Toronto (Ontario)
16 avril 2014
Le texte prononcé fait foi
Le Premier ministre Stephen Harper a prononcé l’éloge funèbre suivant lors des funérailles d’État de l'honorable Jim Flaherty :
« Vos Excellences Monsieur le gouverneur général David Johnston et Sharon Johnston, Messieurs les anciens Premiers ministres Turner et Mulroney, collègues présents et passés du Parlement du Canada, représentants distingués de tant d’autres institutions, de corps diplomatiques et du gouvernement de l’Ontario et d’autres provinces, territoires et municipalités, connaissances et admirateurs de l'honorable Jim Flaherty de partout au pays, chers amis.
« Comme je l’ai dit la semaine dernière, c’est un moment triste dans la vie de notre pays.
« Il y a quelques semaines seulement, nous avons eu l’occasion de rendre hommage à un collègue extraordinaire lorsqu’il a annoncé son intention de se retirer de la vie publique pour poursuivre de nouveaux projets.
« Nous étions loin de nous douter que nous serions ici aujourd'hui pour lui rendre hommage encore une fois après que l’avenir lui a été arraché.
« Ce fut un événement tragique pour bon nombre d’entre nous, mais surtout pour la famille de Jim, dont tant de membres ont pu se joindre à nous aujourd’hui.
« À chacun de vous, y compris ses fils Quinn, John et Galen, et surtout Christine, nous avons perdu un collègue politique, mais vous avez perdu votre partenaire de vie.
« Le grand nombre de gens qui sont venus au cours des derniers jours constituera peut-être une mince consolation : il s’agit de la pointe de l’iceberg dans l’océan de profonde admiration et d’affection des gens envers Jim. Les gens vous offrent leurs vœux de sympathie, ils pensent à vous et ils prient pour vous.
« Que cela mette un baume sur votre cœur et que Dieu vous bénisse.
« Je le répète, nous avons perdu une personne remarquable.
« Il y a tellement de façons par lesquelles je pourrais vous décrire l’honorable Jim Flaherty.
« C’était un homme profondément guidé par ses principes et impitoyablement pragmatique, combatif, mais aussi sympathique, intelligent – très intelligent – et instruit, sans jamais prendre pour acquis qu’il connaissait tout.
« Il pouvait avoir la tête dure, mais il avait souvent le cœur tendre.
« Il pouvait rapidement piquer un accès de colère, mais, le plus souvent, il était doué d’un profond sens de l’humour.
« Il aimait bien se moquer de sa courte stature et faisait bien des plaisanteries à ce sujet.
« Il faisait remarquer qu’il ne cachait jamais ses présentations PowerPoint, mais, sur la scène internationale, il était souvent comme un géant.
« Je ne dis pas cela pour insinuer que Jim était une personne contradictoire.
« Il ne l’était pas, d’aucune façon.
« Il était un homme, tout un homme.
« Je suis convaincu qu’il apprécie tous les hommages qu’on lui a rendus au cours des derniers jours et qu’il croit vraiment ce que certains disent.
« Plus sérieusement, c’est un fait que Jim était un partisan farouche – il l’était vraiment –, mais qu’il était aimé et respecté de ses adversaires, aimé de ses ennemis.
« C’est quelque chose que j’envie, particulièrement en politique. Je n’arrive même pas à me faire aimer de mes propres amis.
« On a beaucoup parlé de l’héritage – surtout du bon héritage – que nous a laissé Jim.
« Jim n’était pas très porté sur les subventions, mais, en vrai conservateur, il croyait en l’aide apportée aux gens qui ne sont pas en mesure de s’aider eux-mêmes, ou qui avaient été frappés par la malchance.
« Il croyait fermement en l’aide apportée aux personnes dans le besoin ayant tout simplement manqué de possibilités. Il avait aussi une passion toute particulière pour les personnes handicapées.
« Je crois qu’aucune personnalité publique dans l’histoire du Canada n’en a fait autant pour les personnes handicapées et leurs familles que Jim Flaherty.
« Je pourrais nommer plusieurs de ses initiatives, mais le rôle dont Jim était le plus fier était son rôle dans la construction du Durham Abilities Centre, où nous étions hier.
« À l’époque, certaines personnes estimaient qu’il s’agissait d’un projet pour garnir l’assiette au beurre, mais on reconnaît maintenant qu’il s’agit d’une importante institution régionale et d’un monument à une cause noble en laquelle plusieurs croient passionnément.
« Toutefois, la contribution la plus importante de Jim pour notre pays était, sans l’ombre d’un doute, ses nombreuses années de service à titre de ministre des Finances, poste qu’il a occupé pendant la grande récession mondiale de 2008-2009.
« Maintenant, je vais vous demander de bien vouloir m’accorder quelques minutes pour parler de ce rôle. Nous parlons du fait que Jim a écrit une page dans l’histoire, et j’étais privilégié d’être aux premières loges.
« Le tout a commencé à l’automne 2005.
« Des amis communs m’ont dit que Jim Flaherty voulait venir me voir et discuter avec moi de son avenir en politique.
« J’avais déjà rencontré Jim à plusieurs reprises, mais je ne le connaissais que par le témoignage positif et solide de nombreuses autres personnes que je respectais profondément.
« Nous avons dîné dans mon bureau.
« Jim m’a dit qu’il voulait un changement et qu’il s’intéressait à la politique fédérale. Par contre, il se sentait un peu penaud, parce qu’il n’avait pas appuyé ma course à la direction.
« Je lui ai dit que c’était sans importance, car j’avais l’impression qu’il y aurait bientôt une élection fédérale et que, contrairement à ce que bien des gens pensaient, nous avions une forte chance de la remporter.
« Et je me disais aussi dit que nous avions désespérément besoin d’une personne ayant ses capacités et son expérience.
« Dès le départ, bien sûr, je souhaitais lui confier le portefeuille des Finances, mais je dois vous dire que Jim était étonné et même un peu réticent au début.
« Par contre, je pense qu’on peut dire sans se tromper qu’il a rapidement décidé de jamais ne lâcher ce portefeuille.
« La relation entre un Premier ministre et son ministre des Finances est toujours spéciale.
« Mais celle-ci, je puis vous l’assurer, était plus spéciale encore que la plupart d’entre elles.
« Malgré nos éducations et nos expériences de vie bien différentes, Jim et moi partagions les mêmes philosophies sur à peu près tous les sujets.
« Mais, en ce qui concerne les détails des nombreuses priorités complexes qui se présentaient à nous, nous avions souvent – du moins, au début – des points de vue divergents.
« Je dois vous dire que nous, les « WASP », définissons parfois les Irlandais comme des personnes qui ne connaissent peut-être pas bien leur position, mais qui sont prêtes à la défendre.
« Personne ne pourrait accuser Jim Flaherty de ne pas avoir d’opinions, et il était certainement toujours prêt à les défendre.
« Au fur et à mesure que nos réunions de planification du budget progressaient, nos points de vue divergents se faisaient de moins en moins nombreux et, habituellement, ils disparaissaient.
« Parfois, lorsque nous n’arrivions pas à trouver un terrain d’entente, je prenais une décision finale.
« Parfois, je lui donnais raison.
« Parfois, je n’étais pas d’accord avec lui, mais je lui permettais de faire à sa guise, car je n’en pouvais tout simplement plus de m’obstiner avec lui.
« Mes amis, en novembre 2008, Jim et moi avons conclu avec difficulté, et sans doute contrairement à ce à quoi les gens s’attendaient, que la catastrophe frappant l’économie mondiale et le système financier signifiait, entre autres, qu’il fallait accuser un déficit.
« Il ne s’agissait pas de permettre un déficit modeste, mais de prendre des mesures délibérées pour faire le plus grand déficit raisonnablement possible pour réagir face à un marché en train de s’effondrer.
« C’est ce que Jim a fait.
« Le Canada a annoncé l’un des programmes de relance les plus importants au monde et il a trouvé des moyens de dépenser l’argent plus rapidement que quiconque, ou presque.
« Les gens s’en souviennent bien.
« Ce que les gens ont peut-être oublié, c’est qu’il n’y a pas que cela.
« Jim savait que, par le passé, des dépenses déficitaires, même modestes et à court terme, ont entraîné des problèmes fiscaux à long terme.
« C’est pourquoi, même en versant des fonds de relance à un taux énorme, il a modifié les politiques relatives aux dépenses à long terme afin de réduire la courbe de croissance de ces dépenses.
« Et ensuite, il y avait les choses que Jim ne faisait pas.
« Il ne s’est pas servi de la crise pour instaurer de nouvelles bureaucraties, créer de nouveaux programmes permanents, accroître de façon insouciante les privilèges ou annuler des baisses d’impôts ayant été adoptées.
« Il a également pris d’autres mesures liées au logement et aux banques pour assurer à notre système financier une stabilité à long terme encore plus grande et il a imposé des contraintes relativement à toute expérimentation excessive ayant trait à la politique monétaire.
« Le résultat est le suivant :alors qu’à une certaine époque le Canada figurait uniquement en milieu de peloton, aujourd’hui, dans un monde incertain, le Canada jouira d’un budget équilibré des années avant les autres, avec une faible dette et un faible taux d’imposition, et est reconnu comme étant le pays le mieux géré parmi les principales économies développées.
« Cela, mes amis, est l’héritage que Jim Flaherty laisse à la population de ce pays.
« La performance de Jim était impressionnante à voir de près.
« Il y a quelques années, en présence de Jim, un collègue a tenté de me mettre dans l’embarras en disant ‘Monsieur le Premier ministre, je pense que Jim Flaherty est le meilleur ministre des Finances au monde; croyez-vous également que Jim Flaherty est le meilleur ministre des Finances au monde?’
« Eh bien, puisque j’hésite toujours à faire trop d’éloges, mais que, d’un autre côté, je ne voulais pas décevoir Jim, j’ai réfléchi pendant un instant et j’ai trouvé une formule que nous avons tous deux approuvée.
« J’ai dit ‘Cher collègue et ministre, je ne sais pas, en termes absolus, si Jim Flaherty est le meilleur ministre des Finances au monde, mais il est sans aucun doute le meilleur ministre des Finances par pouce au monde’.
« Mais, mes amis, il y a une histoire derrière tout ça.
« Dès 2010, Jim m’a dit ‘Monsieur le Premier ministre, je veux démissionner en tant que ministre des Finances et je ne veux pas me présenter à nouveau. Je contribue à la vie publique depuis maintenant 15 ans. Je veux retourner dans le secteur privé pour faire de l’argent et en mettre plus de côté pour ma famille. Mais, a-t-il ajouté, je ne le ferai pas à moins d’être certain que nous sommes tirés d’affaire et que la tâche de rétablir l’équilibre budgétaire est accomplie.’
« Et chaque année qui a suivi, sans aucune incitation de ma part, l’appel arrivait et Jim disait ‘Monsieur le Premier ministre, je suis encore inquiet au sujet de l’économie mondiale et nous n’avons pas encore rétabli l’équilibre. Je veux faire un autre budget.’
« Et c’est ainsi qu’il a agi année après année, et qu’il a travaillé à la prochaine phase du Plan d’action économique, même si au cours des dernières années cela est devenu de plus en plus difficile pour lui, et parfois difficile à regarder, comme chacun d’entre vous pouvait clairement le constater.
« Cependant, permettez-moi de vous dire que quand c’était important, Jim était toujours à la hauteur.
« Il s’est toujours présenté à nos réunions sur le budget préparé, prêt à passer à l’action, et toujours disposé à jouer du coude dans les coins.
« Et ce faisant, année après année, il a délibérément mis de côté ses propres plans et remis à plus tard les objectifs qu’il s’était établi pour sa famille.
« Pourquoi? Pour quelle raison a-t-il fait cela?
« Parce qu’essentiellement, Jim n’était pas là, comme le veut le stéréotype, pour l’argent ou le pouvoir.
« Jim était motivé par la conviction de la loyauté à la cause et du devoir envers le pays.
« Il avait la conviction d’avoir accepté une responsabilité pour toutes nos familles, et non seulement pour la sienne, il était prêt à faire des sacrifices et, au final, même s’il ne le savait pas, à se sacrifier lui‑même.
« Cette année, quand j’ai vu l’état des marchés et les chiffres inscrits au budget, je savais que lorsque viendrait l’appel de Jim, les choses seraient différentes.
« Ainsi, il y a quelques semaines, dans mon bureau, j’ai accepté sa démission et j’ai dit à Jim « que la réunion qui a eu lieu dans mon bureau en 2005 s’est avérée l’une des meilleures décisions de ma carrière politique, l’une des plus importantes pour notre gouvernement, et l’une des plus significatives pour ce pays.
« Qu’il avait réalisé un travail formidable, accompli ce qu’il avait compté faire et que j’ai compris et apprécié le sacrifice que cela avait comporté.
« Et j’ai dit à Jim qu’il avait vraiment été, au cours de ces huit années, le meilleur ministre des Finances du monde, sinon, en effet, le meilleur de notre histoire.
« Je lui ai également souhaité bonne chance dans sa nouvelle carrière, et je lui ai demandé de me donner des nouvelles.
« Mes amis, je veux que vous compreniez bien ce que je dis – je ne pleure pas la perte de Jim Flaherty.
« Je sais que, pour Jim, le Seigneur a préparé une place où il peut vivre libre des souffrances qui l’affligeaient dernièrement, dans l’amour et la joie.
« Non, mes amis, lorsqu’une bonne personne nous quitte, nous pleurons pour ceux et celles qu’elle laisse derrière elle.
« Alors, un autre mot pour ceux-là, qui s’adresse particulièrement cette fois à John, Galen et Quinn, « les gars », comme votre père vous appelait toujours.
« Permettez-moi de dire ceci, comme je vous l’ai dit hier.
« J’ai perdu mon père il y a onze ans, presque jour pour jour.
« De cette période, je ne me souviens presque plus de ce que j’ai dit ou de ce qu’on m’a dit, tellement la vague d’émotions était puissante.
« Mais quand ce fut terminé et que j’ai pu voir les choses en perspectives, j’en suis venu à apprécier la place que mon père occupe dans ma vie, probablement plus pleinement et profondément que s’il était encore ici.
« C’est une bonne chose.
« Et ce sera une bonne chose pour vous.
« Vous n’êtes dorénavant plus ‘les gars’.
« Vous êtes de jeunes hommes.
« Restez proches de votre mère, rappelez-vous les leçons de votre père, et n’oubliez pas que de nombreuses personnes, présentes ici et dans l’au-delà, sont là pour vous et demeureront là pendant que vous poursuivez votre propre cheminement.
« Et, je le dis encore une fois, de la part de Laureen, de ma famille et de tous mes collègues, Dieu vous bénisse, la famille, et adieu à notre cher ami Jim.
« Au nom d’un pays reconnaissant, nous vous remercions. »