Les hommes tombés du ciel
Article de nouvelles / Le 14 août 2014
Dans toute l’Europe continentale et toute l’Union soviétique, près d’un quart de million d’avions ont été détruits au combat pendant la Seconde Guerre mondiale, la plupart étant tombés du ciel pour s’abîmer en mer ou s’écraser dans les régions rurales, les villages et même les villes. Comme presque chaque localité de la Grande-Bretagne a été le théâtre d’un écrasement ou se situait près des lieux d’un écrasement, on pourrait penser que cette réalité courante entre 1939 et 1945 finirait par ne plus susciter beaucoup d’inquiétude ou par passer inaperçue ou presque. Le fait est que l’écrasement de chacun de ces avions, la mort des hommes d’équipage à leur bord et les dommages causés à la population au sol ont profondément ébranlé et marqué physiquement et émotionnellement ceux qui en ont été témoins, tout en formant l’esprit des jeunes enfants de la collectivité.
Dans toute l’Europe, mais surtout en Grande-Bretagne, en Hollande, en Belgique et en France, les collectivités n’ont jamais tout à fait oublié le jour ou la nuit où des hommes sont tombés du ciel. Des centaines de localités ont érigé des monuments à la mémoire de jeunes hommes qu’elles n’avaient jamais connus et qui, longtemps auparavant, étaient morts en leur sein. Bien des fois, semble-t-il, ces monuments sont conçus, commandités et réclamés par des hommes et des femmes qui n’étaient encore que des enfants quand la catastrophe s’est produite ou qui sont les enfants de personnes ayant été secouées par elle. Un demi-siècle, voire 70 ans, plus tard, des plaques commémoratives sont encore posées, et des monuments sont érigés pour évoquer des épisodes qui n’ont jamais été oubliés. L’article suivant, consacré à un bombardier Halifax canadien qui s’est écrasé dans la ville de Bradford-on-Avon, au Royaume-Uni, en 1944, n’est qu’un parmi les nombreux récits du genre.
Un des deux survivants, l’aviateur-chef Craig Reid, était l’oncle de Paul Kissman, pilote en chef de l’organisation Les Ailes d’époque du Canada, et de sa femme Laura.
Par Jonathan Falconer
Le hasard m’a aidé à faire la lumière sur l’histoire du bombardier Handley Page Halifax (dont l’indicatif d’appel était V comme dans Victor) de l’Aviation royale du Canada (ARC), qui s’était écrasé à Bradford-on-Avon, au Royaume-Uni, en 1944. J’ai communiqué avec des journaux au Canada, d’où les membres d’équipage étaient originaires, mais avec un succès maigre et décevant. Lors d’une rencontre fortuite avec Joyce Inkster, organisatrice d’une réunion des membres de l’Association de l’Aviation royale du Canada, j’ai appris qu’elle connaissait personnellement un des deux hommes qui avaient survécu à l’écrasement et qu’elle était disposée à lui transmettre mes coordonnées.
Depuis ma première correspondance avec le survivant Craig Reid, en 1985, ma famille et moi avons entretenu une chaleureuse amitié avec lui et les siens. Nous les avons visités au Canada en 1996 et, depuis lors, nous avons accueilli chez nous, en Angleterre, des membres de trois générations de cette famille.
Pendant plus de 50 ans, Jean Morris, sœur du sergent Graham Evans, mitrailleur arrière à bord du Halifax, avait cherché le lieu où son frère était mort. Les documents officiels disaient que l’écrasement avait eu lieu à Christchurch, dans le Wiltshire, mais cet endroit n’existe pas : en effet, l’avion s’était abattu près de l’église Christ Church, à Bradford-on-Avon, dans le Wiltshire. Jean a lu ma lettre dans un journal gratuit du pays de Galles du Sud, au Royaume-Uni; j’y demandais à quiconque avait connu le sergent Evans de se mettre en rapport avec moi. Elle m’a rendu visite à peine quelques jours après avoir pris connaissance de ma lettre, et je l’ai alors amenée à l’endroit où son frère était mort, sur la colline dominant le village.
La visite de Jean m’a troublé, car j’ai alors fait remonter à la surface des souvenirs malheureux refoulés au fond d’elle-même depuis des décennies. Au cours de beaucoup d’enquêtes et de recherches que j’ai menées, je me suis inquiété de cet aspect, au point de me demander souvent si j’avais raison de faire ce travail. D’une part, je concluais que non en me convainquant de laisser au passé ce qui appartenait au passé. D’autre part, une autre voix me disait qu’il ne convenait pas de laisser s’estomper dans la nuit des temps ces événements d’autrefois et la mémoire des hommes, pris dans la tourmente, qui les avaient vécus. De jeunes vies avaient été sacrifiées bien avant l’heure et pour des causes qui, aujourd’hui, ne signifient plus grand-chose, voire plus rien, pour la majorité des gens.
Aucun de ces aviateurs n’était né à Bradford-on-Avon, et ils n’y avaient jamais vécu non plus. Quel lien existe-t-il donc entre eux et Bradford? Était-ce à cause du destin ou de la chance, ou parce qu’ils avaient obéi aux ordres, qu’ils étaient arrivés dans le ciel du village dans leur bombardier en feu, par une soirée de printemps en 1944, à la brunante?
Quand le Halifax V comme dans Victor s’est écrasé dans un champ, dans les limites du village, près de l’église Christ Church, ce fut sans doute plus par chance que par suite d’un acte délibéré qu’il le fît dans un espace ouvert, loin des habitations. Cependant, on ne saura peut-être jamais avec certitude comment l’épisode s’est effectivement déroulé en cette désastreuse soirée de printemps.
Le bombardier était un Handley Page Halifax III (numéro de série LW6930) dont l’indicatif d’appel était V-Victor et qui appartenait à la 425e Escadrille (Alouette) de l’ARC. Il avait décollé de l’aérodrome de Tholthorpe dans le secteur nord du Yorshire pour exécuter un vol de navigation d’entraînement. La sortie lui avait fait longer toute la côte d’Angleterre jusqu’au sud où il avait viré vers le nord pour se diriger vers le Wiltshire en passant par Dorset. C’est au-dessus du secteur sud du Wiltshire que l’appareil a commencé à avoir des ennuis.
Le rapport d’accident officiel de la Royal Air Force (RAF) mentionne que le pilote avait perdu la maîtrise du Halifax entre 10 000 et 5 000 pieds [entre 3 000 et 1 500 mètres]; les analystes ont supposé qu’il avait peut-être trop réduit la vitesse.
Les habitants de Bradford ont cru que le pilote canadien de 22 ans, le sous-lieutenant d’aviation Joseph Georges Brian Hall, un citoyen américain membre de la 425e Escadrille de l’ARC, avait courageusement éloigné son avion du centre du village, sauvant du coup de nombreuses vies et épargnant de lourds dommages matériels à la population. Si le Halifax s’était écrasé dans un secteur peuplé de Bradford, les résultats auraient pu être catastrophiques. L’avion ne transportait pas de bombes, car il s’agissait d’un vol d’entraînement, mais ses réservoirs étaient remplis d’un carburant à indice d’octane élevé; en outre, il avait à son bord des bonbonnes d’oxygène comprimé et des munitions réelles, de sorte qu’il avait tout ce qu’il fallait pour faire d’horribles ravages s’il s’écrasait
Vers 20 h 30 le 26 mars 1944, dans le minuscule hameau de Clivey, près de Dilton Marsh, Leonard et Ivy Pickett rentraient chez eux en poussant leur fille devant eux dans sa voiturette d’enfant après avoir rendu visite aux parents de Leonard. Une forme sombre a attiré leur attention au moment où elle tombait du ciel et passait au-dessus d’eux pour aller tomber dans un champ le long du chemin de campagne isolé.
Plusieurs minutes auparavant, à Bradford-on-Avon, on a aperçu un bombardier Halifax décrivant un cercle autour du village. Un de ses quatre moteurs était en feu, et une traînée de fumée et de flammes s’échappait de l’avion. Pendant quelque temps auparavant, on avait vu l’avion survolant Bradford, le pilote cherchant sans doute un endroit convenable où poser son appareil en catastrophe.
De toute évidence, le glas avait sonné pour le bombardier et son équipage quand le sous-lieutenant d’aviation Brian Hall a donné ordre à ses compagnons qui étaient encore à bord de sauter pour se sauver la vie. Trois formes humaines sont tombées d’une trappe d’évacuation pratiquée dans le ventre du Halifax, leur parachute à peine ouvert ressemblant à une chandelle au-dessus de leur tête alors qu’ils tombaient au sol. Hélas, l’avion était trop bas pour que les parachutes eussent le temps de se déployer.
De l’endroit où ils se trouvaient sur le chemin Winsley, Sholto Morris et sa femme Joan ont entendu le bruit d’un avion qui, à coup sûr, était en difficulté. Levant les yeux vers le ciel éclairé par la lune, ils ont aperçu une forme noire sortant des nuages épars. On pouvait entendre le grondement des moteurs emballés tandis que le Halifax tombait du ciel dans un piqué en spirale. Les témoins ont vu plusieurs petits disques blancs tomber de l’avion, puis flotter vers le village. Moins de quelques secondes plus tard, l’énorme forme noire du bombardier a survolé les Morris en plongeant à pic vers le sol. Craignant pour leur vie, les Morris se sont vite mis à couvert sous un mur.
Le sous-lieutenant d’aviation Brian Hall se battait encore avec les commandes, et le mitrailleur arrière, le sergent Graham Evans, de la Royal Air Force Volunteer Reserve (RAFVR), s’était recroquevillé dans la tourelle de sa mitrailleuse quand le bombardier a piqué dans un champ et a explosé. L’appareil V comme dans Victor s’était écrasé dans le terrain du prieuré, une bande rectangulaire de prés non cultivés au sommet de la colline dominant la ville. L’endroit était bordé d’un côté par la colline Conigre et de l’autre par le chemin Winsley, l’église Christ Church se dressant à son extrémité la plus lointaine.
Six motopompes remorquables venues de Bradford et de Trowbridge sont arrivées sur les lieux de l’écrasement. Le pompier conducteur Stan Green, de la caserne de Bradford, nous décrit la scène :
« Le sapeur de première classe Bert Brown était à l’extérieur de la caserne quand il a aperçu l’avion en difficulté. Comprenant que l’appareil allait s’écraser, il a appelé l’équipe de pompiers à temps partiel qui était de service, et celle-ci est partie en trombe avec son camion à la recherche de l’épave. Tandis que les pompiers gravissaient la colline Mason, ils ont entendu le fracas de l’écrasement. Ils ont garé le camion sur le chemin Winsley, près de la taverne [le Rising Sun].
« Entre-temps, les deux femmes pompières de service ont fait savoir au poste de commandement de la caserne que le camion avait quitté celle-ci. Cinq minutes plus tard, elles ont signalé l’incendie. Cela a mis le poste de commandement en colère : comment pouvait-on se rendre sur les lieux d’un incendie qui n’avait pas encore été signalé? »
On a aussi fait appel à de l’équipement des villages voisins, qui est rapidement arrivé sur les lieux. Il a fallu plusieurs heures aux pompiers pour maîtriser la conflagration. Les sauveteurs, y compris le pasteur de l’église Christ Church, les villageois et les soldats d’un casernement voisin de l’Armée installé à Northleigh ont retiré le sergent Evans de sa tourelle arrière, mais il a succombé peu après. Le sous-lieutenant d’aviation Hall était déjà mort quand on a pu extraire sa dépouille de l’épave. Les corps mutilés du navigateur, le sous-lieutenant d’aviation Don Hernando de Soto Grover de l’ARC, âgé de 23 ans et originaire de Haileybury (Ontario), du viseur de lance-bombes, le sous-lieutenant d’aviation Roy Stanley Porter de l’ARC, âgé de 21 ans et aussi originaire de l’Ontario, et du radiomitrailleur, le sergent Harry Newtonde de la RAFVR, âgé de 22 ans et originaire d’Oldham (Lancashire), ont été recueillis, puis transportés dans une morgue temporaire au poste des précautions contre les raids aériens (PRA), installé à la piscine du village, rue Bridge.
Tôt le lendemain matin, à Rudge, deux bouviers se rendaient traire leur troupeau quand ils ont trouvé le corps sans vie du mécanicien de bord, le sergent Norman Simpson de la RAFVR, âgé de 20 ans; il reposait, comme un amas ratatiné, dans un pâturage couvert de rosée. Il n’avait pas son parachute, que l’on a retrouvé plusieurs jours plus tard accroché aux arbres près du bois de Norridge. D’après l’abominable impression laissée par son corps dans le sol, il était clair qu’il était tombé de très haut. Le mitrailleur dorsal, le sergent de section William Alexander « Bill » Cameron de l’ARC, âgé de 22 ans et originaire d’Edmonton (Alberta), avait sauté en parachute et avait survécu; il avait atterri dans un champ près de Westbury.
L’aviateur-chef Craig Reid était membre d’équipage surnuméraire — le huitième homme (normalement, l’équipage d’un Halifax comptait sept hommes) — il n’était pas du tout censé être à bord de cet avion. C’était un technicien-radariste au sol qui avait accepté de voler à bord de l’appareil V comme dans Victor pour rendre service à un ami qui avait un rendez-vous galant avec un membre du Corps auxiliaire féminin de l’Aviation canadienne. L’aviateur-chef Reid l’avait remplacé pour vérifier le système de radionavigation de bord GEE et les systèmes radars H2S. Il a sauté en parachute avec le sergent Cameron et le sergent Simpson quand le Halifax touché s’est trouvé à la verticale de Wiltshire.
L’aviateur-chef Craig Reid, qui venait tout juste de changer de poste dans l’appareil pour se rendre au siège du radiomitrailleur, sous le poste du pilote et derrière lui, se rappelle le moment où les difficultés ont commencé :
« Quand l’ordre nous a été donné de ‘sauver notre peau’, j’ai dû ramper à travers la petite ouverture dans le fuselage jusqu’à l’avant du longeron principal. J’ai immédiatement été rivé au plafond, à tribord, par la force d’accélération négative. J’ai titubé et j’ai rampé jusqu’au poste de repos pour trouver mon parachute. Ils étaient tous empilés là sans ordre, et je cherchais désespérément le mien. Grâce aux lueurs éparses, j’ai pu lire la marque d’identification sur mon parachute. De nouveau, j’ai été cloué au plafond, cette fois à bâbord, par l’accélération négative, pendant un moment terrifiant qui m’a semblé durer une éternité. » « En me rendant vers l’arrière, j’ai trouvé le mitrailleur dorsal pendu la tête en bas par son harnais accroché dans le mécanisme de sa tourelle. Après l’avoir dégagé, je me suis dirigé avec lui vers la trappe arrière. Le mécanicien de bord nous y attendait. Bill Cameron, le mitrailleur, s’est d’abord mis en position pour sauter, puis le mécanicien de bord et enfin moi. Dans le rugissement de l’air, j’ai crié : "Je n’ai jamais sauté. Que faut-il faire?" Bill m’a répondu en criant : "Tu sautes, puis tu tires sur la poignée d’ouverture, idiot!" »« Mes deux compagnons ont sauté, et je les ai suivis. Je me rappelle l’ombre de l’empennage passant au-dessus de moi. Je ne me rappelle pas avoir tiré sur la poignée d’ouverture, mais je me souviens de l’incroyable soulagement éprouvé quand j’ai entendu le claquement sec du parachute qui se déployait pour arrêter ma chute. Puis, ce fut le silence. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que j’avais prié. »
Len Pickett se rappelle l’arrivée soudaine de l’aviateur-chef Reid, tombé du ciel crépusculaire :
« Nous étions allés visiter mon père à Standerwick. La nuit tombait et, au moment où nous approchions du pont blanc, ma femme m’a dit : "Regarde là, dans le ciel". Nous pouvions apercevoir le parachute qui descendait doucement. Quand nous sommes parvenus au pont, il [l’aviateur-chef Reid] a atteint le sol. Nous l’avons appelé et il nous a entendus. Il était tombé sur le dos. Nous ne pouvions nous rendre jusqu’à lui, car il n’y avait pas de barrière pour entrer dans le champ. Nous sommes donc descendus dans le fossé et nous l’avons de nouveau appelé. Il est venu jusqu’à nous et, ensemble, nous avons récupéré le parachute et le harnais et nous les avons mis sur la voiturette d’enfant. Puis, nous l’avons aidé à monter sur le chemin et nous l’avons à toutes fins utiles porté jusque chez nous.« Nous l’avons emmené à la maison où il nous a dit avoir faim; ma femme lui a préparé du thé et des sandwiches. Nous n’avions pas beaucoup de nourriture, mais nous avons fait en sorte qu’il se sente le bienvenu. Puis, je suis parti et j’ai demandé à mon voisin d’à côté de venir tenir compagnie à ma femme pendant que je me rendais à bicyclette jusqu’au téléphone public pour communiquer avec les autorités. »
L’aviateur-chef Reid, qui avait atterri à Clivey, à la grande surprise de la famille Pickett, et le sergent Cameron avaient eu de la chance. Le sergent Simpson, le mécanicien de bord, avait la mauvaise habitude de desserrer son harnais de parachute pendant le vol, et cela devait lui coûter la vie. Après avoir sauté de l’avion, il a tiré sur la poignée d’ouverture de son parachute, mais au lieu de flotter doucement jusqu’au sol sous le grand dôme de soie, il a glissé hors des sangles de son harnais et a été séparé de son parachute. Il a donc fait une chute mortelle à la verticale du hameau de Rudge. Len Pickett se rappelle aussi le moment où il a trouvé le corps du sergent Simpson dans un pâturage couvert de rosée :« J’ai suivi la chaussée pendant environ un demi-mille et j’ai regardé dans un champ proche de la route. Je pouvais y voir un aviateur qui semblait accroupi, au sol. C’était l’aviateur dépourvu de son parachute. »
Les trois membres d’équipage qui avaient sauté dans le ciel de Bradford l’avaient fait à une altitude trop faible pour que leurs parachutes aient le temps de s’ouvrir totalement, de sorte qu’ils ont été blessés à mort en arrivant au sol. Deux d’entre eux ont été pris dans les pales des hélices en se jetant hors de l’avion : l’un d’eux est tombé dans les arbres au-dessus de l’allée Mason et l’autre, dans le jardin arrière d’une maison de Coppice Hill. Le troisième est tombé à travers le toit d’une maison de la rue du Marché.
Quatre infirmières auxiliaires, supervisées par le Dr Beale Gibson, médecin généraliste de la localité, ont eu la désagréable tâche de s’occuper des dépouilles des aviateurs quand on les a déposées au poste des PAR. Elles ont lavé les corps pour les rendre présentables avant qu’on les transporte au sommet de la colline, à la morgue de l’hôpital.
Le lendemain matin, les gens qui étaient venus observer les lieux de l’écrasement n’ont pu voir que des débris fumants gardés par des soldats. Le mardi, on les a autorisés à entrer dans le champ pour regarder l’épave que l’on avait entourée d’un cordon pour en interdire l’accès. Pendant des semaines par la suite, les enfants ont trouvé des tablettes Horlicks et des friandises au sucre d’orge qui avaient fait partie des rations des aviateurs et qui étaient maintenant éparpillées partout dans le champ, avec des morceaux de métal tordu et des éclats de Perspex.
Quelques jours après l’écrasement, le sous-lieutenant d’aviation Grover, le sous-lieutenant d’aviation Porter et le sous-lieutenant d’aviation Hall ont été enterrés au cimetière de Bath (Haycombe), à des milliers de milles de leur famille et de leur terre natale au Canada et aux États-Unis. Les corps des trois Britanniques ont été rendus aux leurs qui se sont occupés de les inhumer : le sergent Harry Newton, à Oldham (Lancashire), le sergent Norman Simpson, à Stretton (Cheshire), et le sergent Graham Evans, à Ystrad Mynach dans les vallées galloises.
Le sergent Bill Cameron a recommencé à voler et a été promu sergent de section, mais il a perdu la vie quelques mois plus tard, dans la nuit du 18 au 19 juillet, au cours d’un raid au-dessus de la vallée de la Ruhr où la DCA allemande a fait éclater son Halifax. Il est enterré avec les membres de son équipage au cimetière de guerre de Rheinberg, près de Krefeld.
L’aviateur-chef Craig Reid a survécu à la guerre. Il a fréquenté l’université, s’est marié et a élevé une famille, et il a fait carrière en tant que réformateur social et homme politique dans sa ville natale de Calgary (Alberta).
À la lumière des faits dont ils disposaient en 1944, les enquêteurs de la RAF n’ont pas pu cerner la cause exacte de l’écrasement. Quoi qu’il en soit, la RAF avait des questions plus pressantes à régler quand, quatre nuits plus tard, le Bomber Command a perdu 96 bombardiers et plus de 600 aviateurs au cours d’un raid nocturne sur Nuremberg. Ce furent les pires pertes enregistrées par le Bomber Command au cours de la guerre.
D’après ce que nous savons aujourd’hui au sujet de la fin tragique du Halifax V comme dans Victor, grâce aux éléments d’information recueillis auprès des témoins, il s’est peut-être écrasé d’une part à cause d’une défaillance technique qui a provoqué un incendie catastrophique dans un moteur et, d’autre part, à la suite d’une erreur du pilote. Cependant, nous ne saurons sans doute jamais avec certitude ce qui s’est vraiment passé.
En 1988, j’ai été à l’origine d’une demande adressée par le conseil paroissial de Christ Church au diocèse de Salisbury, dans laquelle on demandait la permission d’installer une plaque commémorative à l’intérieur de l’église pour commémorer la tragédie. Le chancelier du diocèse, John Ellison, a rejeté la demande, et l’appel présenté en 1990 a échoué.
Évoquant des arguments juridiques et éthiques pour justifier sa décision, il a conclu que rien n’avait été fait dans le passé parce qu’une telle proposition aurait été « mal fondée et impropre ». Il a poursuivi en disant que « l’installation d’une plaque permanente, des années plus tard, fait intervenir des considérations très différentes... La triste vérité dans cette affaire, c’est que la catastrophe a résulté de l’incompétence de Hall, qui a causé la perte de cet avion et de quatre membres de son équipage et qui, s’il avait survécu, aurait sans doute fait l’objet de sanctions disciplinaires militaires »
L’enquête de la RAF sur les causes de l’écrasement n’a toutefois pas produit de résultats concluants. Dans le cadre de plusieurs enquêtes sur des accidents d’aviation survenus après la guerre et n’ayant fait aucun survivant, la RAF a blâmé le pilote. Dans les cas où les preuves de telles assertions étaient minces, les familles des pilotes concernés ont vigoureusement remis en question la version « officielle ».
Conscient de mon exaspération et de ma déception après que j’eus espéré une conclusion heureuse au cours de toutes ces années, mon père a communiqué avec le conseil municipal de Bradford pour lui demander s’il accepterait de se charger du projet. Il a répondu que oui.
Presque cinquante ans, jour pour jour, après l’écrasement, à midi le 25 mars 1994, une plaque commémorative en laiton a été dévoilée à l’extérieur des bureaux du conseil municipal, dans les jardins de Westbury House, pour commémorer l’écrasement du bombardier et la perte de membres de son équipage. Le seul survivant, Craig Reid âgé de 72 ans, et sa femme Verna sont venus de Calgary, au Canada, tout spécialement pour assister à la cérémonie. Jean Morris, d’Ystrad Mynach (pays de Galles du Sud), sœur du sergent Graham Evans, le mitrailleur arrière, était présente elle aussi. Avec d’autres amis et parents des membres de l’équipage et de nombreux habitants de Bradford, ils ont regardé un avion de transport Lockheed C-130 Hercules de la RAF survoler les lieux après avoir décollé de la base de la RAF à Lyneham.
Craig Reid s’est souvent demandé pourquoi il avait été le seul à avoir la vie sauve parmi les huit hommes qui étaient à bord de V comme dans Victor, cette fatidique nuit du printemps de 1944. C’est une question qui l’a troublé pendant plus de 60 ans. Sa foi chrétienne lui a procuré des réponses, et il s’est assuré, depuis cette date-là, de vivre chaque nouveau jour pleinement, en se consacrant à sa famille et en travaillant infatigablement pour sa collectivité. Il m’a dit un jour que chaque matin quand il s’éveillait et posait les pieds par terre au côté de son lit, il remerciait Dieu du don d’un nouveau jour.
« Il n’est pas mort graduellement, comme certains, mais soudainement, sous les arbres de Somerset. » [Traduction]
- Inscription sur la pierre tombale du sergent Norman Simpson
Sous-lieutenant d’aviation Brian Hall, ARC, Pleasantville (New York), États-Unis
Sous-lieutenant d’aviation Don Hernando de Soto Grover, ARC, Haileybury (Ontario), Canada
Sous-lieutenant d’aviation Roy Porter, ARC, Ottawa (Ontario), Canada
Sergent Harry Newton, RAFVR, Oldham (Lancashire), Angleterre
Sergent Norman Simpson, RAFVR, Whitley (Cheshire), Angleterre
Sergent Graham Evans, RAFVR, Ystrad Mynach (Mid-Glamorgan), pays de Galles
Auteur et historien de l’aviation, Jonathan Falconer vit à Bradford-on-Avon.
Le présent article, qui a été légèrement modifié, a été initialement publié sur le site Web des Ailes d’époque du Canada. Il a été traduit et reproduit avec l’autorisation.