Contester l’exil : les Canadiennes et les Canadiens d’origine japonaise et la Constitution en temps de guerre
Bibliothèque et Archives Canada présente « Hors script ». Cette série permet de faire rayonner certains de nos événements en personne auprès de nos auditoires, où qu’ils soient. Chaque épisode propose des discussions enrichissantes avec des autrices, des auteurs et des spécialistes qui illustrent comment les collections de Bibliothèque et Archives Canada façonnent leurs œuvres.
En septembre 1945, des milliers de Canadiennes et de Canadiens d’origine japonaise, qui avaient déjà subi les camps d’internement et la dépossession de leurs biens, ont dû surmonter une nouvelle épreuve : l’exil forcé vers un Japon ravagé par la guerre. Nous vous invitons à assister à une conversation passionnante avec Eric M. Adams et Jordan Stanger-Ross, auteurs de Challenging Exile: Japanese Canadians and the Wartime Constitution, animée par la professeure émérite Audrey Kobayashi.
Durée : 35:01
Taille du fichier : 64,1 Mo Téléchargez MP3
Date de publication : 18 août 2026
ISSN 2819-5043
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Transcription de Contester l’exil : les Canadiennes et les Canadiens d’origine japonaise et la Constitution en temps de guerre – Hors script – Épisode 2
Marie Sengue Poke (MSP) : Les opinions et points de vue exprimés dans cet épisode sont ceux des participants et participantes. Ils ne reflètent pas, en tout ou en partie, les politiques, positions ou avis officiels de Bibliothèque et Archives Canada ou du gouvernement du Canada.
Découvrez Bibliothèque et Archives Canada présente « Hors script ». Cette série permet de faire rayonner nos événements en personne auprès de nos auditoires, où qu’ils soient. Chaque épisode propose des discussions enrichissantes avec des autrices, des auteurs et des spécialistes qui illustrent comment les collections de Bibliothèque et Archives Canada façonnent leurs œuvres.
En septembre 1945, la démocratie canadienne est confrontée à une question de droit constitutionnel fondamentale : peut-on expulser des citoyens en raison de leur race? En effet, le Canada propose alors d’exiler les Canadiens d’origine japonaise au Japon, bien que ce pays soit dévasté par la guerre. Des milliers de personnes déracinées, internées et spoliées de leurs biens couraient en plus le risque d’être bannies. Challenging Exile enquête sur cette injustice flagrante, analysant les origines, l’administration, les litiges et les suites de cette déplorable tentative. Le livre met aussi en valeur la résilience des opposants.
Comment les Canadiens d’ascendance japonaise ont-ils surmonté les embûches semées devant eux? Eric M. Adams et Jordan Stanger-Ross décrivent les circonstances et les personnalités à l’origine de cette proposition d’exil. Ils suivent les familles qui font face à des décrets gouvernementaux les ayant privées de leur foyer, de leur gagne-pain, de leurs biens, et même de leurs droits fondamentaux. Les auteurs analysent aussi le cadre constitutionnel du dossier dans lequel les avocats et les juges s’interrogent sur le sens de la citoyenneté, de la race et des droits, à une époque charnière dans la vie juridique et politique canadienne.
L’histoire racontée dans Challenging Exile se déroule dans le contexte d’un conflit mondial, de frontières exacerbées et de soupçons racistes. Elle demeure tout à fait d’actualité à notre époque tourmentée.
Le récit précis et émouvant d’un épisode honteux de l’histoire canadienne s’adresse aux chercheurs, aux historiens du droit, aux personnalités politiques et aux militants des droits de la personne, mais aussi à toute personne s’intéressant à l’histoire canadienne.
Gary Goodacre: Je suis Gary Goodacre, directeur des Programmes à Bibliothèque et Archives Canada. J’aimerais reconnaître respectueusement que nous sommes réunis sur les terres et les eaux ancestrales de la Nation algonquine Anishinaabe. Depuis des temps immémoriaux, ses membres habitent et entretiennent ces terres sur lesquelles nous vivons, travaillons et nous divertissons. Nous reconnaissons et honorons leur relation durable avec ce territoire, qui demeure non cédé.
Ce soir, nous sommes fiers de tenir le lancement du livre Challenging Exile: Japanese Canadians and the Wartime Constitution, d’Eric M. Adams et de Jordan Stanger-Ross. Eric et Jordan ont travaillé en étroite collaboration avec le personnel de Bibliothèque et Archives Canada et se sont servi des archives qui y sont conservées pour leurs recherches. Bibliothèque et Archives Canada est un dépôt national d’histoires, dont certaines sont consignées dans des livres, et d’autres, enfouies dans des documents d’archives en attente d’être dévoilées par une recherche approfondie. Nous nous engageons à protéger ces histoires afin que les générations futures de Canadiens et Canadiennes puissent les voir, les entendre et les découvrir.
Au nom de Bibliothèque et Archives Canada, je tiens à vous souhaiter la bienvenue. Merci aux membres du public pour votre présence ici ce soir, ainsi qu’à l’Ottawa Japanese Community Association pour votre participation aux événements d’aujourd’hui. Et merci à Jordan et Eric, qui partagent avec nous ces histoires importantes. Je voudrais également souhaiter la bienvenue au chef de mission adjoint, le ministre Hideaki Ishii. Merci de vous joindre à nous.
Sans plus tarder, j’ai le plaisir de vous présenter la modératrice de ce soir, Audrey Kobayashi, professeure émérite distinguée à l’Université Queen’s. Elle a passé cinq décennies à mener des recherches participatives et militantes auprès de la population canadienne d’origine japonaise, ainsi qu’auprès de ceux qui vivent maintenant dans le quartier de la rue Powell, d’où cette communauté a été déracinée. Dans les années 1980, elle a fait partie de l’équipe qui a négocié l’entente de redressement à l’égard des Canadiens d’origine japonaise. Merci. Bonne soirée.
Audrey Kobayashi (AK) : Merci beaucoup. C’est un vrai plaisir d’être ici. J’ai parcouru les terres des Anishinaabe et des Haudenosaunee pour venir ici aujourd’hui, et je suis très heureuse d’être parmi vous. Merci d’être venus. D’abord, j’aimerais prendre un bref moment pour remercier Eric et Jordan d’avoir écrit ce magnifique livre. C’est vraiment un ouvrage merveilleux. Je ne sais pas combien d’entre vous l’ont déjà lu? Personne encore?
Oh bien sûr! (rires) Vous n’en avez pas encore eu la chance. Vous aurez la chance de le lire et de découvrir la toute première phrase du livre : « Ce livre a commencé par un désaccord », et c’est pour ça que je suis assise au milieu, au cas où un conflit éclaterait. Je n’aurai pas grand-chose à dire aujourd’hui, à part parler un peu du ton du livre, ce qu’eux ne feront pas. En lisant le livre, je me disais, et ce sera peut-être la même chose pour vous : « Oh ça, c’est Eric qui l’a écrit; oh ça, ça vient de Jordan », et je suis pas mal certaine que j’ai raison.
Et pas seulement parce que l’un est historien, et l’autre spécialiste du droit, ce qui est important, bien sûr. Mais aussi parce que le livre a une sorte d’âme, qui ne vient pas seulement des deux auteurs, mais aussi des personnes dont ils racontent l’histoire. Il ne s’agit pas d’un récit terne, à saveur légale et historique. Il donne vie aux quelque 4 000 personnes qui ont été exilées, qui ont perdu leur citoyenneté, qui ont fait l’objet de racialisation, et qui ont été victimes de racisme et d’injustice. Il porte sur la citoyenneté.
Je n’en dirai pas plus parce qu’ils vont parler du livre, mais j’ai été très, très honorée d’en écrire la préface. Je vais juste lire les trois premières lignes de la préface que j’ai rédigée sous forme de haïku : « L’exil est toujours une histoire d’appartenance jusqu’à ce qu’il cesse de l’être. »
Alors, qui commence? Vous d’abord? D’accord. Eric a dit quelque chose à propos du côté de la mariée et du côté du marié. Parfait, Eric va commencer. Peut-être pourriez-vous d’abord nous expliquer pourquoi vous avez écrit ce livre, nous dire un peu ce que le livre signifie pour vous, mais aussi ce qu’il représente pour la citoyenneté et notre pays. Comme les événements au sud de la frontière nous le démontrent, plusieurs aspects de la citoyenneté doivent être profondément chéris.
Eric M. Adams (EMA) : Eh bien, merci pour ces mots. Rien qu’en entendant Audrey quelques instants, vous savez déjà pourquoi nous lui avons demandé d’écrire notre préface. C’est une leader dans cette communauté. C’est l’une des grandes spécialistes canadiennes de cette histoire, et nous avons travaillé très étroitement avec elle ces dernières années. L’une des choses que j’aime le plus dans ce livre, c’est que quand je l’ouvre, la première personne que je lis, c’est Audrey. Alors merci, Audrey, pour ces pages, et merci d’être ici ce soir.
Avant de répondre à la question d’Audrey, parlons d'abord des gens dans la salle – nous avons des amis ici et de la famille, et certains de nos mentors sont aussi présents. Il y a aussi de nouvelles personnes qu’on ne connaît pas. Peu importe ce qui vous a amenés à Bibliothèque et Archives Canada ce soir, nous voulons simplement vous remercier d’être présents. Nous espérons que vous viendrez vous présenter, et nous serions ravis de signer votre livre si vous en avez un exemplaire ou de simplement vous dire bonjour. Nous voulons vraiment vous remercier d’être ici. Écrire peut être une activité assez solitaire, c’est pourquoi j’aime le faire avec Jordan, parce qu’il parle sans cesse pendant que j’écris. Quand on lance un livre, on commence à voir le monde dans lequel il entrera. Ça me rend très heureux de penser que la salle est un reflet du monde dans lequel il entre.
La première question était simple : pourquoi avez-vous écrit un tel livre? Pourquoi avez-vous écrit ce livre, et qu’a-t-il à nous raconter? Alors que nous soulignons le jour du Souvenir cette semaine, je dirai tout simplement qu’un de mes grands-pères a servi six ans pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est une semaine pendant laquelle je pense à lui, et je pense à toutes les façons dont cette guerre a façonné le Canada. Le jour du Souvenir nous rappelle, d’une certaine façon, la fin… le début de la paix, ce que je pense être un moment porteur d’espoir à saisir après avoir affronté le genre d’inhumanité dont nous sommes capables en ces temps de conflit.
Ce qu’il faut bien saisir dans cette histoire selon moi, c’est qu’elle ne se termine pas au moment où la paix commence. En tant que pays, je pense que nous en savons un peu sur le début de la guerre et je crois que nous en savons un peu sur l’internement des Canadiens d’origine japonaise. Je pense que c’est entré dans l’histoire publique : on reconnaît que cet internement a bel et bien eu lieu. L’une des choses qui nous a frappés, Jordan et moi, surtout en apprenant à mieux connaître cette histoire particulière, c’est que la fin de cet épisode – ce que nous appelons la cascade de l’injustice – n’a pas été bien expliquée, ni bien comprise, ni documentée adéquatement dans une grande partie de cette histoire. Et elle ne faisait certainement pas partie du récit que l’on raconte au sujet de la fin de la Seconde Guerre mondiale au Canada.
Pour la communauté canadienne d’origine japonaise, ça ne s’arrête pas là du tout. L’injustice poursuit son œuvre, inlassablement, prenant les pires formes. Elle atteint d’une certaine façon son paroxysme, même si elle laisse des cicatrices qui ne s’effaceront jamais vraiment. Ce paroxysme, donc, se traduit par une période d’exil bouleversante, alors que plus de 10 000 Canadiens d’origine japonaise se retrouvent face à un gouvernement canadien qui cherche à les expulser – à les bannir d’ici, de leurs foyers, du pays, du lieu même de leur citoyenneté. Et cette opération-là, cet exil – qui en réalité n’a rien à voir avec l’internement, puisqu’il s’agit d’expulser les gens pour toujours, de leur retirer leur citoyenneté et de briser leurs liens avec notre pays – survient après la fin de la guerre. Alors, Jordan et moi, nous nous sommes demandé comment raconter la fin de l’histoire, une fin qui n’en est pas une. C’est l’aspect de l’exil qui nous a vraiment motivés au début.
La deuxième chose que je dirai, en tant qu’historien du droit, c’est que – pour tout avocat ici ou toute personne ayant étudié le droit – les causes portées en justice sont la meilleure façon de raconter les histoires du droit. Il y a justement une cause portant sur l’exil qui s’est rendue devant la Cour suprême du Canada en 1946, la toute première cause jamais entendue dans le bâtiment qui se trouve à quelques pas d’ici. C’est donc dans le tout nouveau bâtiment de la Cour suprême du Canada que le tribunal entend sa toute première cause, qui porte un nom horrible : Reference Re: Persons of the Japanese Race. En tant qu’historien du droit, je voulais étudier cette affaire pour comprendre quelque chose de l’exil. J’y ai trouvé beaucoup de mots et beaucoup de notions de droit, mais peu d’histoires. La cause ne parle pas des individus à qui cet exil était imposé. Elle ne décrit pas non plus tous les événements qui ont mené à ce précipice, à ce moment d’injustice. Tous ces éléments avaient été retirés de l’affaire. Et donc, nous avons voulu raconter l’histoire de l’exil sous l’angle du droit. Nous avons voulu montrer en quoi il s’agit aussi d’une histoire de droit. Une histoire qui raconte non seulement les torts immenses que le droit a pu causer, mais aussi la façon dont le droit porte des idées, des ressources et des idéaux censés combattre l’injustice – cet exil par exemple – en s’appuyant sur les concepts de droits, d’égalité et d’équité. Où étaient ces idéaux et ces moments d’inspiration et d’aspiration alors que le Canada en avait le plus besoin?
Ils étaient absents de l’affaire Reference Re: Persons of the Japanese Race, tout comme ils l’étaient au moment de l’exil, mais ils étaient bien vivants dans la communauté canadienne d’origine japonaise. C’est une histoire qui n’est pas racontée dans l’affaire portant sur l’exil. Donc, en tant qu’historien du droit désirant raconter l’histoire derrière cette histoire, je me suis tourné vers… On peut parler d’une heureuse coïncidence. La personne avec qui je voulais écrire ce livre, qui en sait plus que presque quiconque sur une partie de cette histoire, c’est aussi mon meilleur ami. J’ai dit à Jordan qu’il nous fallait trouver une façon de raconter un récit d’exil qui n’a pas été bien représenté dans cette histoire. C’est ainsi que le projet a commencé. Je vais laisser Jordan en dire un peu plus.
Jordan Stanger-Ross (JS-R) : Merci, Eric. Merci, Audrey. Je pense que c’est la première fois que nous présentons tous les trois ensemble. C’est merveilleux d’être sur scène avec vous deux. Merci, Eric, pour cette merveilleuse introduction. Pour moi, l’histoire derrière l’écriture de ce livre commence dans la salle là-bas. Je ne sais pas combien d’entre vous connaissez cette salle. Oh, c’est un étage plus haut, vous avez raison. Le monsieur a raison – les étages se ressemblent vraiment, quand vous passez d’un étage à l’autre… C’est vrai. C’est bien là. J’étais venu pour faire ce que je pensais être une recherche très limitée dans certains documents liés à la vente forcée de biens. J’ai commandé plusieurs boîtes de documents dans la salle de lecture à l’étage, et ce que j’ai reçu, ce sont des archives saisissantes constituées de procès-verbaux de réunions où des fonctionnaires canadiens – des bureaucrates pour la plupart méconnus à l’époque – prenaient des décisions qui régissaient la vie des Canadiens d’origine japonaise. Il n’y avait pas qu’une seule décision de déraciner les Canadiens d’origine japonaise de la région côtière de la Colombie-Britannique, mais bien des dizaines, voire des centaines. Des décisions concernant des politiques qui remontaient au premier déracinement, puis des décisions en réponse aux demandes individuelles de familles, sollicitant par exemple des fonds pour acheter un manteau d’hiver à l’intérieur de la Colombie-Britannique, parce qu’elles avaient froid – des centaines, voire des milliers de décisions. J’en suis venu à imaginer une pièce où des gens étaient assis et où leurs conversations étaient enregistrées : on y examinait différentes possibilités et pourtant, les fonctionnaires prenaient à répétition des décisions qui nuisaient aux Canadiens d’origine japonaise, tout en les justifiant.
Hannah Arendt a tenu des propos auxquels je reviens souvent, alors qu’elle écrivait sur la violence d’État dans les années 1940. Elle explique que, dans des conditions de terreur, la plupart des gens se soumettront et iront jusqu'à collaborer. Beaucoup y prendront part, mais d’autres non. On ne peut en demander plus, et rien de plus n’est nécessaire pour que cette planète reste habitable pour les humains. J’ai donc commencé à lire ces documents, en m’intéressant à la fois aux personnes qui s’étaient soumises, qui avaient collaboré à ce processus, tout en cherchant aussi les personnes qui ne l’auraient pas fait, dans l’espoir d’entendre ces autres voix dans la salle. Cette salle où les décisions étaient prises – en plus des salles d’audience qu’Eric a commencé à décrire – j’étais très motivé à la comprendre, car je voulais un jour écrire à son sujet. Peu après, j’ai rencontré Audrey, puis Joy Kagawa et des gens du Nikkei National Museum, dont certains sont ici aujourd’hui. J’ai commencé à entrevoir une autre salle, ou plutôt plusieurs pièces dans les cabanes d’internement ou les granges où les Canadiens d’origine japonaise étaient confinés, ainsi que dans les foyers partout au pays où ils étaient dispersés. Là, ils faisaient face aux conséquences des décisions prises par les bureaucrates, et ils y tenaient leurs propres discussions et réponses qui étaient complexes et variées. Encouragé par des gens comme Audrey, je me suis aussi efforcé de comprendre cette salle. Puis, il y avait une salle que je peinais à comprendre : la salle d’audience. La jurisprudence, je n’arrivais pas à la lire. Je ne la comprenais pas, l’affaire me semblait incroyablement confuse. Heureusement pour moi, mon ami le plus proche sait lire la jurisprudence. J’ai donc pu collaborer avec lui pour écrire ce livre.
Audrey a demandé en dernier ce que cette cause signifiait pour nous aujourd’hui. Quand je parle de cela, je cite toujours Eric. Alors, je vais peut-être revenir vers toi, Eric, pour obtenir ton avis sur ce que signifie l’affaire aujourd’hui.EMA : Je pense qu’il y a une phrase dans notre livre qui dit quelque chose comme « l’histoire ne prend pas fin parce que nous en faisons le récit ». Lorsqu’on est coauteurs, on ne se rappelle jamais qui a écrit quelle phrase. On pense tous les deux avoir écrit la phrase. C’est comme quand on rentre de vacances et que chacun prétend avoir pris les meilleures photos – nous avons tous les deux l’impression d’avoir écrit les meilleures phrases de notre livre.
Nous voulions comprendre ce moment d’injustice et d’exil, au cours duquel plus de 3 000 Canadiens ont été exilés, et plus de 10 000 personnes ont vécu sous la menace. Le gouvernement a poussé l’affaire jusqu’au bout, contraignant environ 3 000 Canadiens à quitter le Canada en 1946 lors de cinq trajets en mer. D’une certaine façon, ces derniers moments d’exil – alors que 3 000 personnes rompent leur lien avec le Canada – représentaient également, pour Jordan et moi, de nouvelles histoires à explorer. Donc, ce livre suit aussi ces familles et ces personnes dans leur exil et jusqu’à leur arrivée au Japon. Nous tenons à rendre hommage aux Canadiens d’origine japonaise dont les histoires ont été conservées grâce à l’histoire orale, ainsi qu’à plusieurs familles avec qui nous avons pu travailler pour veiller à ce que leurs histoires soient inscrites dans les œuvres publiées et dans une partie de cette histoire. Nous voulions donc montrer les diverses façons dont l’exil avait ouvert de nouveaux chapitres dans la vie et dans l’histoire des familles.
Une autre chose qui se passe au Canada à l’époque, c’est que les mentalités commencent à changer, en partie en réponse à l’exil. Il y a un moment au Canada, vers 1945-1946, où l’idée d’exiler des gens sur la base de la race est envisageable. Puis soudainement, à partir de 1946, le grand public commence à dire, d’une manière timide au départ, mais de plus en plus affirmée ensuite, que l’exil est une injustice en quelque sorte. Et plusieurs arguments sont avancés pour expliquer pourquoi l’exil était une mauvaise chose. La presse canadienne qui, d’une manière scandaleuse, a largement soutenu l’internement, la dépossession et l’exil précoce des Canadiens d’origine japonaise, commence à faire des remises en question. On la voit commencer à s’interroger à savoir que signifieront les droits dans le monde de l’après-guerre s’il est possible de priver une personne de sa citoyenneté. Que signifie la citoyenneté canadienne si le fait d’être né au pays ne vous confère aucun droit et que le gouvernement a la capacité de vous en expulser de force? Que signifient les droits si nous sommes tous exposés à la possibilité de préjudices racisés? Ces arguments, on commence à invoquer en 1946 et en 1947, découlent du sentiment que l’exil est l’une des leçons tirées de la guerre. Ce message est porté par les Canadiens d’origine japonaise, déterminés à le maintenir vivant dans l’opinion publique et sur la scène politique canadienne. Leur démarche n’obtient pas un succès immédiat, mais elle se poursuit.
Dans les années 1950, 1960 et jusqu’aux années 1970 et 1980, les Canadiens d’origine japonaise fournissent encore ces arguments, plusieurs ayant une expérience familiale de l’internement, de la dépossession et de l’exil. Et en 1981, on réclame des changements constitutionnels au Canada de crainte que l’histoire se répète.
Nous concluons le livre en soulignant qu’aucun bout de papier, aucune constitution et aucune Déclaration des droits ne peut nous protéger de nos pires impulsions en tant que société si nous ne sommes pas prêts à reconnaître pleinement les droits et la dignité de chacun. C’est aussi grâce aux droits et à un système juridique plus soucieux de la dignité humaine que nous sommes mieux à même de la reconnaître. En ces temps où nous sentons que le monde, y compris notre continent, est sous pression et sous tension, que les droits et les concepts de citoyenneté commencent à s’éroder en temps réel, et que l’exil redevient une possibilité tangible là où cela semblait impossible… Les droits et la loi, bien qu’essentiels, ne suffisent pas. Au bout du compte, nous devons reconnaître qu’il y a des histoires, des idées et des responsabilités partagées qui doivent être au cœur de notre capacité à bien vivre ensemble, à se protéger les uns les autres, et à respecter les droits et libertés que nous méritons tous. Nous espérons, Jordan et moi, que cette histoire d’exil trouvera écho.
Jordan, on devrait probablement parler de certains de nos invités spéciaux et des membres de leurs familles qui figurent dans le livre. Tu veux dire un mot?
Jordan Stanger-Ross (JS-R) : Je pense qu’Eric fait référence entre autres à Lillian Mizuyabu, qui est ici dans la salle. Bonjour, Lillian, vous voulez faire un signe de la main? Lillian et sa famille nous ont généreusement transmis les archives de son père, Yukiharu Mizuyabu, qui avait lui-même écrit sur cette histoire. Il a écrit un excellent essai, disponible en ligne, dans Redress: The Toronto Story. Il a écrit un article ou un chapitre sur son expérience. Il a donné des entrevues, à l’instar de plusieurs centaines de Canadiens d’origine japonaise, en plus d’avoir laissé en héritage une ressource historique d’une grande richesse sur laquelle des gens comme Eric et moi peuvent s’appuyer. Yukiharu était le fils d’un pêcheur très prospère à Nanaimo. Il est l’un des trois Canadiens d’origine japonaise sur lesquels nous nous concentrons. Dans le but de faire entendre la voix des Canadiens d’origine japonaise dans le livre, nous avons placé ces trois personnes au centre du récit et nous les avons suivies depuis l’enfance pour connaître leur expérience du déracinement, de l’internement, de la dépossession et, finalement, de l’exil vers le Japon. Ainsi, le père de Lillian a été exilé au Japon. Son père à lui, Tsunejiro Mizuyabu, était pêcheur – un pêcheur très prospère. Et Lillian, je me suis attaché à certaines parties de ton histoire familiale. Nous en parlions justement tantôt, c’est une dynamique à la fois émotive et, d’une certaine manière, singulière. Dans le cas de la famille de Lillian… Au tout début du déracinement, les gens qui venaient d’endroits comme Nanaimo, en dehors de la région de Vancouver, ont d’abord été envoyés à Hastings Park. Comme certains d’entre vous le savent, c’était un centre de détention, une prison vraiment affreuse.
Je dirais que c’est l’un des aspects les plus grotesques des mauvais traitements infligés aux Canadiens d’origine japonaise. Ils étaient gardés dans des stalles pour animaux où il n’y avait aucune installation de douche adéquate ni de toilette adéquate. Le père de Lillian était là, avec sa famille, alors qu’il était enfant. Son grand-père était persuadé que la politique n’irait pas de l’avant et qu’ultimement, ils pourraient retourner à Nanaimo. Ainsi, des vagues de Canadiens d’origine japonaise passaient par cette installation – environ 8 000 personnes en tout. Leur famille y est restée plus longtemps que presque toutes les autres, soit pendant des mois. Je pense que ton père a peut-être même passé un anniversaire à Hastings Park. Sa famille et lui y sont restés pendant des mois alors que Tsunejiro espérait encore retourner à Nanaimo. Je pense à cette persévérance qu’ils ont eue alors qu’ils vivaient dans ces conditions, dans l’espoir de retourner à la maison.
Finalement, le père de Lillian est revenu au Canada; les trois personnes au cœur de notre récit sont revenues au Canada. Chacune d’elles a donné des entrevues et nous a aidés à comprendre cette histoire. Votre famille a été très généreuse envers nous en nous aidant à écrire ce livre, tout comme beaucoup de membres de la communauté. Je vais aussi mentionner Ann Sunahara, puisqu’elle se trouve dans la première rangée ici. Ann a écrit un livre qui est tout aussi pertinent et essentiel près de 50 ans après sa publication originale, en 1981. Cet ouvrage, intitulé The Politics of Racism, est disponible en ligne à l’adresse japanesecanadianhistory.ca. À l’achat de notre livre, vous l’obtenez gratuitement en prime. Je pense qu’on y fait référence 29 fois tout au long du livre. C’est un ouvrage fondamental incroyable, qui s’inscrit aussi dans le contexte de la réparation. Il s’est présenté à un moment où cette histoire était vraiment nécessaire pour alimenter un mouvement politique d’envergure. Il s’agit d’une œuvre remarquable et transformatrice, tant dans la façon dont elle a perduré que dans le moment où elle est parue. Alors, merci, Ann.
EMA : J’aimerais dire une dernière chose avant de passer aux questions, je remercie le personnel de Bibliothèque et Archives Canada, qui a rendu cet événement possible. Pendant plus d’une décennie, Jordan et moi avons travaillé dans ce bâtiment, et en ligne, avec ces documents, et les archivistes ont joué un rôle clé en veillant à ce que nous n’oubliions pas des histoires qui ne devraient pas l’être. Nous sommes donc reconnaissants, en tant que chercheurs, de pouvoir compter sur le travail de personnes dont vous ne connaissez pas le nom, qui travaillent dans les coulisses, et qui s’assurent que ces archives, dont certaines sont très confrontantes et d’autres racontent des histoires peu réjouissantes, sont préservées dans notre histoire. Donc, dans une ville comme Ottawa, vous en conviendrez qu’il nous faut des employés veillant à ce que cette histoire perdure.
Enfin, c’est aussi une histoire visuelle. Vous verrez donc sur les écrans des preuves des documents que nous avons consultés, ainsi que certaines des magnifiques photos… Jordan a insisté dès le début pour que ce soit aussi un document visuel, parce que nous voulions que notre livre contienne des images incroyables pouvant transmettre l’humanité des personnes dont nous racontons l’histoire. Donc, encore une fois, merci aux familles avec qui nous avons travaillé, car elles nous ont transmis des photos de famille et nous ont permis de les inclure dans ce livre. Et ces incroyables photos provenant de Bibliothèque et Archives Canada qui racontent cette histoire de façon puissante par la voie des images... Alors, nous serons très heureux de répondre à quelques questions après qu’Audrey aura prononcé le mot de la fin.
AK : Je ne peux pas m’empêcher de vous raconter une petite histoire. En 1981, quand le livre d’Ann a été publié, j’étais doctorante au Japon et je faisais de la recherche dans un village, Kayidihima à Shiga-ken, je ne sais pas si quelqu’un parmi vous a des ancêtres de là-bas, probablement pas. C’est ce que l’on appelle un village d’immigrants. Il y en a quatre ou cinq au Japon. Presque chaque foyer compte un membre né au Canada ou encore des membres qui sont allés au Canada, puis sont revenus au Japon pour le travail, etc. Les opinions des habitants de ce village variaient. Il y avait par exemple cet individu qui avait fini son secondaire à Kitsilano et qui gardait de bons souvenirs de son temps passé à jouer au baseball. Il y avait aussi cette femme âgée qui s’était mise à me crier dessus, me disant qu’elle avait été traitée comme un animal par les Canadiens, ce qui m’avait sidérée. Cela a été un apprentissage en lien avec la recherche sur le terrain et la façon d’aborder les gens.
Je me souviens d’avoir observé les gens dans le village qui, en 1981, portaient encore le costume traditionnel japonais et récoltaient le riz dans les champs. C’est alors que j’ai réalisé que ces personnes étaient canadiennes, que j’étais entourée de Canadiens dans un cadre méconnaissable pour la plupart des Canadiens. C’était un moment où j’ai grandi d’une certaine manière en tant que chercheuse. On peut donc dire que les événements et les documents répertoriés dans ce livre ont laissé des marques indélébiles sur le paysage japonais comme tel.
MSP : Merci d’avoir écouté « Hors script », une série de balados présentée par Découvrez Bibliothèque et Archives Canada. Ici Marie Sengue Poke, votre animatrice. À chaque épisode, nous vous rapportons les conversations fascinantes qui ont animé l’un de nos événements dynamiques de l’année. Au cours de cette série, vous entendrez des autrices et auteurs, des artistes et d’autres voix inspirantes qui contribuent à façonner notre paysage culturel. Je remercie notre invité d’aujourd’hui, Audrey Kobayashi, Eric M. Adams et Jordan Stanger-Ross. Le doublage de cet épisode a été réalisé par Euphrasie Mujawamungu, Roldson Dieudonné, Gérard-Hubert Étienne, Théo Martin. Pour écouter nos épisodes en anglais, visitez notre site Web ou ouvrez votre application de balados préférée. Vous n’avez qu’à chercher « Discover Library and Archives Canada ».
La musique que vous avez entendue dans cet épisode est une gracieuseté de BlueDotSessions.com. Pour explorer nos autres produits, rendez-vous sur la page d’accueil de Bibliothèque et Archives Canada et tapez « balado » dans la barre de recherche. Comme toujours, si vous avez des questions, des commentaires ou des suggestions, vous pouvez nous contacter à l’adresse courriel indiquée sur la page Web du balado.
Animateur : Gary Goodacre, Directeur, Programmes, DG Accueil des visiteurs et gestion des collections
Modératrice : Audrey Kobayashi
Invitées : Eric M. Adams et Jordan Stanger-Ross, auteurs de Challenging Exile: Japanese Canadians and the Wartime Constitution
Animatrice : Marie Sengue Poke, Commis à la Consultation et la Réproduction, Direction de l’accès et des services
Pour le doublage français dans ce balado : Roldson Dieudonné, Coordinateur, Direction générale des Communications et politiques, Gérard-Hubert Etienne, Analyste principal, Accès à l’information et de protection des renseignements personnels (AIPRP), Direction générale de l’AIPRP et Théo Martin, Archiviste, Archives des arts de la scène, Direction générale des Archives privées et patrimoine publié, et Euphrasie Mujawamungu, Bibliothécaire, patrimoine publié, Direction générale des Archives privées et du Patrimoine publié
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