Le 18 novembre 2014 - Ottawa (Ontario)
Sous réserve de modifications
Bonjour à tous et bienvenue. Je remercie mon ami Hugh Segal de m’avoir invité à prononcer la dernière allocution aujourd’hui.
Le sujet de la présente conférence est tout à fait opportun. Vendredi marquera le premier anniversaire du début des manifestations sur la place de l’Indépendance à Kiev.
À peine deux semaines plus tard, je m’étais rendu pour la première fois sur la place de l’Indépendance, et cela a été l’une des expériences les plus inspirantes et mémorables de ma vie.
Il est frappant de penser à tout ce qui est arrivé depuis.
Dans les mois qui ont suivi, le premier ministre Harper a été le premier grand dirigeant du monde à se rendre en Ukraine et à faire preuve de solidarité avec le peuple ukrainien.
Et, comme vous l’avez tous vu, j’en suis sûr, le premier ministre a fait les manchettes partout dans le monde samedi dernier quand il a dit sans détour au président Poutine de quitter l’Ukraine.
J’ai été extrêmement fier de la clarté morale dont il a fait preuve ce jour-là. Mais personne n’aurait dû être surpris de son geste, et encore moins le président Poutine.
Le Canada présent sur la scène internationale est un Canada lucide.
Notre position sur la crise en Ukraine est claire depuis le début.
Nous avons dénoncé les provocations téméraires de la Russie chaque fois que l’occasion s’est présentée. Nous avons critiqué dans tous les sommets les gestes de la Russie qui minent les normes internationales.
Nous avons pris les devants, avec des alliés clés, dans la mise en œuvre de sanctions.
Nous apportons notre contribution, et même plus, aux mesures de l’OTAN visant à rassurer les alliés par le déploiement de forces aériennes, terrestres et maritimes.
Et nous avons consenti beaucoup d’efforts pour appuyer le développement économique et politique de l’Ukraine.
Comme je l’ai dit, la position du Canada est claire. La position de l’Ukraine est claire. Aujourd’hui, je voudrais donc que nous examinions la position de la Russie.
La propagande du Kremlin
Comme l’a si bien dit Winston Churchill, « la Russie est un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme ».
Le Kremlin considérerait cela comme un compliment.
Nous voilà revenus au vieux concept soviétique des mesures actives, mesures destinées à polluer le processus de formation de l’opinion en Occident.
Le président Poutine nous en a donné un exemple classique lorsqu’il a répondu au commentaire du premier ministre en déclarant qu’en fait, la Russie n’était pas en Ukraine.
Nous en avons eu un autre exemple la semaine dernière, lorsque le ministère de la Défense de la Russie m’a qualifié de provocateur… pour avoir dit que les gestes de la Russie étaient provocateurs.
Le plus grand obstacle à la vérité de nos jours est la manipulation active de l’information.
Nous pouvons le constater à l’intérieur de la Russie, mais surtout dans les interactions de ce pays avec le reste du monde.
Malheureusement, les vertus des sociétés libres peuvent être exploitées par les personnes qui sont suffisamment machiavéliques pour ce faire.
Et ainsi, la réalité est attaquée par l’ambiguïté.
Cela se produit à la fois de manière subtile et sans ménagement.
D’extravagantes théories du complot sur la cause de l’écrasement du vol MH17 ont été propagées avec succès parmi de trop nombreux Russes et russophones vivant dans d’autres pays.
C’est dans ce contexte qu’un simple gazouillis de la mission du Canada à l’OTAN a été partagé près de 50 000 fois à l’échelle de la planète.
Et ce gazouillis illustrait simplement au moyen d’une carte que l’Ukraine est l’Ukraine, et non pas la Russie.
En réponse à cette campagne, qui n’est en fait que de la poudre aux yeux, il s’est effectivement trouvé des dirigeants pour réagir avec l’aplomb et la clarté qui s’imposaient. Je souhaite d’ailleurs saluer les interventions de Radoslaw Sikorski, de Frans Timmermans et de Carl Bildt.
Mais il reste encore beaucoup à faire pour départager la réalité de la fiction.
Déconstruire l’argumentaire du Kremlin
L’ensemble du discours du Kremlin tourne autour de la prémisse suivante : la Russie est une victime innocente ou l’Occident est un agresseur, selon le point de vue. Je pense qu’il vaut la peine de déconstruire ce mythe.
En fait, l’argumentaire du Kremlin repose sur quatre affirmations mensongères.
Premièrement, le Kremlin prétend que la crise actuelle n’est en fait que la conséquence logique du refus de l’Occident de respecter la Russie et d’accepter la Russie à titre de partenaire véritable.
Après la chute de l’Union soviétique, l’Occident n’a pas écarté la Russie. Au contraire, il l’a accueillie comme un partenaire mondial clé.
La Russie a été invitée à se joindre au G-8, puis a été intégrée à l’APEC.
Le Conseil OTAN-Russie a été créé pour favoriser le dialogue stratégique.
Et nous avons collaboré avec la Russie dans de nombreux dossiers d’importance mondiale, notamment la non-prolifération, le Moyen-Orient, le développement de l’Afrique et la lutte contre le terrorisme.
Lorsqu’elle s’est jointe à la communauté internationale, nous espérions sincèrement que la Russie se montrerait à la hauteur et ne retomberait pas dans ses vieilles habitudes instigatrices de conflit et de chaos.
Selon le deuxième mythe propagé par Poutine, l’OTAN est une organisation hostile — une menace constante et un adversaire permanent.
Non seulement l’OTAN a-t-elle tendu la main à la Russie, mais ses activités en Europe et ailleurs dans le monde ont profité directement à la Russie, qu’il s’agisse de la lutte contre les stupéfiants en Afghanistan ou de la lutte contre la piraterie au large de la côte est de l’Afrique.
Depuis plus de 20 ans, l’OTAN considère la Russie comme un partenaire stratégique. Elle ne cultive aucune intention menaçante envers la Russie, même si Poutine voudrait bien qu’il en soit autrement.
Troisièmement, le Kremlin entretient le mythe selon lequel certaines parties de l’Ukraine, comme la Crimée, mais aussi la soi-disant Novorossya (ou Nouvelle-Russie) appartiennent en propre à la Russie.
Cette affirmation est aussi totalement fausse. L’intégrité territoriale de l’Ukraine a été reconnue par tous les membres de la communauté internationale, y compris par la Russie elle-même. En effet, ses frontières ont été reconnues par tous lorsqu’elle s’est séparée de l’Union soviétique, en 1991.
Dans le Mémorandum de Budapest, signé il y a 20 ans, la Russie s’est engagée par écrit, et je cite : « à respecter l’indépendance et la souveraineté de l’Ukraine dans ses frontières actuelles ».
Dans ce contexte, l’annexion illégale de la Crimée par Poutine est d’autant plus honteuse.
Finalement, on entend souvent dire que les décisions prises par le peuple ukrainien depuis les événements de la place de l’Indépendance minent les intérêts légitimes de la Russie en Ukraine, et justifient les gestes de la Russie.
Cette affirmation est non seulement fausse, elle est offensante.
Les Ukrainiens sont majoritairement pro-réforme et pro-européens, comme en témoignent les élections parlementaires tenues il y a trois semaines à peine. C’est aux Ukrainiens — et à eux seuls — que reviennent ces décisions.
Poutine a tort de vouloir ramener cette question à un choix entre l’Est et l’Ouest.
Moscou aurait pu préserver la bonne relation qu’elle entretenait avec l’Ukraine, mais elle a préféré la subjugation au partenariat. Moscou doit maintenant accepter que, dans les circonstances actuelles, elle n’obtiendra ni l’un ni l’autre.
Les normes internationales
Non seulement le régime de Poutine déstabilise-t-il l’Europe de l’Est à un point qui ne s’est jamais vu depuis des décennies, mais il affaiblit les fondements mêmes de notre système international fondé sur des règles. Moscou viole les normes humanitaires, juridiques et morales les plus fondamentales de la conduite internationale.
Dans ses doubles discours, le Kremlin exhorte les autres pays à respecter le droit international, alors que Moscou continue à violer le principe fondamental de la Charte des Nations Unies : l’inviolabilité de la souveraineté des États et de l’intégrité territoriale.
Je l’ai souvent dit lors des sommets : nous ne pouvons permettre à un homme au Kremlin de croire qu’il peut, à lui seul, redessiner les frontières de l’Europe.
Cette situation devrait inquiéter le monde entier, pas seulement l’Ukraine. L’absence de règles et de confiance, aggravée par des actes d’agression fondés sur la tromperie, mine la stabilité et mène au chaos.
Les Russes en savent quelque chose, eux qui l’ont appris à leurs dépens.
Dans cet esprit, la récente tentative révisionniste engagée par Poutine pour rétablir le Pacte Molotov-Ribbentrop est déplorable. Et cela, de la part du dirigeant de la nation qui a perdu le plus de citoyens durant la Deuxième Guerre mondiale.
Seulement depuis que la crise fait rage en Ukraine, Moscou a violé successivement des accords conclus à Genève, à Berlin et à Minsk. Il ne restera bientôt plus de villes en Europe où le Kremlin pourra conclure ses accords de mauvaise foi.
L’auto-encerclement de la Russie
Je crois que les actions de Poutine ont en définitive nui aux intérêts de la Russie, et qu’il serait dans le meilleur intérêt du pays de « se retirer de l’Ukraine ».
La notion de la « grandeur russe » occupe une place centrale dans l’identité politique de la Russie et elle est présente dans les œuvres de ses géants de la littérature, y compris, il ne faut pas s’en étonner, chez certains des écrivains préférés de Poutine.
J’en conviens. Historiquement, la Russie est une nation remarquable, un peuple fier.
Mais il semble que Vladimir Poutine soit déterminé à amoindrir la grandeur de cette nation.
Bien que Poutine ait avoué vouloir donner à la Russie le statut de « grande puissance », ses politiques ont eu l’effet contraire. Il isole la Russie et l’affaiblit sur le plan politique et économique.
Le Kremlin fait en sorte que la peur historique de l’encerclement ressentie par la Russie se transforme en réalité. C’est ainsi que ses anciens amis deviennent des adversaires. Si ses attaques contre l’Ukraine et la Géorgie en sont l’exemple le plus manifeste, il ne faut pas oublier, cependant, les gestes de provocation de la Russie à l’encontre d’autres voisins.
La Russie viole régulièrement l’espace aérien et les eaux territoriales des pays baltes et des pays nordiques. Elle teste cyniquement la détermination et la réactivité de ses voisins, qu’ils soient membres ou non de l’OTAN. Au G‑20, nous avons même été témoins d’une tactique d’intimidation grossière, à savoir l’envoi de navires de guerre à destination de Brisbane, en Australie.
Les agressions flagrantes contre ses voisins — pro-occidentaux, bien évidemment — ne sont plus qu’un autre outil de la politique étrangère de Moscou : la concrétisation cynique de la maxime de Clausewitz selon laquelle, faire la guerre, c’est faire de la politique par d’autres moyens.
Mais, bien entendu, l’expression la plus flagrante, la plus immédiate et la plus agressive de cette nouvelle orientation réside dans la campagne meurtrière de Poutine en Ukraine, au cours de laquelle 4 000 personnes ont déjà perdu la vie, estime-t-on.
S’il poursuit dans cette voie, il passera à l’histoire comme l’homme qui a détruit tout ce qu’il y avait de bon dans les liens entre la Russie et l’Ukraine — des liens historiques, religieux, culturels, voire fraternels — sacrifiés sur l’autel d’un expansionnisme impitoyable en Crimée, à Donetsk et à Louhansk.
La Russie de Poutine a peu à offrir à une Ukraine tournée vers l’avenir. Sa Russie ne propose pas à son peuple, et encore moins à celui de l’Ukraine, un avenir où les familles peuvent s’épanouir dans un État de droit; où la volonté et les intérêts de la population comptent et où peut se développer la liberté de presse, d’association et de religion.
Poutine ne propose que la force brute d’une machine répressive alimentée par l’intimidation, la propagande et l’autocensure.
L’auto-sabotage de Poutine
Par ses gestes, le Kremlin s’aliène ses voisins — des pays animés de la ferme volonté d’entretenir des relations saines et équilibrées avec Moscou.
Ce faisant, et à cause des politiques de Poutine, la Russie a été expulsée du G‑8 et elle fait l’objet de sanctions imposées par des dizaines de nos partenaires et alliés du monde entier.
Les sanctions imposées par sa faute à son pays affaiblissent une économie déjà ébranlée par le copinage et la corruption. Et, comme si cela ne suffisait pas, Poutine a sapé encore plus le pouvoir d’achat déjà en baisse des Russes en interdisant des importations agroalimentaires indispensables, et cela dans un geste autodestructeur en riposte aux sanctions internationales. En effet, la banque centrale russe a fait savoir que l’interdiction de ces importations risquait d’accroître d’autant l’inflation.
De plus, les acheteurs de pétrole et de gaz russes s’efforcent désormais de trouver d’autres sources d’approvisionnement. Poutine renonce de lui-même à ce qu’il a toujours considéré comme le principal atout politique et économique de la Russie : l’énergie.
Les derniers marchés d’approvisionnement en gaz que Moscou a conclus avec la Chine, négociés sous la menace de sanctions internationales, illustrent bien la diminution de son influence sur la scène internationale. Certains diront que c’est essayer de faire du neuf avec du vieux, et ils ont raison.
Mais n’oublions pas les autres conséquences pour la Russie de la campagne de Poutine en Ukraine : la mort d’un nombre incalculable de soldats, envoyés pour tuer et mourir sur un front dont Poutine continue de nier l’existence. Combien de mères russes perdront-elles encore un fils avant que le Kremlin ne se ravise?
Il y a tout juste une semaine, des camions militaires portant l’inscription « Cargo 200 » — le code militaire russe désignant les soldats tués au combat — ont été aperçus à la frontière entre la Russie et l’Ukraine par des observateurs de l’OSCE. Ces camions, ainsi que les nouvelles tombes creusées pour les soldats à Pskov, d’où proviennent en grande partie les troupes envoyées en Ukraine, témoignent de façon déchirante du lourd prix que Poutine continue d’imposer à son peuple, uniquement pour conserver le privilège de faire fausse route dans sa quête d’influence à l’échelle mondiale.
Perspectives d’avenir
Les choses pourraient être différentes.
Le peuple russe occupe, comme il le mérite, une place d’importance dans l’ordre mondial actuel. Les Russes sont depuis des siècles un peuple fier, et nous devons respecter cette fierté et ce désir de reconnaissance bien légitimes. Mais il n’y a pas de raisons pour que cela prenne la forme du nationalisme virulent qui émane du Kremlin.
Le peuple russe peut se montrer patriotique sans verser dans le nationalisme.
Se montrer fraternel sans être dominateur.
Se faire respecter sans inspirer la crainte.
L’Allemagne de l’après-guerre constitue un brillant exemple de la façon dont le patriotisme peut s’épanouir sans sombrer dans le chauvinisme.
Poutine a tenté de détourner le débat pour servir ses objectifs nationaux et internationaux. Il cultive des rapports antagonistes avec ses interlocuteurs, comme en témoigne son militarisme. Mais nous pouvons passer outre.
Les Russes sont nos amis. N’ayons pas peur de le dire, y compris au peuple russe lui-même.
Comme nous l’enseigne si bien l’histoire, la grandeur de la Russie émane de son peuple — de sa culture, de sa créativité dans de nombreux domaines, de sa ténacité, de sa bravoure et, il est vrai de le dire, de la résilience de l’« âme russe ».
Cette agression de l’Ukraine n’est pas digne du peuple russe.
La communauté internationale ne peut pas se permettre de ne pas exprimer clairement son désaccord.
Le peuple russe non plus.
Merci.
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