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Opération REASSURANCE 20-01 : Dissuader ou combattre!

   Le 15 october 2021 - Lieutenant-colonel Eric Angell

Passage de la rotation 13 : Op REASSURANCE
Légende

Passage de la rotation 13 : Op REASSURANCE

J’ai eu l’insigne honneur d’assumer le commandement de l’opération REASSURANCE 20 01 du 15 janvier au 15 juillet 2020. Notre énoncé de mission était le suivant :

« Le Groupement tactique de la présence avancée renforcée (GT eFP) de Lettonie mènera des opérations en Lettonie pour DISSUADER et, au besoin, DÉFENDRE la population et le territoire lettons contre toute agression. »

Ce court article portera principalement sur la fonction opérationnelle « Commander », et je vous fais part ci-dessous d’une partie de la philosophie et du processus de réflexion qui a mené à l’appréciation et à mon approche du commandement du GT eFP. Je tiens tout d’abord à remercier les excellents commandants du GT qui m’ont précédé, car mon approche est en grande partie basée sur leur travail et leurs conseils. Le GT eFP est une organisation de combat robuste et intégrée, et le niveau de rendement et d’interopérabilité s’accroît avec chaque rotation, qui s’inspire du succès des équipes précédentes.

La tâche « Défense » de la mission a été plutôt facile à concevoir et à planifier, mais incontestablement difficile à exécuter. Le GT eFP est bien équipé, bien soutenu et bien préparé en vue du pire scénario qui, nous l’espérons tous, ne surviendra jamais. Outre les 341 soldats canadiens, le GT comptait environ 700 soldats de huit pays différents, à savoir l’Albanie, la République tchèque, l’Italie, le Monténégro, la Pologne, la Slovaquie, la Slovénie et l’Espagne. Il y avait même au sein de la compagnie d’infanterie canadienne un officier d’échange britannique – une véritable équipe multinationale! Tous ces pays ont apporté une importante puissance de combat à la mission, notamment des chars, de l’artillerie et de l’infanterie, avec le soutien de facilitateurs. En tant que GT, nous avons travaillé en étroite collaboration avec la brigade d’infanterie mécanisée (BIM) lettone et avons effectué des répétitions continues et des exercices instantanés, en plus des activités d’intégration visant à nous préparer à répondre à toute menace potentielle. Nous avons également effectué des entraînements dans plusieurs zones géographiques différentes de la Lettonie afin de montrer notre capacité à projeter rapidement une puissance de combat dans tout le pays, ce qui offrait aussi l’avantage de « changer de décor ».

La tâche « Dissuasion » est plus nuancée et exige un examen attentif des mesures d’efficacité qui transcendent le niveau tactique. Dès le début, la mission a adopté une posture très robuste d’engagement stratégique et de relations communautaires qui consistait à informer le plus grand nombre de personnes possible du travail extraordinaire accompli par le GT. Cet effort a été extrêmement actif lors des rotations précédentes, mais les mesures de protection de la force contre la COVID 19 ont vraiment limité l’engagement stratégique et les relations communautaires « en personne » au sein du GT. Il serait trop simpliste de considérer comme véritable mesure d’efficacité le fait qu’aucun ennemi n’a envahi la Lettonie durant la rotation 20 01 de l’opération REASSURANCE. Je pense que l’on peut mesurer le véritable effet du GT eFP par la crédibilité, l’intégration, la capacité et l’engagement dont ont fait preuve les pays contributeurs. Nos alliés apportent leur contribution, et les officiers et soldats de chaque pays qui ont pris part à la mission étaient très compétents. Les alliés envoient leur « équipe de rêve », tant sur le plan du personnel que du matériel, ce qui témoigne clairement de leur engagement.

J’ai abordé la mission en utilisant les trois concepts directeurs décrits ci-dessous afin de traduire l’intention stratégique en exécution tactique. Comme je l’ai déjà dit, aucun de ces concepts n’est transformationnel; ils sont tous basés sur les pratiques exemplaires de mes prédécesseurs :

Notre objectif : Dissuader ou combattre!
Dissuasion = Présence + Crédibilité.
Crédibilité obtenue par la répétition et la démonstration.

Selon cette approche, et conformément aux ordres, j’ai élaboré plusieurs principes clés dans le cadre de mon orientation et de mes directives. Elles sont intentionnellement simplistes afin de pouvoir les traduire dans la multitude de langues au sein du GT et de faire en sorte qu’elles puissent être communiquées et comprises du simple soldat. Les points sont les suivants :

Intégration : Deux drapeaux! J’ai ordonné à mon équipe de toujours inclure au moins un autre pays dans leurs plans, quelle que soit l’activité menée. Cela s’est manifesté de manière très simple, par exemple lors d’un tournoi de hockey-balle où les joueurs provenaient de différents pays, ou en formant des équipes de combat ponctuelles dans le cadre de répétitions tactiques. Cette intégration, obligatoire au départ, est rapidement devenue naturelle et largement adoptée (souvent avec enthousiasme) par tous.

Interopérabilité = IPO. Nous avons mis l’accent sur l’interopérabilité au moyen de la familiarisation aux instructions permanentes d’opérations (IPO) et à une compréhension commune de celles-ci dès le début de la rotation. Les IPO du GT sont une combinaison de procédures tactiques de chacun des pays contributeurs, la doctrine de l’OTAN étant la référence prépondérante. Par exemple, étant donné que le contingent espagnol fournissait les sapeurs, il était logique que nous adoptions les procédures espagnoles pour le franchissement d’obstacles, etc. Les IPO évoluent, s’adaptent et s’améliorent avec chaque nouvelle rotation.

État de préparation : Combattre ce soir et demain! Dès le premier jour, nous nous sommes attardés à la constitution rapide et efficace d’équipes, un entraînement qui s’est avéré très profitable, surtout pendant une courte affectation de six mois. L’état de préparation a été établi et démontré par des répétitions et des exercices rapides constants, toujours axés sur l’amélioration de l’efficacité et de la rapidité. Nous avons également travaillé d’arrache-pied pour améliorer nos procédures de soutien logistique du combat (SLC) et réduire les temps de réaction du maintien en puissance, ainsi que pour augmenter la période totale pendant laquelle le GT pouvait être soutenu au combat. L’état de préparation a constitué une priorité tout au long de notre rotation, surtout pendant le transfert du pouvoir de commandement (TPC), qui est une période de vulnérabilité pendant que les membres de la nouvelle équipe apprennent à travailler ensemble. Pour compenser, le TPC se déroule sur une période de près de deux mois, ce qui garantit la présence d’un militaire expérimenté sur le terrain.

Les relations sont essentielles. Le vieil adage selon lequel « nous sommes dans le domaine des relations humaines » est vrai dans le cadre de cette mission. En présence de neuf pays contributeurs auxquels s’ajoutent les forces armées lettones, la coordination, la communication et la liaison sont des activités essentielles qui transcendent toutes les autres en ce qui concerne le commandement. Bien que cela puisse sembler lourd à première vue, il s’agit en fait de l’une des facettes de mon rôle que j’ai le plus aimée. Je crois, non sans fierté, que nous, les Canadiens, en raison de notre culture, sommes extrêmement bien adaptés au commandement de GT multinationaux. Nous sommes essentiellement, par nature, amicaux, accommodants et capables de trouver un terrain d’entente.

Communications. Les communications devaient toujours être claires, explicites, concises, constantes et simples. L’anglais était la deuxième, voire la troisième langue de tous, à l’exception du contingent canadien. Ce n’était ni exigeant ni inattendu; il fallait simplement prendre le temps et y mettre l’énergie nécessaire. Il fallait plus de temps pour transmettre les ordres et les directives, mais n’oublions pas qu’il est toujours plus efficace de dire les choses une fois, lentement et clairement, que de devoir les répéter et de risquer qu’elles soient mal comprises. La question des communications nous a également obligés à nous concentrer réellement sur les priorités et à veiller à ce que les plans ne soient pas trop compliqués.

Honneur, humilité et respect. J’ai exigé que ces trois principes directeurs régissent toutes les interactions entre les soldats du GT ainsi que les interactions avec les supérieurs, les membres de la BIM lettone et les citoyens de la Lettonie. Comme je l’ai mentionné, notre crédibilité était essentielle et nous ne pouvions pas fournir le moindre élément pour alimenter la campagne de désinformation menée contre nous par nos adversaires. Ce principe a été impitoyablement appliqué et communiqué à tous les échelons. Quelques incidents mineurs ont enfreint ces principes, mais ils ont été rapidement réglés. Les alliances, même au niveau tactique, fonctionnent mieux lorsqu’elles sont fondées d’abord sur le respect mutuel.

Souplesse. Si la souplesse est primordiale dans toutes les opérations, elle l’est encore plus au sein d’un GT multinational. Il y a eu inévitablement des frictions en raison des approches tactiques, des styles de leadership et des équipements légèrement différents. La souplesse dont chacun a fait preuve a permis de reconnaître rapidement les frictions et de les régler ou de les atténuer en limitant les répercussions.

Peaufiner, et non réinventer. Mettre à l’essai et apporter les ajustements nécessaires. Le GT eFP se veut une expérience continue fructueuse et c’est son but. Le GT expérimente sans cesse de nouvelles capacités et de meilleures méthodes d’intégration. Les pays contributeurs ajoutent et adaptent des équipements pour que leurs forces armées puissent acquérir de l’expérience dans toutes les capacités. C’est une bonne chose! D’un point de vue canadien, en tant que commandant, j’ai essayé de déterminer les moments où il était préférable de « peaufiner » et ceux où il était préférable d’« adapter ». Par exemple, en ce qui concerne la procédure de combat, nous avons décidé d’utiliser l’appréciation de combat « éprouvée », que nous avons légèrement modifiée pour l’adapter aux besoins « sur le terrain ». Mon prédécesseur utilisait cette méthode; pour réduire les différences entre les approches adoptées par les unités de différentes régions du Canada (certaines utilisaient le processus de planification opérationnelle, d’autres la méthode des « 7 questions »), et nous avons fait de même. La BIM lettonne était très heureuse de savoir que nous conservions l’approche de la rotation précédente. Tout au long de la mission, mon intention était tout simplement de faire ce que nous pouvions pour améliorer le processus, au lieu de repartir de zéro.

Opérations d’information : Montrer notre « force dans l’unité ». Nous avons adopté la devise de la BIM lettone Vienotiba Speks, qui signifie « force dans l’unité ». Nous avons tiré parti de nos ressources en matière de communications stratégiques, en particulier de l’officier des affaires publiques et du photographe, pour présenter les activités et l’esprit du GT et les faire connaître au plus grand nombre possible de personnes. À vrai dire, le photographe était l’un des soldats les plus occupés du GT! Le principe des deux drapeaux a également été mis à profit ici. Cela allait au delà de la simple communication. Nous avons en effet effectué des répétitions de projection de force dans toute la Lettonie afin de montrer notre capacité à nous déplacer librement et d’en faire la démonstration aux adversaires qui, forcément, étaient à l’affût.

Rechercher les possibilités. Comme le commandant ne peut pas être partout en même temps, j’ai donné à mes commandants de sous-unités, dans le cadre du commandement de la mission, le pouvoir de cerner, à leur échelon, les possibilités de mettre en œuvre ces principes. Cette approche a été rapidement appliquée et a permis d’offrir une excellente instruction aux soldats tout en travaillant à la mission globale. À la fin de ma rotation, j’ai dû activement prioriser ce que nous pouvions accomplir avec les ressources à notre disposition (la plus précieuse étant le temps!), car de nombreuses idées étonnantes et créatives ont été présentées. Certains de nos alliés ont une approche beaucoup plus directive du leadership, et toute l’instruction est dictée par les échelons supérieurs. Dès qu’ils se sont sentis à l’aise avec la liberté que je leur offrais, ils l’ont exploitée avec enthousiasme.

Patience et positivité. Pour collaborer avec des alliés, la patience est de mise de part et d’autre. Jumelée à la positivité, la bonne attitude donne le ton et constitue un multiplicateur de force à plus d’un titre. C’est ce que j’attendais de toute mon équipe. Je m’attendais toujours à ce qu’on dise la vérité et à ce que les détails ne soient pas « édulcorés », tout en cherchant également à veiller à ce que chacun se concentre sur ce qui était juste et pertinent, de même qu’à trouver des solutions aux inévitables frictions.

Apprendre les uns des autres. Cette expérience a été une belle occasion d’apprendre de nos alliés et d’adopter les éléments qu’ils réussissent mieux que nous. J’ai déjà travaillé avec des forces américaines et britanniques, mais jamais avec des Espagnols, des Italiens, etc., ce qui était également le cas de la plupart des Canadiens qui participaient à la mission. Nous avons saisi toutes les occasions d’échanger les « pratiques exemplaires » et de nous familiariser avec les armes et le matériel de l’autre, ce qui allait s’avérer bénéfique pour le combat et le reste de la carrière des soldats. J’ai également acquis une nouvelle appréciation des IPO de l’OTAN. Nos alliés européens les comprennent et les utilisent beaucoup mieux que nous.

Voilà en quoi a consisté une partie de mon commandement du GT eFP. Mon expérience de travail avec des alliés « non traditionnels » s’est avérée extrêmement enrichissante. Comme je l’ai dit précédemment, je me suis entraîné et j’ai mené des opérations avec les forces américaine et britannique à de nombreuses reprises, mais je n’avais jamais travaillé avec les Lettons, les Espagnols, les Italiens, etc. Une grande partie de la mission était axée sur l’élaboration de méthodes de travail en collaboration et sur la démonstration que nous pouvions communiquer et planifier ensemble, dans le but ultime de pouvoir combattre côte à côte si la situation l’exigeait. Il y avait également de nombreuses expressions culturelles étonnantes et toujours une célébration nationale à laquelle participer et de nouveaux mets à essayer! Vienotiba Speks!

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2021-10-15