et deux mousses. Ils furent « en conséquence immergés trois fois à partir de la fusée de vergueNote de bas de page 91 ».

On trouve une bonne description de ce divertissement grossier et expéditif à bord d'un navire dans un journal tenu il ya près d'un siècle avant, en 1702, à bord du Arabia de 16 canons :

« Aujourd'hui, nous avons également traversé la ligne équinoxiale pour pénétrer dans la partie méridionale du monde... La façon d'immerger est la suivante : on fixe un bloc solidement à la fusée de vergue, autour de laquelle est enroulée une longue corde, dont une extrémité pend au-dessus du gaillard d'arrière, l'autre au-dessus de l'eau; au bout de celle-ci est attachée un bâton d'environ un pied et demi de long transversalement, et sur lequel s'assied la personne en tenant fermement la corde pendant qu'on la hisse et étant attaché par un noeud coulant; lorsqu'il est prêt, on le hisse jusqu'à la fusée de vergue, puis on le laisse tomber. Son poids suffit à le plonger sous l'eau, jusqu'à la quille du navire; puis, on le hisse de nouveau aussi rapidement que possible, et cela trois fois de suite, après quoi il est libre et peut boire avec les autres qui ont payéNote de bas de page 92 ».

Au cours des siècles, les marins ont toujours aimé les folichonneries du « passage de l'Équateur », mais depuis l'avènement de l'avion à long rayon d'action l'ancienne cérémonie a pris une nouvelle tournure, alors que toute l'hilarité est au détriment du novice. Bien au delà des nuages, au-dessus de l'Équateur, du cercle arctique, ou même au pôle, la même tradition se perpétue, bien que de nouveaux éléments y aient été ajoutés, comme l'exiguïté des locaux et les vitesses mesurées en centaines de noeuds.

Mais les gars du Commandement du transport aérien (maintenant Groupe), ingénieux comme ils sont, ont procédé aux adaptations nécessaires. Le roi Neptune est maintenant le capitaine de l'avion, et il n'a que quelques complices, juste assez pour bander les yeux du malheureux têtard qui, à genoux, doit écouter une litanie de transgressions, pendant que sa main gauche trempe dans un mélange vitement préparé (une soupe aux légumes chaude et de la mousse à barbe sont les ingrédients ordinairement utilisés); suit un verre rapide de soupe aux champignons mêlée de ginger ale, et, une fois le bandeau des yeux enlevé, le traitement à l'eau froide!Note de bas de page 93

Cependant, afin de compenser ces indignités, le nouveau membre de l'« Ordre ailé du roi Neptune » reçoit un beau certificat signé, assez semblable à celui du marin, l'assurant qu'il n'aura jamais plusà subir une telle épreuve.

Il est intéressant de noter que le certificat au style fleuri, bien qu'il ne soit pas orné de belles sirènes comme celui du marin, renferme des remarques grossières sur les intrus « Davy Jones et tous ses amiraux de la Flotte et favoris », mais rappelle également aux vétérans du pôle nord qui se vantent des rigueurs et dangers de l'Arctique canadien, que ce voyage certifié, « contrairement à celui de l'admirable amiral Byrd, s'est effectué à tant de pieds dans le confort de l'air climatisé » et que la seule glace rencontrée par notre aventurier « l'a été dans un contenant de verre, — ce qui n'est guère comparable à être immergé à partir de la fusée de la vergue »!

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Pleureurs (Weepers)

D'après le dictionnaire, les « pleureurs » étaient des personnes employées pour épancher des larmes à des funérailles, mais, aujourd'hui, ce terme évoque une ancienne coutume navale très populaire de 30 ans d'existence à Halifax. Né dans le quartier des officiers de Admiralty House, Stadacona, vers 1947, ce rite consiste en une réunion des officiers du Commandement maritime, après leur travail le vendredi. Le terme a deux acceptions : « pleurer dans sa bière », de la façon traditionnelle du Mur des lamentations, afin d'oublier les problèmes de la semaine; et allusion facétieuse aux femmes supposément en pleurs à la maison, à cause de leurs époux égarés en mer.

Promenade

On dit que la coutume de la promenade, telle qu'on l'observe dans les Forces canadiennes aujourd'hui, est très ancienne. Pourtant, au sens militaire, il est difficile d'en trouver une référence documentaire imprimée avant le XXe siècle. La promenade est associée aux régiments d'infanterie, notamment les régiments de gardes, et aussi à certains régiments blindés. Promenade veut dire marcher à loisir à des fins d'exercice ou d'amusement, de démonstration ou de cérémonie. Ce terme remonte au XVIe siècle et, au XVIIIe, était une pratique à la mode sur la scène civile européenne.

Il y a près de deux siècles, soit en 1787, un jeune officier du 4th Regiment of Foot, récemment arrivé à Halifax pour y servir en garnison, décrivait en termes pittoresques la scène dont il fut témoin : « Il y a un square dans la ville, appelé Grande Parade, où les troupes en garnison défilent chaque soir pendant l'été; et où toutes les belles et les beaux de la place se promènent, et les musiques jouent pendant tout le temps où ils marchent. »Note de bas de page 94

On a défini la promenade comme étant « une coutume ancienne dans la Brigade britannique des gardes, selon laquelle les officiers de garde se rencontrent, se déplacent deux par deux d'un pas dégagé et sans cérémonie, avant d'être appelés au rassemblement pour le changement de la garde. Ils font de 25 à 30 pas dans une direction, puis font volte-face et font de même dans la direction opposéeNote de bas de page 95».

La promenade, par rapport au rassemblement d'un bataillon, se pratique dans certains régiments à la place de celle selon laquelle les officiers se rendent d'une façon très peu officielle au lieu de rassemblement sous la direction du commandant en second du bataillon, et où ils se tiennent en ligne en face des troupes pour attendre l'ordre de s'aligner ou de prendre leur poste.

Dans les Ordres permanents du Royal canadian Regiment (1935), il est clair qu'on pratiquait la promenade, sans que ce terme soit utilisé: « ... à mesure que chaque compagnie est formée... les officiers marcheront de long en large, pas plus de trois de front, assez loin de bataillon ».

L'Aviation semble avoir adopté une coutume assimilable à la promenade, mais peut-être pas de façon aussi officielle. « Les officiers marcheront vers le terrain de rassemblement, puis adopteront le pas rapide de long en large sur le flanc directeur de l'escadron, en arrière du trompette... et du tambourNote de bas de page 96».

Malgré l'origine incertaine de la promenade militaire, cette coutume est encore très vivante dans les Forces canadiennes aujourd'hui. Dans la vieille salle d'exercice centenaire d'Ottawa, au défilé du commandant des Gardes à pied du Gouverneur, les officiers marchent de façon dégagée, deux par deux, les mains derrière le dos selon la tradition, derrière le dais d'honneur, avant de prendre leurs postes de commandement respectifs.

Quartier libre (Make and Mend)

Quartier libre veut dire une demi-journée (après-midi) au cours de laquelle le travail courant et les routines normales sont suspendus. En anglais, l'expression « Make and Mend » s'abrège souvent en « Makers ». À l'origine, à l'époque où les matelots n'avaient pas d'uniforme standard, une fois par semaine, habituellement le jeudi, on sifflait « quartier libre » (Hands to make and mend clothes), ce qui permettait aux marins de raccommoder leurs vêtements qui, à l'époque, étaient  achetés au magasin d'habillement du commissaire (Purser's slop chest). Cet après-midi de congé permettait aux marins de réparer l'usure à laquelle leurs vêtements étaient soumis à l'époque des voiliers.

Avec l'avènement des vêtements uniformes, au milieu du XIXe siècle, dans la Royal Navy, le « quartier libre » en vint graduellement à revêtir le sens d'après-midi de congé, comprenant des sports organisés tant sur terre que sur mer. Ce fut le cas dans la Marine royale canadienne, où ce congé est traditionnellement accordé un mercredi.

Cependant, même avant la Premiére Guerre mondiale, l'idée que le « quartier libre » devienne un temps libre pendant lequel le marin à bord pût disposer de son temps à sa guise faisait son chemin.

« À 14 h jeudi, au lieu de nettoyer les ponts comme d'habitude, en préparation des deux quarts, le sifflet sonne devant l'équipage rassemblé le « quartier libre », ce qui veut dire que les hommes peuvent disposer de leur temps à leur guiseNote de bas de page 97 ».

Un auteur, matelot de deuxième classe, donne une description imagée de ce que le « quartier libre » représentait pour un marin en mer dans les années 1920 : « ... la majeur partie de l'équipage peut être relevée de ses fonctions routinières de midi à sept heures. Ce sont là, à vrai dire, des heures exquises où, en été, on peut voir des gilets bleus étendus sur le gaillard d'avant, savourant un sommeil plus léger que celui de tout civilNote de bas de page 98 ».

Pendant la Seconde Guerre mondiale, à bord des navires canadiens, le « quartier libre » était encore une demi-journée pendant laquelle les matelots non de quart devaient réparer et laver leur linge, et frotter leur hamac.Note de bas de page 99

Aujourd'hui, suite à l'unification et à la semaine de travail de cinq jours, on a tendance, à bord des navires canadiens, à rentrer au port tôt le vendredi, l'équipage obtenant un « quartier libre », c'est-à-dire un congé pour tous sauf ceux qui sont de quart, le vendredi après-midi. Le résultat, c'est que le « quartier libre » figure dans les Ordres courants publiés d'avance, afin que l'équipage puisse planifier son congé de fin de semaine. L'intention d'accorder un « quartier libre » étant connue d'avance, on n'entend plus aussi souvent aujourd'hui le sifflet annonçant ce congéNote de bas de page 100. En mer, on obtient souvent le même résultat en sifflant simplement l'ordre : « En bas tout le monde » (Pipe down).Note de bas de page 101

Ancienne coutume navale, il est intéressant de noter que le « quartier libre » a aussi des antécédents militaires. Un historien parlant du Royal Canadian Regiment à l'entraînement dans la plaine de Salisbury, en Angleterre, en 1940, a écrit : « De retour à la caserne... il y eut la journée habituelle de « quartier libre », pendant laquelle le cinquième régiment partit en congé et d'autres s'exercèrent aux sports de la brigade qui doivent avoir lieu dans trois joursNote de bas de page 102 ».

À vrai dire, il est plutôt intrigant de constater que la marine a perdu le sens originel du terme, ne se servant plus que peu souvent du « quartier libre », alors que dans le Royal Canadian Regiment et le Princess Patricia's Canadian Light Infantry, on s'en sert souvent, et pas seulement pour marquer la suspension du travail courant et des routines normales, mais pour signifier, par exemple lors d'un exercice en campagne un temps à consacrer à l'entretien des objets personnels, des vêtements, des armes, des véhicules, etc., comme à l'époque des voiliers.

Réveil

Celui qui aime vraiment se lever le matin est un oiseau rare, surtout lorsqu'on est forcé de le faire par un bruit persistant et strident, qu'il s'agisse des notes aiguës du clairon, des « exhortations enjouées » d'un sergent ou quartier-maître de navire, ou encore de la sonnerie rauque du simple réveil-matin sagement installé dans un poelon. Pourtant, le lever du lit est inévitable, et c'est tout l'objet du « réveil », au sens particulier du dictionnaire « se réveiller ». Comme tant de choses de nature militaire, ce mot vient de l'impératif « réveillez-vous », qui, en retour, vient du latin « vigilare ».

Cependant, malgré toutes les pensées désagréables qu'évoque ce terme, y compris ce vers d'une vieille chanson d'Irving Berlin, « Un de ces jours, je vais tuer le claironNote de bas de page 103», le mot « réveil », plus que tout autre peut-être, rappelle une succession de scènes à un tel rythme et replacées dans une telle diversité de temps et de lieux, que lorsqu'on les associe ensemble, elles nous rappellent la tapisserie la plus riche et la plus colorée de notre héritage militaire:

L'air brillant et froid d'un matin d'avril, en 1793, et le Queen's Rangers construisant de nouveaux quartiers à Queenston où le brave Broek devait tomber deux décennies plus tard pour la défense du Canada. « Les clairons sonnent à 5 heures chaque matin, et le col. Simcoe part avec les troupes et revient pour le petit déjeuner à 9 heures Note de bas de page 104 ».

Le 2e bataillon du Royal Canadian Regiment, en mer au large de la Corée, le 5 mai 1951 : « ... le réveil sonna à 0430 et le débarquement à Pusan commençaNote de bas de page 105».

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La colonne volante du major-général Smith-Dorrien s'attaquant aux forces du guérilla Boers dans le froid et la brume d'un soir africain à 1 h. « Le réveil sonna à 1 heure du matin le 6 novembre, et à trois heures les colonnes s'ébranlèrent... » y compris le Royal Canadian Dragoons, deux canons de la batterie « D », de l'Artillerie royale canadienne, et un pom-pom en avant-gardeNote de bas de page 106.

L'assaut à l'aube de la 3e division canadienne sur les plages de Normandie : « Le réveil, le Jour-J 6 juin 1944, sonna à 0315 heures. Les eaux de la Manche étaient agitées : le moral des hommes très élevéNote de bas de page 107».

Le 10th Royal Grenadiers, de Toronto, en marche à bord du train de wagons en direction nord de Qu'Appelle pour engager les rebelles de Riel au combat, campa dans la prairie pour la nuit. Le lendemain matin, 11 avril 1885, le réveil sonna à 4 heures et la longue marche se poursuivitNote de bas de page 108.

Le camp de fortune du Calgary Highlanders dans la réserve indienne de Sarcee au début de la guerre en 1939. « Chaque matin, le clairon Bennie Lee réveillait les recrues endormies, commis de banque, vendeurs, commis, cowboys, cultivateurs, avocats et hommes de tous grades de la vie civile. Dans leurs accoutrements bigarrés, comprenant vêtements civils, kilts et glengarries artisanaux, les troupes s'emparaient de chaudières et couraient aux puits. L'entraînement de la journée avait commencéNote de bas de page 109 ».

Les notes aiguës de l'appel du maître d'équipage à bord d'un destroyer de la Seconde Guerre mondiale et la langue séculaire de la mer : « Réveillez-vous, réveillez-vous! Levez-vous et soyez joyeux! Secouez-vous et serrez votre hamac!Note de bas de page 110 ».

C'était en avril 1885, alors que les hommes du 92nd Regiment (Infanterie légère de Winnipeg) se trouvaient à Calgary pour se porter au secours d'Edmonton, résolus à capturer Gros Ours et ses forces après le massacre de Frog Lake : « ... les notes stridentes du corps de clairons sonnèrent le réveil à 4 h 30, et, levant le camp de bonne heure, nous marchâmes vingt-cinq milles notre premier jour Note de bas de page 111 ».

Camp Borden à l'époque de l'ancienne aviation de 1922, avant la création de l'A.R.C.; un bureau-hutte adjacent au terrain de rassemblement, quartiers d'un agent de G.R.C. (sécurité de la station) et du maître de poste adjoint. Ce dernier était un sergent de l'Aviation canadienne et c'était sa fonction de sonner le réveil tôt chaque matin. C'est ce qu'il faisait sournoisement en sonnant son clairon par la fenêtre ouverte de la hutte « car il n'y avait personne dans les alentoursNote de bas de page 112 ».

En septembre 1974, au cours de l'exercice « Potlatch » au large de l'embouchure de la Nahwitti, dans l'île de Vancouver, les hommes du 1er groupe de combat passèrent la nuit dans l'austérité froide de l'espace aménagé pour le câble d'ancrage du Provider, et se tiraient bien d'affaire lorsqu'un sous-officier sonna un réveil exceptionnellement prématuré à 0300 « parce que c'est l'heure où nous jetons l'ancre », et ce n'est guère l'endroit où dormir lorsque ce câble massif commence à grincer dans les écubiersNote de bas de page 113.

Bien que l'appel ou roulement de tambour du matin fût connu à l'époque d'Élisabeth I, la première référence écrite en anglais au réveil se trouve sans doute dans les Lawes and Ordnances of Warre du comte de Northumberland (1640) : « Aucun approvisionneur ne recevra de soldats dans sa maison, tente ou butte, après l'extinction des feux le soir, ou avant la sonnerie du réveil le matin ». Un avertissement analogue se trouve dans les Articles of War de 1673Note de bas de page 114

Au XVIIIe siècle, on définissait le réveil comme « le battement d'un tambour, aux environs de l'aube, pour avertir l'armée qu'il fait clair, et que les sentinelles s'abstiennent dès lors d'interpeller les intrusNote de bas de page 115 ». Un autre but du réveil, outre celui de réveiller la troupe et de marquer la cessation des fonctions de nuit, était de signaler l'ouverture de la barrière afin de permettre à la garde montée, composée d'un caporal et d'une demi-douzaine de troupiers, de procéder à une rapide reconnaissance au delà des murs de la villeNote de bas de page 116.

Aujourd'hui dans les Forces canadiennes, les hommes savent ce qu'est le réveil, mais son usage en tant qu'exercice fixe ou de bruit strident de nature à réveiller a presque disparu. On le mentionne rarement en toutes lettres dans les Ordres courants. À vrai dire, la façon dont les troupes aujourd'hui commencent leur journée de travail dans les Forces armées reflète une manière de vivre moins enrégimentée, moins au doigt et à l'oeil. La majorité du personnel aujourd'hui, dont les fonctions se déroulent dans des bases, stations ou même dans des casernes, vivent dans leurs propres locaux, soit en ville ou ailleurs. On s'attend que les hommes se lèvent le matin, qu'ils se rendent à leur lieu de travail à temps, et c'est à eux qu'incombe cette responsabilité.

Dans les casernes, aujourd'hui, les hommes ne couchent pas normalement dans des dortoirs, mais dans des chambres pour deux ou quatre, ou même dans des chambres simples. Dans certaines casernes, les hommes doivent eux-mêmes voir à se réveiller le matin, alors que dans d'autres un sous-officier de service frappe aux portes pour les réveiller. Au collège militaire royal de Saint-Jean, un élève-officier de service dans chaque bloc a la même responsabilité.

En somme, aujourd'hui, le réveil est loin d'être une routine uniforme dans les Forces canadiennes. Il existe beaucoup de diversité et de souplesse pour tenir compte des divers locaux et diverses circonstances, par exemple le service dans un quartier général de commandement, par opposition à l'entraînement près de la rivière Coppermine.

Il est évident qu'en égard à la gestion de la routine quotidienne, il existe une différence marquée entre ce qu'on pourrait appeler l'ambiance de l'entraînement et l'environnement opérationnel, où se manifeste une diminution des signes extérieurs du contrôle disciplinaire. Ainsi, à la BFC de Chilliwack où les hommes sont à l'entraînement, la routine quotidienne est réglementée de façon audible par les appels de trompette et le son de la musique enregistrés sur disque et, électroniquement contrôlés de la salle de garde. De même, au Royal Military College, de Kingston, le réveil se fait par appel de clairon enregistré sur disque, renforcé par les voix des élèves-officiers de service, et même par l'appel du maître d'équipage dans les quartiers connus sous le nom de Stone Frigate.

D'autre part, lorsque les troupes sont en manœuvre ou en exercice en campagne, le réveil se fait par celui qui doit être relevé de ses fonctions, lequel secoue les hommes ou les réveille au son de sa voix, ou encore si la situation tactique le permet, on peut réveiller les hommes au moyen du klaxon d'un camion de 2 tonnes et demie. Mais, en général, plus on s'éloigne d'un établissement d'entraînement pour se rapprocher de la routine d'une base ou station fixe, compte tenu du travail effectué par équipes et du fait que les fonctions militaires n'occupent qu'une partie de la semaine, on voit de moins en moins les signes extérieurs de la vie militaire traditionnelle et de plus en plus ce qu'on pourrait appeler la « civilisation » du service.

Pourtant, quand on rend visite à un régiment de ligne en garnison, on entend encore le réveil traditionnel dans l'air crispé du matin. Ainsi, dans le Princess Patricia's Canadian Light Infantry encore aujourd'hui, un clairon du corps de tambours du régiment se rend prestement au lieu de rassemblement et sonne le réveil de la façon traditionnelle.

Il existe un secteur où le réveil de l'équipage n'a guère changé, et c'est à bord des navires de guerre canadiens où le fait d'avoir à loger dans des quartiers relativement exigus est encore d'usage, comme depuis l'époque de Nelson et avant. Le gazouillement « joyeux » du maître d'équipage atteint tous les ponts au moyen du porte-voix du navire, qui clame : « Réveillez-vous, réveillez-vous, levez-vous et soyez joyeux! », le tout étant suivi d'une diversité de vers d'un mérite littéraire douteux, dont le but est de convaincre le matelot endormi que la vue du pont supérieur est « magnifique »!

Rondes

Les rondes sont des inspections routinières visant à assurer la sécurité d'une force militaire, indépendamment de sa forme, de son emplacement ou de sa fonction. Parfois appelées autrement, comme « fonctions de l'officier de service », les rondes sont essentielles à la sécurité et à l'aptitude au combat d'une force militaire, et, par conséquent, sous quelque forme que ce soit, aussi anciennes que la profession militaire elle-même. Il y a un siècle, un officier a donné une définition presque parfaite de la ronde en disant qu'il s'agissait « de faire un tour pour inspecter les sentinelles. La visite générale des ponts par les officiers pour voir si tout est en ordre Note de bas de page 117 ».

On trouve une conception beaucoup plus ancienne de l'importance des rondes dans An Abridgment of the English Military Discipline, publié à Londres en 1689 à l'usage des Forces de Sa Majesté : « Dans les garnisons bien gardées, les rondes se font tous les quarts d'heure, afin que le rampart ne soit jamais dégarniNote de bas de page 118 ».

Donc, que les ordres courants applicables aux rondes aient été rédigés il y a des siècles ou aujourd'hui même, deux objectifs de base sont en cause : protection contre une attaque surprise de la part d'une force hostile et préservation de la sécurité, par conséquent de l'aptitude à combattre de la force militaire en cause de manière à ce qu'elle ne soit pas menacée par l'incendie, les éléments ou d'autres conditions dommageables à la santé. Par conséquent, une ronde peut prendre la forme d'un simple piquet entourant une position de nuit en campagne, avec des sentinelles montant la garde, ou encore d'une tournée de l'officier et du sous-officier de service à bord d'un navire amarré au port, dans tous les ponts, avant l'extinction des feux le soir, afin de vérifier si tout est en ordre et paré pour la nuit.

Aujourd'hui, dans les forces de terre, le mot « ronde » n'est pas utilisé autant qu'autrefois. On le trouve rarement, sinon jamais, dans les Ordres courants. Tout dépend, dans une certaine mesure, du genre et de l'emplacement de l'établissement militaire en cause. Par exemple, dans une caserne située en ville, la majorité des membres du personnel passe la nuit dans des locaux privés à l'extérieur de la caserne, de sorte que ce qu'on appelait les « rondes » sont faites par des non-militaires, c'est-à-dire les commissionnaires. Mais, malgré cela, le sergent de service fait encore sa ronde au début de la soirée, et l'officier de service inspecte encore régulièrement les infirmeries et les salles de gardeNote de bas de page 119.

Ce qui se produit, en réalité, c'est que le système des rondes, consacré depuis des siècles, comme tant d'autres aspects de la vie militaire aujourd'hui, a été adapté pour convenir à diverses situations. L'uniformité qui prévalait autrefois n'existe à peu près plus. Dans certaines bases, le sergent de service du bataillon surveille les rondes comme autrefois. Dans d'autres, particulièrement à l'intérieur des lignes du régiment, des membres de celui-ci, appelés policiers régimentaires, remplissent cette fonction. Dans d'autres encore, aucune ronde ne se fait à pied; on s'en remet aux rondes motorisées de la police militaire.

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Tout cela, évidemment, reflète les nouvelles attitudes de la société en général. À vrai dire, certains disent qu'il s'agit là d'un autre aspect de la « civilisation » de la vie militaire. Ainsi, dans les Forces armées aujourd'hui, le « système hôtelier » et « aubergiste » sont des termes couramment employés. Le système hôtelier se réfère au fait que les troupes en caserne ne couchent plus dans des dortoirs, mais de deux à quatre par chambre, ou même un par chambre. Cela veut dire que les militaires des deux sexes partagent les mêmes casernes. Très peu d'entre eux sont tenus d'habiter la base. Sauf dans les établissements d'entraînement, c'est une question de choix. On entend souvent la répartie : « Vous ne faites pas de rondes dans les quartiers des militaires mariés, pourquoi le feriez-vous dans ceux des célibataires? » L'aubergiste est le sous-offic/pier chargé de veiller à la propreté des quartiers, mais non à la discipline de ceux qui y vivent.

L'assouplissement des routines est évidemment essentiel à la diversité des situations. Ainsi, pendant un exercice prolongé en campagne, il faut très souvent installer des piquets et poster des sentinelles, ce qui exige des rondes sous quelque forme, tout temporaire qu'en soit le besoin.

D'autre part, à bord des navires de guerre canadiens, lorsque se fait entendre le commandement « Débarrassez les aménagements d'équipage et les locaux pour les rondes! » (Clear up messdecks and fiats for rounds), tous les membres de l'équipage savent que, bientôt, l'officier et le sous'officier de service, au port, ou le commandant en second et le patron, en mer, déambuleront prestement à travers tous les aménagements de l'équipage et tous les espaces, depuis le local du timonier, veillant de près à ce qu'aucune irrégularité ne nuise à la sécurité et à l'aptitude au combat du navire. Le capitaine fait la ronde des aménagements d'équipage et des locaux, de la cuisine et des cafétérias chaque vendredi matin, en mer ou au port. Cela assure des normes élevées d'habitabilité et de propreté et permet au capitaine de parler aux membres de son équipageNote de bas de page 120.

Il y a un aspect des rondes, dans la tradition de l'Armée, qui a survécu sous forme de cérémonie, et c'est la garde d'honneur montée à l'occasion de la visite d'un officier de haut grade, par exemple dans un camp militaire. Une telle garde est formée de dix à quatorze hommes, selon le nombre de postes à occuper, et cela pour une période de quelque 24 heures. Débouchant de la salle de garde, les hommes sont formés en deux rangs, et rendent les hommages appropriés au dignitaire en visite. Puis, pendant une période de temps prescrite, ils occupent des postes de sentinelle et exécutent le rite traditionnel de l'interpellation et de la réponse, et du changement de sentinelles.

On peut se faire quelque idée de l'ancienneté de ce cérémonial en se reportant aux Ordres permanents de la vieille unité torontoise, le Governor General's Body Guard, d'il y a un siècle :

« La sentinelle doit considérer ses fonctions comme un dépôt sacré... Une fois installée à son poste, si quiconque s'en approche elle doit lancer l'interpellation « Qui va là? » et porter les armes. Si la réponse est satisfaisante, la sentinelle reprend : « Avancez, ami, tout est bien »; si la réponse est « Rondes », elle répliquera : « Quelles rondes? » Si elle est postée à la salle de garde et que la réponse est « Grandes rondes » ou « Rondes de visite », elle dira: « Ne bouge pas, Grandes rondes ou Rondes de visite, garde sortez ». Si elle est postée n'importe où ailleurs, elle dira « Passez, Grandes rondes ou Rondes de visite, tout est bien ». S'il y a un mot d'ordre, elle dira « Avancez un par un à l'odre »Note de bas de page 121.

Dans une satire typique du XVIIIe siècle, on trouve les références suivantes aux rondes, sous forme d'avis... au major :

« Lorsque c'est votre tour d'être officier général du jour au camp, assurez-vous de faire attendre les piquets aussi longtemps que possible, particulièrement s'il pleut : cela habituera les soldats à résister aux intempéries, et ils seront heureux de vous voir. »

« En faisant vos rondes de nuit, ne manquez pas de bien faire trotter votre sergent et votre escorte. Cela les empêchera d'attraper le rhume, et peut se faire sans le moindre inconvénient, si vous êtes à cheval. »

Au soldat :

« Si vous êtes sentinelles à la tente de l'un des officiers généraux, vous n'avez pas besoin d'interpeller dans la première partie de la soirée, de crainte de déranger son honneur, qui sera peut-être en train de lire, d'écrire ou d'avoir de la compagnie. Mais dès qu'il sera au lit, rugissez au moins à toutes les dix minutes « Qui va là? », même si personne ne passe. Cela lui donnera une idée favorable de votre prestesse; et même si vous interrompez son sommeil, celui-ci n'en sera que plus plaisant lorsqu'il aura constaté qu'il repose dans une parfaite sécurité. Lorsque l'heure de la relève approche, ne cessez de crier « Relève, relève! » Cela empêchera la garde de vous oublier, et prouvera que vous n'êtes pas endormiNote de bas de page 122».

Serment d'allégeance

Lorsqu'une personne entre dans les Forces canadiennes, elle est priée de prêter un serment d'allégeance, ou de faire une affirmation solennelle, dans les termes suivants :

Je, (nom et prénoms), jure (ou affirme solennellement) que je serai fidèle et que je prêterai une véritable allégeance à Sa Majesté, la reine Élisabeth II, ses héritiers et successeurs, conformément à la loi. Que Dieu me soit en aide. (La prière de la fin est omise dans le cas de l'affirmation solennelle).

Une telle déclaration, faite sous serment, est une forme de contrat, une promesse solennelle, entre la recrue et la Souveraine qui, en tant que reine du Canada, symbolise l'État, le pouvoir souverain. Ce serment d'allégeance, ou affirmation solennelle, est fondée sur une coutume vieille de milliers d'années.

Dans les légions de la Rome antique, le soldat prêtait un serment militaire appelé « sacramentum ». Il s'agissait d'une formule prononcée dans des conditions de grande solennité et exprimant un engagement si profond que rarement un soldat osait y manquer, non pas tant par crainte de sanctions que par celle de ne pouvoir effacer une telle tache de son honneur personnel. Il promettait une obéissance implicite à ses commandants de ne pas déserter le service « ni, à quelque moment que ce soit, de ne pas refuser de s'exposer aux plus grands périls, pour la sécurité et le bien-être de l'État.

Cette cérémonie de l'Armée romaine se répétait au début de chaque année. C'était un spectacle impressionnant. On choisissait pour l'occasion un soldat à la voix puissant. Il répétait la formule après le Tribun, après quoi toute la légion, d'une seule voix, proclamait son consentement à observer le serment, dégainant parfois leurs courtes et lourdes épées pour les élever en l'air afin de souligner leur engagement.Note de bas de page 123 Note de bas de page 124

À travers les siècles, les conditions dans lesquelles le serment d'allégeance était prêté, ou les occasions où il ne l'était pas, par les recrues, ont suscité nombre de récits, authentiques ou fictifs. On a beaucoup écrit à propos du shilling du roi, dont l'acceptation, à une certaine époque, obligeait l'homme à s'enrôler. Nombreuses sont les anecdotes à propos de sergents trop zélés entraînant un concitoyen, depuis trop longtemps attablé dans une taverne, à accepter le shilling du roi, la victimes'éveillant le lendemain pour se demander comment il pourrait échapper d'être appréhendé comme vagabond, ou comment recueillir les vingt shillings nécessaires pour se tirer de ce « mauvais marché ». Ou encore, ce pouvait être le contraire, et c'est pourquoi on appelait un soldat ou matelot inutile un « dur marché du roi » (King's Hard Bargain) car, aux époques de graves difficultés nationales, la presse redoutée présentait les « corps » si on ne pouvait les obtenir autrement.

Cependant, il est intéressant de noter que les Britanniques, il y a près de trois siècles, bénéficiaient d'une certaine protection contre l'enrôlement arbitraire dans les Forces armées. Dès 1694, l'assermentation d'une recrue devait se faire devant une autorité civile afin d'empêcher qu'un citoyen ne « soit entraîné, sans en comprendre la nature, à signer un contrat qui, bien que non à vie, est un engagement d'une nature très graveNote de bas de page 125».

Bien que la formule de serment d'allégeance ait évolué avec les années, il existe une qualité immuable dans l'expression du lien qui unit le souverain et le sujet. Par exemple, il y a quelque chose de quasi médiéval dans le libellé du serment du soldat de l'époque de la reine Anne, il y a près de trois siècles :

« Je jure d'être loyal envers notre souveraine, la reine Anne, et de la servir honnêtement et fidèlement, en défendant sa personne, sa couronne et sa dignité, contre tous ses ennemis et opposants, quels qu'ils soient; et d'observer et d'obéir aux ordres de Sa Majesté, et aux ordres des généraux et officiers que me désignera Sa Majesté. Que Dieu me soit en aideNote de bas de page 126».

Pendant les guerres napoléoniennes, le serment et le certificat du magistrat ou juge de paix devant qui la recrue devait se présenter étaient des formules imprimées. Le serment prêté par un soldat fut renformé en 1799 par ce curieux documentNote de bas de page 127 :

« Je, (nom), fais le serment que je suis, de profession, un ( ) et qu'au meilleur de ma connaissance et de ce que je sais, suis né dans la paroisse de ( ) dans le comté de ( ) et que je ne souffre d'aucune hernie, ni n'ai jamais été ennuyé par des convulsions, et que je ne suis nullement atteint d'infirmité ou autre invalidité, mais que je puis me servir parfaitement de tous mes membres, et que je ne suis pas un apprenti; et que je n'appartiens pas à la milice, ni à tout autre régiment, ni à la Marine de Sa Majesté, ni aux fusiliers marins ».

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Sous-mariniers

Les sous-mariniers sont probablement les gens les moins orthodoxes du service, sous le rapport de l'habillement, notamment lorsque leurs navires ont quitté la bouée ou la jetée. Il est assez paradoxal de constater que la fonction, la conception et l'ambiance du sous-marin ait, au cours des quelque sept décennies d'évolution de ce vaisseau, produit l'un des systèmes les plus rigoureux d'auto-discipline, côte à côte avec les relations officiers-hommes les moins formalistes qu'on trouve dans le service aujourd'hui. Ce sont là des facteurs essentiels au maintien du sous-marin en état de combattre dans les profondeurs de la mer, ainsi qu'à sa préservation et à celle de son équipage.

Les locaux d'habitation et de travail, et même d'entreposage d'équipement sont extrêmement exigus, et l'eau fraîche pour le bain et la lessive est très limitée. Le sous-marinier doit vivre, souvent pen dant plusieurs semaines d'affilée, dans des quartiers très petits, et le non-formalisme de son accoutrement en mer est l'une des façons qui lui permet de s'adapter à ses fonctions et à son environnement.

Une marque distinctive du sous-marinier est son chandail blanc à col roulé, qui le protège des éléments pendant son quart sur le pont découvert, au sommet du capot. Ce chandail est en vogue depuis les débuts du sous-marin dans la Royal Navy, avant la Première Guerre mondiale, et la première embarcation sous-marine du Canada, le CC de 1914 à Esquimalt.

Le gréement normal du jour dans un sous-marin canadien en mer s'appelle le « gréement du pirate », c'est-à-dire une grande diversité de vêtements délabrés, parfois faisant montre d'une vive imagination, souvent des jeans ou des T-shirts arborant des dessins et slogans pittoresques.

Un autre vêtement fayori du sous-marinier, notamment lorsqu'il est de service sur la partie exposée qui fait la longueur de la coque de pression, est le « Poopy Suit », sorte de couvre-tout qui colle aux chevilles et aux poignets, et qui est appelé ainsi à cause de la nécessité de l'enlever pour faire ses besoins.

Enfin, toujours au sujet de l'habillement du sous-marinier, il faut assister à un dîner de gala dans le carré des officiers d'un sous-marin pour s'en faire une idée. Au premier coup d'oeil, il semble incongru que dans cet espace réduit, d'un peu plus de 9 pieds sur 10, non seulement sept officiers vivent et dînent, mais à l'occasion organisent un dîner de gala, convenablement servi dans de beaux verres de cristal, et dans de la vaisselle de porcelaine. Mais encore une fois, c'est son accoutrement qui distingue le sous-marinier. À un dîner de gala, toute espèce d'habillement est tout à fait acceptable, à condition que le dîneur porte une cravate. Et l'on peut imaginer facilement les formes étranges et merveilleuses de cravates confectionnées par le toujours ingénieux sous-marinierNote de bas de page 128.

Tradition du fusil

Lorsque les trois anciennes armées furent fusionnées en une seule Force unifiée, par une loi du Parlement en 1968, suivie un an plus tard d'un programme visant à ce que les officiers et hommes de tous grades portent le même uniforme vert foncé, ce nouvel accoutrement parut familier et des plus appropriés à plusieurs unités des Forces canadiennes, c'est-à-dire les régiments de fusiliers. Huit ans plus tard, en 1976, lorsque le ministre de la Défense nationale autorisa tous les régiments de fusiliers à porter leurs ceintures de toile noire et bretelles d'épée traditionnelles avec l'uniforme vert des Forces canadiennes, lors de cérémonies, ce fut comme un « retour au bercail », un retour vers ce qu'on appelle désormais la « tradition du fusil ». Des unités comme le Regina Rifle Regiment, le Royal Winnipeg Rifles, le Queen's Own Rifles et autres unités ayant des antécédents liés à la tradition du fusil sont toutes très fières de faire partie de cette ancienne forme distincte d'infanterie presque deux fois séculaire.

Tout commença en 1797 dans l'Armée britannique, lorsqu'un bataillon spécial de fusiliers fut ajouté au 60th Regiment of Foot (devenu plus tard le King's Royal Rifle Corps). Trois ans plus tard, à peu près la même chose se produisit dans le 95th Regiment (devenu plus tard la Rifle Brigade). Contrairement aux autres régiments de ligne vêtus d'uniformes rouges, les « fusiliers », dès le début, furent vêtus d'uniformes verts, comme les garde-chasse des forêts, dont le rôle, dans une large mesure, servit de modèle aux « fusiliers ».Note de bas de page 129

Tant à cause de leur uniforme que de leur entraînement, les fusiliers représentaient du point de vue tactique des combattants dont l'aspect physique se confondait avec l'environnement et, par conséquent, moins facilement décelables, et des tirailleurs légèrement équipés, rapides et souples dans leurs mouvements. Ce type de combattant était idéal pour les campagnes des forêts nord-américaines. À vrai dire, le 60th Regiment fut levé à cette fin, et se tira très bien d'affaire pendant la guerre de Sept ans et pendant la Révolution américaine. Un siècle plus tard, le Royal Rifles était aux portes du Fort Garry, près d'où se joignent les rivières Rouge et Assiniboine pour former Winnipeg, pour étouffer la rébellion de Louis RielNote de bas de page 130.

Traditionnellement, les régiments de fusiliers, en plus de porter un uniforme vert, ont toujours utilisé un équipement en cuir noir, et plus tard en toile noire, un couvre-chef noir et des boutons noirs. Ils n'ont jamais eu ni fifres ni tambours, seulement des clairons, utilisés en grande partie pour transmettre des ordres. Ils n'ont jamais eu de drapeaux, et les honneurs remportés au combat sont inscrits sur leur écusson, qui, par tradition, est une croix de Malte.

Contrairement aux autres fantassins, munis d'une baïonnette de coupe triangulaire, les « fusiliers » portaient une arme spéciale ap pelée « épée », et encore aujourd'hui la baïonnette du fusilier s'appelle une épée. En voici la raison. À l'origine, le fusilier était armé d'un fusil plus court et plus léger que celui des unités d'infanterie ordinaires afin d'accroître sa mobilité. Pour compenser la perte de pénétration causée par la dimension plus courte du fusil, on le munissait d'une baïonnette plus longue, assortie d'une poignée pour utilisation dans les combats corps à corps. C'est pour cela qu'on l'a appelée une épée.Note de bas de page 131

En marche, on tenait le fusil « à bout de bras » afin d'être toujours prêt à passer à l'action, et la marche elle-même se faisait à un pas plus rapide que la cadence normale de l'infanterie. Les exercices se faisaient rapidement et en silence, les commandements étant réduits au minimum. Bien que rompu à une discipline stricte, une souplesse rapide et silencieuse, ainsi qu'une ingéniosité à toute épreuve étaient la marque du fusilier en campagne. On insistait sur la nécessité pour chacun d'acquérir prestesse, ruse et rapididé de mouvement. De hautes normes de tir et d'aptitude à s'écarter des tactiques et exercices stéréotypés étaient les principales caractéristiques d'un régiment de fusiliers. Ces traditions sont encore très vivantes et fièrement conservées aujourd'hui par les « fusiliers ».

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