Allocution de Simon Brault, Vice-président
Assemblée publique annuelle du Conseil des arts du Canada
150, rue Elgin, Ottawa
Le mardi 28 janvier 2014, à 16 h 30
Les arts et l’engagement du public : une discussion en évolution
À l’occasion de ma dernière participation à une Assemblée publique annuelle du Conseil des arts du Canada, à titre de vice-président, je désire faire un retour sur le dialogue que nous avons lancé, en 2012, sur l’engagement du public envers les arts.
Ce thème complexe est prometteur. Nous considérons que le rôle et l’impact des arts dans la vie des citoyens et sur la société sont au cœur du positionnement stratégique du Conseil des arts. Notre choix de traiter davantage de l’accès aux arts repose sur des motifs identiques à ceux d’autres organismes qui, de par le monde, ont les mêmes préoccupations.
L’ancrage historique de ce choix réside dans l’article 27 de la Déclaration des droits de l’homme adoptée en 1948. L’article 27 précise que (et je cite) :
- « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.
- Chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur. »
De son côté, l’article 8 de la Loi sur le Conseil des arts du Canada adoptée en 1957, spécifie que « Le Conseil a pour mission de favoriser et de promouvoir l’étude et la diffusion des arts ainsi que la production d’œuvres d’art. »
En plus du soutien indéfectible à la création artistique, notre mandat inclut clairement de favoriser et de promouvoir l’étude, la valorisation, la reconnaissance et la diffusion des arts dans la société. En partenariat avec de nombreuses autres instances, nous devons jouer un rôle de premier plan pour que les citoyens de ce pays exercent leur droit de prendre part à la vie culturelle.
Le Conseil occupe un poste d’observateur et d’intervenant privilégiés, et nous devons faire preuve d’un leadership informé et responsable.
Le contexte actuel
Nous souhaitons donc mettre en valeur les initiatives innovantes pour susciter une pleine appréciation de la valeur des arts et de leur rôle central dans la reconfiguration de l’économie; de nos systèmes et de nos communautés; et dans le rayonnement international de notre pays.
Nous reconnaissons que l’ère numérique a sonné la fin des conversations fermées entre experts et bouleversé un grand nombre de façons de faire.
En quelques années, les notions de spectateur, de consommateur culturel et de public ainsi que les conditions de recherche, de formation et de création ont été profondément transformées. En matière de politique et de planification culturelles, s’affirme désormais une relance spectaculaire des préoccupations et des initiatives liées à l’accès aux œuvres et à leur distribution, à l’ouverture des processus de création, à l’autonomisation des producteurs de contenus, aux phénomènes d’appropriation culturelle des citoyens et aux nouvelles formes de participation culturelles.
Ces transformations dépassent de loin notre seul milieu : les secteurs des médias et du divertissement sont aussi en profonde réorganisation. Accessibles sur Internet, les contenus culturels prolifèrent. Se crée ainsi l’illusion que les êtres humains disposent de tous les contenus symboliques dont ils ont besoin pour s’exprimer ou alimenter leur imaginaire. À l’échelle mondiale, les statistiques de fréquentation indiquent cependant qu’il y a encore beaucoup à faire pour que les citoyens prennent pleinement part à la vie culturelle de leur pays.
Notre choix de lancer le dialogue sur l’engagement du public envers les arts est une réponse à ces préoccupations mondiales et aux préoccupations exprimées par les artistes et les organismes artistiques que nous soutenons. Nous devons aujourd’hui répondre à des impératifs de recherche, de création, de production, de diffusion et d’appréciation de l’art que le marché ne prend et ne prendra pas en charge.
Ce dialogue n’est pas un changement de cap : nous continuons de soutenir l’excellence. Ce dialogue réaffirme et actualise notre mandat fondamental. J’en profite ici pour saluer le leadership des chefs de file dans le domaine des arts, car ils ont fait grandement avancer cette conversation.
Réalisations de la dernière année : dialogue et partenariat
Évidemment, le dialogue doit mener à l’action. Cette année, toute l’équipe du Conseil a abordé le thème de l’engagement du public par le biais d’initiatives et de partenariats concrets. Me viennent à l’esprit le projet de cartographie de la danse, qui donne un portrait plus précis de la pratique de la danse au Canada et diverses études similaires dont celle sur les artistes de la francophonie canadienne hors Québec, menée en collaboration avec la Fédération culturelle canadienne-française et l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques.
Nous avons aussi activement nourri la conversation. Je pense aux différents billets publiés, à la participation de Bob Sirman à la conférence de la Fête de la culture, à celle d’Howard Jang au sommet de Kelowna et à la participation de Joe Rotman à une conférence du Conseil des relations internationales de Montréal. Sans énumérer tous les exemples, cela donne un bon aperçu de l’importance que nous accordons aux partenariats pour progresser sur le front de l’engagement du public.
Nous adoptons une approche que décrivent bien Bazalgette et Davey, du Conseil des arts de la Grande-Bretagne, quand ils écrivent :
Nous devons également réfléchir à ce que nous comptons obtenir grâce aux partenariats. Leurs formes et leurs finalités sont aussi nombreuses que différentes. Ils peuvent être motivés par des intérêts financiers ou des visées de distribution, des idées communes ou le désir d’une plus grande influence. Peu importe leur forme, les partenariats sont essentiels à la résilience du secteur artistique et culturel. [Traduction libre]1[i]
Réalité sur le terrain : une pratique manifeste
Sur le terrain, c’est-à-dire dans la pratique quotidienne d’artistes et d’organismes, les progrès sont remarquables. Le dialogue national en cours confirme la volonté d’un renouvellement des rapports entre les professionnels des arts et les communautés au sein desquelles ils évoluent.
En utilisant judicieusement les médias sociaux, en misant sur la pertinence de leur programmation, en offrant des expériences faisant appel à la créativité du public, en multipliant les voies d’accès à leurs propositions artistiques, en modifiant et en adaptant les grilles horaires et tarifaires ou en s’engageant encore davantage dans leur communauté, les artistes et organismes que nous appuyons expérimentent et font des avancées que nous devons mieux faire connaitre au reste de la communauté.
L’enjeu de l’engagement du public envers les arts est aussi abordé par divers milieux (éducation, santé, services sociaux, gouvernementaux, communautaires). Et il y a là un vaste incubateur d’approches susceptibles de réaffirmer la pertinence sociale des arts et de stimuler la fréquentation, la participation et la pratique de toutes les disciplines.
À cet égard, le phénomène de la médiation culturelle qui prend de l’ampleur, notamment au Québec, est prometteur, car il englobe diverses pratiques artistiques, joint le public dans différents lieux (école, hôpitaux, bureaux, quartiers) et est mené par des artistes professionnels.
À l’échelle civique, un projet, comme celui du Champ des possibles à Montréal par exemple, a permis aux gens d’un quartier de transformer le terrain d’une gare de triage abandonnée en parc et de convaincre la ville d’en devenir propriétaire. Le tout a commencé avec la volonté d’une artiste d’en faire un espace citoyen de création. Ce genre d’initiative, semblable à celle du High Line de New York, est appelé à se multiplier et, chaque fois, l’art est un élément essentiel de mobilisation et de réussite.
Les orchestres sont également actifs au sein de leur communauté. Ainsi, s’inspirant du modèle vénézuélien El Sistema, les orchestres d’Edmonton, de Hamilton, du Nouveau-Brunswick, de Kitchener Waterloo, de Prince George et de Winnipeg fournissent des instruments et des leçons de musique à des enfants de milieux défavorisés et leur permettent de jouer dans un orchestre. Les résultats sont probants.
Récemment, les médias ont traité des effets bénéfiques des arts sur des personnes atteintes de troubles neurologiques, et les exemples de partenariats art-santé sont nombreux : je pense, entre autres, à celui des Grands Ballets canadiens de Montréal et à son Centre national de danse-thérapie mis sur pied en collaboration avec quatre grands centres hospitaliers universitaires.
Il est à prévoir que de telles initiatives se multiplieront.
Encore une fois, le Conseil n’annonce pas un changement de cap, mais il reconnait que notre monde est en mutation. Nous approfondissons notre compréhension du phénomène de l’engagement du public envers les arts dans la perspective de partager les connaissances, d’accompagner le milieu artistique professionnel et de contribuer à l’importante conversation sur la culture et le développement humain qui a lieu au Canada et dans le monde.
Déjà, en février, les représentants du milieu et de l’industrie littéraires, répondant à notre invitation, participeront à un forum national sur les transformations en cours dans le monde du livre (accès, démocratisation de l’édition, habitudes de lecture).Pour alimenter la discussion, nous inviterons aussi des personnes de la communauté artistique à partager leurs expériences en matière de participation culturelle sur notre site web.Nous mènerons des études prospectives sur les répercussions des changements démographiques et technologiques sur les comportements du public envers les arts.
La suite
La consommation de produits culturels et la recherche d’expériences culturelles diversifiées sont à la hausse. Mais l’accès à l’art n’est pas pour autant assuré. Nous devons soutenir avec rigueur le meilleur de la création artistique actuelle dans toutes les disciplines artistiques parce que le marché le fait d’une façon aléatoire, fondée sur la rentabilité et la popularité.
Nous devons encourager la poursuite de l’excellence parce que nous défendons la préservation d’un espace de liberté, de recherche, de création, d’expérimentation et d’expression, essentiel au progrès des grandes valeurs démocratiques de notre pays.
Il y a urgence de développer et renouveler l’engagement du public envers l’art à une plus grande échelle. En s’engageant à exceller dans l’exécution de notre mandat, nous renouvelons notre détermination à agir en collaboration avec le milieu artistique, les gouvernements, les municipalités et avec celles et ceux qui œuvrent dans les secteurs de l’éducation, de la santé et des affaires, et autres, pour accroître les retombées humaines, sociales et économiques du secteur des arts et pour qu’elles soient au cœur du développement individuel et collectif.
La conjoncture actuelle est à la fois incertaine et remplie de possibilités. Nous devons apprendre à considérer des perspectives que nous n’avions jamais envisagées. Malgré l’urgence ressentie, nous devons agir avec prudence, car la précipitation nous éloignerait d’une sophistication de la pensée nécessaire à la justesse de nos actions.
Ce que je viens de dire décrit bien, je crois, l’esprit dans lequel mes collègues du conseil d’administration, l’équipe de direction et l’ensemble du personnel du Conseil envisagent la poursuite du travail sur l’engagement du public envers les arts. Cet esprit anime aussi nos très nombreux interlocuteurs. Nous sommes donc optimistes pour la suite des choses.
Merci.
[i]1. Sir Peter Bazalgette et Alan Davey. « The arts have to be proactive, innovative and bold », in Towards Plan A: A new political economy for the arts and culture (PDF, 618.5 Ko) (seulement en anglais), rapport du RSA Action and Research Centre, Londres, R.-U., 2013