Entrevue orale Major-général (ret) Julian Thompson, CB, OBE
Le 23 fevrier 2018 - Capitaine John Rickard
La série d’entrevues orales du Collège d’état-major
La guerre des Malouines de mai 1982 a été la plus grande opération maritime et aérienne menée par l’Armée britannique depuis la Deuxième Guerre mondiale. L’une des actions les plus persuasives de cette guerre a été la capture de Goose Green par le 2e Bataillon, The Parachute Regiment (2 PARA) commandé par le lieutenant-colonel H. Jones, les 28 et 29 mai. Le 2 PARA faisait partie de la 3e Brigade de commandos menée par le brigadier-général Julian Thompson.
Vous trouverez ci-dessous une série de questions posées par le capitaine John N. Rickard, du Collège de commandement et d’état-major de l’Armée canadienne, auxquelles a gracieusement répondu le major-général (ret.) Sir Julian Thompson (23 février 2018).
Capt Rickard
Compte tenu du manquement à la sécurité et du renseignement recueilli par la capture du commandant de peloton de reconnaissance de l’Argentine, avez-vous envisagé d’envoyer des renforts au lieutenant-colonel H. Jones avant l’heure H?
Général Thompson
J’ai averti le 42e Commando qu’il pourrait devoir aller en renfort au 2 PARA, initialement avec une compagnie et, au besoin, avec le commando entier. J’ai aussi tenu mon QG Tac en attente pour descendre sur Goose Green avec moi si je jugeais nécessaire de prendre le commandement. La Cie A du 42e Commando était prête à descendre à bref délai, ce qu’elle a éventuellement fait.
Capt Rickard
Avez-vous accepté le renseignement indiquant la taille de la force que le LCol Jones aurait à combattre? Le rapport de force, pouvant être tiré de ce que vous déclarez de votre livre semble être de 1:1. À quel point étiez-vous préoccupé par le rapport des forces?
Général Thompson
Je croyais que nous pouvions l’emporter avec un rapport de forces de 1:1, peut-être parce que je n’étais pas convaincu par la vue d’ensemble du renseignement.
Capt Rickard
Est-ce que vous et le LCol Jones avez fait une simulation d’un renfort aéromobile de leurs positions par les Argentins?
Général Thompson
Nous n’avons rien simulé durant cette guerre. C’est dommage que le système de jeu de guerre qu’on utilise maintenant n’existait pas à l’époque. Je n’aurais pas simulé cette bataille, mais plutôt d’autres aspects de la campagne, comme les opérations amphibies, [et] le concept de brigade pour le combat à diverses étapes de la campagne terrestre. Mais on n’avait aucune installation.
Capt Rickard
Quand avez-vous donné les ordres de brigade complets, et pensez-vous que le LCol Jones a eu assez de temps pour la procédure de combat?
Général Thompson
Je n’ai pas émis les ordres de brigade complets pour l’opération de Goose Green. Je crois qu’il a eu assez de temps pour la procédure de combat, compte tenu du fait qu’il avait été averti d’un raid quelques jours plus tôt et qu’il avait effectué une reconnaissance et d’autres préparatifs.
J’ai émis des ordres de brigade complets dans les cas suivants :
- avant l’assaut amphibie;
- avant la phase 1 de l’attaque contre le Port Stanley – ces ordres comprenaient des intentions pour la phase 2;
- avant la phase 2 de l’attaque contre Port Stanley, mais ils étaient pour la phase 3.
Capt Rickard
Avez-vous donné un ordre d’opération par écrit ou si tout a été fait oralement?
Général Thompson
L’ordre d’opération complet écrit a été émis avant l’assaut amphibie.
Les ordres confirmatoires ont été émis après les deux autres groupes des ordres précédents.
Aucun ordre d’opération n’a été émis pour Darwin ou Goose Green.
Capt Rickard
Avez-vous établi l’heure H ou est-ce le LCol Jones qui l’a fait?
Général Thompson
C’est lui. Il est important de comprendre l’effet que la situation aérienne a eu sur cette opération et bien d’autres. Nous n’avions pas la supériorité aérienne; c’était sans doute la première fois que les Britanniques se trouvaient dans une telle situation depuis le milieu de la Deuxième Guerre mondiale. L’heure H de Jones était dictée par le temps nécessaire pour lui faire parvenir par les airs trois canons plus les munitions et deux mortiers, ce qui devait se faire à la noirceur afin de que gens à Darwin et les PO argentins ne voient pas le mouvement. De plus, le mouvement des munitions vers Darwin a été retardé par le fait que des chargements de munitions ficelés avaient tous été détruits par une attaque aérienne de l’Argentine juste avant la tombée du jour, pendant qu’ils étaient gardés à l’aire d’atterrissage des hélicoptères de la zone de maintenance de la Brigade. Au travers des feux et des munitions qui exposaient, mes logisticiens ont dû ficeler les munitions de remplacement. La force aérienne ennemie est demeurée une menace jusqu’à la fin – incluant une attaque sur mon QG le tout dernier soir de la guerre – et nous devions tous tenir compte de la menace aérienne (la guerre des Malouines a été la plus grande bataille aérienne et terrestre depuis la Deuxième Guerre mondiale).
Capt Rickard
Quel a été votre énoncé de mission exact à l’intention du LCol Jones? Pensiez-vous encore à un raid quand vous avez émis votre ordre d’avertissement, à 26 1515Z Mai?
Général Thompson
Je suis à peu près certain que je lui ai dit d’attaquer Darwin et Goose Green et de les prendre.
Capt Rickard
Le LCol Jones vous a-t-il donné un briefing de suivi concernant son concept d’opérations? Si c’est le cas, qu’en avez-vous pensé et quelles étaient vos recommandations? Avez-vous trouvé que six phases donnaient lieu à une complexité excessive?
Général Thompson
Non. Nous n’avons pas fonctionné comme ça. J’ai mené ma brigade selon les principes de commandement de mission, même si nous n’appelions pas ça ainsi; de fait, à l’époque, on n’avait jamais entendu ce terme. J’ai dit à mes commandants ce que je voulais qui soit fait, mais pas comment le faire. Je peux leur imposer des limites, peut-être pour éviter des conflits.
Capt Rickard
Quelle a été la réaction du LCol Jones quand vous lui avez refusé l’utilisation des Scorpions et des Scimitars?
Général Thompson
D’autant que je puisse me souvenir, aucune.
Capt Rickard
Le fait que le blindé puisse être incapable de franchir le terrain marécageux semble être une déduction entièrement raisonnable. Toutefois, est-il possible que les véhicules n’aient pas apporté du soutien de l’IPR qui traversait Darwin Hill et menait à Goose Green? Quel était l’état de l’IPR à ce moment?
Général Thompson
En fait, le blindé aurait pu s’en sortir. J’ai eu tort de présumer qu’il ne le pourrait pas. La section qui m’inquiétait était la partie au nord de Camilla Creek House. J’aurais dû demander à l’un des chefs de troupe. J’ai eu tort de ne pas le faire et je le regrette encore aujourd’hui. Si par IPR vous voulez dire itinéraire principal de ravitaillement, il s’agissait d’une piste, on était loin de l’IPR (il n’y avait AUCUNE route à l’époque, contrairement à maintenant). Une fois sur l’isthme de Darwin, ça n’allait pas si mal, la piste avait été compactée par les sabots d’une myriade de moutons et de bovins, alors le roulement ne se faisait pas trop mal et c’était facile à franchir par des véhicules à quatre roues motrices, c’était le terrain pour s’y rendre qui était difficile. Il est important de comprendre que dans la plupart des endroits des Falklands, un Land Rover déchargé pouvait passer à très basse vitesse, avec des arrêts fréquents pour le désembourber. S’il tirait une remorque, une pièce ou une charge lourde, ce genre de véhicule ne pouvait aller nulle part.