Lancement et mise en service des navires de guerre canadiens 

On ignore quand l'homme fabriqua un navire et prit la mer pour la première fois. Mais on sait que, depuis des siècles, le lancement d'un navire est un événement très populaire, habituellement assortis de beaucoup de cérémonie, comme c'est le cas encore aujourd'hui.

Lorsqu'une foule de gens se réunit dans un chantier naval, on y respire un air d'excitation et d'expectative joyeuses, non seulement parce qu'on est témoin du glissement rapide sur les couettes du produit des maîtres-artisans pour atteindre l'élément pour lequel il est destiné, mais aussi parce qu'on éprouve un sentiment d'aventure et d'entreprise, et qu'on se demande quel sera l'avenir de cette nouvelle créature sur le point de nager pour la première fois. Cela semble être la raison pour laquelle les gens se réunissent pour assister au lancement, et aussi pour laquelle, jusqu'à ce jour, le début de la vie d'un navire de guerre canadien est une telle occasion de gala.

L'autre aspect, c'est-à-dire la cérémonie, a une signification plus profonde et, par conséquent. est traditionnellement de nature religieuse. On ressent en effet le profond besoin de la protection divine envers le navire lors de ses futures rencontres avec le vent et les intempéries, et avec l'ennemi, ainsi que de l'inspiration divine qui devra animer l'équipage s'il veut être à la hauteur des défis qui l'attendent et des traditions des marins qui l'ont précédé. Au cours des années, ce sont ces besoins qui se sont exprimés dans les paroles et prières utilisées dans les services religieux.

Les cérémonies liées à la construction d'un navire se déroulent lors de la pose de la quille, du lancement et du baptême, et de la mise en serviceNote de bas de page 1. Cependant, bien que chacune de ces opérations soit essentielle, les circonstances obligent parfois à assouplir quelque peu la cérémonie. En temps de guerre, par exemple, la quille de la plupart des corvettes et frégates était posée sans cérémonie à cause des exigences de temps et de la nature des techniques de production en série. De même, à Sorel en 1954, l'Assiniboine fut lancé en hiver, au moyen d'une voie ferrée navale, ce qui en fit une cérémonie « non spectaculaire et laborieuse ». Ce navire fut baptisé et mis en service lors d'une double cérémonie tenue un jour ensoleillée d'août, près de deux ans plus tardNote de bas de page 2.

La cérémonie de la pose de la quille est habituellement une affaire très informelle, et la plupart des arrangements sont mis au point par les constructeurs. Après l'arrivée des invités, un représentant du chantier prononce une brève allocution, la section de la quille est abaissée en position sur les blocs au moyen d'une grue mécanique, et le parrain déclare la quille du navire non encore baptisé (habituellement identifié par le numéro de coque du constructeur) comme étant « bel et bien posée », tout comme dans le cas de la pose de la pierre angulaire d'un immeuble. Le long processus de construction est alors commencé.

La deuxième cérémonie est le baptême, suivi du lancement. À cause de la longue période de temps nécessaire à son armement, le navire relève encore de la responsabilité des constructeurs, y compris son lancement. Au moment prévu, la foule s'assemble, habituellement en compagnie des travailleurs du chantier réunis au complet pour voir le résultat de leurs efforts, et les invités s'assemblent sur la plate-forme érigée près de la proue décorée du navire. Les navires et canots accostés au port se tiennent prêts à sonner leurs sifflets et sirènes pour se joindre à la célébration. Souvent, une fanfare est présente.

Traditionnellement, la cérémonie en soi comporte les éléments de base suivants : une brève allocution par le constructeur du navire; la bénédiction du navire par un membre du clergé expressément nommé à cette fin; et le baptême par le parrain, aujourd'hui presque toujours une marraine, qui prononce ces paroles traditionnelles : « Je te nomme navire de guerre canadien ... Que Dieu bénisse ce navire et tous ceux qui voyageront à son bord. » Drapeaux au vent, et au son de la fanfare et des nombreux cris de joie, le nouveau navire glisse alors sur les couettes pour aller à son rendez-vous avec la mer.

Dans l'Antiquité, le rite qui présidait au lancement d'un vaisseau tournait autour de l'idée de sacrifice pour apaiser les dieux qui, croyait-on, contrôlaient le destin du navire et de tous ses voyages futurs. C'est de ces origines païennes que découle la bénédiction moderne du navire par le clergé officiant et les prières demandant les conseils et la protection de la Providence envers le navire et son équipage. De nombreux auteurs voient dans l'écrasement traditionnel d'une bouteille de vin sur la proue du navire un parallèle avec le concept du baptêmeNote de bas de page 3. Bien que des rites religieux aient occupé une place éminente dans la cérémonie de lancement de navires depuis fort longtemps, un service uniforme, rédigé par l'Archevêque de Canterbury, est en vogue dans la Royal Navy depuis 1875 seulementNote de bas de page 4.

Bien que le mot « baptême » soit graduellement remplacé par le mot « désignation » (naming), on voit dans le premier son origine chrétienne. Un exemple de son utilisation au XVIIIe siècle en Amérique du Nord est le cas du radeau géant construit par les forces d'Amherst pour transporter l'artillerie lourde pendant la campagne de 1759 sur la route du lac Champlain : « Dans l'après-midi (du 29 septembre 1759) le radeau fut lancé et baptisé Ligonier. Il mesure 84 pieds de long sur 20 pieds de larges sur la plate-forme; là où les canons sont mis en batterie, il mesure 23 pieds et peut porter six canons de 241 lb ... Note de bas de page 5

Navire glissant vers la mer sur des rails, sous les yeux de plusieurs personnes.
Le lancement du destroyer Algonquin, à Lauzon (Québec), en avril 1971.

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De la campagne sur le lac Ontario, il y a plus de deux siècles, nous est restée une description très fidèle d'une cérémonie de désignation de navire. Après la chute de Québec, les forces britanniques passèrent l'hiver à préparer une triple opération d'encerclement visant à réduire la dernière position française importante, à Montréal, le printemps suivant. Les armées devaient avancer de Québec, du Richelieu et du lac Ontario. Afin de maîtriser le lac entre Oswego et le Saint-Laurent, deux navires de guerre furent construits à Niagara pendant l'hiver de 1759-1760, le Mohawk, de 18 , et l'Onondaga, de 22 canons (ancêtre de notre sous-marin actuel du même nom). Lancé sous le nom d'Apollo, le nouveau navire et son vaisseau de conserve, le Mohawk, arrivèrent à Oswego, et Amherst nota dans son journal le 1er août 1760 :

« Pour plaire aux Indiens je voulais qu'ils baptisent le Snow et je fis monter tous les chefs à bord dans l'après-midi, vu qu'ils avaient dit à sir Wm Johnson qu'ils eussent aimé que le navire porte le nom de Onondaga. Je fis peindre un Indien onontagué sur un grand drapeau. On le hissa juste au moment où je baptisai le Snow en faisant éclater une bouteille sur sa proue. Puis le régiment de Gage tira une salve. Le fort tira un coup de canon, le Royal Highlanders tira une salve et l'Onondaga lui répondit avec 9 canons. Tout cela plut extrêmement aux Indiens et je demandai à sir Wm Johnson de prononcer quelques discours. Leur donnai du punch et ils furent très charmés de toute l'affaire, promirent d'être de bons amis et dirent être prêts à marcher avec moi... »Note de bas de page 6

Il est intéressant de noter que dans le cas de la désignation du Snow en Onondaga, ce fut le commandant en chef lui-même, Amherst, qui fit les honneurs. Cela nous rappelle qu'autrefois on s'attendait que ce fût un membre mâle de la famille royale ou quelque autre personnage de rang élevé qui remplisse la fonction de parrain au lancement d'un navire. La coutume actuelle d'inviter une dame à remplir cette fonction ne date que du XIXe siècleNote de bas de page 7

L'écrasement traditionnel d'une bouteille de vin sur la proue du navire, effectué d'habitude maintenant au moyen d'un dispositif mécanique afin d'éviter une visée erronée et un « raté » possible, provient de la vieille coutume qui consiste à boire un toast à la prospérité du navire dans une coupe d'argent, qu'on jetait ensuite à la mer, et qui était sans doute récupérée ensuite par quelque nageur entreprenant. Vers la fin du XVIIe siècle, cette coutume fit place à la pratique actuelleNote de bas de page 8

Vient enfin le jour de la mise en service, alors que le vaisseau, construit, lancé et complètement armé en tant que navire de combat, — approvisionné en vivres, carburant et effectif, — devient l'un des navires de guerres du Canada en service, prêt à rallier la Flotte. Derrière toutes ces procédures se profilent des siècles de tradition, au cours desquels le capitaine se confondait avec le navire, et vice versa, à tel point qu'on appelait souvent le capitaine en signalant le nom du navire.

Il y a quelques siècles, donc, lorsqu'un navire devait être mis en service, cela voulait dire en réalité que son officier commandant était chargé effectivement de le mettre en service. Un tel officier, à terre, n'était plus, en un sens, un marin, même s'il comptait de nombreuses années de service comme officier de marine; il était simplement chargé d'exécuter une mission particulière, et une fois remplie cette mission, il reprenait, à toutes fins utiles, son statut de civil.

Le capitaine était convoqué à l'Amirauté à Whitehall, où on lui présentait un document officiel qui, essentiellement, lui ordonnait de se rendre à un port donné, tel que Portsmouth, pour sortir un navire de la réserve et le mettre en état de prendre la mer. C'était une tâche considérable. C'était la responsabilité personnelle du capitaine de voir à ce que le vaisseau, pratiquement une coque nue en réserve pour entretien, soit ainsi remis en état. Il veillait personnellement à ce que le navire fût doté de mâts, d'esparts et de voiles; qu'il fit complètement équipé de canons, de munitions, de matériel et de victuailles; qu'il fit doté d'un équipage, volontaire ou enrôlé de force par son propre détachement de la presse (press-gang).Note de bas de page 9

Mais avant que tout pût se faire légalement, le capitaine, dès son arrivée à Portsmouth, se faisait transporter en canot jusqu'à la carcasse du navire ancré, gravissait la passerelle d'embarquement et, — même si son auditoire, outre les maîtres principaux du navire, n'était formé que de quelques gardiens de navire et de quelques compagnons de chantier, probablement tout à fait indifférents à ce qui se passait, — debout sur le pont supérieur lisait d'une voix forte le texte de la commission qui lui avait été donné à Whitehall. Le pavillon fixé à une hampe improvisée, et le martinet à la tête du mât, le navire était alors en service.Note de bas de page 10

De nos jours, la cérémonie de mise en service d'un navire de guerre canadien est un événement très imposant, tant pour le public en général que pour l'équipage. Les rites d'usage de déroulent habituellement dans l'enceinte du chantier de construction, le navire, fraîchement peint, étant aligné le long de la jetée de la compagnie. Les invités occupent une estrade spécialement érigée à cette fin, où ils peuvent voir facilement le déroulement de la cérémonie, et l'équipage étant assemblé comme pour les cérémonies du dimanche du côté de la jetée adjacente au navire.

Des allocutions sont prononcées par des représentants des constructeurs, du ministère des Approvisionnements et Service, qui est responsable des contrats de construction et d'équipement, et du ministère de la Défense nationale. Suit la cérémonie de signature d'acceptation du navire par des hauts gradés des deux ministères et des Forces canadiennes, et par l'officier nommé au commandement du navire. Une présentation symbolique des « clefs du navire » est faite au capitaine par un officier du grade de général.

Des rangées de marins, saluant, devant un navire
La garde et l'équipage rassemblés sur la jetée à l'occasion de la mise en service du Preserver, navire de soutien opérationnel, à Saint-Jean (N.-B.), en juillet 1970.

Puis se déroule la cérémonie proprement dite de la mise en service, normalement présidée par les deux aumôniers-généraux du quartier général de la Défense nationale. C'est à ce moment-là que le commandant ordonne que le navire canadien de Sa Majesté soit mis en service. Aussitôt, on hisse le pavillon et l'Union-Jack, et on brise le martinet à la tête du mât. C'est un moment dramatique; ceux qui « vont en mer à bord d'un navire » savent qu'à moins d'une calamité résultant « des dangers de la mer et de la violence de l'ennemi », le martinet du navire flottera du haut du mât pendant vingt bonnes années.

La principale allocution est alors prononcée par l'invité d'honneur, soit un ministre du Cabinet ou un officier général. (Le terme « officier-amiral » (Flag Officer) n'est plus en usage dans les Forces canadiennes.)

Le commandant du navire prononce ensuite une brève allocution, s'adressant en grande partie à l'équipage rassemblé sur la jetée. Il termine par cet ordre : « Armez maintenant le navire canadien de Sa Majesté ... (Man Her Majesty's Canadian Ship ... ) » Dès que le navire a été pris en charge par les officiers et les hommes, le commandant exerce sa prérogative traditionnelle en montant à bord au son du sifflet. Il souhaite alors la bienvenue à tous les invités, qui se dirigent ensuite vers le hangar où les attend une réception.

Le service religieux qui se déroule vers le milieu de la cérémonie de mise en service a représenté, à travers les siècles, une grande signification pour les marins s'apprêtant à s'embarquer pour de longs voyages dans des eaux dangereuses, et possiblement pour des rives hostiles. Voici le texte d'un service religieux typique du XXe siècle, lu conjointement par les aumôniers généraux (protestant et catholique) lors de la mise en service du Athabaskan en 1972, à Lauzon (Québec)Note de bas de page 11 :

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Mise en service

Exhortation

Brethren, seeing that in the course of our duty, we are set in the midst of many and great dangers, and that we cannot be faithful to the high trust placed in us without the help of Almighty God, let us unite our prayers and praises in seeking God's blessing upon this ship and all who serve in her, that she may sail safely under God's good providence and protection.

Hymne : (Air de Melita)

O Father, king of Earth and Sea,
We dedicate this ship to Thee;
O hear from Heaven our sailors' cry,
And watch and guard her from on high.
And when at length her course is run,
Her work for home and country done;

In faith we send her on her way,
In faith to Thee we humbly pray,
Of all the souls that in her sailed,
Let not one life in Thee have failed;
But hear from Heaven our sailors' cry,
And grant eternal life on high.

PSAUME 107 (Versets 23 à 31 et 43)

  1. They that go down to the sea in ships, that do business in great waters;
  2. These see the works of the Lord, and His wonders in the deep.
  3. For He commandeth, and raiseth the stormy wind, which lifteth up the waves thereof.
  4. They mount up to the Heavens, they go down again to the depths; their soul is melted because of trouble.
  5. They reel to and fro, and stagger like a drunken man, and are at their wit's end.
  1. Then they cry unto the Lord in their trouble, and He bringeth them out of their distresses.
  2. He makes the storm a calm, so that the waves thereof are still.
  3. Then are they glad because they be quiet; so he bringeth them unto their desired haven.
  4. Oh that men would praise the Lord for His goodness, and for his wonderful works to the children of men!
  1. Whoso is wise, and will observe these things, even they shall understand the loving kindness of the Lord.

Then shall the Captain of HMCS Athabaskan say to his ship's company in the words of « The Gaelic Blessing » :

I call upon you to pray for God's blessing on this ship. May God the Father bless her.

Ship's Company: Bless our ship.

Captain: May Jesus Christ bless her.

Captain: What do ye fear seeing that God the Father is with you?

Ship's Company: We fear nothing.

Captain: What do ye fear seeing that God the Son is with you?

Ship's Company: We fear nothing.

Captain: What do ye fear seeing that God the Holy Spirit is with you?

Ship's Company: Bless our ship. Captain: May the Holy Spirit bless her.

Ship's Company: Bless our ship.

Ship's Company: We fear nothing.

Captain: Our help is in the name of the Lord.

Ship's Company: Who hath made Heaven and Earth.

Captain: The Lord be with you.

Ship's Company: And with Thy Spirit.

Amen.

Prions :

Toi qui domines les flots et calmes la mer tourmentée, reçois, nous t'en supplions, les prières de tes serviteurs pour tous ceux qui, à bord de ce navire, maintenant et dans l'avenir, iront braver les périls des profondeurs. Dans tous leurs voyages, rends-les capables de Te servir en toute foi et piété, et que, par le témoignage de leurs vies chrétiennes, ils Te rendent gloire sur toute la Terre. Protège leurs allées et venues; qu'ils soient épargnés du malheur et que le vice s'écarte de leurs âmes. Ainsi, malgré les périls répétés de ce monde troublé et malgré tous les changements et les risques qui surviennent au cours de la vie terrestre, mène-les, par Ta grâce, au port tranquille de Ton royaume éternel. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur.

Amen.

Dieu tout-puissant, notre Père céleste, entends nos prières et bénis ce navire comme Tu as béni Noé et son arche sur les eaux du déluge. Envoies Tes saints anges pour garder, aider, fortifier et encourager ceux qui vont servir à son bord. Préserve-les et délivre-les de toutes faiblesses spirituelles et corporelles. Donne à ses officiers l'esprit de sagesse, le savoir et l'amour de Ton nom, inspire à ses hommes la vérité, le courage et la loyauté. Fortifie et augmente leur admiration pour les gestes honnêtes, de sorte qu'ils rejettent ce qui est mal et aiment ce qui est bon; que par eux la tradition de la Marine de Sa Majesté la Reine demeure, afin de sauvegarder la liberté des mers dans l'intérêt de tous ceux qui ont droit d'y naviguer; et que sous la protection de la Mère bénie de Dieu, Marie, Étoile de la mer, de Saint-Georges Ton martyr, et de tous les saints, leurs paroles et leurs travaux leur procurent les honneurs qui sont dus à Tes serviteurs fidèles dans cette vie ainsi qu'une récompense éternelle dans la vie qui vient; Toi qui vis et règne dans les siècles des siècles.

Amen.

Bénédiction

Go forth into the world in peace; be of good courage; hold fast to that which is good; render unto no man evil for evil; strengthen the faint hearted; support the weak; love the Brotherhood; fear God; honour the Queen.

And the blessing of God Almighty, the Father, the Son and the Holy Ghost be upon you, and remain with you always.

Our Father, Who art in heaven, hallowed be Thy name; Thy kingdom come; Thy will be done on earth as it is in heaven. Give us this day our daily bread; and forgive us our trespasses as we forgive those who trespass against us; and lead us not into temptation, but deliver us from evil. For thine is the kingdom, the power and the glory, for ever and ever.

Amen.

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