Montréal, le vendredi 28 mai 2010
SOUS RÉSERVE DE MODIFICATIONS
Il en est des honneurs comme des jours heureux.
Ils ensoleillent nos mémoires, et on les chérit à distance notre vie durant.
Or, je suis d’autant plus touchée par cet honneur que vous me faites en m’octroyant le grade de Docteur honoris causa que l’Université de Montréal, et je le dis fièrement, est mon alma mater.
Revenir aujourd’hui sur les lieux que j’ai fréquentés autrefois comme étudiante me permet de mesurer devant vous le chemin parcouru.
C’est après un voyage de jeunesse en Europe, dans les années 70, que je découvris l’Italie où, sous le contrecoup de mai 68, l’imagination était bel et bien au pouvoir.
Je n’oublierai jamais ces rues animées par les réclamations des ouvriers, des féministes, des artistes, des étudiants qui s’en donnaient à cœur joie, et parfois maladroitement, pour ébranler les certitudes et réinventer le pacte social.
La parole foisonnait partout, comme un appel à la liberté.
Oui, pour la jeune fille en fleur que j’étais alors, rebelle à ses heures, qui avait fui avec ses parents un univers réduit aux chuchotements par la dictature et l’oppression; pour cet enfant de l’exil qui avait trouvé refuge et sécurité au Canada, pays de tous les possibles, l’expérience de ce voyage ressemblait à une résurgence de la parole et, comme celui de Dante, finissait au paradis.
C’est avec l’envie irrépressible de prolonger cette expérience que je rentrai à Montréal au bout d’une année exaltante.
Dès mon retour, je me souviens d’avoir annoncé à ma mère, avec toute la détermination de la jeunesse, que j’allais m’inscrire à la faculté d’études italiennes de l’Université de Montréal pour pousser plus loin l’aventure, tant je me sentais bien dans cette façon de dire et de vivre.
Ces années de découvertes et d’apprentissage ont contribué à modeler la personne que je suis devenue et m’ont permis de mieux définir les valeurs qui m’ont toujours guidées et que je défends encore aujourd’hui à titre de gouverneur général du Canada.
Des valeurs qui, somme toute, nous empêchent de nous cantonner dans l’acquis et nous invitent à nous étonner encore et toujours de l’étendue de tout ce qu’il nous reste à acquérir par l’effort.
C’est peut-être là, en fait, que résident les fondements mêmes de la liberté que rien ni personne ne peuvent jamais nous enlever : je parle ici de la liberté de comprendre, d’élucider, de créer, de s’émerveiller, de changer la vie.
Qu’il me soit permis, toutefois, de formuler un seul regret par rapport à ces années d’études, et il s’agit ici d’un regret tout à fait personnel.
Je regrette en effet de n’avoir pas mené à terme mon mémoire de maîtrise qui devait porter sur la notion d’exil chez le magnifique Dante et quelques écrivains des Amériques.
Il m’arrive parfois de penser à quoi cette étude aurait ressemblé mais, avec le temps, il me plaît surtout de croire que cette méditation sur l’exil a été emportée par l’appel de la solidarité, dont la défense est au cœur de toutes mes convictions.
Dante lui-même me conforte dans cette croyance, lui qui disait que « certains attendent que le temps passe, d’autres le saisissent avec force et agissent ».
Sachez, chers amis, que je l’ai saisi à bras-le-corps, comme si tout mon parcours jusqu’ici se résumait de l’exil à la solidarité.
Oui, je suis une femme de l’exil, des exils, dirais-je plus précisément, celui du pays de mon enfance certes, mais aussi celui des certitudes qui nous coupent l’horizon des possibilités, des partis pris qui sclérosent notre façon d’être au monde et de l’exprimer.
Une femme de l’exil appelée par la solidarité qui, selon moi, réunit sentiment et action pour renforcer cet élan de dignité humaine qui m’émeut par-dessus tout.
Que ce soit auprès des femmes victimes de violence et en détresse, ou à la télévision publique canadienne, ou dans les fonctions que j’occupe depuis septembre 2005, je n’ai cessé de redoubler d’efforts pour faire de la solidarité la valeur cardinale de toutes mes entreprises et de toutes mes ambitions.
Et je souhaite de tout cœur que vous, chers diplômés de 2010, portiez vous-mêmes cette même conviction au-delà de cette institution que j’aime et que nous aimons.
Car l’université nous prépare à prolonger autrement et incessamment ce travail de la pensée pour qu’il serve avant tout à régénérer et à raffermir les liens inventés par les humains pour mieux vivre ensemble, et pour vivre mieux ensemble.
C’est la raison fondamentale pour laquelle je tiens pour vital le rôle que jouent les universités comme lieux de formation et de résistance de la pensée.
C’est donc avec émotion que j’aimerais profiter de cette occasion insigne pour remercier cette institution pour tout ce qu’elle m’a donné et tout ce qu’elle m’a permis d’imaginer pour la suite du monde, selon la si belle expression de Michel Brault et de Pierre Perrault.
Et j’en appelle maintenant, chers amis, à votre propre engagement pour que cette suite du monde soit à la mesure de vos aspirations.
Que tous mes vœux de succès et de bonheur vous accompagnent!