Le 22 octobre 2012 - Québec
Sous réserve de modifications
Bonjour.
Je suis honoré de prendre la parole à l’assemblée de cette année de l’Union interparlementaire [UIP].
Le débat d’aujourd’hui sur la diversité est d’autant plus important que de nombreuses régions du monde sont confrontées à des bouleversements et à l’incertitude.
Alors que nous sommes encore au seuil d’un siècle nouveau, un vieil adage s’impose à l’esprit : « La seule constante, c’est le changement ».
Lorsque le changement survient rapidement et inopinément, il est d’autant plus important de s’attacher aux constantes qui restent immuables : les gens, où qu’ils soient, continueront de lutter pour la dignité.
La dignité de pouvoir vivre en liberté.
La dignité de pouvoir vivre en paix.
La dignité de pouvoir subvenir aux besoins de leur famille.
Face à la tourmente actuelle où déferlent les changements, les sociétés libres, ouvertes et démocratiques nous servent de phares.
Nous savons ce qu’il faut faire pour créer les conditions grâce auxquelles les gens peuvent vivre dans la dignité à laquelle ils aspirent.
Nous savons que la liberté, la démocratie et le respect des droits de la personne sont les valeurs sur lesquelles se fondent des sociétés pluralistes.
Mais nous savons aussi que le pluralisme ne peut s’épanouir que si nous acceptons la diversité de nos sociétés.
Comme l’a dit Michel de Montaigne, « dans le monde, il n’est point d’opinions semblables, pas plus qu’il n’existe deux cheveux ou deux grains semblables; la qualité la plus universelle réside dans la diversité ».
Et je vois en effet dans cette salle le reflet de la véritable diversité de notre communauté mondiale.
Tout comme j’y vois le reflet d’une vérité immuable selon laquelle, dans une salle où sont rassemblés des milliers de personnes, il n’y aura pas deux visages pareils, et cela même si un visage ne compte que 10 éléments.
Nous pouvons être de la même couleur de peau, mais parler des langues différentes.
Nous pouvons avoir la même langue maternelle, mais pratiquer une foi différente.
Nous pouvons avoir les mêmes convictions religieuses, mais provenir d’une culture différente.
Certes, nous pouvons avoir une myriade de différences, mais nous appartenons tous à une seule et même humanité.
Malheureusement, dans ce monde, il y a des forces du mal qui exploitent ces différences pour marginaliser les minorités et, souvent, pour en faire la cible d’actes de violence.
C’est là que nous, en tant que sociétés libres, avons un rôle à jouer.
Le grand poète Khalil Gibran nous interpelle lorsqu’il rappelle que « la protection des droits d’autrui est l’objectif le plus noble et le plus beau que puisse se fixer un être humain ».
Ce n’est pas là une simple question de croyances et de valeurs. C’est une conviction qui exige que nous passions à l’action.
La protection des droits de la personne et de la dignité humaine est une obligation dont chaque État doit s’acquitter envers ses citoyens, et c’est aussi une obligation mutuelle de tous les membres de la communauté internationale.
L’histoire montre que des sociétés ouvertes — les sociétés tolérantes, pluralistes et libres — sont le meilleur garant du respect des droits de la personne et de la dignité humaine.
Souvent, ceux qui menacent la sécurité de l’humanité bafouent les droits de la personne.
Et même les violations des droits de la personne qui ne constituent pas une menace pour la sécurité demeurent pour nous un sujet de préoccupation.
Le fait de réduire à l’esclavage d’autres personnes constitue une violation odieuse des droits de la personne, qui peut prendre de nombreuses formes. Trop souvent, les femmes sont particulièrement vulnérables aux violations les plus graves.
J’en veux pour exemple le mariage précoce et forcé de jeunes filles, une forme particulièrement barbare d’esclavage.
Chaque année, des millions de filles sont forcées de se marier, certaines dès l’âge de neuf ans. Dans les deux heures que nous aurons passées ici, 2 200 enfants auront été forcés de se marier à un âge précoce.
Des filles comme Habiba, une enfant du Niger forcée de se marier à 14 ans et qui s’est retrouvée enceinte à l’âge de 15 ans. Après avoir enduré des contractions pendant deux jours, elle a été transférée dans un hôpital régional pour y subir une césarienne.
Malheureusement, son bébé est décédé quelques heures après la naissance alors qu’une simple procédure aurait pu lui sauver la vie.
Son mari l’a quittée et son village l’a rejetée. Aujourd’hui, elle vit avec sa mère, complètement ostracisée, et elle ne quitte plus la maison, pas même pour aller chercher de l’eau.
Pour des filles comme Habiba, le passage de l’enfance à l’âge adulte est trop rapide et trop brutal. Aucune fille ne mérite de se faire voler son enfance.
Lorsque des petites filles d’à peine neuf ans sont forcées de se marier contre leur gré, elles ont peu de chance d’obtenir une éducation.
En tant qu’enfants, elles ne sont pas prêtes à être mères.
Leur corps n’étant pas prêt à donner naissance à des enfants, il arrive souvent qu’elles meurent pendant l’accouchement ou mettent au monde des nouveau-nés prématurés et malades. Elles sont aussi plus exposées à contracter le sida.
C’est un cercle vicieux qui se répétera sans cesse si nous n’y mettons pas fin.
Notre gouvernement se porte à la défense de ces filles, même s’il n’est pas toujours opportun de le faire.
Nous ne craignons pas d’aborder ces sujets difficiles dans nos conversations. Et, dans ces conversations, j’ai été choqué d’apprendre que d’autres pays me reprochent d’être insensible aux différences culturelles parce que j’évoque ces questions.
Eh bien, vous savez, je vais continuer à en parler. Je ne me tairai pas devant une pratique moralement inacceptable qui mérite d’être condamnée.
Comment peut-on défendre le mariage forcé d’une fillette de neuf ans?
Si le Canada — une société libre et ouverte qui respecte les droits de la personne — ne se porte pas à la défense de ces filles, qui le fera?
Je sais bien que ce problème n’est pas apparu du jour au lendemain. Il remonte à des temps immémoriaux et il ne se réglera pas rapidement.
Mais il est temps pour la communauté mondiale de faire preuve d’un véritable engagement à changer les choses, non seulement en paroles, mais aussi en gestes.
C’est pourquoi le Canada continuera de faire entendre sa voix et de travailler avec ses partenaires pour mettre fin à cette pratique.
Cette action se situe dans le prolongement de l’important travail que nous avons accompli au Conseil des droits de l’homme de l’ONU sur cette question.
Et dans celui du travail accompli par ma collègue, Rona Ambrose [ministre des Travaux publics et des services gouvernementaux et ministre de la Condition féminine], dont la détermination à s’attaquer aux problèmes des femmes et des filles du monde entier a amené le Canada à se faire le champion de la Journée internationale des filles.
Nous intensifierons nos efforts en matière de diplomatie et de développement pour abolir le mariage précoce et forcé dans toutes les régions du monde.
Et je demande à chacun de vous d’en faire autant.
En tant que citoyens de la communauté mondiale, nous avons le devoir solennel de défendre les populations vulnérables, de donner voix à ceux et celles qui sont forcés de se taire, de défier l’agresseur et de protéger et promouvoir les droits de la personne et la dignité humaine, aussi bien au Canada qu’à l’étranger.
En prenant la parole lorsque nous sommes témoins d’actes haineux et violents, nous savons que nous ne pouvons choisir les droits que nous entendons défendre, ni choisir arbitrairement les personnes dont nous protégeons les droits.
Malheureusement, ce sont là des questions négligées par un trop grand nombre de ceux qui occupent des postes de pouvoir.
Depuis que je suis ministre des Affaires étrangères, j’ai abordé directement ces questions avec certaines de ces personnes, et je l’ai fait parce qu’à certains moments, il faut parler un langage ferme et direct en plus de poursuivre la voie de la diplomatie.
Il faut parler avec franchise à ceux qui détiennent les rênes du pouvoir.
Je le fais en défendant fermement les principes qui ont apporté au Canada la prospérité économique et la richesse de la diversité.
Toutefois, trop de pays ont actuellement des lois régressives et punitives qui criminalisent l’homosexualité.
Dans certains pays, ces lois sont les vestiges d’une époque révolue et ne sont pas appliquées. Ailleurs, elles sont imposées activement et brutalement. Des peines draconiennes et des souffrances indicibles sont infligées à certaines personnes uniquement en raison de leur orientation sexuelle.
Des personnes comme David Kato.
David a travaillé sans relâche comme défenseur des droits au nom de Sexual Minorities Uganda, une organisation qui lutte pour l’égalité juridique et sociale des gais en Ouganda.
Le travail d’une telle organisation est extrêmement difficile. Dans ce pays, les craintes pour la sécurité et le risque d’être ostracisé par la société font partie de la réalité quotidienne des gais.
David était constamment la cible de menaces de mort en raison de son travail et de son orientation sexuelle.
En 2010, un tabloïd ougandais a publié à la une les photos et les noms d’homosexuels connus du pays, sous le titre « Pendez-les ».
David apparaissait sur l’une de ces photos.
L’an dernier, David a été battu à mort avec un marteau dans son propre domicile.
Cette histoire tragique n’est pourtant qu’un exemple parmi d’autres, dans un seul pays.
Ce sont des cas comme celui de David qui m’amènent à soulever la question, souvent au déplaisir de mes interlocuteurs de l’autre côté de la table, comme je l’ai fait lors de réunions tenues récemment en Australie et à New York.
Lors de ces rencontres, c’est le Canada qui a dénoncé avec le plus de force cette situation. J’ai exhorté mes collègues à abroger les lois régressives dans leur propre pays, car je crois fermement que l’État a le rôle de protéger sa population, sans égard au sexe, à l’orientation sexuelle ou aux croyances religieuses.
Dans le passé, les gouvernements canadiens ont rarement soulevé ces questions, voire jamais.
Mais nous, nous le faisons.
Nous travaillons avec nos alliés, comme l’Union européenne et les États-Unis, pour encourager la décriminalisation de l’homosexualité.
Nous collaborons avec tous les partis politiques à la Chambre des communes pour combattre ceux qui bafouent les droits fondamentaux, que ce soit à Kampala ou à Saint-Pétersbourg.
Il s’agit de petites victoires, mais elles découlent de bonnes intentions.
Nous continuerons de faire connaître notre opinion sur les questions qui importent pour les Canadiens, qu’il s’agisse du rôle et du traitement de la femme partout dans le monde, de la persécution des homosexuels ou des attaques lâches et ciblées contre les personnes qui veulent prier dans l’enceinte sacrée des églises, des temples, des mosquées ou des synagogues.
Le Canada fera entendre sa voix.
Notre promesse de mettre sur pied un Bureau de la liberté de religion a suscité un intérêt considérable de la part des médias.
Certains critiques soutiennent que nous mêlons politique et religion.
Ils ne comprennent pas qu’il ne s’agit pas ici de mêler politique et religion, mais plutôt de défendre les droits fondamentaux de l’individu.
Considérez la question sous l’angle suivant : tous les attentats terroristes perpétrés récemment en raison des croyances religieuses des victimes avaient pour auteurs des gens opposés à la démocratie. Tous, sans exception.
Comme l’a fait remarquer l’ancien président américain [Franklin Delano] Roosevelt, « lorsque la démocratie est réprimée, la liberté de pratiquer sa foi disparaît également. Et lorsque la religion et la démocratie disparaissent, la bonne volonté et la raison dans les affaires internationales cèdent la place à l’ambition effrénée et à la force brute. »
Le régime iranien est un exemple pénible d’intolérance religieuse. Les Bahá’ís et les chrétiens sont constamment menacés de mort et de torture, simplement en raison de leur foi.
Il y a tout juste deux mois, l’Iran a condamné à 20 ans de prison sept dirigeants bahá’ís qui sont derrière les barreaux depuis 2008.
Bien qu’aucune preuve n’ait été présentée lors de leur procès sommaire en 2010, ils ont été trouvés coupables d’avoir commis toute une série de crimes contre la sécurité nationale.
Un couple juif-arménien a été exécuté dans le plus grand secret dans une prison [iranienne] d’Évin, en mars dernier.
Leur seul crime semble avoir été de pratiquer leur religion.
Le Canada ne restera pas muet devant ces actes ignobles.
C’est pour cette raison que nous avons imposé certaines des sanctions les plus sévères contre ce régime et que nous sommes déterminés à défendre la liberté de religion en Iran et partout ailleurs dans le monde.
C’est aussi pour cette raison que le Canada parraine une résolution aux Nations Unies sur les droits de la personne en Iran depuis maintenant huit ans, une résolution qui rallie de plus en plus de voix.
Lorsque vous rentrerez chez vous à l’issue de cette conférence, je vous encourage à faire pression sur votre gouvernement pour qu’il appuie notre résolution.
Le Canada continuera de faire sa part.
Notre gouvernement créera sous peu le Bureau de la liberté de religion.
Ce Bureau démontrera au monde entier que le Canada attache une grande importance à la liberté de religion et qu’il se fera entendre lorsque nous serons témoins de persécutions à l’encontre des minorités religieuses.
Nous donnerons la parole aux laissés-pour-compte.
Peu de gens peuvent changer le cours de l’histoire, mais chacun de nous peut travailler à plaider en faveur de la dignité humaine, du respect et de la tolérance, et peut ainsi contribuer à l’histoire de notre génération en jetant les fondements de la société que nous léguerons aux générations futures.
C’est cette conviction qui nous amène à défendre les droits des femmes qui, dans trop de pays, sont victimes d’agressions tout simplement parce qu’elles veulent qu’on les traite de façon égale.
C’est aussi cette conviction qui nous amène à tenir tête à ceux qui cherchent à criminaliser l’homosexualité.
Nous croyons que ce qui est bon est bon.
Et que ce qui est mal est mal.
C’est pour défendre ces convictions que nous agissons.
En tant que parlementaires, nous devons nous rappeler que ce ne sont pas là des questions partisanes; ce sont des questions qui transcendent la politique.
Je défends les principes qui guident notre politique étrangère, sachant que l’idée d’accorder un rôle plus important aux femmes dans des sociétés où les gens sont libres d’être eux-mêmes et de pratiquer leur foi recueille une large adhésion.
En tant que parlementaires, nous devons tous agir ainsi.
Nous devons protéger la diversité de nos sociétés, tirer parti de nos différences.
Cela peut sembler impossible, mais nous pouvons nous inspirer de Carl Sandburg, qui a dit un jour que « rien ne se passe s’il n’y a pas, au départ, un rêve ».
Or, nous avons ce rêve.
Nous avons aussi, en tant que parlementaires, la responsabilité collective d’agir pour que ce rêve, et celui des gens que nous représentons, se concrétise.
Je vous remercie.