Quel livre inspirant et percutant!
Que reste-t-il de cette intellectuelle, de cette audacieuse, qui est à l'origine d'une prise de conscience à l'échelle planétaire de la situation des femmes?
Je dirais un message aussi fort aujourd'hui qu'il l'était à l'époque : vous pouvez faire ce que vous voulez de votre vie, que vous soyez une femme ou un homme. Voilà le message que ma mère voulait que j'entende par-dessus tout.
C'est un appel à la liberté que Simone de Beauvoir a lancé. La liberté d'être soi. Un appel que les femmes de partout dans le monde ont reçu comme une parole d'espoir et d'émancipation.
C'est la raison de notre présence ici aujourd'hui à cette conférence sur la violence faite aux femmes.
Parce que tous autant que nous sommes, femmes et hommes réunis sous ce même toit, nous croyons profondément que le droit d'être libres et de vivre en sécurité, chez soi, dans son quartier, dans sa communauté, est fondamental.
Même dans un pays comme le nôtre, que l'ont dit progressiste et égalitaire, les statistiques continuent d'être alarmantes quant au nombre de femmes victimes de violence, agressées chez elle, dans la rue, à l'école, au travail, humiliées, terrorisées.
Bien au-delà des cas rapportés, comme des faits divers, elles sont des milliers à vivre des situations inacceptables.
C'est la raison pour laquelle la violence faite aux femmes est pour moi une priorité et un engagement.
C'est la raison pour laquelle j'ai consacré plusieurs années de ma vie antérieure à accompagner des femmes ayant subi plusieurs formes de violence. Des femmes et des enfants dont les blessures physiques et psychologiques étaient profondes.
C'est la raison pour laquelle j'ai aussi contribué à établir un réseau de refuges qui leur était destinés.
Sachez que je me tiens à vos côtés dans cette lutte que vous menez tous ensemble pour éradiquer toutes les formes de violence infligées aux femmes.
D'ailleurs, il y a à peine un mois, j'étais à Vancouver et je me suis arrêtée dans un centre pour femmes, en plein cœur du Downtown Eastside.
J'ai rencontré là un groupe de femmes qui m'ont dit, parlant des épreuves qu'elles avaient subies : « Nous sommes des survivantes ».
Une à une, ces femmes m'ont raconté leur histoire.
Une histoire qui, trop souvent, fait écho à celle de tant d'autres femmes que j'ai croisées sur ma route et dont je porte en moi les paroles et le souvenir.
Une histoire qui, hélas, se répète d'une ville à l'autre, d'une communauté à l'autre.
Malheureusement, mêmes les plus jeunes d'entre nous ne sont pas à l'abri.
Les adolescentes m'ont parlé d'agressions à leur école.
N'avons-nous pas tout fait dans l'espoir que nos filles n'aient pas à subir un tel sort? Dans l'espoir que nos fils se comporteraient différemment?
Toutes ces histoires tragiques se déroulent dans un lieu qui devrait être celui de toutes les libertés. Un lieu où l'on se sent protégé, aimé et en sécurité, mais qui est devenu, pour ces femmes et ces filles, le lieu de toutes les contraintes, de toutes les manipulations, de toutes les agressions.
Encore derrière les portes closes.
Encore à l'abri des regards.
Encore dans le secret.
Le secret des cœurs et des consciences.
Combien de femmes n'osent toujours pas raconter cette histoire qui est aussi la leur?
Combien d'entre elles s'emmurent vivantes dans un silence qui les isole de plus en plus et qui les maintient captives?
On ne les voit pas.
On ne les entend pas.
Mais elles sont là. Et elles encaissent les injures et les coups.
Notre plus grand défi est de faire en sorte que nous brisons le silence, et le plus tôt possible. Car le silence de toutes celles qui endurent entretient la violence et les confine à la solitude la plus opiniâtre.
Comment?
Par la prévention, certes, et la sensibilisation. Mais aussi en créant autour de ces femmes et de leurs enfants un cercle de protection, comme vous avez su le faire ici, au Catholic Family Counselling Centre, dans le cadre du projet d'aide aux victimes de violence familiale de la région de Waterloo.
Tous les services, qu'ils soient communautaires, juridiques ou policiers, sont réunis ici sous un même toit. Voilà ce que j'appelle un cercle de protection.
Un cercle de protection qui me fait penser au cercle de guérison des femmes autochtones de ce pays.
J'ai eu le privilège de faire l'expérience des cercles de guérison et je sais ce qu'ils représentent dans le parcours souvent difficile qui mène à la renaissance et à la prise en charge de sa vie.
C'est un cheminement intérieur parfois très long, où s'entremêlent tout à la fois des sentiments de honte, de culpabilité, d'incertitude et d'extrême vulnérabilité.
Lorsqu'une femme fuit une situation de violence, elle doit pouvoir être accueillie, prise au sérieux et protégée par les autorités judiciaires et policières, par les personnes qui administrent des soins, par tout un chacun.
J'ai vu des femmes brutalement mortes à elles-mêmes revenir à la vie, une fois en sécurité, en confiance, appuyées.
Des femmes comme Naomi Judd, qui se reconstruisent de toute pièce. Des femmes comme Carolyn Thomas, qui trouvent le courage de prendre la parole, de dénoncer la violence familiale et d'aider d'autres femmes à s'en sortir.
Des femmes fières et courageuses qui ne sont plus victimes, mais guérisseuses et libératrices.
« You can be anything you want, soutient Naomi Judd, but first you have to understand what's standing in your way. » N'est-ce pas un message qui rejoint, par-delà le temps, celui de Simone de Beauvoir?
C'est Simone de Beauvoir qui a dit un jour que « pour désirer laisser des traces dans le monde, il faut en être solidaire ».
Regardez autour de vous : la violence faite aux femmes n'est pas le souci de quelques-unes. Elle fait l'objet d'une mobilisation qui transcende de plus en plus les sexes, les âges, les secteurs d'intervention.
Car la violence faite aux femmes et aux filles est un problème qui nous concerne tous.
Le reconnaître aujourd'hui est déjà un signe d'espoir.