Allocution de la ministre des Affaires étrangères l’honorable Chrystia Freeland au dîner de gala 2019 de l’Association des femmes en commerce international

Discours

Le 12 juin 2019 - Washington (D.C.)

Seul le texte prononcé fait foi. Ce discours a été traduit en conformité avec la Politique sur les langues officielles du gouvernement du Canada et révisé aux fins d’affichage et de distribution conformément à sa politique sur les communications.

Bonsoir. C’est un grand plaisir pour moi d’être ici et surtout de me trouver en compagnie d’un groupe aussi diversifié de femmes qui sont des agentes de changement dans le monde du commerce international.

Ce soir, je vais vous parler de deux choses qui nous tiennent toutes à cœur : les femmes et le commerce.

J’ai cinquante ans, et je sais que si ma génération peut marcher la tête haute, c’est grâce aux géantes qui l’ont précédée. Donc, je veux d’abord rendre hommage à nos aïeules, à l’ancienne génération de féministes qui nous a ouvert la voie.

Applaudissons toutes les femmes de partout dans le monde qui sont présentes ici ce soir et qui ont plus que soixante-dix ans. Applaudissons nos grand-mères!

Les féministes pionnières me tiennent à cœur, parce que je suis la fille d’une pionnière – ma regrettée mère, qui était féministe dans le nord de l’Alberta dans les années soixante, soixante-dix et quatre-vingt.

Que ce soit sur le plan économique, social ou culturel, la lutte pour les droits des femmes était assez difficile à cette époque. Mais ma mère s’est battue. Il n’y avait que sept femmes dans sa classe de droit à l’Université de l’Alberta. J’ai encore de beaux souvenirs des réunions de sensibilisation qu’elle organisait dans la cuisine de notre ferme, à Peace River.

Il n’y a pas si longtemps, au Canada, les femmes n’étaient même pas considérées comme des personnes à part entière. En 1929, un groupe de femmes albertaines courageuses et déterminées — les Célèbres cinq — a eu la témérité d’affirmer que les femmes étaient bel et bien des « personnes » et qu’elles devaient se voir accorder les droits reconnus aux personnes en vertu des lois canadiennes et britanniques.

Croyez-le ou non, ces femmes ont d’abord été déboutées par les tribunaux canadiens, mais le Conseil privé britannique, qui était notre plus haute instance judiciaire à l’époque, a statué en leur faveur.

Bien sûr, les choses se sont beaucoup mieux passées pour les Canadiennes dans les années soixante et soixante-dix, lorsque ma mère et ses sœurs, ces incroyables féministes de la deuxième vague, se sont organisées.

Et j’ai grandi en pensant que, lorsque je serais adulte, cette question fondamentale du droit des femmes serait réglée. Je croyais que c’était le combat de ma mère, pas le mien.

Malheureusement, les choses ne se sont pas passées tout à fait comme ça.

Je suis à peu près sûre que tout le monde ici s’accorde pour dire que l’égalité des femmes est bonne pour les affaires. C’est bon pour l’économie. C’est bon pour la cohésion sociale et le progrès social.

La croissance économique est plus forte quand les femmes peuvent y participer dans des conditions d’égalité et de droit. Lorsque les femmes participent à la gouvernance, les États sont plus stables. Lorsque les femmes et les filles participent au processus de paix, la paix est plus durable.

Je suppose que tout le monde ici sait cela et a eu recours à ces arguments des dizaines de fois. Et avec raison, d’ailleurs.

Mais je veux aussi nous encourager toutes à ne jamais hésiter à défendre cette vérité essentielle : les droits des femmes sont des droits de la personne. Comme le Conseil privé l’a statué il y a près d’un siècle, les femmes sont des personnes, et ne serait-ce que pour cette seule et unique raison, nous avons droit à l’égalité pleine et entière.

L’égalité des droits, c’est le droit de s’attaquer aux enjeux les plus importants de notre époque. Et, chères amies en commerce, c’est ce que vous faites. Si l’économie est une science austère, le commerce en était autrefois le parent pauvre, régi par des règles obscures et complexes et n’intéressant que les gens qui achètent et vendent des choses. (C’est peut-être pour ça qu’on a laissé des femmes entrer dans la profession.)

Mais aujourd’hui, pour le meilleur ou pour le pire, le commerce se situe au cœur de l’action. Le commerce est devenu carrément sexy.

Pour parler de commerce ce soir, j’aimerais d’abord revenir à l’essentiel. Je vais le faire en empruntant une merveilleuse citation de Joan Robinson, qui enseignait l’économie à l’Université de Cambridge. Elle a écrit en 1937 que pour les libre-échangistes, la perspective d’appliquer des barrières tarifaires au commerce était « tout aussi raisonnable que de faire tomber des pierres dans nos ports sous prétexte que d’autres pays ont des rochers sur leurs côtes. »

Sa métaphore frappante nous rappelle quelque chose d’important et de vrai, à savoir que le commerce n’est pas un prix que nous décernons à nos partenaires pour les récompenser de leur bonne conduite ni une aubaine que nous leur accordons par altruisme. Nous commerçons parce que c’est bon pour nous. Nous enlevons ces pierres de nos ports — ces barrières tarifaires — parce que ça nous convient à nous.

Dans le meilleur des mondes, nos partenaires enlèvent eux aussi les pierres qui encombrent leurs propres ports. Et l’enlèvement de ces pierres en toute réciprocité semble être la meilleure façon d’obtenir des résultats. C’est pourquoi tant de gens parmi nous ont consacré tellement de temps à des négociations commerciales.

Mais ne laissons pas la routine quotidienne assombrir la vérité qui se trouve au cœur de notre travail à tous et à toutes : le commerce est bon pour nos pays et pour nos populations. Le commerce nous enrichit tous.

Je suis convaincue que c’est une réalité économique que tout le monde comprend ici. Mais il nous faut aussi faire face à une autre réalité.

Dans bien des pays, notamment dans les démocraties occidentales industrialisées qui ont tant profité du commerce mondial, la tendance protectionniste est à la hausse.

Il faut nous demander quelle en est la cause et comment nous devons réagir.

Voici donc le diagnostic que je pose, et le remède que je propose.

Lorsque les gens croient que leur avenir économique est en danger, que leurs enfants ont moins de possibilités qu’ils n’en ont eues eux-mêmes dans leur jeunesse, c’est alors que les gens deviennent vulnérables aux démagogues qui font porter le blâme à l’étranger, à l’autre.

La réalité, c’est que les familles de travailleurs de la classe moyenne n’ont pas tort de se sentir laissées pour compte. Les salaires médians ont stagné; les emplois deviennent plus précaires, les pensions incertaines; le logement, la garde des enfants et l’éducation sont difficiles à payer.

Voilà les conséquences humaines déchirantes — les douleurs de croissance, si on veut —, associées aux grandes forces transformatrices des quarante dernières années : la révolution technologique et la mondialisation. Des deux, c’est la technologie qui a le plus d’impact. Toutefois, même les libre-échangistes comme moi doivent reconnaître que la mondialisation y est aussi pour quelque chose.

Alors, quelle est la solution? Je pense que nous sommes d’accord pour dire que ce n’est pas, comme les luddites l’ont proposé sans succès au début de la révolution industrielle, d’arrêter le progrès. Nous aimons tous bien trop nos cellulaires!

Pour ce qui est du commerce, il faut introduire des normes du travail qui ont du mordant, comme le Canada et l’UE l’ont fait dans leur accord de libre-échange et comme nous — le Canada, les États-Unis et le Mexique — l’avons fait dans le nouvel ALENA. Il est grand temps de mettre l’OMC au diapason des réalités de 2019 et au-delà. Il faut s’attaquer sérieusement aux obstacles non tarifaires au commerce ainsi qu’aux transferts forcés de technologie.

Cependant, de toute évidence, la réponse cruciale aux griefs légitimes de la classe moyenne se trouve dans la politique intérieure. La classe moyenne et les gens qui travaillent dur pour en faire partie ont besoin de la sécurité que l’éducation procure à leurs enfants, de soins de santé pour leur famille, de bons emplois pour leurs enfants adultes et d’une vie digne à la retraite. Nous devons réfléchir à ce que seront les emplois de demain pour nos concitoyens, veiller à ce qu’ils gagnent un salaire décent et nous assurer qu’ils ont les compétences nécessaires pour occuper ces emplois.

Ce qui est peut-être plus important encore — et c’est là une cause qui bénéficierait d’une coopération internationale — nous devons veiller à ce que, dans un XXIe siècle où le capital est mondial, mais où le bien-être social est national, chaque pays dispose de l’assiette fiscale durable qu’il lui faut pour soutenir les 99 pour cent.

Il s’agit là d’un programme plutôt ambitieux. Je crois que vous toutes ici présentes, en tant que femmes actives en commerce international, avez une capacité particulière — et par conséquent un devoir particulier — de faire en sorte qu’on y arrive.

Voici pourquoi.

Ce n’est pas parce que les femmes sont particulièrement vertueuses ou attentionnées comme le disent certains défenseurs des droits des femmes.

En plus d’être tout à fait fausses, de telles affirmations, j’en suis convaincue, ne font que confiner les femmes dans un autre ghetto rose.

Les femmes ont en commun l’expérience d’être exclues des postes de leadership, de ne pas trôner au bout de la table. Quel que soit le type de pouvoir, examinons les vrais chiffres.

En 2018, les femmes n’occupaient que cinq pour cent des postes de PDG du Fortune 500, une baisse de 25 pour cent par rapport à l’année précédente. Près de 90 pour cent des sièges des conseils d’administration des entreprises dans le monde sont encore détenus par des hommes. Seulement le quart des parlementaires de tous les pays étaient des femmes en 2018, selon l’ONU. Quant au pourcentage de femmes ministres, il est encore plus faible : environ 18 pour cent.

Nous toutes, comme femmes, avons été exclues, et nous savons à quel point c’est dommageable. Nous toutes ici, qui sommes dans le commerce, savons que la mondialisation, si elle est bien faite, rend tout le monde plus prospère.

Alors, travaillons ensemble pour que le commerce profite à tout le monde et continuons de nous attaquer au plafond de verre tant que nous y sommes.

Je suis totalement optimiste quant à notre réussite. Mais je sais qu’il se trouvera des gens pour nous mettre des bâtons dans les roues, et que nous perdrons espoir par moments. Permettez-moi donc de vous laisser sur une dernière pensée.

Dans une scène frappante du roman dystopique de Margaret Atwood, La servante écarlate, la narratrice tombe sur une inscription latine laissée comme un message par une autre servante désespérée : Nolite te bastardes carborundorum.

Il se trouve que c’était aussi une des devises préférées de ma mère. Et c’est aussi mon cri de guerre plein d’espoir pour nous toutes, en cette fin de grande soirée : Ne laissez pas ces salauds vous écraser.

Merci beaucoup à toutes. 


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