Bonjour.
Je vous remercie de m’avoir invité à cette discussion enrichissante sur l’amitié qui s’est nouée entre le Canada et la République de Corée, et sur ce que peuvent et doivent faire les universités pour resserrer les liens de confiance et d’affection qui unissent nos deux pays.
Je suis venu en République de Corée en qualité de représentant officiel du Canada à l’occasion de l’investiture de votre nouvelle présidente, Park Geun-hye. À titre de gouverneur général, je suis honoré d’avoir eu la possibilité d’assister à la cérémonie d’investiture et de montrer que le Canada appuie la nouvelle administration et la transition pacifique à un régime démocratique—réalisation que nos deux pays ne devraient jamais prendre à la légère ni tenir pour acquise.
Nous sommes en droit de célébrer une telle manifestation de démocratie, tout comme d’inclure notre rencontre au nombre des festivités. Car le travail accompli par les universités—je pense ici au partage, à l’apprentissage et à l’action commune—, ce travail est à l’image du labeur d’un peuple inspiré par les joies et les difficultés de la vie démocratique.
Je suis très heureux de me trouver en ce lieu respecté de haut savoir, aux côtés de nombreux confrères et consœurs. À mes yeux, vous êtes mes pairs, car j’ai passé presque toute ma vie d’adulte à l’université—plus de cinquante ans en fait—, à titre d’étudiant, d’enseignant, de doyen et de président. Même si j'exerce maintenant une nouvelle fonction, je serai toujours un universitaire dans l'âme.
En tant qu’universitaires, hommes ou femmes, nous adhérons tous à la pensée de John Masefield, poète officiel de la Grande Bretagne pendant de nombreuses années. Ce dernier a écrit ces mots : « Il est peu de choses terrestres plus belles qu’une université—le lieu où ceux qui haïssent l’ignorance peuvent s’efforcer de s’instruire, où ceux qui perçoivent la vérité peuvent s’efforcer de la faire comprendre aux autres. »
La quête et l’expression de la vérité occupent une place privilégiée à l’Université Yonsei. La Bible nous dit que la vérité nous rendra libres. Or, les hommes et les femmes qui ont étudié et qui ont enseigné ici au fil des ans ont certes été guidés par ces sages paroles. Dans mon pays, les étudiants et les professeurs à l’université partagent cette croyance. Aussi se réjouiraient ils en apprenant que l’Université Yonsei a fait de ces paroles sa devise.
La recherche et la transmission de la vérité constituent l’un des nombreux liens qui unissent nos deux pays et nos deux peuples. Les missionnaires chrétiens ont été les premiers à tisser des liens entre le Canada et la Corée, il y a plus de cent ans de cela. Trois des plus remarquables d’entre eu—John Gale, William Mackenzie et Oliver Avison—étaient des éducateurs qui ont grandement influencé l’enseignement et l’apprentissage dans votre pays.
John Gale a révolutionné l’enseignement en Corée, en ce sens qu’il a instauré l’instruction sur de multiples matières, comme la chimie, l’algèbre, la physique et l’astronomie.
Ce Canadien a écrit des manuels que les élèves ont pu utiliser dans les cours sur ces matières et dans d’autres cours encore. Il a traduit en hangeul d’importantes œuvres émanant de la philosophie et de la littérature occidentales, comme la Bible et Le Voyage du pèlerin (ou Cholloyokjong), et a traduit en anglais bon nombre d’œuvres d’écrivains coréens. C’est également à lui que l’on doit le premier dictionnaire coréen anglais.
Bien sûr, chacune des réalisations de John Gale est importante en soi. Cependant, c’est l’ensemble de son travail qui a marqué le plus profondément les Canadiens et les Coréens. L’auteur de sa biographie a dit de lui qu’il était le plus éminent interprète littéraire de la pensée coréenne pour le monde occidental. Mais le travail de John Gale a aussi eu pour effet d’ouvrir les Coréens à de nouvelles idées, de faire tomber les barrières sociales traditionnelles et de présenter au peuple coréen une nouvelle conception de l’égalité entre êtres humains.
Le deuxième missionnaire canadien que j’ai mentionné—William Mackenzie—a joué un rôle tout à fait à propos au regard de l’investiture de la présidente Park. En effet, il avait la conviction que les femmes devaient être aussi actives que les hommes dans la société coréenne.
C’est cette conviction qui l’a incité à fonder la première école mixte à voir le jour sur votre territoire, fait notoire puisqu’à l’époque, il était interdit aux femmes et aux hommes d’étudier ensemble dans les sociétés confucianistes. William Mackenzie a également défendu la cause des Coréennes en les invitant à participer aux décisions de ses congrégations et en les encourageant à prendre part à la vie publique.
Le troisième Canadien que j’ai mentionné—Oliver Avison—est un homme dont le nom inspire assurément le respect en ces lieux, car il est l’un des fondateurs de l’Université Yonsei. Le Dr Avison était déterminé à ériger en Corée un hôpital moderne qui non seulement ferait appel à du personnel médical venu d’Occident pour traiter les malades, mais formerait des Coréens en médecine afin qu’ils puissent soigner leurs concitoyens. Il est parvenu à son but d’abord en accédant à la direction de la « maison de la bienveillance universelle »—ou Jejungwon—, devenue sous sa houlette l’hôpital et le collège de médecine Severance.
C’est ainsi que le Dr Avison a jeté les fondements du savoir médical moderne en Corée, en faisant en sorte que le champ médical issu des œuvres missionnaires occidentales soit véritablement adapté au pays.
Ces trois hommes à l’esprit vif et au cœur généreux ont mis leurs capacités intellectuelles et leurs compétences au service de leurs confrères et, ce faisant, ils ont contribué à créer un monde plus averti et plus bienveillant. Il n’est plus noble geste à mes yeux.
Je constate aujourd’hui que ces trois citoyens du monde et les valeurs fondamentales qui les animaient—l’altruisme, l’excellence et, par dessus tout, cette vérité qui est source de liberté—, teintent toujours la vie à l’Université Yonsei.
Ces valeurs ont aussi inspiré des générations de Canadiens et de Canadiennes depuis que John Gale, William Mackenzie et Oliver Avison sont venus tendre la main au peuple de la Corée du Sud.
Je pense ici aux innombrables gens d’affaires du Canada qui ont emprunté la voie du commerce pour resserrer les liens entre nos pays, et qui continuent de le faire.
Je pense aux milliers de jeunes Canadiennes et Canadiens qui ont appris et qui apprennent actuellement à des millions de Sud Coréens à lire, à écrire et à parler l’anglais.
Je pense aussi aux 30 000 Canadiens qui ont fait la guerre de Corée. Cinq cent seize de ces hommes sont morts au combat. Ils avaient pour la plupart le même âge que les étudiants ici présents. Trois cent soixante dix huit d’entre eux sont enterrés au cimetière des Nations Unies, non loin de Busan, où ils reposent à jamais en cette terre qu’ils ont aidé à défendre.
Nous, les Canadiens, nous joignons à vous et à vos amis en République de Corée pour souligner, cette année, le 60e anniversaire de l’armistice de ce conflit, et pour commémorer la terrible souffrance de votre peuple et les grands sacrifices qui ont dû être faits pour préserver la souveraineté de votre pays et la liberté de ses citoyens.
Cette année marque un jalon bien particulier de notre relation. En effet, outre l’armistice, nous célébrons le 50e anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques complètes et de la coopération entre nos deux pays. Il était de mise, en conséquence, de proclamer 2013 l’Année de la Corée au Canada, et l’Année du Canada en République de Corée.
Pendant une bonne partie de cette année historique, des élus et des représentants de nos deux pays tenteront de mettre le point final à un accord de libre échange. Ce qui m’amène au sujet dont j’aimerais vous parler maintenant, soit le libre échange, mais un libre échange qui n’a rien à voir avec le commerce mondial, et qui a plutôt trait aux idées, au savoir faire et aux ressources intellectuelles.
Il s’agit de ce que j’appelle la diplomatie du savoir. J’insiste sur cette forme de diplomatie puisqu’elle est au cœur même de l’amitié qui lie nos pays, et que nos universités se doivent de la pratiquer pour encourager les citoyens à s’ouvrir sur le monde, au Canada et en Corée, pour que tous puissent vivre dans un monde plus averti et plus bienveillant.
Mais qu’est ce que la diplomatie du savoir au juste? C’est notre capacité et notre désir de travailler ensemble—à travers les disciplines et à travers les frontières—et de mettre en commun le savoir que nous acquérons et affinons, afin d’améliorer la condition humaine.
Regardons d’un peu plus près cette définition, pour bien comprendre de quoi il s’agit et comment nous pouvons concrétiser le concept. J’insisterai sur deux aspects de la définition : à travers les disciplines et à travers les frontières.
Toute action que nous prenons comme étudiants, professeurs, chercheurs ou administrateurs d’une université devrait être destinée à rapprocher les disciplines entre elles. Pour avoir étudié l’histoire, je sais que les plus grands progrès de la civilisation, bien souvent, n’ont pas trouvé leur origine dans une seule discipline, mais bien à l’intersection de diverses disciplines.
Leonardo da Vinci a été le maître de l'interdisciplinarité de l’Occident. Les nombreuses œuvres d’art de ce brillant peintre, qui suscitent l’admiration, sont tout à la fois le fruit et l’expression saisissante de la connaissance intime qu’avait Leonardo de plusieurs branches de la science, notamment l’anatomie, la botanique, la géologie, l’ingénierie et la biomécanique, et de l’entrecroisement complexe de la lumière et de l’ombre.
À l’inverse, ses milliers de pages de notes sur la science et l’ingénierie prennent vie dans des dessins détaillés qui traduisent parfaitement ses observations, ses idées et ses concepts. Un bon nombre de ces dessins sont d’ailleurs aussi frappants et célèbres que ses peintures.
Leonardo ne traçait pas de frontière entre l’art et la science. En fait, il misait sur la fusion des théories et hypothèses scientifiques et de l’expression artistique pour interpréter et révéler le savoir, et ainsi faire avancer la compréhension humaine.
Peu d’hommes ou de femmes aujourd’hui possèdent la sagacité et les talents extraordinaires de Leonardo da Vinci. Pourtant, nous qui sommes dans des institutions de haut savoir pouvons sûrement tirer des enseignements de son exemple et cultiver des relations beaucoup plus étroites entre les disciplines.
Et non simplement entre des disciplines apparentées. Nous devons mettre en commun et interpréter le savoir qui existe déjà, et stimuler la découverte de nouvelles connaissances, en permettant par exemple aux anthropologues et aux informaticiens de travailler ensemble. Ou aux psychologues et aux ingénieurs. Ou encore aux historiens et aux urbanistes.
Qui sait quels progrès pourraient être réalisés dans le domaine de la génétique si l’on comprenait mieux la physique quantique? Qu’est ce qu’une meilleure compréhension de l’écologie pourrait nous enseigner sur les réseaux mondiaux de communication? Nous ne saurons pas quelles découvertes majeures, quelles inventions révolutionnaires et quelles approches novatrices peuvent émerger tant que nous ne traverserons pas les frontières des disciplines et que nous ne tirerons pas davantage profit de la diplomatie du savoir.
L’innovation est un mot que l’on utilise à tout propos. À un tel point qu’il a perdu toute signification universelle. Alors qu’est-ce au juste que l’innovation? L'innovation n'a rien à voir avec les découvertes ni avec les inventions, contrairement à la croyance populaire, même si les découvertes et l'invention de nouvelles méthodes et de nouvelles machines sont essentielles au progrès de l'humanité.
L'innovation consiste à apporter des changements à une chose déjà établie, à considérer d'un point de vue différent une idée qui existe déjà, ou encore à combiner cette idée avec une autre sans lien apparent, afin de l'améliorer ou même d'aboutir à une idée tout à fait inédite.
Lorsque nous réfléchissons au sens véritable de l’innovation, nous prenons conscience que cette dernière n’est possible que par la collaboration entre disciplines. En conséquence, si nous voulons édifier des pays et même un monde tout entier qui reposent sur des économies et des citoyens novateurs, il nous faudra pratiquer la diplomatie du savoir. C’est aussi simple que cela et, bien sûr, aussi complexe que cela.
La diplomatie du savoir doit également faire abstraction des frontières. Bien qu’elle opère à plusieurs niveaux géographiques—local, régional et national—, je crois qu’elle est particulièrement efficace lorsque nous, au sein des universités, traversons les frontières nationales et que nous cultivons des relations et des liens plus étroits avec nos pairs de divers pays, qu’il s’agisse de professeurs, de chercheurs ou d’étudiants.
Pourquoi en est il ainsi? Bien, lorsque nous examinons quelque chose sous plusieurs angles différents, nous en comprenons beaucoup mieux la nature profonde. Pensons à l’arpenteur géomètre qui se sert d’un instrument qu’on nomme le tachéomètre électronique pour déterminer un point inconnu à partir de coordonnées connues. La diplomatie du savoir peut être comparée à cet instrument d’arpentage.
Par ailleurs, l'évolution rapide des technologies de communication nous permet d’établir plus facilement le contact entre les gens. Mais une fois le contact établi, nous devons exploiter pleinement la diplomatie du savoir pour rapprocher les gens. Nous devons étudier ensemble—face à face. Mener des recherches ensemble. Voyager ensemble. Socialiser ensemble. Converser ensemble de manière informelle. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons libérer le véritable pouvoir de la diplomatie du savoir.
Vous en voulez la preuve? Amar Bhidé écrivait dans The Venturesome Economy, que les protocoles du Web ont été inventés par un Britannique dans un laboratoire suisse, tandis que Skype a été créé par un Suédois et un Danois à Tallinn, en Estonie.
Depuis, ces deux innovations ont été enrichies et améliorées par des gens du monde entier. Il est donc logique que les hommes et les femmes dans les universités adoptent une telle approche transnationale. Car les défis les plus importants que doit relever chacune de nos nations sont ou bien de source mondiale ou bien de portée mondiale.
Ces défis sont divers. Il faut par exemple veiller à ce que tous aient accès à des soins de santé de qualité ainsi qu’à un approvisionnement suffisant en aliments sains et en eau propre; garantir aux citoyens et à l'industrie, dans les pays en croissance rapide, l’accès à des sources de carburant renouvelables; faire en sorte que toutes les nations puissent connaître la prospérité tout en préservant leurs terres et leurs ressources en eau; enfin, atténuer les effets nuisibles des changements climatiques.
Notre désir et notre capacité de mettre en pratique la diplomatie du savoir détermineront si nous saurons nous attaquer à ces défis—qui figurent parmi les plus importants qu’ait connus l’humanité.
Mais pourquoi recourir à la diplomatie du savoir?
La première raison est qu’il nous faut favoriser le mieux-être de nos concitoyens dans nos pays respectifs. Car leur qualité de vie au quotidien dépend en fin de compte de notre capacité, en tant que nations, à aider chacun d’eux à se développer et à accroître son savoir. C'est le savoir—et non la force militaire, le PNB ni même les ressources naturelles—qui nous donne la mesure véritable de la réussite d'un pays sur la scène internationale, et qui est le facteur déterminant de la réussite personnelle de chaque citoyen.
À preuve, voyons ce qui se passe dans mon pays. Lors de la crise économique qui a commencé en 2008, les Canadiens âgés de 20 à 24 ans qui n’avaient pas de diplôme d’études secondaires avaient au delà de deux fois plus de chances d’être sans emploi que leurs pairs qui détenaient un tel diplôme. Voilà un exemple éloquent. Néanmoins, l’importance d’aider nos concitoyens à se développer et à accroître leur savoir ne se limite pas au simple fait de leur permettre de trouver et de conserver un emploi.
Une nation qui s'efforce de cultiver et de diffuser le savoir est une nation qui permet à ses citoyens d'apprendre à mener une vie véritablement épanouissante et gratifiante, qui soit riche de sens. Un pays peut-il se donner un objectif plus souhaitable et plus profond?
La deuxième raison est qu’il faut favoriser l’harmonie entre les citoyens de différents pays. L’histoire nous montre que, lorsque les nations collaborent, entretiennent des relations commerciales et apprennent les unes avec les autres, elles sont beaucoup moins susceptibles de lutter les unes contre les autres.
Le temps est particulièrement bien choisi pour tirer avantage des apprentissages et de la mise en commun du savoir afin d’établir des liens plus étroits et plus productifs entre les nations. Dans presque toutes les régions du monde, l’information et les idées circulent plus librement et plus rapidement que jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité, et ce, à faible coût. Et personne n’est exclu. Sachons tirer profit de l’omniprésence de l’information et des idées pour faire en sorte que davantage de liens se tissent entre les gens de divers pays.
La troisième raison est qu’il faut faire des choix plus éclairés. La rapidité et la facilité avec lesquelles s’effectuent les communications dont je viens de parler ont un corollaire : les risques que nous courons et les occasions qui s’offrent à nous sont plus importants que jamais. Le meilleur moyen d'atténuer ces risques et de saisir ces occasions est d'échanger les données abondantes qui existent à propos des différents défis qui se présentent à divers endroits dans le monde.
Les quatrième et cinquième raisons ont trait à l’application des principes de la diplomatie du savoir pour faire des choix plus éclairés. La quatrième raison tient à ce que nous devons nous tourner vers la diplomatie du savoir afin d’améliorer les idées qui existent déjà. En créant un monde dans lequel nous pouvons échanger librement le savoir, nous permettons aux gens d’améliorer leurs idées en donnant à d’autres personnes le moyen de mettre ces idées à l’épreuve dans la réalité. Il ne s’agit pas ici d’une compétition ni d’une tentative visant à discréditer les réussites des autres. Il s’agit plutôt d’utiliser la diplomatie du savoir pour nous éclairer, tous autant que nous sommes.
La puissante métaphore de la bougie de Thomas Jefferson illustre bien ce point. La bougie allumée symbolise non seulement la lumière, mais aussi la transmission du savoir acquis d’une personne ou d’un pays à l’autre. Lorsque vous allumez votre bougie à la mienne, celle ci n’éclaire pas moins. Au contraire. Les flammes de nos deux bougies projettent une lumière encore plus forte sur tout ce qui nous entoure.
La cinquième raison pour laquelle nous devons nous engager dans la diplomatie du savoir, c’est pour promouvoir et diffuser les pratiques qui ont fait leurs preuves. Travailler ensemble et mettre en commun le savoir que nous avons acquis et affiné à travers les disciplines et à travers les frontières s’apparente à la méthode scientifique.
La méthode scientifique, l’une des meilleures méthodes d’apprentissage et de découverte de l’histoire de l’humanité, a fait avancer la compréhension humaine à pas de géant. L’interconnectivité croissante de notre monde—soutenue par le désir et la capacité de mettre en commun le savoir¬—, nous donne la possibilité de promouvoir et de diffuser les pratiques éprouvées comme jamais auparavant, en particulier dans les pays où les avantages de la méthode scientifique ne sont pas encore pleinement reconnus.
Nous avons tous lu des livres. Or, il m’arrive quelques fois au cours d’une année de lire un ouvrage qui est empreint d’une telle perspicacité et qui renferme tant d’idées puissantes que j’en achète d’autres exemplaires, ou encore la version numérique, pour les offrir à des amis ou à des collègues.
L’un d’eux, que j’ai lu dans la dernière année, est l’ouvrage de James Robinson et de Daron Acemoglu intitulé Why Nations Fail. Les deux auteurs y font valoir de manière convaincante que les pays prospèrent dans la mesure où ils mettent sur pied des institutions politiques et économiques qui encouragent les gens, sans exception, à participer à des activités qui leur permettent de faire leurs propres choix et d’exploiter au maximum leurs talents et leurs habiletés. Par contre, les pays qui sont dotés d’institutions politiques et économiques de nature exclusive et qui laissent les pouvoirs et les possibilités à une poignée de personnes sont, disent ils, voués à l’échec.
La diplomatie du savoir favorise une plus grande inclusion, dans les pays et entre pays. Du même coup, elle est sans équivoque la marque de sociétés inclusives, donc prospères.
Le Canada et la République de Corée devraient travailler main dans la main pour montrer au monde entier comment fonctionne la diplomatie du savoir et quelle est la promesse dont elle est porteuse. Nous devons accepter ce défi.
Depuis longtemps déjà, nos pays et nos populations travaillent, enseignent et apprennent ensemble. Nous pouvons donc construire sur du solide.
Nous avons aussi en partage plusieurs valeurs : la paix, la liberté, la démocratie, l’équité et la primauté du droit.
Nous sommes semblables de par nos richesses et notre population.
Nos populations sont en bonne santé et sont instruites.
Nous sommes considérés sur la scène internationale comme des acteurs responsables.
De plus, nos deux pays sont très actifs dans bien des secteurs communs, comme l’énergie, l’industrie aérospatiale, les communications et les transports.
Forts de ces qualités et de ces attributs qui jouent en notre faveur, nos pays devraient collaborer en vue de donner forme à la diplomatie du savoir. À cet égard, nos universités devraient ouvrir la voie.
Elles devraient unir leurs ressources pour édifier des partenariats internationaux avant gardistes en matière d’apprentissage et d’innovation.
Elles devraient mettre en contact des enseignants et des chercheurs, pour qu’ils échangent des idées et mènent ensemble des projets.
Elles devraient mettre en contact des étudiants, pour qu’ils apprennent côte à côte et les uns des autres.
Mais comment nos établissements de haut savoir peuvent ils y parvenir? J’ai quelques suggestions à offrir à ce propos.
Les universités qui ont le plus de succès dans nos pays comptent des bureaux chargés expressément de l’éducation internationale. Les établissements canadiens doivent toutefois intensifier leurs efforts pour resserrer les liens avec les partenaires de la Corée du Sud, et inversement.
Nos universités doivent agir pour établir des liens plus étroits au premier cycle, car notre collaboration vise la plupart du temps les cycles supérieurs. Faisons le nécessaire pour qu’un plus grand nombre de nos étudiants universitaires parmi les plus jeunes, c’est à dire ceux qui ont 18, 19 ou 20 ans, puissent étudier, recevoir une formation, apprendre et mettre en commun leur savoir le plus tôt possible. J’irais même jusqu’à proposer que nous prenions des mesures pour favoriser des échanges officiels entre les écoles secondaires et les camps d’été.
Nos universités doivent mettre au point un processus de collaboration pour la reconnaissance des cours par les différents établissements d’enseignement, de façon que les étudiants puissent obtenir leur diplôme en suivant des cours universitaires dans nos deux pays. Ils devraient pouvoir beaucoup plus facilement faire reconnaître les semestres et même les années qu’ils passent dans des établissements d’enseignement étrangers pour l’obtention de leur diplôme.
Nos universités doivent aussi nouer des liens durables entre les laboratoires de nos pays respectifs.
Nos établissements de haut savoir devraient par ailleurs rendre les échanges universitaires entre nos deux pays plus attrayants et plus gratifiants, en offrant aux étudiants l'occasion de travailler et d'effectuer des stages, en plus d'étudier.
Mon pays est conscient de la valeur de l’éducation internationale. Le Comité consultatif sur la stratégie du Canada en matière d’éducation internationale, composé d’experts du domaine de l’éducation, a d’ailleurs publié un rapport récemment, dans lequel il fixe une série d’objectifs ambitieux pour le Canada. L’un d’eux est d’offrir chaque année à 50 000 étudiants canadiens l’occasion de participer à des échanges culturels ou d’aller étudier à l’étranger. Selon moi, pour les jeunes Canadiens, il n’y a pas de meilleur endroit pour apprendre, échanger des idées et croître qu’ici même, dans votre pays.
Je vous présente ces suggestions tout en sachant que les universités partout dans le monde doivent faire face à des défis de taille : une concurrence féroce en ce qui concerne le recrutement des étudiants; l’établissement de campus satellites; la quête pour rejoindre les rangs des établissements de recherche de calibre mondial; la place de plus en plus importante occupée par les établissements postsecondaires à but lucratif.
Toutefois, le plus grand défi de tous pour les universités vient de la vague de changement suscitée par l’enseignement et l’apprentissage en ligne. Les universités canadiennes et sud coréennes doivent donc trouver des moyens de travailler de concert pour tirer parti de l’accélération exponentielle dans l’une des sphères de prédilection de la diplomatie du savoir.
Parmi les facteurs qui contribuent à cette accélération, mentionnons le Web, l’accès de plus en plus répandu à des connexions Internet haute vitesse et l’amélioration rapide de la fiabilité et de la qualité des communications que permettent les nouvelles applications logicielles très poussées.
Il en résulte que certaines des universités les plus prestigieuses de la planète sont en train de révolutionner nos façons d’enseigner et d’apprendre.
À titre d’exemple, l’Université Harvard et le Massachusetts Institute of Technology, ou MIT, ont conçu « edX ». Grâce à cette plateforme ouverte sans but lucratif, quelque 155 000 étudiants dans le monde ont pu suivre le premier cours en ligne qui a été offert, plus précisément un cours d’introduction aux circuits du MIT. Permettez moi de répéter : 155 000 étudiants! Ce chiffre dépasse le nombre total d’étudiants inscrits au MIT en 150 ans d’existence! Et devinez quoi, les cours sont gratuits.
Des entreprises privées comme Udacity et Coursera ont également emboîté le pas. Cette dernière, cofondée par deux informaticiens de l’Université de Stanford, a à son actif 2,4 millions d’étudiants qui suivent 214 cours offerts par 33 universités, dont 25 sont situées aux États-Unis, et les huit autres, ailleurs dans le monde.
Les forums en ligne associés à ces cours sont aussi en passe de révolutionner l’enseignement et l’apprentissage. Les étudiants s’en servent pour communiquer avec les instructeurs pendant les heures de bureau virtuelles, pour répondre à des jeux questionnaires et faire des examens, pour présenter des travaux et pour collaborer à des projets.
Selon moi, il n’est pas loin le jour où de nombreuses universités offriront des cours en ligne à des étudiants de tous les pays, qui pourront leur être crédités. Les crédits qu’ils acquerront confirmeront aux autres établissements et aux futurs employeurs que ces étudiants auront fait le travail attendu et réussi tous les examens au programme.
Je vous dirais même que je vois venir le jour où les étudiants confectionneront leur propre diplôme universitaire, en suivant les meilleurs cours en ligne, donnés par les meilleurs professeurs, issus des meilleurs établissements de la planète. Comme le souligne Ben Wildavsky dans son livre intitulé The Great Brain Race, bien des étudiants, des professeurs et des administrateurs d’université ont moins tendance à se montrer chauvins de nos jours et se comportent davantage comme des citoyens du monde.
Bien que je ne sois pas d’avis que cette tendance supplantera l’enseignement supérieur en classe, je suis persuadé que les établissements traditionnels ajouteront à leurs programmes classiques sur place des cours et des laboratoires en ligne.
Les avancées actuelles et celles qui se dessinent à l’horizon dans le domaine de l’enseignement et de l’apprentissage m’amènent par ailleurs à conclure que les universités de la Corée du Sud et du Canada doivent prendre conscience de ces possibilités et travailler ensemble. Vous et vos pairs au Canada devez mettre en pratique la diplomatie du savoir sous toutes ses formes, au risque de rester à la traîne.
La diplomatie du savoir— qu’elle soit pratiquée en personne comme nous le faisons aujourd’hui ou encore à distance, par câble à fibre optique—peut nous apporter l’ouverture et la force intellectuelles dont nous avons besoin pour révéler des connaissances et les diffuser, les mettre à l’épreuve et en dégager cette sagesse et cette vérité dont tous profiteront.
La diplomatie du savoir peut nous aider à lever le voile sur la vérité, une vérité qui nous rendra libres.
Merci.