Allocution de la ministre Bibeau à l’occasion de la Conférence annuelle de 2018 de l’Institut d’étude du développement international de l’Université McGill, intitulée Unpacking Women’s Empowerment: Implications for Research, Policy and Practice in International Development [Analyse du renforcement du pouvoir des femmes : les incidences sur la recherche, les politiques et les pratiques en matière de développement international]

Discours

Le 15 mars 2018 - Montréal, Québec

Sous réserve de modifications. Le présent discours a été traduit en conformité avec la politique sur les langues officielles du gouvernement du Canada, et il a été édité en vue d’être affiché et distribué en conformité avec sa politique de communication.

C’est pour moi un honneur d’être ici, entourée de tant de femmes accomplies des domaines des politiques, de la recherche et de l’enseignement universitaire. Compte tenu du thème de la conférence, il est important que les étudiants ici présents voient des femmes occuper des postes de leadership dans des champs et des secteurs d’activité très variés.

Je suis revenue de New York il y a trois jours, où j’ai assisté à la session de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies. J’y ai rencontré de très nombreux défenseurs de l’égalité des genres, des personnes engagées et passionnées, venant de tous les continents.

C’était extraordinaire de constater tout le chemin parcouru par les femmes pour revendiquer leurs droits à la maison, au travail et dans les lieux publics. Malheureusement, cela m’a aussi rappelé tout le chemin qu’il reste encore à faire.

***

Aussi longtemps que je me souvienne, l’égalité des genres a toujours été quelque chose qui allait se produire.

Cela allait se produire dans les années 1960, pendant la deuxième vague féministe. Cela allait se produire dans les années 1970, puis dans les années 1980… les années 1990… et le début du 21e siècle.

Nous sommes maintenant en 2018. Pour de nombreuses femmes en Occident, l’égalité des genres n’est toujours pas acquise, et elle l’est encore moins pour les femmes vivant dans les pays moins développés et les États fragiles.

Ce qui m’inquiète le plus, c’est que, pour la première fois depuis des décennies, nous avons commencé à reculer. Selon le dernier rapport du Forum économique mondial sur les disparités entre les genres, qui porte sur 144 pays, les choses se sont dégradées sur le plan de l’égalité des genres en 2017.

Une statistique en particulier m’a ébranlée.

Le rapport estime que selon les tendances mondiales actuelles, les femmes ne bénéficieront pas de la parité en matière de salaire et d’emploi avant 2234, soit dans pas moins de 216 ans!

Nous savons tous que les changements systémiques peuvent prendre du temps, mais il me semble que les femmes ont attendu et se sont battues assez longtemps.

Pourquoi donc les inégalités entre les genres sont-elles aussi persistantes? Et pourquoi est-il si difficile de faire bouger les choses au chapitre du renforcement du pouvoir des femmes?

Laissez-moi brosser un tableau du contexte.

Au cours des 30 dernières années, le pourcentage de personnes vivant en situation de pauvreté extrême dans le monde a diminué de façon phénoménale, passant de 35 % à 11 %. Malgré ces progrès, environ 700 millions de personnes, dont un tiers en Afrique subsaharienne, vivent encore avec 1,90 $ par jour.

Pendant la même période, les conflits et les catastrophes liées au climat ont augmenté de façon vertigineuse. En 2016, on comptait 65 millions de personnes déplacées dans le monde. Il s’agit du pire bilan de l’histoire.

Ce concours de circonstances a pour résultat que les personnes qui vivent sous le seuil de la pauvreté sont de plus en plus difficiles à rejoindre. Les femmes et les filles – le groupe le plus marginalisé sur les plans économique et social – continuent d’accuser le plus grand recul.

Et ce, pour de multiples raisons.

Plus de 150 pays appliquent encore des lois discriminatoires à l’endroit des femmes.

Chaque année, 12 millions de filles sont mariées avant l’âge de 18 ans.

Plus de 200 millions de filles et de femmes toujours en vie aujourd’hui ont subi une mutilation génitale.

Au total, 214 millions de femmes n’ont pas accès au moyen de contraception de leur choix. Et chaque année, plus de 25 millions de femmes et d’adolescentes subissent un avortement risqué.

Enfin, partout dans le monde, y compris au Canada, une femme sur trois souffrira au cours de sa vie d’une forme de violence quelconque, soit physique, sexuelle ou fondée sur le genre.

Les mouvements Moi aussi et Time’s Up ont permis, de manière très efficace, d’exposer ces problèmes au grand jour, mais il manque encore la voix des femmes les plus pauvres et les plus marginalisées.

Et pourtant, les données indiquent que les femmes sont loin d’être des victimes. Elles sont d’abord et avant tout de puissants agents de changement, de développement et de paix.

Selon le McKinsey Global Institute, des interventions positives et des politiques publiques judicieuses pourraient permettre aux femmes d’apporter 12 billions de dollars supplémentaires à l’économie mondiale d’ici 2025.

Les femmes pourraient aussi réduire la faim chronique dans le monde si elles avaient accès à l’éducation, à la propriété et aux ressources financières au même titre que les hommes.

Des années 1970 au milieu des années 1990, plus de la moitié des progrès réalisés pour atténuer la faim chronique dans les pays en développement ont fait suite à l’amélioration des conditions de vie des femmes.

Les femmes sont aussi des médiateurs de paix efficaces. Lorsqu’elles participent à la négociation ou à la mise en place d’accords de paix, les chances que la paix dure au moins 15 ans augmentent de 35 %.

Enfin, si dans chaque société, le nombre de femmes et de filles instruites augmentait, la pauvreté pourrait être nettement réduite. Chaque année supplémentaire d’études secondaires se traduit, pour les filles, par une augmentation de 10 % à 20 % de leur futur salaire.

***

Mesdames et messieurs, si je vous expose la situation, c’est pour vous montrer que la Politique d’aide internationale féministe du Canada n’a pas été élaborée dans le vide.

Elle se fonde sur le constat que le renforcement du pouvoir des femmes et des filles est la manière la plus efficace qui soit de s’attaquer aux causes profondes de la pauvreté et de l’inégalité.

Elle découle d’une année de consultations, auxquelles ont participé plus de 15 000 personnes dans plus de 65 pays, y compris de nombreux jeunes et partenaires présents dans cette salle. 

Elle est éclairée par vos commentaires selon lesquels la dignité humaine, l’égalité des genres et le renforcement de la capacité locale doivent être au premier plan des initiatives de développement et des actions humanitaires du Canada. 

Elle est aussi axée sur l’engagement du Canada envers les Objectifs de développement durable [ODD] et la conviction que l’objectif numéro 5 est essentiel à l’atteinte de l’ensemble des objectifs. 

Vous nous avez dit que le renforcement du pouvoir des femmes était multidimensionnel, tout comme devait l’être notre approche.

Nous avons écouté.

C’est pourquoi notre politique comporte six champs d’action. L’un d’entre eux vise spécifiquement l’égalité des genres, tandis que les cinq autres l’intègrent dans toutes leurs cibles.

Notre objectif est que d’ici 2021 ou 2022, 15 % de nos fonds appuient des projets transformateurs sur le plan du genre et ciblent directement le renforcement du pouvoir des femmes et l’égalité des genres.

C’est un grand changement, car auparavant, seulement 3 % de notre financement appuyait des projets qui visaient directement l’égalité des genres et le renforcement du pouvoir des femmes et des filles, et à peu près 30 % de nos projets n’accordaient aucune considération à l’égalité des genres.

***

Notre tâche maintenant, au gouvernement du Canada, est de fournir les moyens et les outils voulus pour que cette politique donne des résultats. 

Dans le dernier budget fédéral, le gouvernement a annoncé une hausse de 2 milliards de dollars à l’enveloppe de l’aide internationale au cours des cinq prochaines années.

En plus de ce montant, nous affecterons 1,5 milliard de dollars sur cinq ans à l’appui d’approches novatrices dans le domaine du développement international.

Grâce à ces nouveaux investissements, notre politique dispose de l’appui politique et financier nécessaire pour avoir un impact réel.

Permettez-moi de vous donner quelques exemples des changements déjà en cours, à commencer par notre soutien accru envers la santé sexuelle et reproductive.

Le gouvernement du Canada a promis d’effectuer un investissement sur trois ans pour aider à accroître l’accès des femmes à une éducation sexuelle complète, à la contraception, à la planification familiale, à des avortements sécuritaires et légaux et à des soins post-avortement.

Ces fonds aideront également les organisations qui s’emploient à prévenir la violence fondée sur le genre et les pratiques néfastes comme le mariage d’enfants, le mariage précoce et le mariage forcé, ainsi que la mutilation génitale féminine.

Par exemple, au Mozambique, où près de la moitié des filles sont mariées et mères avant l’âge de 19 ans, le Canada appuie des efforts déployés pour promouvoir et protéger le droit des filles de choisir si elles souhaitent se marier, avec qui et quand, et si elles veulent avoir des enfants et quand.

Nos projets visent des régions où les besoins sont grands et portent sur tous les aspects de nos objectifs, depuis l’amélioration de l’accès à toute la gamme de services de planification familiale – y compris l’avortement – jusqu’à la réintégration des mères adolescentes dans les écoles.

Nous agissons ainsi, car nous croyons fermement au respect du droit des femmes et des filles d’avoir la maîtrise de leur corps et de prendre leurs propres décisions.

Le deuxième changement qui s’opère est une collaboration plus étroite avec les organisations de femmes.

Les femmes luttent pour leurs droits depuis des décennies. Elles ont créé des organisations et établi des réseaux tout en engendrant des changements.

Les organisations locales de femmes connaissent leurs réalités et sont bien placées pour dénoncer les problèmes auxquels leurs collectivités sont confrontées. 

Nous agissons donc à l’échelle locale pour atteindre directement les femmes.

Par l’entremise du nouveau programme du Canada Voix et leadership des femmes, nous investissons dans les organisations et les mouvements de femmes de la société civile, qui promeuvent l’égalité des genres et les droits des femmes et des filles.

Le mois dernier, lorsque j’étais en Haïti, j’ai eu le plaisir d’annoncer un financement qui sera accordé à jusqu’à 30 groupes locaux de femmes dans ce pays.

Les femmes qui dirigent ces organisations – pas seulement en Haïti, mais partout dans le monde – contestent le statu quo, demandent des comptes à leurs gouvernements et incitent à un changement systémique.

Dans certains cas, ces femmes se mettent elles-mêmes en danger du fait qu’elles s’expriment.

Ce que nous pouvons faire comme donateurs, c’est appuyer ces engagements et faire en sorte que les femmes disposent des plateformes, des outils et de la protection nécessaires pour se faire entendre.

Écouter, amplifier et faciliter – voilà notre travail.

Bien sûr, il est impossible d’atteindre l’égalité des genres si les femmes et les filles travaillent de façon isolée. Les hommes et les garçons, ainsi que les familles et les communautés tout entières, doivent également être mobilisés, sinon les rôles et normes rigides qui mènent à l’inégalité ne changeront pas.

Il est tout aussi important de mobiliser les jeunes.

Les jeunes représentent un incroyable potentiel en matière de leadership, d’innovation et de progrès socio-économiques. Nous devons travailler à leurs côtés pour surmonter les obstacles à leur avenir.

C’est pourquoi le premier ministre Justin Trudeau s’est lui-même nommé ministre de la Jeunesse. Il veut s’assurer que les jeunes Canadiens, particulièrement les jeunes Autochtones, puissent se faire entendre sur toutes les questions d’importance nationale et mondiale.

Le troisième changement en cours consiste à veiller à ce que l’aide humanitaire canadienne tienne plus compte du genre.

Lorsque je suis allée au Bangladesh en novembre dernier, j’ai rencontré des réfugiés rohingyas vivant dans des camps à la frontière du Myanmar.

Les femmes à qui j’ai parlé m’ont raconté les horreurs qu’elles avaient vécues : la violence, les maisons incendiées, le long et dangereux voyage jusqu’à la frontière. Elles étaient épuisées et traumatisées, et bon nombre d’entre elles avaient été agressées sexuellement.

Il était malheureusement évident que ces femmes et ces filles avaient besoin de services de santé sexuelle et reproductive et d’un soutien psychosocial en plus d’eau, de nourriture et d’un abri.

Et pourtant, les besoins spécifiques des femmes et des filles sont souvent négligés et sous-financés lors de crises humanitaires.

C’est pourquoi je me suis assurée que l’aide acheminée par le Canada aux personnes touchées par cette crise comprenne un soutien en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs, et du counselling psychosocial.

Notre financement a aidé plus de 56 000 femmes à recevoir des soins prénataux. Et plus de 188 000 femmes et filles ont reçu de l’information et des services sur la violence fondée sur le genre.

Le quatrième changement que nous effectuons est dans le domaine du financement novateur.

Vous avez tous entendu les estimations. Dans les pays en développement, le manque de financement annuel pour atteindre les ODD d’ici 2030 est de 2,5 billions de dollars américains.

Les contributions gouvernementales ne suffiront pas. Nous devons multiplier les efforts pour encourager les investissements en capital privé, notamment de la part des entreprises, des fonds de pension et des philanthropes privés.

Avec les 1,5 milliard de dollars annoncés dans le dernier budget fédéral, notre gouvernement continuera d’explorer de nouveaux partenariats et de rechercher des sources de financement du développement à l’appui des ODD. 

Nous aidons déjà à financer l’entrepreneuriat féminin dans les pays en développement grâce à notre soutien financier à la We-Fi [Initiative de financement en faveur des femmes entrepreneures], une institution de financement mixte qui se sert des fonds publics pour attirer les investissements d’autres secteurs.

L’Institut de financement du développement du Canada, appelé FinDev Canada, fonctionnera selon le même principe.

Grâce à une combinaison de capitaux publics et privés, FinDev contribuera à l’établissement et à la croissance d’entreprises qui auront les plus grandes répercussions sur le développement durable, notamment le renforcement du pouvoir des femmes.

***

Donc, voilà certains des moyens et outils qu’utilise le gouvernement du Canada pour mener à bien sa politique d’aide internationale féministe.

Mais nous pouvons tous faire davantage pour atteindre l’égalité des genres et veiller à ce que nos institutions nationales et les institutions internationales puissent atteindre les ODD, en particulier l’objectif numéro 5.

C’est là où vous – les responsables des politiques, les chercheurs et les étudiants – pouvez jouer un rôle déterminant.

Les données sont essentielles. Pourtant, encore trop d’études sur la réduction de la pauvreté demeurent indifférentes à la spécificité du genre.

La pauvreté ne consiste pas seulement à vivre avec moins de 1,90 $ par jour. Pour un nombre beaucoup trop élevé de femmes et de filles, la pauvreté, c’est également un manque de choix et de possibilités.

La pauvreté se manifeste par un déni de leur initiative et de leur autonomie. Elle implique un accès inégal à tout – du crédit à la contraception en passant par la nutrition et le perfectionnement des compétences.

La pauvreté, c’est l’incapacité de surmonter les changements climatiques et de s’y adapter. Ce sont des réactions inadéquates aux besoins spécifiques des femmes et des filles en cas de crise humanitaire.

Notre gouvernement est déterminé à combler ces lacunes en soutenant de nouvelles recherches et en collaborant plus étroitement avec le Centre de recherche pour le développement international [CRDI], les universités canadiennes et d’autres instituts de recherche.

Nous procédons ainsi parce que votre contribution aidera à documenter la conception et la prestation de l’aide internationale du Canada.

La série de recherches du programme CEDEF [Croissance de l’économie et débouchés économiques des femmes] de l’université McGill, qui est financée par le CRDI, est un excellent exemple des observations pratiques que nous recherchons sur les politiques et programmes.

Un autre domaine que nous souhaitons améliorer est le suivi des résultats.

Notre gouvernement définit actuellement des résultats et des indicateurs précis relatifs à notre aide internationale, qui nous permettront de mesurer les progrès. Ce nouveau cadre de résultats garantira que les investissements du Canada en matière d’aide au développement et d’aide humanitaire respectent les objectifs de nos six champs d’action.

Restez à l’affût des détails parce que nous demandons à nos partenaires d’appliquer et d’adopter une approche similaire.

***

L’histoire nous a appris que le chemin menant à l’égalité des genres et au renforcement du pouvoir des femmes n’est pas une ligne droite. Il serpente et rencontre des obstacles.

Le Canada n’est qu’un parmi de nombreux donateurs, mais grâce à l’aide de nos partenaires, nous avons une vision complète pour aider à éradiquer la pauvreté mondiale d’un point de vue féministe. 

Au cours des prochains mois, notre gouvernement saisira toutes les occasions de promouvoir l’égalité des genres et le renforcement du pouvoir des femmes et des filles.

Nous miserons sur le leadership du Canada au G7 cette année et sur son rôle en tant qu’hôte de la conférence Women Deliver l’an prochain, pour rassembler et mobiliser de nouveaux partenaires.

Nous continuerons de soulever des questions essentielles concernant les femmes, notamment la santé et les droits sexuels et reproductifs, avec nos homologues. Je vous invite à poursuivre également la promotion de ces enjeux, même si cela représente parfois un défi.

Nous ferons cela parce que les femmes ne devraient pas avoir à se battre et attendre encore 216 ans pour obtenir l’égalité des salaires et des occasions d’emploi.

Parce que l’égalité pour les femmes et les filles, c’est maintenant : finis les délais.

Et parce qu’on ne pourra pas concrétiser les ODD si la moitié de l’humanité est laissée pour compte.

Merci.

Personnes-ressources

Justine Lesage
Attachée de presse
Cabinet du ministre du Développement international et de la Francophonie
343-203-5977
justine.lesage@international.gc.ca

Le Service des relations avec les médias
Affaires mondiales Canada
343-203-7700
media@international.gc.ca
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