Merci de m’avoir invité à célébrer avec vous cette première Journée Lincoln Alexander nationale. Aujourd’hui, je n’aurais pas voulu être ailleurs qu’ici, chez moi, dans cette école d’Ajax qui porte fièrement le nom d’un illustre citoyen du Canada.
Trois liens me rapprochent de cet homme et de la journée qu’on lui consacre. Tout d’abord, j’ai eu l’honneur de rencontrer Linc souvent lors d’événements publics après mes années d’école à Toronto. Nos noms nous ont réunis : Linc disait que mes parents et moi étions ses « cousins germains ».
Ensuite, j’ai eu le plaisir de voter l’année dernière en tant que député pour le projet de loi qui a créé la Journée Lincoln Alexander. Finalement, cet homme représente une des sources d’inspiration qui m’ont convaincu de me lancer en politique.
C’était un homme incroyable – intime, charismatique, sage – qui possédait deux qualités remarquables : il avait d’abord cette volonté d’être le premier et à prendre l’initiative, même lorsque les conventions ou l’adversité l’en auraient autrement empêché; mais et avait aussi la détermination non seulement de faire de son mieux, mais également d’être le meilleur dans ce qu’il faisait.
Comme il le disait, et vous avez fait de cette déclaration la devise du 20e anniversaire de votre école il y a deux ans, « votre devoir n’est pas d’être moyen. Votre devoir consiste à donner un exemple supérieur incitant les autres à en faire de même. Je l’ai fait; vous le pouvez, et vous le ferez. »
Les origines de Lincoln Alexander sont modestes.
Sa mère, Mae Rose Royale, était une femme de chambre de la Jamaïque. Son père, Lincoln Alexander MacCauley Sr, immigrant de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, était charpentier de métier, mais est devenu bagagiste pour le Canadien National.
Au Canada, sa famille et lui ont souvent été confrontés au racisme et à la discrimination. Comme l’a écrit Linc,
Les Noirs à l’époque représentaient une infime partie de la population de la ville, et les préjugés raciaux abondaient. Pour mes parents, un tel environnement a clairement défini le genre d’emploi auxquels ils pouvaient s’attendre. Leur monde n’était pas rempli de possibilités de travail, ils ont donc mené des carrières consistant essentiellement en des emplois qui étaient par défaut ceux des Noirs à l’époque.
À la naissance de Linc, sa famille vivait dans le centre de Toronto, juste au nord de la rue Front, au 29, Draper, rue nommée en l’honneur de l’un des premiers premiers ministres conservateurs de l’Ouest du Canada.
Le 21 janvier 1922, le libéral William Lyon Mackenzie King était encore dans sa première année en tant que premier ministre. Il entamait un règne qui durerait 21 autres années, interrompu six ans par Meighen et Bennett.
La famille a déménagé sur les rues Simcoe et McCaul, puis sur l’avenue Chatham, près de Danforth. Linc était le seul enfant noir à la maternelle de l’école publique Earl Grey. Plus vieux, il a fréquenté l’école supérieure Riverview.
Après une altercation avec Linc Sr., sa mère a déménagé à Harlem, emportant plus tard son fils aîné avec elle. Linc a alors fréquenté l’école DeWitt Clinton dans le Bronx, qui était, avec ses 12 000 étudiants, la plus grande école secondaire du monde dans les années 1930. Parmi les finissants célèbres qu’elle a formés, notons James Baldwin, Burt Lancaster, Ralph Lauren, Sugar Ray Robinson et Neil Simon.
À New York, Linc a appris que les enfants noirs grandissaient pour devenir des leaders, des génies créatifs, des défenseurs de causes.
Avec le déclenchement de la guerre en 1939, sa mère l’a renvoyé au Canada afin qu’il s’enrôle. Il a servi dans l’Aviation royale du Canada de 1942 à 1945, mais une mauvaise vision l’a empêché de traverser l’Atlantique.
Après la guerre, il a terminé ses études secondaires à Hamilton, ville où habitait sa future épouse, Yvonne, puis a fait un baccalauréat en économie et en histoire à l’Université McMaster avant de chercher un emploi à Stelco, qui l’a refusé pour des motifs raciaux.
Il a alors fait venir sa mère de New York, mais l’état de démence de celle‑ci se dégradait rapidement; elle mourut à l’hôpital psychiatrique de Hamilton, à l’anniversaire de Linc en 1948.
Linc a épousé Yvonne en septembre 1948. Déterminé à obtenir un diplôme de la faculté de droit Osgoode Hall, il a partagé le logis de son père quelque temps à Toronto.
Mais en 1951, son père, pris de regret et suicidaire, s’est pendu à l’asile psychiatrique de Queen Street.
Linc a tenu le coup. Son premier partenaire en droit était juif. Son second, pendant six ans, était le conservateur David Duncan d’Hamilton.
En 1960, Linc et Yvonne se sont rendus en Afrique, où ils ont vu une nouvelle génération de dirigeants prendre le contrôle de leurs pays alors que la décolonisation balayait le monde.
À cette époque, Linc avait été impressionné par le premier ministre John Diefenbaker, qui avait pris une position ferme dans le Commonwealth contre l’apartheid et d’autres formes de discrimination, et qui a plus tard encouragé Linc à se présenter aux élections fédérales.
Hamilton-Ouest avait été représentée dans le gouvernement Diefenbaker par Ellen Fairclough, première femme ministre de l’histoire canadienne.
Linc s’est présenté la première fois dans Hamilton-Ouest en 1965, mais a perdu.
Il s’est représenté en 1968 puis a été élu, ce qui a non seulement fait de lui le premier député noir de l’histoire canadienne, mais également le seul parlementaire fédéral élu d’origine africaine ou caribéenne en Amérique du Nord.
Le mouvement de défense des droits de la personne était alors à son apogée. JFK, Martin Luther King et Robert Kennedy avaient tous été abattus. Les médias américains ont afflué vers Hamilton pour savoir comment il avait réussi.
« Combien des vôtres se trouvent ici, dans votre ville, M. Alexander? » demandèrent-ils. « Trente ou quarante, » répondit froidement Linc.
« Hamilton est noire à quarante pour cent? » renchérirent-ils, incrédules. « Non, nous avons trente ou quarante familles noires, » leur répondit-il.
Il avait gagné avec un soutien généralisé; l’un des quatre députés de l’opposition dans des circonscriptions urbaines à avoir résisté à la vague de Trudeaumanie. Il a de nouveau remporté ses élections en 1972, 1974, 1979 et 1980.
Il est apparemment l’un des deux conservateurs à avoir provoqué l’invective « fuddle-duddle » de Trudeau. Il est devenu ministre du Travail dans le gouvernement Joe Clark en 1979.
En 1980, le premier ministre Davis lui a demandé de présider la Commission de la sécurité professionnelle et de l’assurance contre les accidents du travail (anciennement Commission des accidents du travail) de l’Ontario, qu’il a réformée en profondeur.
En 1985, il est devenu le premier lieutenant-gouverneur noir de l’Ontario et le premier représentant vice-royal afro-canadien du Canada.
Il a excellé dans ce rôle, visitant plus d’écoles et de communautés, accueillant plus d’invités, assistant à plus de défilés et de galas que peut-être quiconque avant lui.
Il était vraiment aimé par l’Ontario. Les gens se sentaient liés à lui.
Il a ensuite occupé de 1991 à 2007 (un record!) le titre de chancelier de l’Université de Guelph, et a été un président remarquable de la Fondation canadienne des relations raciales.
Il s’agit là de réalisations impressionnantes. Il a toutefois affirmé tout devoir à ce conseil de sa mère : « Va à l’école! Tu es un petit garçon noir », qu’il a choisi comme titre pour ses mémoires.
Dans l’enseignement, en droit, en politique et en tant que représentant de la couronne, Lincoln Alexander a osé être le premier et le meilleur.
Mais il a aussi puisé dans le grand patrimoine de la réussite des Noirs au Canada.
Ses parents l’avaient emmené enfant au pique-nique de Port Dalhousie, au parc Lakeside à St Catharines, plus grand rassemblement annuel de la communauté noire en Ontario de 1924 à 1971; un événement lancé par Bertrand Joseph Spencer Pitt, immigrant de Grenade diplômé de l’Université Dalhousie devenu le deuxième avocat noir du Canada.
Le pique-nique était une célébration du jour de l’émancipation, commémorant l’entrée en vigueur le 9 juillet 1793 de la loi interdisant l’introduction de nouveaux esclaves, édictée par John Graves Simcoe, abolitionniste notoire et premier lieutenant-gouverneur du Haut-Canada.
L’Ontario et le Canada ont bien sûr été parmi les premiers territoires du Commonwealth à interdire l’acquisition d’esclaves et plus tard, à libérer tous les esclaves restant, bien avant l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique, le 1er août 1834.
St Catharines a également été un des points de sorties du chemin de fer clandestin. C’est la ville où a vécu Harriet Tubman, la « Moïse noire », dans les années 1850.
Le Niagara a vu le Coloured Corps de Richard Pierpoint aider à repousser une invasion lors de la guerre de 1812, puis former la garde escortant la dépouille du général Brock vers se dernière demeure, sous le Monument Brock, en 1859.
Au moins 30 000 esclaves libérés sont venus au Canada, principalement en Ontario, par le chemin de fer clandestin. Les loyalistes noirs ont été parmi les premiers colons anglophones dans les provinces de l’Atlantique et au Canada, comme nous le rappelle le Book of Negroes.
Même Champlain n’aurait peut-être pas fondé des colonies dans la baie de Fundy et plus tard à Québec sans son interprète africain Mathieu da Costa.
Lincoln Alexander a subi des insultes racistes. Il a surmonté l’adversité. Il a persévéré et a su s’améliorer par les études et les professions qu’il a choisies.
Mais il s’est assuré d’être le premier où personne d’autre n’avait pu aller. Et il a tout fait pour être parmi les meilleurs – habituellement le meilleur – dans ce qu’il faisait.
Ce faisant, il a pris à son compte son fardeau et celui d’innombrables autres personnes.
Il ne conduisait pas, mais aujourd’hui, une grande autoroute d’Hamilton porte son nom. Il n’a jamais été agent de police, mais le siège de la Police provinciale d’Orillia porte son nom. Il a été nommé « plus grand Hamiltonien de l’histoire »! Il a eu droit aux premières funérailles d’État de l’Ontario depuis le premier ministre John Robarts.
Pas mal pour un gamin de Draper Street!
Je vous souhaite à tous une heureuse Journée Lincoln Alexander!