Observation du deuil 

À travers les siècles de l'histoire humaine, il y a eu de nombreuses coutumes liées à la mort et au deuil, partiellement à cause de croyances religieuses et partiellement à cause de superstitions. Il y a peu de doute qu'une grande partie des égards manifestés envers les défunts a toujours été liée, comme c'est encore le cas de nos jours, au mystère même de la vie et de la mort. Quelques-unes des coutumes qui se rattachent au chagrin et au deuil se retrouvent encore aujourd'hui, tant dans la vie civile que dans la vie militaire, et l'une d'elles est l'usage de tissu noir comme symbole de deuil.

Le caractère sombre du noir a longtemps été lié au bruit assourdi, comme par exemple lorsqu'on recouvre les tambours pour en assourdir le bruit pendant un défilé funéraire, ou encore les rames quand la bière est transportée à bord d'une barge.

Un exemple de l'assourdissement des tambours, il y a plus de deux siècles, se retrouve dans un ordre portant sur la mort de la princesse Elizabeth en Angleterre, en 1759 : « On se procurera la serge pour couvrir les tambours et les crêpes pour les écharpes des officiers de la Grande Garde-Robe à Scotland Yard.Note de bas de page 1 ».

De nos jours, on assourdit les tambours en les enveloppant d'une pièce de tissus noir munie d'une corde de traction, amoindrissant ainsi le bruit. On voit rarement aujourd'hui des rames assourdies, dans un contexte funéraire, mais lorsque ce genre de cérémonie a lieu, comme dans le cas de quelque marin fameux, on enveloppe le manche des rames d'une étoffe ou natte noire. Cela assourdit le grincement des rames contre les tolets ou contre-rames, exactement de la même manière que le faisait le tricot du matelot lorsqu'il détachait un navire sous une batterie ennemie à terre, ou, de nos jours, lorsqu'on transporte à la rame une garde au port dans une nuit sombre.

Bien que le port du brassard de crêpe noir ait en grande partie disparu de la vie civile, cette ancienne coutume symbolique du chagrin et du deuil, ou simplement d'une marque de respect, est encore très courante dans la vie militaire. Un règlement prescrit le port d'un brassard de deuil au bras gauche, à l'occasion de funérailles royales ou personnellesNote de bas de page 2. Cette coutume remonte très loin dans l'histoire.

En 1767, le roi George III décrétait, à la mort du duc d'York et d'Albany : « Les officiers de l'Armée ne devront pas porter un autre signe de deuil, en cette triste occasion, qu'un crêpe noir autour du bras gauche, avec leur uniformeNote de bas de page 3 ».

Voici une réaction typique d'un équipage de navire, lors de la perte de son capitaine hautement respecté, soit celui du Berwick, de 74 canons, vers la fin du XVIIIe siècle : « ... ils déchirèrent leurs mouchoirs de soie noire et en portèrent une partie à leur chapeau et l'autre au bras ... ; et ils défilèrent en rangs dans la cabine, s'inclinant devant le cercueil, la plupart en larmes ... Note de bas de page 4 ».

Vers la fin de 1805, après Trafalgar, voici ce qu'écrivait un marin du Victory : « Trois-cents d'entre nous ont été choisis pour assister aux funérailles de Lord Nelson. Nous devrons porter le veston bleu et le pantalon blanc, ainsi qu'un écharpe noire au bras et au chapeau ... Note de bas de page 5 ».

Les coutumes qui se rattachent à la mort et au deuil nous rappellent les divers symboles que pratiquaient et comprenaient nos ancêtres. Un de ces thèmes faisait appel à la superstition, à savoir qu'à certains moments, notamment pendant les périodes de chagrin, le cœur de l'homme était sans défense contre la mal. Dans de nombreuses églises anciennes, des portes spéciales étaient laissées ouvertes, afin que, lorsque le Saint-Sacrement était apporté à la porte d'en avant, le Malin était encouragé à s'enfuir par l'arrière. Certains savants retrouvent ce symbole dans le tir de trois salves au-dessus de la tombe d'un mort, pour chasser les démons toujours envahissantsNote de bas de page 6. Un auteur, Fortescue, a retracé cette coutume dans les compagnies de mercenaires allemands du XVIe siècle, alors qu'on récitait des prières pour le défunt et qu'on tirait trois salves au nom de La Sainte TrinitéNote de bas de page 7. Aujourd'hui, bien sûr, les trois salves sont simplement un salut d'adieu au camarade d'armes.

On peut se faire une idée de l'antiquité de cette coutume qui consiste à tirer des salves au-dessus de la tombe d'un défunt, en se reportant à un compte rendu de l'inhumation de sir Peter Carewe, en 1575, à l'époque de la première Elizabeth :

« ... les tambours se mirent à battre, sur quoi tous les soldats déchargèrent leurs armes quatre ou cinq fois ensemble, de sorte que l'église était à ce point enfumée qu'on avait du mal à se discerner l'un l'autre. Enfin, un certain nombre de pièces, qui se trouvaient dans le cimetière, et tous les gros canons de la ville, ainsi que ceux des navires dans la rivières et au quai, tirèrentNote de bas de page 8 ».

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Malheureusement, cet ancien rite militaire a récemment été victime du nivellement opéré par l'unification des Forces armées (1968), et, de fait, l'Aviation royale du Canada avait déjà abandonné ce cérémonial dès 1960Note de bas de page 9. Cependant, au moment où nous écrivons ces lignes, la décision a été prise de raviver cette coutume des salves funéraires.

Un autre thème épisodique du deuil est la négligence, ce sentiment d'insouciance causé par la détresse et un « serrement de cœur » de désolation. Aujourd'hui, lorsqu'une figure nationale meurt, le drapeau national qui flotte sur la Tour de la Paix de la colline du Parlement est mis en berne en signe de respect et de deuil national. Cette coutume vient de la mise en berne du pavillon en mer. Mais, comme tout marin le sait, ne pas hisser une drisse au sommet du mât est un signe de matelotage négligentNote de bas de page 10, « péché » presque aussi grave que de laisser traîner des bouts de cordage à l'extérieur du bastingage. On dit que la coutume de la mise en berne des drapeaux remonte au XVIe siècleNote de bas de page 11.

On trouve une référence intéressante à la mise en berne du drapeau au milieu du XVIIIe siècle. En novembre 1759, le Royal William ramena le corps de Wolfe, de Québec à Portsmouth et, au moment de jeter l'ancre, on tira des salves de deux canons pour signaler l'enlèvement de ses restes. « A neuf heures, on descendit le corps qu'on plaça dans un corbillard tiré par un carrosse de deuil, qui traversa la garnison. Les drapeaux des forts furent mis en berne, les cloches sonnèrent à coup assourdis pour accompagner solennellement la marche, alors que de petits canons se mirent à tirer ... Note de bas de page 12 ».

Cet exemple particulier de coutume de deuil liée à un matelotage négligent se rattache assez bien à celle qu'on observait à l'époque des voiliers. Au port, toutes voiles enlevées, il était normal, à vrai dire obligatoire, que toutes les vergues fussent placées à angles droits, les vergues étant les espars suspendus aux mâts à angle droit avec la ligne d'avant et d'arrière du navire. Aucun marin qui se respectait n'eût toléré qu'il en fût autrement. Pourtant, la marque d'un navire en deuil consistait à « scandaliser » ses vergues, c'est-à-dire les incliner vers babord et sabord, « de biais » ou en « pantenne », comme on disait, de la manière la moins conforme aux règles du matelotageNote de bas de page 13.

Ce même thème de la négligence, bien qu'il s'agisse d'une négligence étudiée, se retrouve dans l'ordre inversé des choses qui se font ordinairement. À Langemark, en Belgique, par exemple, on peut voir dans un décor traditionnel de cyprès et de roses écarlates, la silhouette massive et boudeuse d'un soldat canadien de la Première Guerre mondiale, revêtu de son casque d'acier, la tête inclinée en signe de tristesse, les mains posées sur son arme renversée : c'est le Mémorial de Saint-Julien. Ou prenons les funérailles du général sir Arthur Currie, commandant du Corps canadien pendant la Grande Guerre, qui mourut à Montréal en 1933. Dans le cortège défilaient deux détachements de cavalerie, trois contingents universitaires et quatre régiments d'infanterie, toutes armes renversées. « Juste après l'affût de canon se trouve le cheval de bataille du général, les bottes de celui-ci renversées dans les étriers, et le fourreau vide de son épée pendant d'une selle videNote de bas de page 14.

Considérons maintenant les derniers hommages rendus en 1929 à sir William Otter, vétéran du Queen's Own Rifles of Canada à Ridgeway (1866), commandant de la colonne de Battleford lors de la Rébellion du Nord-Ouest (1885), et reconnu comme étant le premier général canadien né au pays. Son cercueil était porté sur un affût de canon; « le cheval sans cavalier conduit à la bride, les bottes du général renversées dans les étriers ... ; le détachement de tir avec armes renversées; les détachements de chaque unité de la ville; et, surtout, la lente exécution de la Marche funèbre de Saül par des tambours assourdisNote de bas de page 15 ».

De telles scènes ne différaient guère d'une cérémonie qui eut lieu dans les prairies de l'Ouest il y a près d'un siècle. Le commandant du Midland Battalion lors de la campagne du Nord-Ouest, le lieutenant-colonel Archer Williams, succomba à bord du vapeur Northwest, et le service funèbre eut lieu à Battleford : ce fut une scène vraiment impressionnante :

« Le cercueil de simples planches, enveloppé dans les plis du vieux drapeau à l'ombre duquel il avait combattu si honorablement et si bien, était monté sur un affût de canon, derrière lequel un soldat conduisait à la bride son cheval sans cavalier. Son magnifique régiment, rentrant maintenant chez lui sans son chef, suivait pour conduire le deuil, toutes armes renversées, et le cortège comprenait bien quinze cents hommes armés. Des musiques de cuivre battaient la marche aux tambours assourdis, et le haut pays sauvage et solitaire répercutait le gémissement de la Marche funèbre de Saül, alors que, lentement et tristement, nous conduisions le héros défunt vers le fort naguère assiégéNote de bas de page 16 ... »

Fortescue affirme que le geste qui consiste à « s'appuyer sur les armes renversées » remonte aux funérailles du duc de Marlborough qui mourut en 1722Note de bas de page 17.

Cependant, ce symbole du port négligé des armes, en tant que signe de deuil, remonte à beaucoup plus loin dans l'histoire, comme le confirme le récit suivant. Sir Philip Sydney mourut à Arnhem en 1586, deux ans seulement avant le fameux combat contre l'Armada espagnole. Une fois son corps embaumé, on se prépara à transporter ses restes en Angleterre :

« ... il fut transporté au bord de l'eau, suivi de douze cents soldats anglais, marchant trois de front et traînant leurs épées et mousquets dans la poussière ... Pendant qu'ils marchaient, on entendait une musique solennelle. Des coups de fusil furent tirés à trois reprises par tous les hommes présents, et les grosses pièces en batterie sur les murs tirèrent deux salves au moment où le corps quitta la grèveNote de bas de page 18 ». Plus tard, à Londres, aux funérailles d'État « ... assistaient cent-vingt citoyens sans armes, et 300 citoyens entraînés pour la guerre, tous tenant leurs armes renversées ... le corps fut inhumé sous la Chapelle de la Vierge (dans l'ancienne cathédrale Saint-Paul) ..., et une double salve de mousqueterie du cimetière informa le monde extérieur que sir Philip Sidney avait été enterré Note de bas de page 18 ».

Jusqu'à ce jour, aux dîners régimentaires du 12e Régiment blindé du Canada, des Trois-Rivières, une table spéciale est toujours aménagée en avant de la table d'honneur, les verres de cristal, la vaisselle de porcelaine et la coutellerie étant renversés. C'est ainsi que le régiment honore ses mortsNote de bas de page 19.

Lorsqu'un marin, soldat ou aviateur meurt, le cercueil, pendant le service funèbre, est recouvert ou enveloppé du drapeau national ou du pavillon des Forces canadiennes, symbolisant ainsi le fait que le défunt est mort au service de son pays. Cette très ancienne coutume est particulièrement appropriée à l'inhumation en mer. En l'absence d'un cercueil, le défunt est déposé dans un hamac de toile cousu, des poids étant attachés à ses pieds pour faciliter une immersion rapide. Le pavillon qui drape le corps aide à en dissimuler la forme, car le drapeau est retenu sur le bord du bastingage lorsque le corps glisse solennellement sous le pavillon par-dessus bord, « plongeant dans un éclaboussement vers son dernier lieu de repos « à plusieurs brasses de profondeur »Note de bas de page 20.

Enfin, dans les coutumes militaires liées aux funérailles revient souvent le thème suivant : la Lumière après l'Obscurité; « choisis la vie, non la mort; souviens-toi du passé, mais marche avec entrain et foi vers l'avenir car demain est un jour nouveau ». On retrouve ce thème séculaire dans les premiers mots traditionnels de tout service funèbre : « Je suis la résurrection et la vie ... »

Ce symbolisme se retrouve également dans les mouvements de l'escorte funèbre et de la musique qui l'accompagne. À l'approche du cimetière, tout est régi par la solennité et le rythme mesuré de la marche funèbre traditionnelle de SaülNote de bas de page 21. Mais une fois l'inhumation terminée et l'escorte partie du cimetière, ainsi que les enveloppes des tambours enlevées, le détachement funéraire, sur un bref mot de commandement, se met au pas rapide et la musique entonne une marche régimentaire, ou dans le cas de la marine, les notes émouvantes de Heart of Oak, qui commencent par ces mots Come, cheer up, my lads ... Note de bas de page 22.

Ce passage brusque du pas lent au pas rapide est d'origine ancienne. En 1675, un maître d'équipage du Assistance fut inhumé à terre « comme un soldat ». Le diariste bien connu, le Révérend Henry Teonge, écrivit dans son journal à cette occasion : « ... et aussitôt que nous eûmes quitté le cimetière, les trompettes sonnèrent un joyeux réveil (pièce ou appel musical pour réveiller les soldats le matin) pendant tout le trajetNote de bas de page 23 ».

La retraite et la sonnerie aux morts étaient, jusqu'à ces dernières années, les deux derniers appels de trompette ou de clairon qu'on entendait dans un camp militaire ou dans une caserne à la fin du jour. Ces appels coïncidaient avec l'installation des gardes ou sentinelles, en prévision du quart de nuit. Aujourd'hui, on n'entend plus la sonnerie aux morts que lors d'un service funèbre ou des célébrations du Jour du Souvenir, d'un littoral à l'autre. Il n'est pas difficile d'en voir le symbolisme. On n'oublie pas de sitôt l'impression durable que suscite la pause, vers la fin de la sonnerie aux morts, suivie de l'intense crescendo du « mi » qui se dissipe doucement dans la nuit. Lors d'un service funèbre, la sonnerie aux morts est suivie du réveil, qui est conforme au thème maintes fois centenaire du jour nouveau : la vie doit continuer; il y a un devoir à accomplir.

Il existe aujourd'hui dans les Forces canadiennes un règlement portant sur l'uniforme à porter au début du mois de novembre. Il se lit en partie comme il suit : « Le coquelicot du Jour du Souvenir ... doit être porté ... du côté gauche de la casquette ... Note de bas de page 24 ». Bien qu'évoquant la tragique de la guerre depuis des générations en Europe le port du coquelicot au Canada ne remonte qu'aux années qui ont suivi immédiatement l'Armistice de 1918.

Quatre soldats et un cercueil sur le pont d'un navire.
Un des HMC navires se prepare à lever l'ancre afin de procéder à une inhumation en mer, octobre 1966. (Note : Les fusils sont baissés, les gardes sont tournés et le drapeau du navire est en berne.)

On se perd en conjectures quant à la façon dont cet emblème écarlate en est venu à être associé au souvenir de nos morts de guerre. Il est certain que dans les Pays-Bas d'Europe, qui connaît le choc des armes depuis d'innombrables siècles, le coquelicot pousse en abondance dans les champs de céréales, et on le considère comme une mauvaise herbe.

Cependant, il n'y a aucun doute quant à la façon dont le coquelicot rouge est devenu pour les Canadiens, à vrai dire pour tous les Alliés, le symbole du sacrifice, du souvenir et du fervent espoir qu'un jour l'homme, de quelque manière, éliminera cette horreur qu'est la guerre. Il s'agit des quinze vers écrits dans un abri de tranchée, non loin d'Ypres, ravagée par le combat, en Belgique, en 1915. In Flanders Fields (Au champ d'honneur) fut le paisible et pensif épanchement du cœur d'un médecin militaire courageux et compatissant du Corps expéditionnaire canadien, le lieutenant-colonel John McCrae, de Guelph (Ontario). Ces lignes, devenues familières à un si grand nombre depuis près de 60 ans, ont été adaptées en français par le major Jean Pariseau, du Service historique des Forces canadiennes, et c'est cette version française qui est maintenant en usage parmi les militaires francophones :

Au champ d'honneur, les coquelicots
Sont parsemés de lot en lot
Auprès des croix; et dans l'espace
Les alouettes devenues lasses
Mêlent leur chant au sifflement des obusiers.

Nous sommes morts,
Nous qui songions la veille encor'
À nos parents, à nos amis,
C'est nous qui reposons ici,
Au champ d'honneur.

À vous, jeunes désabusés,
À vous de porter l'oriflamme
Et de garder au fond de l'âme
Le goût de vivre en liberté.
Acceptez le défi; sinon
Les coquelicots se faneront
Au champ d'honneur.

John McCraeNote de bas de page 25

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