La recherche axée sur les communautés contribue à résoudre le problème de la fonte du pergélisol à Kugluktuk (Nunavut)

Près de Kugluktuk, à l’extrémité ouest du Nunavut, la fonte du pergélisol cause des dommages à un sentier utilisé par les Inuit du village pour atteindre leur principale source de nourriture, un territoire où ils chassent, pêchent et cueillent des baies. La faute repose en partie sur les changements climatiques — les températures grimpent dans l’Arctique canadien — mais ce n’est pas le fin mot de l’histoire.

Les résidents de Kugluktuk utilisent ce sentier de véhicules tout-terrain (VTT) pour atteindre le parc territorial Kugluk, à 15 km au sud-ouest du village, et s’y déplacer. Chaque année, des portions du sentier s’affaissent dans des bassins d’eau et de boue et deviennent impraticables. Il faut constamment réparer le sentier ou faire des détours pour arriver à destination. Les résidents se sont lancés dans la construction d’une route en gravier pour remplacer une partie du sentier, mais là encore l’état du pergélisol pose problème. « Les gens de Kugluktuk espèrent vivement trouver une solution », explique Stéphanie Coulombe, une scientifique qui étudie le pergélisol à Savoir polaire Canada (POLAIRE). Mme Coulombe prend part à un projet de recherche géré par la communauté et le gouvernement du Nunavut (Parcs et endroits spéciaux du Nunavut) visant à résoudre le problème. « Nous cherchons à déterminer quelles forces exactement agissent sur le sol du sentier, et à trouver la solution la plus efficace pour le stabiliser. »

Trois organisations collaborent dans le cadre du projet de recherche : le gouvernement du Nunavut, POLAIRE et l’Université Laval, d’où est issu Michel Allard, l’éminent expert du pergélisol qui dirige l’équipe. Le travail a commencé en 2017 par l’examen d’images satellites haute résolution et d’anciennes photos aériennes, ce qui a permis de cartographier les lacs et les étangs et d’étudier les changements subis depuis 1950. Sur le terrain, l’équipe a percé le long du sentier d’étroits puits d’une profondeur pouvant atteindre 5 m pour en retirer des carottes et étudier la composition du sous-sol. Les chercheurs ont aussi installé des capteurs pour enregistrer la température et utilisé un géoradar pour repérer les « coins de glace », de gros blocs de glace souterrains. « Nous essayons de découvrir exactement de quoi est composé le sol », explique Stéphanie Coulombe. « Quelle grosseur ont les particules de terre ou de roche, comment sont-elles réparties? Quelle est la quantité de glace, quelle forme prend-elle, de quelle taille sont les blocs? Quelle est la température à différentes profondeurs, change-t-elle? Tous ces renseignements nous permettent de déterminer à quel point le pergélisol à cet endroit risque de fondre — et quelles répercussions cela aura en surface. »

Le projet est imprégné de respect pour le territoire et la riche histoire de sa population. Un archéologue a guidé l’équipe de terrain pour éviter d’endommager des sites archéologiques, comme des huttes de terre, des cercles de tente, des caches de chasse au caribou, des sépultures et d’autres traces de la vie quotidienne des familles Inuit qui habitent la région depuis des milliers d’années. Un aîné a aussi accompagné l’équipe de recherche sur le terrain. « La perspective et l’expertise des Inuit de Kugluktuk sont essentielles », dit Mme Coulombe. « Leurs explications sur la façon dont la région a changé, sur la manière dont ils ont géré des problèmes semblables par le passé et sur leur vision holistique du territoire nous permettent de mieux comprendre le paysage. »

L’une des priorités de POLAIRE est d’amener les jeunes du Nord à s’intéresser à la science et de leur donner des occasions de participer concrètement à des expériences scientifiques. Plusieurs jeunes inuit de Kugluktuk ont participé au projet en tant que membres de l’équipe de terrain. Ils ont ainsi pu acquérir de nouvelles compétences techniques et mieux comprendre leur environnement familier (et son sous-sol) en l’observant sous l’angle de la science du pergélisol.

Stéphanie Coulombe et ses collèges ont déterminé que c’est la fonte des coins de glace situés sous le sentier de VTT qui cause les dégâts. « La couverture végétale de la toundra sert d’isolant, elle garde le sol au frais », explique-t-elle. « Le passage des véhicules crée des ornières et tue les végétaux fragiles de la toundra. Sans cet isolant, le sol gelé est exposé à l’air, qui se réchauffe en raison des changements climatiques. » Lorsque les énormes coins de glace fondent, ils laissent de profondes cavités qui se remplissent d’eau et peuvent créer des fossés. C’est une menace pour tous les sentiers et toutes les routes situées sur du pergélisol.

Le projet est encore loin d’être terminé — la priorité de l’heure consiste à trouver une solution pour la construction de la route en gravier — mais il a déjà produit des résultats concrets. Parcs Nunavut a commencé à construire un trottoir de bois surélevé qui permettra aux VTT de circuler dans le parc sans endommager la couche de végétation isolante. Les jeunes inuit qui ont participé au projet ont acquis une expérience précieuse en travail de recherche sur le terrain, mais aussi en communication scientifique. En effet ils ont transmis leurs apprentissages à l’occasion de séances d’information communautaires et de conférences scientifiques dans le sud du Canada.

Comme conclut Stéphanie Coulombe : « Ce projet est un bon exemple des bons résultats qu’il est possible d’obtenir quand les scientifiques et les groupes autochtones travaillent ensemble pour résoudre un problème et échangent leur savoir dans un esprit de respect mutuel. »

Le projet n’aurait pas pu réussir sans la contribution de Parcs Nunavut par l’intermédiaire de ses employés, Leesee Papatsie, Gerry Atatahak et Larry Adjun.

Une portion du sentier de VTT sérieusement endommagée par la fonte du pergélisol, près de Kugluktuk.

Une portion du sentier de VTT sérieusement endommagée par la fonte du pergélisol, près de Kugluktuk.

Cette carotte de pergélisol prélevée près du sentier contient du gravier et des particules de terre de différentes tailles, ainsi que beaucoup de glace.

Cette carotte de pergélisol prélevée près du sentier contient du gravier et des particules de terre de différentes tailles, ainsi que beaucoup de glace.

Forer le pergélisol pour y prélever des carottes est un travail d’équipe.

Forer le pergélisol pour y prélever des carottes est un travail d’équipe.

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