Le mess 

Le mot « mess », dans le contexte militaire, évoque différentes choses à l'esprit de différentes personnes. C'est une question de temps et de lieu. Dans les Forces canadiennes, les officiers, adjudants et sergents, et gradés subalternes ont chacun leur mess distinct. Il y a des mess d'unité, de base et de station, ainsi qu'à bord des navires.

Découlant à l'origine du mot latin « missum », l'ancien mot français « mes » voulait dire un plat, un service de nourriture ou de plusieurs mets et, éventuellement, un service de nourriture pour quatre personnes. Cette acception acquit par la suite celle d'un groupe de quatre personnes qui, habituellement, prenaient place ensemble à la même table pour se servir à même les mêmes plats, d'où un mess.

La définition usuelle d'un « mess » dénote le rôle fonctionnel, pratique, à savoir le foyer de tous les officiers, hommes et femmes, qui y vivent; le club de tout le personnel militaire en service; le centre de la vie sociale dans une base ou station, ou à bord d'un navire. À vrai dire, au cours des deux siècles où nous avons eu des mess, le thème constant, commun à tous, a été que le mess est le lieu où les officiers et les hommes prennent leurs repas, qu'ils soient bivouaqués en campagne, confortablement logés dans des casernes modernes, agrippés à la table du mess d'un navire en mer, ou encore dînant dans la splendeur de la vaisselle en porcelaine et des verres de cristal, de la bonne humeur et des mots d'esprit du plus beau mess du pays.

Mais le mess est beaucoup plus que cela. Certaines de ses caractéristiques tendent à en faire chose abstraite, et par conséquent difficile à définir. Mais le sergent-major régimentaire chevronné n'ignore pas la valeur de l'atmosphère amicale, dénuée de tout formalisme, d'un mess d'unité où, avec le temps, les attitudes militaires et la compétence professionnelle des sergents subalternes sont lentement mais sûrement transformées en quelque chose approchant la perfection, et beaucoup mieux qu'on ne saurait le faire dans une salle de classeNote de bas de page 1. Ce même processus d'apprentissage, si essentiel à une force combattante professionnelle, se poursuit sans cesse dans chaque carré d'officiers et chaque mess d'officiers à terre, où ce mélange d'autorité et de respect mutuel, d'amitié et de partage enjoué de l'expérience contribue tellement à l'esprit de corps et à la fierté de servir. Tout ce concept est unique dans la vie militaire.

Depuis un temps immémorial, les forces combattantes organisées, à moins d'être contraintes de se nourrir à même la terre occupée, ont toujours reçu de leurs maîtres des rations de nourriture et d'eau, essentielles à leur survie. Il est probable que les mess conçus pour les repas en commun ont été aménagés à l'origine afin d'économiser du temps, des dépenses et des efforts. La marmite ou bouilloire commune était la façon la plus efficace de préparer le ragoût du soldat et la ratatouille du matelot. Mais il n'y a aucun doute que la camaraderie joua son rôle aussi. Comme le dictionnaire de Falconer l'expliquait déjà en 1815: « Le mess des marins comporte tout groupe d'officiers ou équipage d'un navire qui mangent, boivent et se réunissent ensembleNote de bas de page 2. »

Les débuts du mess organisé dans l'armée semblent remonter au XVIIIe siècle. il est certain qu'il y a une différence marquée entre le mess d'officiers de la Guerre de Sept Ans et celui de la fin des Guerres napoléoniennes. Au moment où Montcalm se préparait à défendre Québec au printemps de 1759, Amherst rassemblait ses forces à New York, et on peut se faire une idée de la vie régimentaire de l'époque en examinant le registre des ordres courants de l'un de ses régiments, le 42nd Royal Highland Regiment, à la date du 14 mars 1759 : « Les gentlemen du Régiment qui ont l'intention de faire table avec Mme Calender, la cantinière, pendant la prochaine campagne, voudront bien donner leur nom au capitaine-adjudant d'ici lundi matin. Le service religieux aura lieu demain comme d'habitudeNote de bas de page 3. »

Autrement dit, au cours de l'avance imminente en amont de l'Hudson et en aval du Richelieu jusqu'à Montréal, les officiers d'Amherst prouvaient prendre leurs propres dispositions pour faire cuire leurs aliments, ou, en échange d'argent, pouvaient faire table avec d'autres officiers dans la tente de Mme Calender, l'une des nombreuses cantinières qui suivaient habituellement les armées en campagne pour des raisons pécuniaires.

Afin d'illustrer les progrès réalisés par le concept du mess, il est intéressant de noter ce que fut, en quelque sorte, un dîner de gala en campagne pendant les opérations de l'année 1812. Voici comment un des officiers subalternes de Wellington, pendant la guerre d'Espagne, décrivait la situation tactique sur la Tage, au printemps de cette année-là, ainsi qu'un « dîner folichon » où tous les officiers et hommes du 34th Regiment of Foot participèrent :

« Nous avons donc décidé d'organiser un grand dîner de gala pour tout le régiment, une fois pour toutes, afin de célébrer la bataille d'Albuera ... Nous avons choisi un bel endroit en dehors de la ville, sous des chênes-lièges, avons marqué l'emplacement de notre table sur le gazon vert, et avons creusé une tranchée tout autour. Les jambes pendantes dans la tranchée, nous nous sommes assis sur le sol, face à la table sans nappe. Voilà quel a été notre arrangementNote de bas de page 4. »

En garnison, la vie du mess organisé reçut un véritable élan lorsque les casernes permanentes devinrent en vogue. (Il est certain qu'à Halifax, en 1787, où il y avait trois blocs de casernes, le mess des officiers de l'armée était le centre de la vie sociale du port. Les rations des membres pour une semaine, évaluées à trois shillings et six pence, étaient accrues par un prélèvement de deux dollars pour acheter des aliments supplémentaires, bien que les officiers du 4th Regiment of foot se plaignissent du prix élevé du mouton à six pence la livre et de celui d'une bouteille de sherry et de porto à vingt penceNote de bas de page 5.

Au début du XIXe siècle, les officiers de l'armée dînaient bien pendant leur passage en mer, bien que, parfois, leur mess ne fût pas aussi stable que lorsqu'ils étaient en garnison à terre. En janvier 1809, la frégate Fisguard escortait un convoi de troupes destinées à renforcer l'Armée britannique en Espagne. Le brigadier-général William Dyott nota un incident survenu dans le mess des officiers de l'armée à bord de la frégate dans le fameux golfe de Gascogne :

« Pendant la nuit souffla un autre coup de vent, qui devint extrêmement violent le lendemain matin. Nous étions assis à déjeuner dans la cabine, lorsqu'une vague heurta le navire, et comme nous étions tous agrippés à la table, mains et pieds, les amarres cédèrent, de sorte que le café, le thé, le jambon, les biscuits, les généraux, aides-de-camp, matelots, etc., tout était étendu par terre, nageant dans différents fluides, certains ayant une tranche de jambon collée à la joue, d'autres un œil bouché par une pelote de beurre; c'était la scène la plus ridicule possibleNote de bas de page 6. »

Les mess navals en mer sont des institutions de la plus haute antiquité. L'accent n'a pas été mis tant sur l'organisation que sur les gestes et attitudes qui se sont transformés avec les années en un ensemble de coutumes qui ont résisté à l'usure du temps et aux changements sociaux et technologiques. Beaucoup de ce que nous voyons dans les mess de navire d'aujourd'hui a été dicté par les limites d'espace dans les navires et par les conditions qu'imposent les longs voyages en mer. À vrai dire, dans un sens, les conditions qui prévalaient dans le Golden Hind de Drake subsistent encore dans les sous-marins d'aujourd'hui.

Compte tenu du nombre des officiers et matelots à bord, ainsi que des masses d'équipement de combat transportées, le navire est une embarcation relativement petite. Si l'on ajoute à cela le combustible, les magasins et les moyens de propulsion, on se rend compte facilement de la capacité des navires à garder la mer pour de longues périodes de temps, ainsi que des problèmes que pose la nécessité de vivre côte à côte, tout en préservant la discipline la plus stricte, qui est essentielle à la plus haute efficacité au combat. Ce sont ces facteurs qui, à travers les siècles de navigation, ont façonné les coutumes et routines, et ce qu'on pourrait appeler « un système de manières » qui régit la vie du mess en mer.

À l'époque des voiliers, un navire de ligne comptait plusieurs ponts, et les matelots avaient leurs quartiers, leur résidence pour ainsi dire, sur le pont inférieur, le plus bas de la batterie, où les canons les plus lourds étaient rangés des deux côtés, chacun dans son orifice de visée et de tir. Jusqu'à ce jour, les matelots et gradés, ou hommes de troupes, comme on les appelle maintenant, d'un équipage de navire, sont connus collectivement sous le nom de « personnel non officiers ».

Une visite à bord du Victory à Portsmouth révèle à quel point de telles batteries, en action, pouvaient balayer de leur tir, sans obstacle, toute la longueur du navire. C'est au-dessus des canons que le matelot suspendait son hamac et, par groupes de six ou huit hommes, formaient un mess, prenaient place à une table de mess mobile assujettie entre les canonsNote de bas de page 7. À tour de rôle, chaque homme, appelé pour l'occasion « cuisinier du mess », apportait les marmites à la cuisine, en rapportait les rations cuites du mess et les divisait parmi ses camarades. C'est ce qu'on appelait un « repas de travers » (broadside messing), système qui fut en grande partie abandonné dans la Marine royale canadienne dans les années 50, suite à l'avènement des navires de construction moderne, dotés de cafétérias. (Cependant, les sous-marin Ojibwa et Onondaga servent encore des « repas de travers ».) Aujourd'hui, les espaces où dorment les matelots s'appellent encore « aménagements d'équipage » (messdecks).

Le mess des officiers de marine s'appelle « carré des officiers » (Wardroom), terme utilisé dans la Royal Navy depuis plus de deux cents ans. Ce terme a une curieuse origine. Dans un voilier de guerre, la grande cabine, c'est-à-dire les quartiers du capitaine, se trouvait sous le gaillard d'arrière. Au-dessous de celui-ci, à l'arrière du premier pont, se trouvait ce qu'on appelait au XVIIe siècle « l'armoire » (Ward robe), contiguë aux cabines des officiers. Cette armoire était, à l'origine, une soute à provisions pour remiser les objets de valeur pris aux navires ennemis. Lorsqu'elle était vide, les officiers qui n'étaient pas de quart avaient l'habitude de s'y réunir et de s'en servir comme mess, d'où « armoire » devenue « carré des officiers »Note de bas de page 8.

Dans une force militaire, quelle que soit la politique de défense d'une nation, l’objectif premier doit être la compétence militaire professionnelle, l'aptitude et la préparation à exécuter des opérations militaires d'un très haut niveau d'excellence. Un tel but exige du leadership, de la discipline, de l'habileté, du courage et de l'équipement. Mais en temps de guerre, comme en temps de paix, toutes ces qualités ne sont guère utiles si l'on n'y ajoute pas un autre élément qui est le moral ou esprit de corps. C'est ici que le mess a toujours eu une contribution importante à faire, et cette contribution revêt diverses formes, dont les nouveaux venus dans la vie militaire peuvent être tout à fait ignorants.

Une fois l'instruction en classe et l'entraînement pratique terminés, c'est souvent grâce aux contacts quotidiens dans le mess que la compétence professionnelle se rode à la perfection. De toute nécessité, la vie militaire est une forme autoritaire d'organisation à laquelle tous sont assujettis au même code de discipline. Pourtant, c'est dans le mess où l'équilibre délicat entre formalisme et non-formalisme favorise la création d'un esprit salutaire parmi ses membres, officiers supérieurs autant que subalternes, suscitant ainsi ce sentiment de respect mutuel et de confiance si nécessaire au sein d'une force combattante. Là où des hommes sont appelés à vivre dans des quartiers limités, comme le carré des officiers d'un petit navire ou le mess d'une station isolée à terre, c'est la philosophie éprouvée de la coutume et de la routine, de la civilité, des bonnes manières et du bon goût, l'appréciation innée et vécue et le respect des autres, qui encourage la création de liens salutaires si essentiels à une unité combattante de première classe. Il est inévitable que le ton et les attitudes du mess se reflètent presque automatiquement sur ceux de l'unité dans son ensemble. Le grand amiral britannique, le comte St. Vincent, était fort conscient de cela lorsqu'il écrivit : « La discipline commence dans le carré des officiers. Je ne crains pas les matelots. Ce sont les conversations indiscrètes des officiers et leurs discussions présomptueuses des ordres qu'ils reçoivent qui créent tous nos mauxNote de bas de page 9. »

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