Musée canadien de la Guerre
Ottawa, Ontario
Le 28 avril 2015
Tel que prononc
Bien-aimés survivants, distingués anciens combattants, invités d’honneur, chers concitoyens.
Il y aura soixante-dix ans demain que la septième armée des États-Unis arrivait au tristement célèbre camp de concentration nazi de Dachau. Voici ce que révèle le témoignage direct d’un journaliste turc qui a été emprisonné dans ce camp en raison de ses comptes-rendus provenant du Ghetto de Varsovie :
« Le détachement sous le commandement du major américain ne s’était pas rendu directement au Jorhaus. Il avait fait un détour par la gare de triage, lieu d’arrivée et de départ habituel du convoi de déportation.
« À cet endroit, ils ont trouvé une cinquantaine de wagons à bestiaux garés sur les rails, et ces wagons n’étaient pas vides. Le train était rempli de cadavres empilés les uns sur les autres; il y en avait 2 310 pour être exact. Le train provenait de Birkenau et les cadavres étaient ceux de Juifs hongrois et polonais, dont certains étaient des enfants. Leur voyage avait duré peut-être 30 ou 40 jours.
« Ils étaient morts de faim, de soif, d’asphyxie, d’avoir été écrasés ou battus par les gardes... Ils étaient tous morts ou presque à leur arrivée à la station de Dachau.
« Les SS n’ont pas pris le temps de les débarquer. Ils ont simplement décidé de monter la garde et de tirer sur toute personne ayant suffisamment de force pour sortir des wagons à bestiaux. L’endroit était jonché de cadavres – sur les rails, les marches, les plateformes. »
« Je n’ai jamais rien vu de tel de toute ma vie » a déclaré le lieutenant Harold Mayer. « Tous mes hommes sont devenus fous de colère. »
À certains égards, l’Holocauste du peuple juif a débuté et s’est terminé à Dachau.
Le premier camp de concentration nazi a été établi en avril 1933 par le SS Reichsfuhrer Heinrich Himmler seulement trois mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Au début, ce camp a logé des ennemis du régime et des petits criminels. Lorsque les nazis ont élargi leur entreprise de terreur, le nombre de victimes s’est accru pour inclure des homosexuels, des gitans, des témoins de Jéhovah, ainsi que des personnes handicapées mentalement ou physiquement.
Après la Nuit de Cristal en 1938, ils ont commencé à emprisonner les Juifs pour le crime d'être juif. Certaines de leurs dernières victimes étaient ces Juifs polonais et hongrois rencontrés par l'armée américaine, qui, ayant survécu au camp d'extermination de Birkenau, ont été expédiés vers l'ouest à Dachau juste avant la libération d'Auschwitz.
En quelque sorte, Dachau incarne parfaitement ce qu’Hannah Arendt a appelé plus tard « la banalité du mal ». Selon le New York Times du 30 avril 1945 :
« Les paysans bavarois – qui parcouraient cette route quotidiennement – n’ont tenu aucun compte tant des cadavres que des horreurs qui se déroulaient à l’intérieur du camp et en ont profité pour tourner l’occupation de leur ville par les Américains en une orgie de pillages. Même les enfants allemands passaient à bicyclette près des cadavres sans y jeter un regard. »
Alors que nous nous réunissons solennellement pour remplir notre devoir de Zachor, – commémoration – nous restons muets d’incompréhension en contemplant un mal de cette ampleur réduit à une telle banalité par les bourreaux volontaires d’Hitler.
Nous sommes réduits au silence, parce qu’il est impossible pour nous de saisir l’immense dépravation de l’Holocauste. Comme l’écrivait le théologien Arthur Cohen :
« L’Holocauste évoque tout ce que représente pour nous le mal… [c’est] l’expression de la corruption séculière ordinaire élevée à un potentiel immense d’amplification et d’extrémisme. »
C’est pourquoi l’Holocauste est une leçon, un signe pour toute l’humanité et pour toute l’histoire.
C’est pourquoi nous devons nous opposer sans relâche aux efforts visant non seulement à nier son existence, mais également à diminuer son importance. Et c’est également pourquoi nous ne devons jamais cesser notre travail de commémoration.
Chaque année lors de cette cérémonie nous sommes émus et nous ressentons un profond respect pour les survivants de la Shoah présents parmi nous. Mais chaque année, leur nombre diminue, par conséquent nous devons renouveler – et nous renouvelons – notre devoir de commémoration.
Nous verrons donc bientôt le monument national de l’Holocauste se dresser près de cet endroit, en tant que signe pour les nouvelles générations.
C’est pour cela que le gouvernement du Canada soutient les efforts tels que les archives numériques vivantes, pour enregistrer le témoignage de nos survivants afin que leurs souvenirs puissent être transmis à travers les siècles.
C’est aussi pour cela que nous avons bâti le Musée canadien des droits de la personne au cœur du Canada, afin de nous souvenir des conséquences de nier la dignité de la personne humaine.
Nous continuerons de nous souvenir des autres grands génocides du « siècle des larmes », notamment à l’occasion du centenaire du génocide des Arméniens que nous avons commémoré la semaine dernière, puisque la Chambre des communes a adopté une motion visant à établir le mois d’avril comme le Mois de la commémoration, de la condamnation et de la prévention du génocide.
Finalement, nous devons donner une signification réelle au commandement « plus jamais », qui nous vient des voix des survivants. Comme Elie Wiesel nous le rappelle :
« Nous devons prendre parti… Parfois, nous devons nous interposer... Chaque fois que des hommes et des femmes sont persécutés en raison de leur race ou de leur religion... cet endroit doit devenir – à ce moment-là – le centre de l’univers. »
C’est la raison pour laquelle nous avons déployé les Forces armées canadiennes, afin de nous joindre à la lutte contre le culte de la mort de Da’esh qui prône le génocide et l’antisémitisme et qui s’est auto-proclamé État islamique en Iraq et en Syrie. En collaboration avec nos alliés, nous avons sauvé de nombreux innocents – chrétiens, yézidis et autres – d’une tentative de génocide.
Tout comme les troupes canadiennes ont aidé à libérer Bergen Belsen il y a 70 ans ce mois-ci, aujourd’hui des Canadiens aident à défendre la dignité humaine contre le génocide.
Par conséquent, nous renouvelons aujourd’hui notre engagement à favoriser un monde sans génocide, alors que nous nous souvenons de la mémoire sacrée de ces six millions de victimes.
C’est ce que nous ferons alors que Cantor Kraus récitera pour nous un kaddish, prière de deuil.
‘oseh shalom bimromav
Hu ya’ase shalom ‘alenu
V’al kol yisra’el, v’imru amen
Que Celui qui fait régner la paix dans les cieux
laisse cette paix descendre parmi nous
et sur tout Israël
et nous disons Amen