Chicago (Illinois) Le 28 janvier 2005 Seul le texte prononcé fait foi Merci de votre accueil si chaleureux. Je suis très heureuse d'être ici avec vous aujourd'hui. C'est très stimulant d'être dans une salle remplie de gens qui sont ao cœur du système de santé. Il est évident que les soins de santé sont importants pour la population des États-Unis. Selon un sondage réalisé par CNN, c'est le troisième enjeu en importance pour le président et le Congrès cette année - au même titre que le terrorisme, devant l'économie et la guerre en Iraq. Remettre sur pied un système de santé est une tâche complexe, car il n'y a pas de panacée. Cependant, je tiens à vous présenter une méthode capable de rendre plus efficace n'importe quel système. Ramener la santé dans les soins de santé, voilà le sujet de mon discours aujourd'hui. L'idée de garder les gens en santé pour éviter d'avoir à les soigner n'est pas nouvelle. Vers l'an 2600 avant Jésus-Christ, l'empereur Huang Ti déclarait : « Soigner une personne qui est déjà malade [...] c'est comme attendre d'avoir soif pour creuser un puits ou attendre d'être en guerre pour fabriquer des armes. » Aujourd'hui, j'aimerais vous raconter une histoire plus récente concernant le système de santé du Canada. Le père du régime d'assurance-maladie canadien, Tommy Douglas, croyait à l'importance de doter le pays d'un système d'assurance et, ensuite, de garder les gens en santé. Quant il parlait de l'avenir de ce programme social que fait la fierté du Canada, Tommy Douglas insistait sur l'importance de prévenir les maladies et de promouvoir la santé : « N'oublions pas que le régime d'assurance-maladie doit avant tout veiller à garder les gens en santé au lieu de les remettre en état lorsqu'ils tombent malades. Pour ce faire, il faut des cliniques [...] maintenir des programmes de soins à domicile beaucoup plus efficaces, rendre [...] l'immunisation accessible à tout le monde [...] promouvoir l'atteinte de la forme physique grâce aux sports et à d'autres activités. Tous ces programmes doivent viser à garder les gens en santé, parce qu'à long terme, c'est beaucoup moins coûteux que de les soigner lorsqu'ils sont malades. » Puis, en 1974, Marc Lalonde, qui fut ministre de la Santé nationale et du Bien-être social de 1972 à 1977, publiait un document de travail intitulé Nouvelle perspective de la santé des Canadiens qui a modifié notre façon d'envisager les soins de santé. Je vous recommande fortement de le lire, si ce n'est déjà fait. Vous le trouverez dans le portail Internet de l'Agence de santé publique du Canada. Dans ce document, M. Lalonde expose deux objectifs : atténuer les risques sanitaires et rendre les soins plus accessibles. Pour les atteindre, il propose cinq stratégies axées sur la promotion de la santé, la réglementation, la recherche, l'efficacité des soins et l'établissement d'objectifs. Marc Lalonde considérait la santé comme le fondement du progrès social et le système de santé comme l'un des multiples moyens de préserver et d'améliorer la santé. Il y a 30 ans, avec le Rapport Lalonde, le Canada s'imposait comme un précurseur de l'approche axée sur la santé de la population. Nous savons maintenant que la pauvreté, la violence, l'environnement, l'éducation, le logement et l'équité ont sur la santé une incidence tout aussi importante que le système d'ateliers de réparation ou de traitement des malades. Le SRAS nous a rappelé ce que prêchait Marc Lalonde. Alors même que la viabilité du système de santé suscite de vigoureux débats au Canada, nous ne devons pas sous-estimer l'incidence de l'ensemble des déterminants de la santé et la nécessité d'y faire face. Puis, en 1986, la Conférence internationale pour la promotion de la santé qui se tenait à Ottawa a donné lieu à l'adoption de la Charte d'Ottawa pour la promotion de la santé. Les États-Unis étaient l'un des pays participants. La Charte d'Ottawa définit la promotion de la santé comme le « processus qui confère aux populations les moyens d'assurer un plus grand contrôle sur leur propre santé et de l'améliorer. » La Charte d'Ottawa était au premier plan du dialogue sur la politique publique favorisant la santé. On y faisait état des conditions qui sous-tendent la santé, à savoir les déterminants tels que la paix, le logement, l'éducation, l'alimentation, le revenu, la stabilité des écosystèmes, les ressources durables, la justice sociale et l'équité. La Charte d'Ottawa a donné l'impulsion aux programmes Villes et villages en santé au Québec et Communautés en santé dans le reste du Canada, en 1987, ce qui a permis d'appliquer à l'échelon municipal une approche stratégique de la santé publique. Les projets locaux mettent l'accent sur les problèmes sanitaires, sociaux, environnementaux et le développement économique local. Puis, en avril 2001, le premier ministre, Jean Chrétien, créait la Commission sur l'avenir des soins de santé au Canada, sous la présidence de Roy Romanow. En novembre 2002, la Commission publiait son rapport final intitulé Guidé par nos valeurs : L'avenir des soins de santé au Canada. L'Étude no 8 de la Commission Romanow a changé ma vie. Ce magnifique document rédigé par Brenda Zimmerman et Sholom Glouberman décrit la santé et les soins de santé comme un système complexe et adaptatif. Voilà une autre lecture que je vous recommande si les solutions applicables aux systèmes de santé vous intéressent. Vous le trouverez dans le portail Internet de Santé Canada. La théorie de la complexité, comme nous le savons, est une nouvelle façon de diviser les choses en problèmes simples, compliqués ou complexes. Suivre une recette est un problème simple. La science de la physique qui permet de lancer une fusée vers la lune est un problème compliqué. Élever un enfant est un problème complexe. À mon avis, nul n'est mieux placé que le médecin de famille pour comprendre l'énorme complexité de la tâche qui consiste à garder les gens en santé. Comme le disait Mencken : « Pour chaque problème humain, il y a une solution simple, claire et qui est toujours erronée. » La santé étant un système complexe, certains aspects de celle-ci transcendent les champs de compétence des différents ordres de gouvernement, ce qui peut mener à l'impasse. En 2003, nous nous sommes butés à l'impasse devant le constat que la maladie ne connaît pas de frontière ; nous avons appris que nous devions chercher de meilleurs moyens de partager l'information. En octobre 2003, le Comité national consultatif sur le SRAS et la santé publique publiait un rapport intitulé Leçons de la crise du SRAS : Renouvellement de la santé publique au Canada. Ce rapport faisait état des quatre C de la crise : collaboration, coordination, communication et clarté lorsqu'il s'agit de savoir qui fait quoi, et quand, en situation d'urgence. Ce rapport est un canevas essentiel non seulement en cas de maladies infectieuses, mais aussi en ce qui a trait aux maladies chroniques, à la prévention des blessures et aux situations d'urgence. Nous avons créé l'Agence de santé publique du Canada et nommé un administrateur en chef de la santé publique en nous fondant sur les recommandations du rapport. Et, sans le SRAS, je n'occuperais probablement pas mon poste de ministre d'État à la santé publique. Comme je l'ai déjà dit, le SRAS fut un brusque rappel à la réalité de ce que les Canadiens appellent gentiment la tyrannie des soins de courte durée, où on met toutes les énergies sur le traitement de la maladie, sur le modèle atelier de réparation, ce qui entraîne un sous-investissement dans les réalités qui sous-tendent notre but commun, soit de garder les Canadiens en santé. Le SRAS nous a donné l'occasion de nous transformer, d'apprécier à sa juste valeur l'approche axée sur la santé de la population et la santé publique, et du danger de les tenir pour acquis. Je sais à quel point il est important de ne pas tenir ces éléments pour acquis. Avant de me lancer en politique, j'étais médecin de famille. Lorsque je pense à la santé publique et à la médecine familiale, je garde à l'esprit les quatre principes qui les sous-tendent : La relation médecin-patient et les besoins de nos patients orientent toutes nos activités. Nous sommes des cliniciens compétents qui offrent et coordonnent un large éventail de soins fondés sur les résultats aux personnes et aux familles tout au long de leur vie. Nous pratiquons dans la collectivité, réagissons aux besoins des patients et de la collectivité dans nos cabinets de consultation, dans les hôpitaux, chez le patient et dans les autres établissements communautaires. Nous sommes une ressource pour notre clientèle que nous incitons à la prévention, que nous informons, que nous éduquons - avec la collaboration d'autres professionnels de la santé à qui nous référons certains patients - et dont nous défendons les intérêts dans l'ensemble du système de santé. Bref, en plus d'être compétent et d'entretenir des rapports cordiaux avec ses patients, le médecin de famille doit aussi entretenir de bonnes relations avec la collectivité et la population. En 1994, j'ai eu à rédiger la lettre la plus difficile que j'aie jamais eu à écrire. Elle s'adressait à mes patients pour leur expliquer que je me lançais en politique. Je me rappelle les avoir entendus me dire qu'ils allaient perdre un bon médecin. Et je me rappelle leur avoir expliqué que je croyais cela nécessaire pour pouvoir continuer de me considérer comme un bon médecin, que si le système s'écroulait autour de nous, il devait y avoir une voix représentant le milieu là où se prennent les décisions. Le 11 décembre 2003, lorsque le premier ministre du Canada m'a demandé si j'acceptais le poste de ministre d'État à la Santé publique, je lui ai répondu que ce n'était pas juste une affaire de maladies infectieuses, puis je me suis dit que je débattais déjà avec cet homme qui m'invitait à faire partie de son Cabinet. Mais le SRAS nous a appris à ne pas prendre à la légère la problématique de la santé publique, à rester conscients de l'importance de lutter contre les autres épidémies, comme l'obésité, les cardiopathies, le diabète et le cancer. Je ne m'attends pas à ce que vous me croyiez sur parole, mais il a été prouvé hors de tout doute que les investissements en santé publique sauvent des vies et font économiser de l'argent. Selon l'Organisation mondiale de la Santé, les maladies chroniques coûtent 80 milliards de dollars par année au Canada. Plus de 90 % des cas de diabète de type 2 et 80 % des cas de maladie du cœur pourraient être évités si les gens mangeaient sainement, faisaient régulièrement de l'exercice, cessaient de fumer et maîtrisaient leur stress. D'après l'Alliance pour la prévention des maladies chroniques au Canada, jusqu'à 70 % de toutes les maladies chroniques sont évitables. En 1998, le coût total de la maladie au Canada dépassait les 159 milliards de dollars; les maladies chroniques comptaient pour 67 % de ce montant. Enfin, l'administrateur en chef de la santé publique, le Dr David Butler-Jones, soutient qu'il est de notre devoir d'aider à prévenir les blessures et la maladie. Si l'on peut empêcher une fracture de la hanche ou une crise cardiaque en finançant des programmes de prévention des blessures et des maladies et des programmes de promotion de la santé, alors on est sur la bonne voie. On peut dire qu'on a « pigé ». D'abord, à la rencontre du premier ministre du Canada, des premiers ministres provinciaux et des dirigeants des territoires en septembre 2004, nous avons vraiment pu constater que les différents ordres de gouvernement au Canada avaient « pigé ». Nous pensions que la prévention et la promotion seraient retirées de l'ordre du jour parce qu'ils accusaient un retard de deux heures. Mais, quand nous avons entendu les premiers ministres des provinces et les dirigeants des territoires parler de tout, depuis l'immunisation et l'installation de rampes pour empêcher les personnes âgées de tomber, en passant par l'obésité et les gras trans, nous avons compris que les dirigeants au Canada avaient « pigé ». Ils se sont engagés, comme en fait état leur communiqué, à élaborer une stratégie pancanadienne de santé publique afin d'améliorer l'état de santé de la population canadienne. Cette stratégie mettra l'accent sur les comportements à risque, comme le manque d'exercice et une mauvaise alimentation, et des mécanismes intégrés de lutte contre la maladie. Il y aura également des initiatives de promotion de la santé en milieu scolaire. Ensuite, le discours du Trône s'est inspiré de la rencontre de septembre. (Le discours du Trône est un document qui décrit le programme d'action global du gouvernement). Les hautes instances gouvernementales ont enfin compris que la prévention favoriserait la pérennité du système de santé. Tous les ordres de gouvernement au Canada savent que les mesures de santé publique axées sur la promotion de la santé et la prévention des maladies et des blessures sont essentielles à l'amélioration de l'état de santé des Canadiens et des Canadiennes. Afin d'illustrer cette nouvelle façon de penser, voici un extrait de mes 20 questions à poser pour sauver l'assurance-maladie : Pour moi, les soins de santé c'est : A. Le meilleur atelier de réparation possible B. Garder les gens en santé, améliorer leur état de santé Je préférerais : A. Former plus de chirurgiens orthopédistes B. Investir dans une stratégie de communication auprès des personnes âgées afin de prévenir les fractures de la hanche causées par des carpettes, des journaux laissées par terre et des chaussures glissantes. Je pense qu'il faudrait récompenser les médecins : A. En fonction du nombre de patients reçus en consultation au cours d'une journée B. De garder les patients en santé, de les aider à cesser de fumer, et pour les taux d'immunisation atteints et les mammographies subies Je préférerais que mes impôts soient dépensés pour : A. Assainir l'air B. Acheter plus de pompes et de respirateurs L'arbre de la santé publique est un autre moyen que j'utilise pour amener les gens à promouvoir des politiques gouvernementales saines. Je pourrais tourner une vidéo rock sur l'aide considérable que j'ai eue pour adapter cet arbre à ce que les gens vivent réellement. Victor Ling, l'éminent chercheur dans le domaine du cancer, m'a dit que mon système racinaire n'était pas assez vaste, que mon arbre allait tomber. J'ai eu un merveilleux échange avec les médecins hygiénistes en chef du Canada, qui veulent maintenant que cet arbre soit un conifère. Et, comme j'ai grandi dans la baie Georgienne, où les pins subissent l'influence des vents de l'Ouest, je pense qu'il serait bon d'avoir ici un vigoureux vent d'Ouest, dans l'intérêt des politiques gouvernementales et de la macroéconomie. Mon arbre est étroitement lié à l'établissement d'une politique gouvernementale cohérente - il met la santé au cœur des préoccupations de tous les ministères et aide toutes les administrations à voir qu'elles ont un rôle à jouer dans le maintien de la santé de la population. Les racines de mon arbre regroupent tous les déterminants que vous connaissez, soit la pauvreté, la violence, l'environnement, le logement, l'équité et l'éducation. Le prochain facteur, c'est la forêt démographique où l'on naît, et nous savons, bien sûr, qu'en naissant dans la forêt des Premières nations, des Métis ou des Inuits, on s'expose aux pires résultats en matière de santé. J'essaie de voir comment nous pourrions donner un éclairage néon à cette forêt-là. Si nous ne pouvons améliorer l'état de santé des Premières nations, des Inuits et des Métis, alors nous aurons échoué. Il est primordial d'y parvenir. Je tiens à souligner que la pauvreté est un des principaux déterminants de la santé. Une enquête sur la santé menée conjointement par le Canada et les États-Unis en 2002-2003 a montré que dans les deux pays, les personnes ayant les plus faibles revenus signalaient un plus mauvais état de santé et des taux plus élevés de limitations motrices graves, de tabagisme et d'obésité que les répondants des catégories de revenu supérieures. On arrive maintenant au niveau du sol, où l'on trouve l'estime de soi et la protection de l'identité personnelle et culturelle. Le tronc réunit les choix concernant la santé sexuelle, le tabagisme, l'activité physique, une alimentation saine, la consommation d'alcool et l'usage de drogues, puis, dans les branches, se trouvent les stratégies de lutte contre les maladies. En ce qui concerne l'estime de soi, on voit que la santé mentale fait partie des indicateurs de santé et d'activité chez les enfants. L'inclusion sociale et le sentiment d'appartenance sont intimement liés à l'estime de soi et à l'activité physique. Les résultats se reflètent dans les branches et les feuilles de l'arbre. Ce sont des maladies chroniques comme le diabète de type 2, les crises cardiaques, les accidents cérébrovasculaires ou le cancer. C'est aussi les toxicomanies, les troubles de santé mentale et les blessures évitables. Chez les gens qui ont les bons déterminants de leur côté, qui évitent les risques et font de bons choix de santé, le résultat peut être une médaille olympique ou, à tout le moins, le meilleur chrono personnel dans un marathon. Nous avons besoin d'une stratégie intégrée fondée sur l'estime de soi. L'alimentation, le tabagisme, l'usage de drogues, l'exercice, la santé mentale sont tous des facteurs qui ont une incidence sur le diabète, le cancer et les affections cardiaques. Tous ces résultats émaneront d'une stratégie intégrée de maintien de la santé. Je parle d'une politique gouvernementale saine qui tient compte des déterminants de la santé et qui s'appuie sur des preuves. Vu l'ampleur et la complexité du défi, et la nécessité d'agir sur de nombreux fronts, nous avons besoin des meilleures données disponibles pour prendre de bonnes décisions stratégiques. C'est là qu'intervient la recherche. La participation des citoyens joue un rôle important dans la définition de politiques gouvernementales saines. Forts d'un solide objectif commun et de l'expérience et des connaissances locales, nous pouvons réussir. J'espère que ce séminaire vous aura aidé à mieux comprendre la politique de santé publique du Canada. Si c'est le cas, je saurai que j'accomplis ma tâche de ministre. Benjamin Disraeli, premier ministre d'Angleterre en 1868 et de 1874 à 1880, a dit que la santé publique était la pierre angulaire du bonheur de la population et de la puissance du pays, que la protection de la santé publique était la tâche première d'un homme d'État. En guise de conclusion, j'aimerais vous faire part d'une merveilleuse citation tirée du rapport Wanless, produit au Royaume-Uni. Ce rapport m'a beaucoup marquée, car c'est Gordon Brown, le chancelier de l'Échiquier du gouvernement de Tony Blair, qui a demandé à Derek Wanless, ancien président de la banque NatWest, de le rédiger. Le rapport met en relief ce que nous avons l'intention de faire. C'est un document extrêmement important, car l'auteur a compris que du point de vue de l'économie, deux et deux font cinq. Derek Wanless commence son rapport par une citation du Dr Elizabeth Blackwell, la première femme diplômée d'une faculté de médecine, le Geneva Medical College à Geneva (New York), en 1849. Voici ce qu'elle disait il y a plus d'un siècle : « Nous ne sommes pas des rétameurs qui réparent et rafistolent ce qui est brisé. Nous devons être les gardiens, les protecteurs de la vie et de la santé de la présente génération, pour que des générations plus fortes et plus adaptées puissent suivre. » Je vous offre tous mes vœux de succès dans l'étude de cette question primordiale. Merci.