Rafales courtes : Paradigmes et ponctuations – Comment changer un concept de combat

Par le lieutenant-colonel Todor (Ted) Dossev

L’Armée canadienne se trouve à un point d’inflexion en raison de notre prise de conscience croissante que les nouvelles caractéristiques des conflits modernes exigent des technologies, des structures et des concepts nouveaux pour nousNote de bas de page 1 . Nous sommes conscients que notre « paradigme » est en train de changer et que nous avons besoin de nouveaux modèles pour nous préparer à la prochaine guerre. Alors, qu'est-ce qu’un paradigme et comment change-t-il? Cette brève note synthétise quelques théories dominantes des paradigmes, de la diffusion d’innovations et des « ponctuations » dans les affaires militaires comme modèles pour le développement futur et constitue un appel aux idées.

Il y a environ un an, le commandant du Collège de commandement et d’état-major de l’Armée canadienne, le colonel Fraser Auld, a écrit au sujet de l’épistémologie – la théorie des connaissancesNote de bas de page 2 . Il a placé les théories de la guerre près du cœur des connaissances militaires et a défini ces théories comme étant « des cadres permettant de comprendre, d’expliquer, et de communiquer la manière dont nous pensons devoir combattre pour gagner ». Il nous a rappelé que nos théories devraient également changer de façon dynamique à mesure que de nouveaux faits apparaissent. Dans les Forces armées canadiennes, nous appelons ces théories collectives nos « concepts de combat », et ils sont des exemples de paradigmesNote de bas de page 3 .

Paradigmes

Le langage des paradigmes et des changements de paradigme vient de l’étude des révolutions scientifiques. Au début des années 1960, un physicien devenu historien de la science du nom de Thomas Kuhn a observé comment les théories scientifiques dominantes évoluentNote de bas de page 4 . Dans La structure des révolutions scientifiques, il définit les paradigmes comme « les découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types et des solutionsNote de bas de page 5 . » En d’autres termes, et dans un sens plus étroit et plus familier, un paradigme est la compréhension communément acceptée de la façon dont une collectivité (scientifique) aborde par défaut ses problèmes habituels. Dans le cas de l’armée d’aujourd’hui, cela pourrait être, par exemple, une équipe de combat qui attaque un peloton retranché. Mais pour notre propos actuel, ce que Kuhn cherchait surtout à décrire est la manière dont une collectivité passe d’un paradigme à un autre.

Selon Kuhn, le changement de paradigme progresse de la science normale à la découverte d’une anomalie ou de multiples anomalies qui ne correspondent pas au modèle existant, ce qui provoque des crises. Celles-ci, à leur tour, déclenchent la création et l’arrivée d’un nouveau paradigme et d’une meilleure explication des anomalies. Une fois qu’un nouveau paradigme viable est complet, l’ancien est remplacé par ce que Kuhn appelle une révolution. Ensuite, le cycle se répète lorsqu’une nouvelle crise survient. Plus simplement, un paradigme est la façon dont nous pensons que le monde fonctionne et dont nous fonctionnons à l’intérieur de celui-ci. Ainsi, face à un monde qui ne correspond pas à notre paradigme, nous changeons nos modèles et adoptons de nouvelles méthodes pour trouver des solutions. Dans un contexte militaire, par exemple, confrontés à des tranchées, à des mitrailleuses, à du fil barbelé, à une artillerie à tir indirect et à la disponibilité du moteur à combustion interne, nous avons remplacé le cheval par le véhicule à moteur. Par conséquent, nous avons assisté à l’émergence des manœuvres combinées mécanisées, qui ont été adoptées de façon asymétrique par les puissances européennes durant la première moitié du XXe siècle.

Dans l’Armée canadienne d’aujourd’hui, les manœuvres interarmées mécanisées demeurent le paradigme dominant. Celui-ci est enraciné dans notre capacité industrielle de produire des véhicules blindés spécialisés avec des radios. Or, l’avènement de la robotique, de l’intelligence artificielle, du feu à longue portée et des ceintures d’obstacles profondes observées en Ukraine représente des anomalies qui nous mènent à une criseNote de bas de page 6 . Néanmoins, nous ne pouvons pas tout à fait abandonner notre vieille façon de combattre tant que nous n’aurons pas développé de remplacement, ce qui pourrait prendre beaucoup de temps. Il est donc urgent de visualiser ce processus dans le tempsNote de bas de page 7 .

Diffusion des innovations

Il existe un modèle graphique utile de l’adoption de nouvelles idées dans Diffusion des innovations d’Everett Rogers, qui peut facilement être adapté pour montrer la disparition des anciennes idées et la concurrence entre les nouvelles idéesNote de bas de page 8 . Dans la figure 1 ci-dessous, Rogers montre comment au fil du temps (axe des x), une partie de la population (axe des y) commence à accepter une nouvelle idée (paradigme). Rogers s’intéressait à l’adoption des téléphones cellulaires, des télécopieurs ou d’autres technologies; cependant, ce graphique pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’acceptation d’un modèle héliocentrique du système solaire ou d’un nouveau concept de combat.

 

Le rythme d’adoption d’une innovation s’accélère à partir d’un certain point, appelé « masse critique ».
Figure 1

Le rythme d’adoption d’une innovation s’accélère à partir d’un certain point, appelé « masse critique ».Note de bas de page 9 .

Rogers propose également le concept de masse critique comme étant « le moment où suffisamment de personnes dans un système ont adopté une innovation pour que le taux d’adoption supplémentaire devienne autosuffisantNote de bas de page 10  ». Il est facile d’utiliser le même graphique à l’envers pour montrer comment un ancien paradigme s’estompe lorsque la population commence à adopter le nouveau (figure 2). Dans une armée, où le coût d’une erreur est si élevé, l’extinction d’un vieux paradigme pourrait être tout aussi difficile que l’acceptation du nouveau.

 

Le rythme d’abandon d’un ancien paradigme s’accélère de manière symétrique au rythme d’adoption du nouveau.
Figure 2

Le rythme d’abandon d’un ancien paradigme s’accélère de manière symétrique au rythme d’adoption du nouveau. Graphique créé par l’auteur.

En réalité, de multiples solutions de rechange peuvent se faire concurrence pour corriger les anomalies, mais elles n’atteindront probablement pas toutes un taux d’adoption suffisant. La figure 3 montre plusieurs théories concurrentes qui sont partiellement adoptées, puis qui s’estompent, tandis que l’une d’elles devient le paradigme de remplacement. Dans le cas pratique de l’Armée canadienne, nous pourrions parler de filets ou de cages antidrone, de la guerre électronique ou de drones intercepteurs destructeurs (ou de quelque chose de tout à fait différent) en réponse à la crise provoquée par la robotique. 

 

Le rythme d’abandon cumulé de plusieurs anciens paradigmes qui étaient adoptés partiellement s’accélère de manière symétrique au rythme d’adoption d’un nouveau paradigme dominant.
Figure 3

Le rythme d’abandon cumulé de plusieurs anciens paradigmes qui étaient adoptés partiellement s’accélère de manière symétrique au rythme d’adoption d’un nouveau paradigme dominant. Graphique créé par l’auteur.

Équilibre ponctué

Une dernière étape de la discussion consiste à considérer les multiples acteurs nationaux comme participant à un jeu infini, en quête du meilleur paradigme pour leurs objectifs stratégiques, et par rapport à leurs adversairesNote de bas de page 11 . Le modèle d’adoption d’équilibre ponctué de Clifford Rogers, présentée pour la première fois dans un article sur les révolutions dans les affaires militaires, offre un modèle approprié de cette dynamiqueNote de bas de page 12 .

Rogers emprunte aux sciences naturelles l’idée que « l’évolution s’est faite par de courtes explosions de changements rapides ponctuées de longues périodes de quasi-stase plutôt que par une lente et constante altérationNote de bas de page 13  ». Il propose que, de la même façon, la puissance militaire « découle d’une série de révolutions militaires séquentielles, chacune visant à renverser un déséquilibre introduit par la précédenteNote de bas de page 14  ». Ces ponctuations étaient des réponses à la crise provoquée non seulement par l’évolution des technologies, mais aussi par les concepts de combat développés par les adversaires.

Autrement dit, les forces armées se sont adaptées à travers une série de changements rapides de paradigmes, puis elles se sont stabilisées dans un équilibre relatif avec des améliorations mineures jusqu’à ce qu’un autre perturbateur survienne. Par exemple, la forme de guerre mécanisée employée dans le cadre de l’opération Desert Storm n’est pas tellement différente des combats de la guerre des Six Jours de 1967 ou même de la Seconde Guerre mondiale – les seules améliorations ont été dans les capacités des véhicules; le paradigme est resté le même. Ces capacités étaient très différentes de celles du front occidental en 1915. En fait, la guerre mécanisée est le paradigme dominant depuis près d’un siècle. Aujourd’hui, la guerre mécanisée est en crise, à cause non seulement des missiles antiblindés portatifs, mais aussi de l’observation omniprésente, des drones armés, des munitions rôdeuses et des ceintures d’obstacles à échelle industrielle. Les conflits en Ukraine et au Haut-Karabakh suggèrent que nous sommes entrés dans une période de ponctuation, où nous pouvons nous attendre à plusieurs changements rapides de paradigmes, dans un cheminement de type anomalie – crise – révolution, avant d’atteindre un nouvel équilibre.

L’équilibre ponctué implique alors l’existence de périodes d’équilibre et de ponctuation (figure 4). Dans ces périodes, l’un des belligérants aura un avantage sur l’autre. Par exemple, le système de corps d’armée de Napoléon (divisé pour la marche, uni pour le combat) lui a donné un avantage sur la Prusse en 1806, mais en 1813, le nouveau système d’état-major prussien avait non seulement trouvé la parité, mais il avait dépassé les armées françaisesNote de bas de page 15 . Ces échanges entre l’Allemagne et la France se sont poursuivis au cours des 140 années suivantes, les deux pays s’engageant parfois à partir d’un équilibre relatif (1914) ou parfois d’un avantage ponctué (1871, 1939)Note de bas de page 16 . Fait important, les ponctuations n’étaient pas toujours technologiques (fusil à chargement par la culasse, char d’assaut), mais parfois structurelles (corps d’armée) ou même conceptuelles (état-major, levée en masse); en fait, les ponctuations les plus profondes étaient d’abord et avant tout épistémologiques. Dans le cas du Canada d’aujourd’hui, il semble que nous soyons en retard par rapport à la ponctuation la plus récente.

 

La période de domination du nouveau paradigme, en raison des avantages qu’il procure sur l’ancien est la période de ponctuation. Suite à certaines adaptation, l’ancien paradigme peut recommencer à être adopté, jusqu’à ce qu’à atteindre un nouvel équilibre.
Figure 4

La période de domination du nouveau paradigme, en raison des avantages qu’il procure sur l’ancien, est la période de ponctuation. Suite à certaines adaptations, l’ancien paradigme peut recommencer à être adopté, jusqu’à ce qu’un équilibre soit atteint entre les deux. Graphique créé par l’auteur.

Et maintenant?

Mais quelles sont nos meilleures idées? Allons-nous continuer à chercher à améliorer progressivement les manœuvres mécanisées, ou allons-nous créer quelque chose de radicalement nouveau? Le Chef du développement des Forces et le Centre de guerre terrestre de l’Armée canadienne travaillent actuellement à ces questions. Ce qu’ils développeront sera meilleur que ce que nous avions auparavant, mais nous devrons passer peut-être par plusieurs itérations et faire preuve de patience à mesure que nous nous perfectionnons et que nous répondons aux adaptations de nos adversaires. De plus, nous aurons besoin de temps pour bâtir la force dans un nouveau modèle. La mise en service de nouvelles structures, doctrines et instructions et de nouvel équipement prend du temps, mais la solution parfaite pourrait se faire attendre encore plus longtemps.

Le colonel Auld a placé la théorie du combat près du centre de son modèle de connaissance militaire, mais au centre même, il a placé la philosophie du combat. C’est le philosophe de guerre, Carl von Clausewitz, qui a écrit : « La première, la plus importante et la plus décisive des questions, à résoudre par l’homme d’État et le général en chef avant de commencer une guerre, est donc de se rendre exactement compte du caractère qu’elle va revêtir en raison de la situation politique préexistante, afin de la diriger en conséquence et de n’attendre d’elle que ce qu’elle peut offrir Note de bas de page 17 . » Si nous entrons dans le prochain conflit en pensant qu’il sera comme le dernier, ou en essayant de le transformer en guerre de manœuvre mécanisée malgré les faits, nous aurons failli à résoudre cette question décisive.  Ce dont nous avons besoin maintenant, ce sont des idées concurrentes pour concevoir le prochain paradigme.

À propos de l’auteur

En plus d’être marié et père, le lieutenant-colonel Ted Dossev est un officier de cavalerie qui occupe actuellement le poste de directeur du nouveau cours d’études avancées en puissance terrestre au Collège d’état-major et de commandement de l’Armée canadienne. Il est un diplômé de l’Art of War Scholars Program et de l’Army School of Advanced Military Studies de l’Armée des États-Unis.

 

Détails de la page

2026-04-21