Les mascottes 

Imaginons l'île de Chypre, baignée de soleil mais perturbée par la guerre à l'été de 1974, et un poste d'observation entouré de sacs de sable du régiment aéroporté canadien sur la ligne de confrontation à Nicosie, sous la pression des forces turques en progression, alors que s'approche en dandinant un beau canard blanc, la tête en l'air, le bec et les pattes resplendissants d'orange clair. Rapidement baptisé « sous-officier Wilbur Duck », sans doute autant à cause de sa démarche marine que de ses pattes palmées, le nouveau venu devient aussitôt le point de mire de la bonne humeur et de l'affection de tous, soulageant la tension et trompant l'ennui, autrement dit une mascotteNote de bas de page 1.

L'esprit allègre traditionnel du militaire et la nature de sa profession expliquent que les mascottes existent depuis aussi longtemps qu'existent des formations de combat. Ce qu'on ignore en général, cependant, c'est qu'une mascotte n'est pas nécessairement, disons-le, un être animé. Les exemples abondent, en effet, du contraire.

Il y a « Old Blue », magnifique tête de chevreuil en or, qui occupe une place d'honneur sur une cloison du destroyer Fraser, marquant ainsi le symbole « vivant » des Frasers, nom donné aux membres de l'équipage de ce navireNote de bas de page 2. « Old Blue » a été modelé, bien entendu, sur la tête de chevreuil en or qui figure sur l'écusson du navire (celui-ci ayant été nommé d'après le fleuve qui honore Simon Fraser), ledit écusson étant modelé à son tour sur les armoiries des Fraser, et sur le drapeau or et bleu du navireNote de bas de page 3.

S'inspire aussi d'un écusson de navire la mascotte du Terra Nova, « Percy le Pingouin », qui a beaucoup roulé sa bosse. Rembourré et constellé de décorations, « Percy » a été le centre de nombreuses aventures amusantes au cours de ses seize années de voyage sur tous les océans du mondeNote de bas de page 4.

Une autre fameuse mascotte de cette catégorie inanimée était « Little Chief » du Hastings and Prince Edward Regiment, statue en étain d'un Indien de onze pieds de hauteur, qui a également beaucoup voyagé, et qui, à un moment donné, profilait sa silhouette imposante contre le ciel sombre du soir sur le toit de la conserverie de Picton, où le régiment se réunissait pour l'exercice dès 1939. Malheureusement, le stoïque « Little Chief » a été perdu lorsque le Hastings dut évacuer la Bretagne en vitesse, par Brest, alors qu'avorta la tentative de juguler l'avance allemande en juin 1940. Cependant, un second « Little Chief », cette fois de sept pieds de hauteur et sculpté dans du pin solide, se joignit éventuellement au régiment sur le théâtre européen de la guerre, et occupe aujourd'hui une place de choix au quartier général du régiment à BellevilleNote de bas de page 5.

Également taillé dans le métal est « Cecil le serpent », bien connu mais rarement vu, du 444e escadron d'hélicoptères tactiques. Le symbole qui figure sur l'écusson de l'escadron est un cobra masqué; or, il y a nombre d'années, en Allemagne, on a acheté dans un magasin un magnifique modèle ressemblant à ce reptile féroce. Depuis lors, on l'appelle « Cecil le serpent ». Mais, ayant appris que des visiteurs d'autres escadrons avaient jeté des regards de convoitise sur « Cecil », celui-ci a été confié aux soins de l'officier junior de l'escadron, des peines sévères attendant ce monsieur s'il advenait qu'un malheur arrive à « Cecil ». C'est pourquoi cette mascotte inusitée ne sort de son refuge secret qu'à l'occasion de cérémonies spéciales dans le messNote de bas de page 6.

Mais peut-être la plus chérie et la plus convoitée de cette longue liste de mascottes inanimées qui ont connu une vie vraiment enchanteresse dans les Forces canadiennes fut le « Greater Yellow Legs » du 2416 escadron de contrôle et d'avertissement des avions, de l'Aviation royale canadienne, lequel était établi à Ottawa dans les années 50. Lorsqu'on levait le verre dans le mess de l'escadron, on portait aussitôt un toast solennel en l'honneur du « Honoured Twillick ».

La renommée de cet oiseau était si grande qu'il était essentiel, pour sa propre sécurité, qu'il passât la plus grande partie de ses heures inactives attaché à une grosse chaîne dans une solide cage de fer forgé. Car cette mascotte n'était pas un « Twillick » ordinaire. Non seulement avait-il l'honneur d'être le principal ornement de l'écusson officiel de l'escadron, mais il dominait la scène de toute cérémonie qui se déroulait dans le mess. À l'insu des non initiés, cet oiseau était muni d'un réservoir d'une capacité inusitée équipé d'un robinet dissimulé dans ses plumes juste à l'arrière de son train d'atterrissage. D'un geste élégant, le maître « Twillick » ouvrait son robinet et remplissait cérémonieusement les petits pots en étain d'une concoction qui défiait toute analyse, mais qui évoquait toujours le toast prononcé à gorge déployée : « Up the Twillick »Note de bas de page 7

On ignore l'origine de la coutume qui consiste à maintenir des mascottes régimentaires, mais on sait qu'elle était déjà bien établie il y a deux siècles. Un curieux petit livre, écrit et publié par un officier britannique à New York, dans le but précis d'aider, par la vente de ce livre, les personnes à charge des soldats « massacrés ce jour » à Concord et de ceux « qui tombèrent glorieusement pour la cause de leur pays à Bunker Hill » (1775), donne l'idée suivante d'une mascotte dans l'Amérique du Nord de l'époque :Note de bas de page 8

« Le régiment royal de Fusiliers gallois a l'honorable privilège de passer en revue, précédé d'une chèvre aux cornes dorées et ornée de couronnes de fleurs; ... Le corps s'enorgueillit beaucoup de l'ancienneté de cette coutume. »

L'auteur poursuit en décrivant la façon dont le régiment a observé la fête de saint David à un dîner de gala, la chèvre richement caparaçonnée étant montée par un jeune tambour qui a fait ainsi trois fois le tour de la table du mess, sous la direction du tambour-major, au son de la mélodie The noble race of Shenkin, alors que la mascotte s'est élancée ensuite à toute vitesse, désarçonnant son cavalier, vers ses quartiers à Boston, avec tous ses ornements élégants « à la grande joie de la garnison et de la populace ».

Les mascottes florissaient également dans les garnisons de l'époque coloniale au Canada. En 1843, l'une des unités en garnison dans le Haut-Canada était le 83rd Regiment of Foot. Une aquarelle, qui se trouve aux Archives publiques du Canada, montre une compagnie du 83rd remontant les rapides de Lachine vers Québec, en route vers son retour en Angleterre. Le vaisseau indiqué est un bateau type de l'époque, mesurant 40 pieds, voguant librement au moyen de sa voile carrée, et là, solidement attachée à proue, en position assise, se trouve la mascotte régimentaire, un gros ours.Note de bas de page 9

Quelques années auparavant, il y avait une mascotte dans la garnison de la Citadelle de Québec, qu'on appelait « Jacob the Goose », et qui  montait régulièrement la garde avec le piquet. Un siècle plus tard, le lieutenant-colonel commandant le Coldstream Guards, écrivait ce qui suit :

« Jacob the Goose fut enrôlé à Québec en 1838. Il vint en Angleterre avec le 2e bataillon du régiment en 1842 et mourut alors qu'il était détaché à Croydon en 1846. On lui avait décerné un Anneau de bonne conduite. Sa tête est conservée dans une cloche de verre au quartier général du régiment, et elle est ornée d'un hausse-col comme celui que portaient les officiers du régiment au début du XIXe siècle... Je crois que huit ans sont probablement une durée de vie très raisonnable pour une oie enrôlée. »Note de bas de page 10

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On relève quelques traces des mascottes de l'Armée canadienne de la Grande Guerre de 1914-1918 dans les histoires régimentaires. La base du Royal Canadian Dragoons, à Saint-Jean (Québec), était également celle de la mascotte régimentaire, « Peter the Goat », dont le principal titre de gloire fut sa popularité parmi la population locale et son aptitude à recueillir de petites pièces de monnaie pour adoucir la vie du RCD au front. Après la guerre, « Peter » partagea ses locaux et son pâturage stables avec une paire de poneys, baptisés d'après les deux héros d'une bande dessinée du temps, « Maggie » et « Jiggs », et qu'avait acquis un détachement du régiment pendant un bref séjour à Sydney (N.-É.).Note de bas de page 11

Il y a peu de doute que la mascotte la plus pittoresque de l'époque fut celle du Royal Newfoundland Regiment. Présenté au régiment à Ayr, en Écosse, en 1917, « Sable Chief » était un magnifique chien terre-neuvien pesant dans les 200 livres. Fierté du régiment et merveille du paysage environnant, « Sable Chief » marchait avec dignité au rassemblement et gambadait avec les troupes les jours de sports. Tué dans un accident par la suite, en Angleterre, on voit encore aujourd'hui à Saint-Jean (T.-N.), une reproduction de lui dont la ressemblance est stupéfiante.Note de bas de page 12

C'est durant les périodes d'hostilités, avec leurs moments inévitables de tension et de stress, que les mascottes apportent leur plus précieux concours à la vie militaire, et la Seconde Guerre mondiale, de 1939-1945, ne fit pas exception. Il y avait, entre autres, ce gros Saint Bernard aux yeux tristes, « Wallace », du Canadian Scottish Regiment, de Victoria. Son homonyme « Wallace III  », sert encore dans le régiment aujourd'hui.

Il y eut aussi un petit terrier Aberdeen, connu affectueusement sous le nom de « Heather ». Il semble y avoir eu quelque difficulté à propos des règlements, et lorsque la musique de cornemuse du Calgary Highlanders était en route pour l'Europe en guerre, le petit « Heather » se tira des passages les plus difficiles sur le gros tambour.Note de bas de page 13

La tradition la plus durable des mascottes dans les Forces canadiennes commença sur un champ de bataille d'Italie et persiste jusqu'à ce jour. Il s'agit de l'histoire de « Princess Louise » et, ce qui est tout à fait approprié à un ancien régiment de cavalerie, cette « princesse » était et est encore un très beau cheval.

Tout débuta sur les pentes en amont de la rivière Besanigo, non loin de l'Adratique, après la capture de Coriano en septembre 1944. La nuit était tombée sur la vallée. Les ajusteurs et mécaniciens de ce qui est maintenant le 8th Canadian Hussars (Princess Louise's), étaient en train de récupérer des chars Sherman endommagés. Pendant une accalmie du tir d'artillerie de l'ennemi, on entendit un cri plaintif. Une recherche révéla la présence d'une très jeune pouliche blessée près de la dépouille de sa mère. Des rations d'urgence stimulantes et le pansement de ses blessures, dans les lignes du Hussars, mit la jeune mascotte, car elle l'était aussitôt devenue, sur La voie du rétablissement. On la nomma promptement « Princess Louise ».

Les récits des aventures de guerre de « Princess » sont légion, certains étant du reste véridiques. On la transféra en contrebande dans le nord-ouest de l'Europe, dans un camion militaire expressément doté d'un faux front dans sa zone de chargement. Une fois la guerre finie, il semble que toute la ville de Hampton (N.-B.) se fût portée à la rencontre de « Princess Louise » pour lui souhaiter la bienvenue après son voyage dans un paquebot hollandais jusqu'à New York, puis par train jusqu'à ses quartiers régimentaires. L'esprit de l'accueil qui lui fut réservé se voit dans le libellé étrange de l'allocution de bienvenue :

« Sachez tous, par les présentes, que la Dame Royale... a droit de vagabonder à son gré... et de dévorer et partager tout ce qui lui plaira... Note de bas de page 14

« Princess » mit bas en 1954 et, après des années de service régimentaire, prit sa retraite en 1971, à l'âge de 27 ans, pour paître. La nouvelle pouliche, bien entendu, devint « Princess Louise II », et, en 1958, fut présentée au nouvel élément de la Force régulière du régiment à Camp Gagetown. Suivirent ensuite trois années de service dans le régiment en Allemagne. À Petawawa, en 1966, naquit « Princess III » qui succomba à une infection à l'âge de quatre ans. Mais la deuxième « Princess », élégante dans sa selle richement brodée, continue de remplir ses fonctions de cérémonie, étant devenue le symbole vivant d'une tradition régimentaire de plus de trois décennies.Note de bas de page 15

Les mascottes de mer sont plutôt rares dans l'histoire de nos Forces, mais la guerre de Corée fut l'objet d'un incident concernant la chienne « Alice ». En novembre 1951, le Cayuga, avant de partir en patrouille au nord d'Inchon, se ravitailla en mer d'un navire-citerne, évolution qui se termina presque en tragédie. « Alice », dont l'ancienneté datait de juillet 1950, lorsqu'elle se joignit à l'équipage à Guam, bascula par-dessus bord entre le Cayuga et le pétrolier. Mais « Alice » n'était pas une novice; elle avait déjà basculé deux fois auparavant.

Elle se débattit vaillamment, malgré la présence des hautes coques de chaque côté d'elle. On raconte également que le coup de sifflet « Alice par-dessus bord » provoquait une réaction encore plus rapide que celle de « À vos postes! »Note de bas de page 16

La plupart des marins ont, un jour ou l'autre, été témoins de ce petit drame de la mer qui consiste en la chute sur le pont d'un navire d'un oiseau terrestre épuisé poussé au large du littoral par le vent. Telle fut l'origine de la mascotte du Gatineau, alors en route de la Nouvelle-Zélande à son port d'attache. Esquimalt, à la fin de 1972. Dorloté par l'équipage du navire, le pigeon « Tom » fut baptisé d'après le prénom du capitaine de ce destroyer.Note de bas de page 17

Une mascotte des grands espaces sauvages des Prairies a atteint presque l'immortalité, en ce que son masque est le motif central de l'écusson de son unité, le Loyal Edmonton Regiment.

L'ancien 101st Regiment, d'Edmonton, leva plusieurs bataillons qui servirent dans le Corps expéditionnaire canadien pendant la Première Guerre mondiale. L'un d'eux fut le 49e et, pendant son trajet en train vers la côte est, un bébé coyote lui fut présenté à Lestock (Sask.). On le baptisa aussitôt « Lestock ».

Bien qu'en général les coyotes n'aient pas la meilleure des réputations, « Lestock » se lia d'amitié partout où il alla, et devint bientôt l'orgueil du bataillon d'Edmonton. Il eut de nombreuses aventures, la plupart liées au transport public, avant de se retrouver au Zoo de Regent's Park à Londres pour la durée de la guerre, lorsque le bataillon s'embarqua pour la France à l'automne de 1915.

Au début de 1916, le 49e bataillon devait recevoir un nouvel écusson de casquette. On insista fortement pour que la tête de « Lestock » en devienne le principal motif. Le vœu du régiment fut exaucé, même si les autorités prétendirent que le méchant coyote n'avait « aucun standing héraldique » et que le blason officiel le considérait comme un loup. Aujourd'hui, ce bébé coyote d'il y a soixante ans orne l'écusson du Loyal Edmonton Regiment.Note de bas de page 18

Dès 1957, il y avait une chèvre mascotte à la Station de l'A.R.C. de Camp Borden. Impeccablement astiquée et revêtue d'un couvre-lit de soie orné de glands portant trois chevrons, le « sergent W. Marktime » a été l'ornement de toutes les parades d'inspection de l'école d'instruction de la baseNote de bas de page 19. C'est ainsi que l'histoire des mascottes dans les Forces canadiennes boucle la boucle, puisque la chèvre est l'élément central de cette tradition militaire.

On reconnaît, en général, que la plus ancienne mascotte régimentaire, convenablement entretenue et carapaçonnée, et ayant eu de longs états de service, fut la chèvre du Royal Welsh Fusiliers au XVIIIe siècle, celle qui servit pendant la Révolution américaine (voir p. 185). Or, une chèvre, des Forces canadiennes aujourd'hui est l'aboutissement de cette tradition, à savoir « Batisse » du Royal 22e Régiment.

En Grande-Bretagne, il existe un troupeau royal de chèvres blanches, issues d'une paire de chèvres présentées par le Shah de Perse à la reine VictoriaNote de bas de page 20. En 1955, avec la permission de Sa Majesté la Reine, colonel en chef du régiment, une chèvre fut choisie parmi ce troupeau et présentée au Royal 22e, devant mille hommes rassemblés sur les Plaines d'Abraham, à Québec, par le Gouverneur général de l'époque, le très honorable Vincent Massey. Cette mascotte du Royal 22e Régiment fut aussitôt baptisée du nom canadien-français familier et affectueux « Batisse ».

Richement carapaçonnée, les cornes dorées et portant un écusson d'argent sur le front, « Batisse », assistée du traditionnel chèvre-major, se comporta magnifiquement lorsque Son Excellence, s'adressant au colonel honoraire, le major-général Georges Vanier, et au régiment, prononça ces mots :

« Seuls le sens des traditions et un esprit de corps profondément enraciné peuvent expliquer des actes de bravoure comme ceux de votre régiment, et c'est à cela que je pense d'une manière toute particulière aujourd'hui, à l'occasion de cette cérémonie.

Vous êtes affiliés à un régiment britannique très célèbre et j'estime qu'il est important que vous adoptiez une tradition du Royal Welch Fusiliers, vieille de plusieurs siècles : celle d'avoir un bouc « royal » comme membre de votre régiment.Note de bas de page 21 »

Une chèvre blanche tenue en laisse par un soldat. Un homme devant plusieurs microphones. Plusieurs spectateurs.
Le Très Honorable Vincent Massey, Gouverneur général du Canada, prend la parole devant le Royal 22e Régiment lors de la présentation du bouc « Batisse », mascotte offerte par Sa Majesté la Reine. Elle est acceptée par le colonel honoraire du régiment, le major-général George Vanier, qui succédera par la suite à M. Massey au poste de Gouverneur général. La cérémonie s'est déroulée à Québec, en novembre 1955.

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