Une conversation avec Dre. Manon Bombardier, Sous-commissaire par intérim, Recherche, politiques et éducation

Photo de Dre Manon Bombardier, Sous-commissaire par intérim, Recherche, politiques et éducation, ACFC

« La Stratégie nationale pour la littératie financière a connu de réels progrès pour nous aider à passer d’un ensemble d’initiatives individuelles à une approche plus coordonnée à l’échelle de l’écosystème pour renforcer le bien-être financier et la résilience des Canadiens. »

2026 marque la dernière année de la Stratégie nationale pour la littératie financière 2021- 2026 de l’ACFC. Est-ce que la Stratégie a atteint ses objectifs?

La force de la Stratégie réside dans l’action collective et l’alignement qu’elle a entraînés chez les partenaires afin d’améliorer les résultats pour les consommateurs dans le cadre d’un ensemble complet d’initiatives. Nous avons fait de véritables progrès pour délaisser les efforts organisationnels fragmentés et adopter une approche plus coordonnée à l’échelle de l’écosystème pour renforcer le bien-être financier et la résilience des Canadiens. Nous évaluons encore les résultats de la Stratégie, mais les intervenants que nous avons consultés jusqu’à présent nous ont dit avoir constaté de réels changements, surtout chez les Canadiens aux besoins divers.

Pouvez-vous nous parler de résultats particulièrement dignes de mention?

Le Plan de mesure pour la Stratégie retient vraiment mon attention. Il établit un nouveau point de repère qui ne consiste pas à dénombrer les activités, mais plutôt à mesurer les résultats et à constater comment nous changeons les choses. C’est très novateur, surtout que de nombreuses organisations peinent encore à mesurer l’impact alors qu’il y a tellement de facteurs externes qui ne peuvent pas être contrôlés. À l’heure actuelle, 38 organisations utilisent activement le Plan de mesure et nous font part de leurs résultats. Cela jette les premières fondations de l’établissement d’une cohérence et suscite un élan dans l’ensemble de l’écosystème. Une autre réalisation importante digne de mention est le lancement de la plateforme Échange pour la recherche et les données (ÉRD), qui est conçue pour devenir un espace commun où les intervenants et les partenaires peuvent échanger leurs observations au sujet de la littératie financière. Nous continuerons d’y ajouter de nouvelles fonctionnalités, afin de soutenir l’apprentissage collectif et de contribuer au renforcement du bien-être financier des Canadiens.

Cette année, l’ACFC renouvèlera la Stratégie nationale pour la littératie financière. À quoi les intervenants peuvent-ils s’attendre?

L’année 2026 est une étape charnière pour la littératie financière : c’est une occasion de faire le point et de redynamiser notre collaboration avec les intervenants en vue de renforcer le bien-être financier des Canadiens et de soutenir les décisions éclairées qu’ils prennent à des moments déterminants de leur parcours financier. Le paysage a beaucoup changé depuis 2021 : les Canadiens ont plus de dettes et disposent de fonds d’urgence moins bien garnis qu’auparavant, et les risques auxquels ils sont confrontés, en particulier en matière de fraude, évoluent chaque jour. La Stratégie renouvelée doit évoluer en tenant compte de ces réalités. Ce qui ne changera pas, c’est l’esprit de collaboration. Le but de la Stratégie a toujours été l’alignement, et cela demeurera un élément central. Les intervenants peuvent s’attendre à une collaboration encore plus poussée, en particulier avec les institutions financières, car elles sont souvent le premier point de contact des consommateurs lorsque ces derniers ont le plus besoin de conseils. Le renforcement de ces partenariats sera essentiel. Nous savons également combien il est primordial de collaborer et d’harmoniser les efforts plus étroitement avec les provinces et territoires. Par exemple, beaucoup de travail de grande qualité est accompli sur le plan de l’éducation des élèves du secondaire, et la communication des pratiques exemplaires, jumelée au renforcement de messages uniformes entre les administrations, peut amplifier cet impact. Les intervenants peuvent aussi s’attendre à des évaluations plus fréquentes des progrès : dans un environnement en évolution rapide, nous devons évaluer plus rapidement l’étendue de nos contributions, afin de pouvoir nous adapter en temps réel, selon les besoins. Nous examinerons également comment l’ACFC peut affiner son rôle afin de compléter (et non dupliquer) les efforts actuels et agir davantage en tant que coordinateur, en reliant les organisations et les initiatives, et en tant qu’amplificateur de contenu digne de confiance destiné aux consommateurs.

En quoi la littératie financière des Canadiens se compare-t-elle à celle des citoyens d’autres pays?

Les Canadiens obtiennent généralement des scores supérieurs à la moyenne en termes de connaissances financières par rapport aux personnes d’autres pays. Par exemple, des étudiants canadiens de 15 ans ont récemment obtenu un score moyen de 519 en littératie financière dans l’évaluation PISA de l’OCDE (disponible en anglais seulement), ce qui est 21 points au-dessus de la moyenne internationale. C’est quelque chose dont il faut être fier, mais ce n’est pas une raison de tomber dans la complaisance. Les moyennes racontent seulement une partie de l’histoire. Derrière ces chiffres, il y a de réels écarts en matière de littératie financière, en particulier chez les jeunes adultes et les peuples autochtones, ainsi que chez les personnes en situation de vulnérabilité financière. Nous avons donc encore du travail à faire. C’est également important de garder à l’esprit que la littératie financière n’est pas seulement une question de connaissances, mais aussi une question de renforcement de la confiance et de la résilience sur le plan financier, afin que les Canadiens puissent composer avec d’éventuelles situations difficiles et prendre des décisions éclairées dans un environnement financier en constante évolution. Voilà pourquoi nous nous concentrons non seulement sur l’amélioration des scores en matière de littératie financière, mais aussi sur l’élimination des écarts afin que chaque personne puisse s’épanouir.

De quelles façons l’ACFC tente-t-elle de combler les écarts que vous constatez dans la recherche?

Je suis particulièrement fière des efforts déployés par la Direction générale, Recherche, politiques et éducation pour recueillir des données sur les consommateurs. L’ACFC est dans une position unique pour surveiller en temps réel les tendances émergentes en menant des enquêtes et en recueillant directement de l’information auprès des Canadiens. Cela nous permet de prendre connaissance des répercussions qu’ont les conditions économiques, comme l’inflation et la hausse des taux d’intérêt, sur les groupes les plus vulnérables, et de constater où des interventions ciblées sont les plus nécessaires. Un domaine qui revêt un intérêt particulier est celui des parcours hypothécaires des Canadiens. Pendant la pandémie, de nombreux propriétaires que nous avons interrogés nous ont dit qu’ils pouvaient faire leurs paiements, mais 37 % ont tout de même dû revoir certains points de leurs plans financiers pour maintenir le cap. Ces analyses nous aident à comprendre les circonstances dans lesquelles les propriétaires sont poussés à leurs limites financièrement, à quels égards ils ont besoin de soutien, et comment des interventions ou des renseignements opportuns peuvent améliorer leur prise de décision.

Nous collaborons également avec le milieu universitaire pour mettre à l’essai des solutions pratiques. Par exemple, dans une étude menée avec l’Université Queens et l’Université de Rochester, nous avons constaté qu’une simple intervention comportementale entraînait une réduction de 35 % plus importante de la dette sur les cartes de crédit par rapport à un groupe témoin. Les petites interventions fondées sur éléments probants peuvent changer grandement les choses pour les groupes vulnérables, et nous travaillons maintenant à étendre ces approches.

Vous avez connu une longue carrière dans le domaine de la réglementation, notamment à Santé Canada. Selon vous, qu’est-ce que la réglementation dans le domaine de la protection des consommateurs de produits et services financiers a de différent ou d’unique?

Ce qui me semble différent dans le domaine de la consommation en matière financière, c’est la fréquence à laquelle les personnes interagissent avec le système financier – parfois plusieurs fois par jour – sans vraiment penser aux répercussions à long terme des décisions qu’elles prennent. Bon nombre de ces décisions, comme taper sa carte ou payer ses factures, font partie de la routine, et c’est seulement quand il se passe quelque chose d’important dans votre vie, comme une perte d’emploi ou une maladie, que les risques peuvent devenir visibles. C’est à ce moment précis que les personnes prennent soudainement conscience du caractère cumulatif de leurs décisions. En revanche, dans des domaines comme l’alimentation ou la médication, les personnes ont une idée plus concrète de la relation de cause à effet : si vous mangez quelque chose qui vous rend malade ou prenez un médicament qui cause des effets indésirables, vous le ressentirez rapidement. Une autre différence que je remarque concerne le choix. Quand il est question de santé, les personnes disposent de différentes options. En effet, à la pharmacie, vous disposez de diverses options, comme les médicaments en vente libre ou les produits de santé naturels. Ces produits sont grandement répandus et les personnes savent qu’elles peuvent choisir ce qui leur convient le plus. Ce choix n’est pas aussi clair lorsqu’il est question de produits et services financiers. Les consommateurs peuvent ne pas réaliser qu’ils peuvent magasiner ou obtenir des conseils financiers sur des alternatives. Beaucoup de gens pensent qu’ils doivent simplement accepter ce qu’on leur offre. Nos propres recherches montrent que 13% des détenteurs hypothécaires ne savaient pas qu’ils pouvaient négocier.

Est-ce que le fait de connaître les droits financiers dans une moindre mesure signifie qu’une plus grande réglementation est nécessaire?

Je pense que cela signifie qu’il y a un besoin accru d’éducation sur les droits des consommateurs de produits et services financiers. Nous devons éduquer les personnes et les sensibiliser au fait que nous avons des options, et que nous pouvons et devons comparer les produits financiers. Offrir aux Canadiens les outils dont ils ont besoin pour comparer les avantages et les coûts des différents produits est une démarche à laquelle l’écosystème peut contribuer. L’ACFC a un rôle à jouer pour ce qui est de changer les hypothèses et les préjugés, et c’est ce que nous faisons au moyen d’incitatifs comportementaux visant à faire comprendre aux personnes qu’elles peuvent renforcer leur confiance grâce à l’information, aux connaissances. Dès lors qu’elles ont cette confiance, elles peuvent prendre leurs propres décisions. Il s’agit donc d’offrir aux Canadiens plus d’information, plus d’éducation et plus d’outils pour prendre les meilleures décisions.

En tant que Sous-commissaire par intérim, vous êtes plongée dans la réflexion globale sur la littératie financière. Quelles sont quelques-unes des stratégies pratiques dont vous pouvez faire profiter les Canadiens pour la gestion de leurs finances en période difficile?

Tout commence par la base. Il faut savoir comment établir un budget, comment épargner de l’argent, notamment pour les situations d’urgence, et comment rembourser ses dettes régulièrement. Tout est une question de planification et de préparation. Nos recherches ont montré qu’environ 70 % des personnes qui établissent un budget, même si elles ne le font que de manière intermittente, sont mieux placées pour respecter leurs engagements financiers. Ces petits gestes peuvent grandement aider, surtout lorsque vous commencez tôt à les poser. De plus, faites le tour des produits et comparez-les. L’ACFC et d’autres intervenants proposent des outils utiles pour comparer des produits financiers, comme les cartes de crédit et les comptes d’épargne et de chèques. Enfin, assurez-vous de parler d’argent, comme ce qui a été le thème de notre campagne du Mois de la littératie financière en novembre. En racontant vos expériences à votre famille et à vos amis, vous pouvez apprendre ou faire découvrir quelques astuces, et aussi réaliser que d’autres personnes vivent les mêmes choses que vous.

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2026-01-29