Plus pertinentes que jamais : les archives et Google, le paradoxe de la perturbation nécessaire

Discours

Notes d'allocution 

Guy Berthiaume, Bibliothécaire et archiviste du Canada 

Devant le Association of Canadian Archivists (ACA)

Ottawa (Ontario)

Le 9 juin 2017

Sous réserve de modifications


Bonjour, et merci de m’avoir invité à venir vous parler de la pertinence des archives et du paradoxe de la perturbation nécessaire.

J’aimerais commencer par souligner le fait que nous nous trouvons aujourd’hui en territoire traditionnel algonquin.

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Le 150e anniversaire de la Confédération offre aux Canadiens une occasion unique de se connaître eux-mêmes, si vous me permettez de paraphraser l’oracle de Delphes.

Notre pays vit en effet un moment charnière de son évolution.

La notion des deux nations « fondatrices », dominante pendant la majeure partie de notre histoire, s’est considérablement enrichie au fil des ans.

Les Premières Nations ainsi que les Métis et les Inuits sont enfin reconnus comme des composantes essentielles de l’identité canadienne.

De plus, l’arrivée importante de nouveaux Canadiens provenant de tous les horizons et de toutes les conditions participe fortement à une redéfinition fondamentale de l’identité canadienne, dorénavant marquée en permanence au coin de l’inclusion et de la diversité.

Le 150e anniversaire nous fournit aussi une occasion privilégiée de prendre acte du rôle des institutions de mémoire, et notamment des centres d’archives, qui recueillent et préservent les documents témoignant de notre identité – un rôle plus pertinent que jamais.

Sur nos étagères et sur nos murs, sur nos écrans et dans nos expositions se trouvent des objets et autant d’histoires qui illustrent d’où nous venons et où nous allons.

Et comme nous célébrerons bientôt notre 150e anniversaire, je ne saurais imaginer un meilleur moment pour partager ces histoires et en faire comprendre la valeur.

* * *

Nous traversons une ère de scepticisme; une ère de « post-vérité », de fausses nouvelles et de faits alternatifs. Quel réconfort, alors, de savoir qu’il existe encore des gens de confiance et des lieux où nous pouvons trouver la vérité.

Les archives en sont un, et c’est pourquoi elles connaissent un tel regain de popularité. Nul besoin de chercher bien loin pour en trouver des indices.

Tout près d’ici, sur l’autre rive de la rivière Rideau, vous pouvez visiter la nouvelle salle d’exposition de Bibliothèque et Archives Canada située dans le Musée canadien de l’histoire. Vous nous trouverez aussi au bas de la rue Wellington, au Musée des beaux-arts du Canada, sans oublier notre présence au 395, de la même rue Wellington.

Voilà exactement la visibilité dont les archives ont besoin pour sortir de l’ombre et passer à l’avant-scène.

En cette Journée internationale des archives, je vous invite à faire connaître votre travail et le rôle vital des archives dans notre société.

Certains d’entre vous ont visité notre Centre de préservation à Gatineau, à l’occasion des journées portes ouvertes qui se tiennent jusqu’à demain. C’est une occasion unique d’explorer les coulisses, les chambres fortes et les laboratoires de restauration de l’un des immeubles les plus emblématiques de la région.

***

Vous vous souvenez sans doute du rapport intitulé Les archives au Canada : Un nouveau plan directeur qui a été publié en novembre 2015 par l’Association canadienne des archivistes, le Conseil canadien des archives, l’Association des archivistes du Québec et Bibliothèque et Archives Canada.

Ce rapport a mené à la création de trois groupes de travail :

  • le premier, chargé de se pencher sur les questions relatives à la main d’œuvre au sein du secteur des archives
  • le second, chargé de répondre aux appels à l’action du rapport de la Commission de vérité et réconciliation
  • et le troisième, chargé de faire comprendre l’importance des archives au grand public et aux décideurs

C’est en pensant à ce dernier groupe que je vais maintenant vous parler de l’évolution du rôle des archives, et de la perturbation nécessaire qu’on observe aujourd’hui dans ce milieu.

Je ne crois pas me tromper en disant que notre rôle de conservation des archives est bien connu et accepté. Après tout, nous faisons un excellent travail d’acquisition et de préservation!

Mais qu’en est-il de la diffusion et de l’accès? Nous devons faire connaître ce que nous conservons et, pour y arriver, nous devons collaborer de plus près avec nos partenaires des autres institutions de mémoire.

En cette ère numérique où le concept de mémoire peut sembler dépassé, comment nous acquitter au mieux de ce nouveau rôle? Comment canaliser la sagesse collective des institutions de mémoire ?

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Permettez-moi de formuler quelques réflexions à ce propos.

Le Musée canadien de l’histoire vient d’inaugurer une nouvelle salle consacrée à Bibliothèque et Archives Canada, où se tient présentement une exposition intitulée Reflets d’il y a 150 ans.

On peut y admirer des livres rares, des photos, des aquarelles et d’autres documents tirés de notre collection. Le nom de cette nouvelle salle? « Les trésors de Bibliothèque et Archives Canada », un choix qui me semble tout à fait judicieux!

L’exposition est le fruit d’une étroite collaboration entre nos archivistes et les conservateurs du Musée. Le grand public peut y admirer de magnifiques originaux, qu’il s’agisse de documents, de cartes, ou encore du journal tenu par l’épouse de notre premier premier ministre, John A. Macdonald.

Comme archivistes, vous savez très bien ce qu’on ressent devant une œuvre originale ‒ par exemple, un ambrotype des chutes Niagara, ou une carte de visite de 1869 montrant l’équipe de la Nation mohawk ayant gagné un championnat de crosse.

Devant l’œuvre, nous ne sommes pas de simples observateurs, jouant un rôle passif, bien au contraire ! Nous tentons de décoder l’œuvre qui se trouve devant nous, de l’interpréter, de la sonder à la lumière de notre propre expérience.

Ces instants sont magiques; et cette magie, les archivistes peuvent la partager avec un public encore plus vaste.

Cette année, Bibliothèque et Archives Canada a aussi lancé l’exposition Canada : Qui sommes-nous? dans ses locaux du 395, rue Wellington. Nous y exposons des documents d’archives rarement montrés, qui invitent les visiteurs à s’interroger sur l’identité canadienne.

L’exposition ne se limite pas aux 150 dernières années. On y retrouve aussi des documents plus anciens, alors que des personnages visionnaires comme Samuel de Champlain imaginaient un pays aussi nouveau qu’utopique.

Les visiteurs peuvent y voir plusieurs trésors, dont :

  • un exemplaire des Voyages du sieur de Champlain, relié en cuir, avec sa carte en annexe
  • le seul journal de la pionnière Catharine Parr Traill qui soit parvenu jusqu’à nous
  • ou encore, les pinceaux que Paul Kane aurait utilisés lors de ses expéditions dans l’Ouest !

Le passé apparaît parfois dé-passé, si on me permet ce jeu de mots facile.

Un portrait de la famille canadienne typique datant de 1944 fait aujourd’hui beaucoup sourire.

Tous ces objets témoignent du rôle unique et permanent joué par Bibliothèque et Archives Canada en tant que mémoire officielle et miroir de notre pays – un rôle que partagent aussi les archives.

L’exposition le démontre de façon éloquente, avec des articles provenant de divers secteurs de notre collection : art héraldique, enregistrements musicaux, timbres, peintures à l’huile et documents du recensement. 

Des livres et des documents publiés côtoient des manuscrits inédits. Et, bien sûr, des documents de simples citoyens et des dossiers du gouvernement du Canada.

L’ensemble rappelle aux visiteurs la place importante que tiennent les archives dans la préservation de l’histoire nationale : les archives sont, en quelque sorte, le tissu conjonctif qui relie notre passé, notre présent et notre avenir.

Je vous invite à vous rendre au 395, rue Wellington pour visiter notre exposition. Nos portes sont ouvertes en semaine de 10 h à 19 h, et la fin de semaine, de 10 h à 18 h.

Pour le 150e anniversaire de la Confédération, Bibliothèque et Archives Canada a aussi lancé sur Facebook et Twitter la série En ce jour, où nous mettons quotidiennement en lumière un événement important de l’histoire canadienne survenu en cette date.

Autre initiative à laquelle nous participons : les 150 films canadiens offrant le plus grand intérêt historique prennent l’affiche cette année, en partenariat avec le Festival international du film de Toronto et des cinémathèques de Montréal et Vancouver.

Des collaborations comme celles-ci font maintenant partie du quotidien des institutions de mémoire; des projets tournés vers l’extérieur, vers un public qui s’intéresse de plus en plus à son passé.

***

Comme je l’ai mentionné, ces succès témoignent de l’expérience unique que nous vivons quand nous sommes en contact avec des documents originaux.

Et même si cela peut sembler paradoxal, la technologie contribue à nourrir notre intérêt envers ces originaux.

À l’ère numérique, nous sommes en effet susceptibles d’accorder plus de valeur aux expériences qui ne peuvent être numérisées; des expériences qui prennent une importance particulière du fait même qu’elles ne peuvent être numérisées.

L’interaction, le contact en personne et la découverte individuelle prennent un nouveau sens.

Bref, il n’y a peut-être jamais eu de meilleur moment pour réaffirmer la valeur des archives.

À ce sujet, j’aime citer Jack Lohman, directeur général du Musée royal de la Colombie-Britannique. Je traduis :

L’accès à des chefs-d’œuvre ou à des artefacts exceptionnels nous ouvre tout un monde d’émotions, qu’on ne peut appréhender de la même manière avec un téléphone cellulaire ou la télévision.

Et comme j’aime le répéter, même si La Joconde n’est qu’à quelques clics sur Google, des millions de gens font toujours la file pour l’admirer au Louvre, en chair et en os, si l’on peut dire!

Cela explique aussi que les musées canadiens accueillent chaque année 62 millions de visiteurs – une augmentation de 10 % depuis 2013.

D’ailleurs, la British Library a écrit, dans son énoncé de vision pour 2015-2023 (je traduis encore) :

Dans un monde qui privilégie la technologie numérique pour la transmission des connaissances et les échanges culturels, les lieux physiques et les expériences de qualité ne perdent pas leur importance, bien au contraire !

Plus la technologie s’implante dans nos vies, plus les échanges en personne et les contacts avec les artefacts prennent de la valeur, ces deux sphères se nourrissant mutuellement.

Voilà pourquoi nous devons exposer autant de documents originaux que possible. C’est l’un des engagements auxquels je tiens le plus.

***

Je suis particulièrement fier de l’exposition que Bibliothèque et Archives Canada présente actuellement à la Bibliothèque du Parlement,

On peut y voir la Déclaration canadienne des droits et la proclamation de la Loi constitutionnelle de 1982, des documents indispensables pour comprendre l’histoire du Canada. Ici encore, nous éprouvons devant ces originaux une émotion que rien ne peut égaler.

Les archives peuvent miser sur cette émotion pour aider les Canadiens à mieux comprendre leur histoire et à mieux se connaître, individuellement et collectivement.

En cette année d’anniversaire, je ne peux imaginer de meilleur cadeau à faire à notre pays.

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L’année dernière, nous avons invité nos clients à redécouvrir qui nous sommes et ce que nous faisons à Bibliothèque et Archives Canada.

Par la même occasion, nous les avons invités à redécouvrir toutes les institutions de mémoire : bibliothèques, archives et musées.

Ce nouveau regard peut nous aider à abattre les silos qui nous ont isolés dans le passé.

En unissant nos efforts et notre savoir-faire, nous pourrons mieux relever nos défis communs : la préservation, la conservation et la pérennité, sans oublier la nécessité de défendre de notre cause – c’est-à-dire d’expliquer notre valeur au public, d’une façon cohérente et unifiée.

J’ai appris avec grand plaisir que l’Association des bibliothèques de la Colombie-Britannique a récemment signé un accord historique pour officialiser la collaboration entre les institutions de mémoire de cette province.

Les signataires s’engagent à identifier, à étudier et à partager de nouvelles pistes de collaboration.

Je sais que l’Association a travaillé dur pour parvenir à cet accord, de pair avec l’Association des archives et l’Association des musées de la Colombie-Britannique.

Ces efforts ont porté leurs fruits : la Colombie-Britannique est la première province canadienne à conclure une telle entente, et j’espère ardemment que d’autres lui emboîteront le pas.

Plus les institutions se regroupent en réseaux, plus elles augmentent les possibilités de coopération entre secteurs et dans tout le pays.

En travaillant ensemble, nous pouvons aussi développer et exploiter de nouvelles technologies et partager nos meilleures pratiques.

Ce renouveau est un appel à l’action; une invitation à explorer de nouvelles façons pour mieux collaborer et mieux nous faire connaître.

L’invitation est lancée : venez jouer dans notre cour!

***

Cela étant dit, le type de collaboration que je préconise peut sembler déstabilisant, en rupture avec le passé.

Mais comme nous l’avons vu, il peut aussi se révéler très sain, efficace et puissant. Pourquoi? Parce que les mandats des uns et des autres sont plus semblables qu’il n’y paraît à première vue.

La plupart des musées sont dotés de bibliothèques et d’archives. Quant aux bibliothèques, elles organisent des expositions, tout comme les musées. Quoi de plus normal, alors, que de travailler ensemble?

***

Sauf erreur, c’est l’Université de Miami qui a accueilli, en janvier 2016, le tout premier sommet sur la question de la collaboration entre institutions de mémoire. Les dirigeants des musées et des bibliothèques de 14 universités s’étaient alors réunis pour réfléchir à deux questions : comment leurs institutions pouvaient-elles collaborer davantage, et quels défis devaient-elles surmonter pour y arriver?

Le sommet de Miami a débouché sur plusieurs recommandations : ses participants ont notamment souligné la nécessité de créer des structures officielles pour encadrer la collaboration, en plus de souhaiter la mise en commun des budgets et la tenue d’activités promotionnelles conjointes.

Évidemment, Miami en janvier est un meilleur endroit pour tenir un sommet qu’Ottawa en décembre…

Cela dit, nos efforts de ce côté-ci de la frontière en ont certainement valu la peine.

J’ai imaginé le Sommet d’Ottawa sur la valeur des institutions de mémoire parce que j’estimais qu’en tant que communauté du patrimoine, nous devions nous assurer que l’importance des bibliothèques, des archives et des musées à l’ère numérique soit bien comprise par les pouvoirs établis et le grand public.

Je me suis assuré de la collaboration de l’Association des musées canadiens et de la Commission canadienne pour l’UNESCO, et ensemble, nous avons invité membres et partenaires à venir nous retrouver à Ottawa.

Le Sommet a attiré près de 300 personnes et une trentaine de conférenciers, dont plusieurs de l’extérieur du Canada.

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Voici quelques-unes des conclusions que nous en avons pu tirer de nos discussions.

Tout d’abord, et cela n’a rien de surprenant, la technologie n’est pas notre ennemie. Elle est aussi bien porteuse de défis que d’occasions de développement.

Et nous pouvons profiter des avantages qu’elle nous offre : elle nous permet de joindre nos utilisateurs là où ils se trouvent – c’est-à-dire, pour la plupart, en ligne.

Mais nous devons trouver les ressources pour acquérir cette technologie et embaucher et former les gens qui sauront en tirer le meilleur parti.

Cela dit, plus les gens consultent nos collections sur le Web, plus ils ont le goût de visiter nos installations.

Et c’est peut-être là notre plus grand défi : nous ne pouvons pas investir dans nos services virtuels au détriment de nos services en personne. Nous devons continuer à faire les deux, et la technologie peut nous y aider.

***

L’utilisation judicieuse de la technologie nous offre un avantage de taille : une plus grande accessibilité. Notre Numéri-Lab du 395, rue Wellington en est un excellent exemple.

Dans ce nouveau laboratoire, nous offrons gratuitement au public des outils pour numériser et décrire des articles de notre collection, que nous pouvons ensuite mettre en ligne. Grâce au Numéri-Lab, certains documents d’archives fascinants sont déjà sur le Web !

Je pense au travail de Nicole Yakashiro, une étudiante au baccalauréat en arts de l’Université de Toronto.

Mlle Yakashiro participe à un projet qui l’interpelle tant sur le plan personnel que scientifique. Intitulé Landscapes of Injustice, il a pour but de recueillir et de diffuser de l’information sur les Canadiens d’origine japonaise déplacés et expropriés dans les années 1940.

Grâce au Numéri-Lab, Nicole a numérisé plus de 130 dossiers datant de la Deuxième Guerre mondiale. Ces documents sont maintenant en ligne, accessibles à tous, et nous aident à mieux comprendre une sombre chapitre de notre histoire.

Je pense également aux travaux de Marjolaine Sylvestre, archiviste pour les Jardins de Métis, au Québec.

Mme Sylvestre a passé quelques jours dans nos laboratoires pour numériser et décrire des photos prises par William Reford vers la fin des années 1800, alors qu’il voyageait de Montréal à Vancouver.

Et il ne faut non plus pas passer sous silence le travail de John Reid, titulaire d’un doctorat en sciences de l’atmosphère. John numérise actuellement toute une décennie d’anciennes observations météo, compilées vers la fin des années 1800. Son projet appuiera les recherches actuelles sur les changements climatiques.

* * *

La technologie nous permet également de poursuivre le dialogue sur la réconciliation avec les peuples autochtones du Canada.

C’est le cas avec notre projet Un visage, un nom, qui mise sur les médias sociaux et les nouvelles technologies pour aider les collectivités autochtones à renouer avec leur passé.

À ce jour, nous avons numérisé plus de 10 000 photos d’archives tirées de notre collection, et près de 2500 personnes et collectivités ont pu être identifiées.

Des familles ont été réunies, des identités, retrouvées, et des mystères, résolus.

Toutes ces photos sont maintenant publiées dans notre base de données. Et ce n’est pas fini; le projet se pousuit et se décuple !

En donnant accès à nos documents historiques et à nos archives (et en particulier, aux archives communautaires), nous donnons aussi une voix aux peuples autochtones et aux autres groupes marginalisés.

En retour, ceux-ci voient leur place fidèlement reflétée dans nos archives, souvent pour la première fois.

Vous savez probablement que dans le dernier budget 14,9 millions de dollars ont été alloués à Bibliothèque et Archives Canada pour mener des projets en collaboration avec des collectivités autochtones.

Nous allons donc numériser et mettre en ligne divers documents de notre collection pertinents pour les autochtones : photos, traités, dictionnaires de langues autochtones, portraits, cartes, journaux d’explorateurs, et bien d’autres.

Nous participerons aussi à un projet de témoignages oraux – comprenant un portail Web – pour aider les collectivités autochtones à préserver et à faire revivre leurs langues.

De plus, dans le cadre de ces initiatives, les jeunes autochtones qui s’intéressent à la bibliothéconomie, à l’archivistique, à la gestion de l’information, à l’histoire et aux études culturelles auront la possibilité d’occuper des emplois dans leurs propres milieux.

Tous ces travaux seront menés en étroite collaboration avec les collectivités, en consultation avec un cercle consultatif autochtone qui réunira des aînés, des dirigeants et des gardiens du savoir.

Rappelez-vous aussi l’entente que nous avons signée avec le Centre national pour la vérité et la réconciliation en lien avec les pensionnats autochtones.

Elle table sur une volonté commune : préserver les documents d’importance nationale qui témoignent de l’expérience canadienne.

Et surtout, rend ces documents accessibles aux survivants des pensionnats, à leurs familles et au grand public.

***

La deuxième conclusion du Sommet de décembre est que les institutions de mémoire sont maintenant appelées à jouer de nouveaux rôles, comme en témoigne la Stratégie canadienne de numérisation du patrimoine documentaire.

La Stratégie a pour but d’offrir aux Canadiens un meilleur accès à plus de contenu. Elle est l’œuvre d’importantes institutions de mémoire du Canada : grandes bibliothèques publiques, bibliothèques et archives universitaires, archives provinciales, musées, et associations nationales d’archivistes, de bibliothécaires et d’historiens.

Elle nous permettra d’accélérer la numérisation des plus importantes collections du pays et de les rendre facilement accessibles à tous sur le Web, pour que les Canadiens en quête de culture et de connaissances puissent les consulter, où qu’ils se trouvent.

La Stratégie vise les documents analogiques publiés et non publiés, d’importance nationale, régionale ou locale. Pensons notamment :

  • aux livres, aux périodiques et aux journaux
  • aux documents gouvernementaux
  • aux affiches et aux cartes
  • aux thèses
  • aux artefacts
  • aux photographies et à l’art documentaire
  • aux films et aux vidéos
  • aux enregistrements sonores
  • etc.

Pour que cette stratégie soit un succès, nous avons mobilisé notre réseau au sein de toutes les institutions de mémoire.

Nous travaillons aussi avec nos partenaires locaux dans le cadre du Programme pour les collectivités du patrimoine documentaire.

Nous venons tout juste d’annoncer un investissement de 1,5 million de dollars pour appuyer 48 projets menés par des archives, des bibliothèques et des institutions du patrimoine documentaire partout au Canada. De ce nombre, 38 projets sont de nouvelles initiatives et 10 sont à portée pluriannuelle.

En matière de collaboration, je suis particulièrement fier du travail qui a été accompli pour baliser l’acquisition des archives privées, un domaine dans lequel la communauté archivistique canadienne nous a toujours prêté main-forte.

Nous voulons maintenant appliquer à plus grande échelle des principes qui ont fait leurs preuves; entre autres, dans le choix de l’institution la plus appropriée pour l’acquisition et le respect du principe de territorialité.

***

Le Sommet d’Ottawa l’a clairement démontré : les institutions de mémoire sont appelées à devenir de véritables espaces publics.

Comme vous le savez, nos bureaux de l’Atlantique et du Pacifique déménageront pour pouvoir joindre plus de gens et travailler plus étroitement avec nos partenaires.

Le 18 juin, nos bureaux de Dartmouth, en Nouvelle­Écosse, seront relocalisés au Musée canadien de l’immigration du Quai 21, à Halifax; et l’automne prochain, nos bureaux de Burnaby, en Colombie­Britannique, iront joindre la Bibliothèque publique de Vancouver.

De plus, en 2018, un espace muséal de 2 000 pieds carrés sera réservé à Bibliothèque et Archives Canada au Musée Glenbow de Calgary.

Les archives de l’avenir s’appuieront sur de telles associations, qui offrent au public l’accès à de vastes réseaux – une expérience bonifiée par la mise en commun de notre savoir-faire.

Bien au-delà du partage des connaissances, le Sommet d’Ottawa a révélé qu’un lien profond unit les institutions de mémoire. Même si, par le passé, celles-ci ont plutôt misé sur leur unicité, vous le savez comme moi, ces distinctions taxonomiques sont de moins en moins marquées.

Tous les grands musées ont des archives, et parfois même des bibliothèques – qu’on songe au Musée Glenbow, à Calgary, et à sa riche collection archivistique; ou encore au Centre Pompidou, à Paris, dont la Bibliothèque publique d’information est la bibliothèque la plus achalandée de France.

***

Mais il y a plus : grâce à la technologie, nous pouvons numériser – et donc démocratiser – une grande quantité d’information. La technologie devient ainsi un vecteur d’égalité des chances.

Pour les archivistes, cela a de grandes répercussions : ils peuvent dorénavant travailler ensemble pour la justice sociale et le bien commun.

Plus nous découvrons notre passé ‒ et même ses aspects sombres ou troublants ‒, plus notre histoire se révèle à nous. Et cette histoire, les archives et les autres institutions de mémoire viennent l’éclairer et en révéler de nouveaux contours. Elles peuvent véritablement faire une différence en nous aidant à construire la trame narrative de notre pays. Elles peuvent aussi compter sur un allié de taille : le public, pour les aider à raconter notre histoire à un auditoire plus vaste.

Un exemple : en juin, la Fédération des Métis du Manitoba a célébré le 200e anniversaire de la bataille de la Grenouillère, qui a marqué l’émergence de la Nation métisse.

Pour l’occasion, nous avons acquis un logiciel permettant au public de transcrire des documents d’archives en lien avec cet événement historique.

Nous avons commencé avec le rapport Coltman, du nom de son auteur, William Coltman. Rédigé en 1818, ce document clé dans l’histoire de la Nation métisse est l’une des meilleures sources qui soit sur la guerre de la traite des fourrures.

Ses 521 pages manuscrites ont été retranscrites en entier par des membres du public désireux de découvrir ce pan de notre histoire. Le rapport en format PDF est maintenant accessible à tous dans notre base de données.

Pour une personne seule, ce travail de transcription aurait pu prendre des années, alors que les membres du public y sont parvenus en moins d’un mois.

Et ce n’est pas fini, car nous allons bientôt retranscrire un deuxième document : le journal de 91 pages rédigé par lady Susan Agnes Macdonald, l’épouse de sir John A. Macdonald.

***

Notre dernière conclusion, au terme du Sommet d’Ottawa, touche le rôle des institutions de mémoire dans l’écosystème de la création.

Nous nous sommes rendu compte que ce rôle ne se limitait pas à la collecte et à la préservation des œuvres et des documents.

Les bibliothèques, les services d’archives et les musées sont aussi présents au tout début du processus de création, puisqu’ils sont à la fois source d’inspiration et matière première pour des artistes de toutes les disciplines : auteurs, poètes, musiciens, peintres, réalisateurs et artistes numériques.

Voilà un tout nouveau champ d’action pour les institutions de mémoire, y compris les services d’archives, et il n’a pas fini de croître!

Dans le parcours d’une œuvre, nous sommes souvent perçus comme la dernière étape et non comme la source d’inspiration. Mais vous seriez surpris d’apprendre à quel point les artistes et les créateurs comptent sur nous pour créer !

C’est le cas d’Eric Chan, connu sous le pseudonyme de « eepmon », qui a été l’un des participants les plus enthousiastes au sommet. Cet artiste numérique entremêle dans ses créations le dessin et les codes informatiques.

Eric nous a longuement parlé de l’importance des bibliothèques, des services d’archives et des musées dans sa démarche artistique. Leur rôle est loin de se limiter à la recherche et aux expositions : pour lui, ce sont de véritables tremplins de la création.

À Bibliothèque et Archives Canada, nous ne manquons pas d’exemples pour en témoigner. Des artistes de toutes les disciplines réinterprètent des œuvres de notre collection, leur insufflant une nouvelle vie.

Je pense spontanément à l’artiste photographe iroquois Jeff Thomas. À partir de nos célèbres portraits des Quatre rois indiens, il a créé une série d’œuvres intitulée « Red Robe ».

Je suis aussi très fier du travail de l’artiste Sarah Hatton, une employée de Bibliothèque et Archives Canada.  Son œuvre Detachment est aussi originale qu’émouvante.

Sarah a récupéré des centaines d’attaches parisiennes en laiton, retirées de dossiers de soldats canadiens ayant combattu lors de la Première Guerre mondiale. Elle les a utilisées pour créer des cartes célestes montrant la voûte étoilée qui apparaissait au-dessus des champs de bataille de la Grande Guerre, dont ceux de Vimy et Passchendaele.

Vous connaissez peut-être aussi la pièce de théâtre Witch Hunt at the Strand, qui a été récemment présentée à Edmonton.

L’auteur Darrin Hagen, qui se décrit lui-même comme un passionné d’histoire, l’a créée pour lever le voile sur une facette sombre et méconnue de l’histoire d’Edmonton : la vague d’attaques homophobes dont ont été victimes plusieurs homosexuels en 1942.

Nombre d’entre eux travaillaient au cinéma Strand. Dix ont été accusés de grossière indécence par la police municipale d’Edmonton et la GRC, et six ont été emprisonnés. Et pendant longtemps, cette tranche de notre histoire est demeurée inconnue.

Au moment d’écrire sa pièce, M. Hagen s’est rendu aux archives provinciales pour mieux comprendre cet événement et le contexte de l’époque.

Il a parcouru les transcriptions, les registres de preuve, et – c’était sans doute la source la plus intéressante – les transcriptions des procès. Ces faits l’ont inspiré au moment d’écrire sa pièce que des milliers de gens ont vue.

Voilà qui illustre à merveille comment les documents d’archives, jumelés à l’art, peuvent nous aider à mieux comprendre notre histoire.

Nous sommes des sources d’inspiration, des lieux de rencontre et de collaboration, des endroits où l’histoire peut être expliquée et l’avenir, imaginé.

Le milieu des archives traverse une période vraiment formidable. Il nous revient de rester ouverts aux occasions qui s’offrent à nous.

***

Le Sommet de décembre a pris fin par un commencement.

Nous avons adopté la Déclaration d’Ottawa, qui affirme notre engagement à poursuivre le travail et qui reconnaît les nombreuses similitudes entre les services d’archives et les autres institutions de mémoire.

La déclaration fixe aussi trois grands objectifs :

·      d’abord, accroître la collaboration entre nos institutions et nos réseaux, à l’échelle locale et nationale

·      ensuite, concevoir des programmes et des services novateurs et adopter des technologies qui nous permettront de faire participer le public à nos projets

·      et finalement, enrichir nos collections et en étendre l’accès pour contribuer au bien commun et au développement durable

Pour concrétiser ces objectifs, nous avons commencé à préparer un plan de travail en nous fondant sur les idées formulées pendant le Sommet.

Nous avons aussi formé un groupe de travail qui a mis au point un plan d’action triennal, fondé sur les principes de la Déclaration d’Ottawa.

Le groupe est coprésidé par John McAvity, directeur général de l’Association des musées canadiens, et par moi. Il compte également six experts en provenance de différents secteurs, provenant de toutes les régions du Canada, dont les bibliothèques universitaires, les musées et les archives, de même que des consultants du secteur privé.

Bibliothèque et Archives Canada assure les services de secrétariat pour le groupe; il s’occupe notamment de planifier, de coordonner et d’administrer ses réunions et ses autres activités.

Notre première conférence téléphonique s’est tenue en avril, et nous en aurons une autre en mai.

Pour notre premier projet commun, nous établirons les paramètres d’une étude sur la valeur des bibliothèques, des archives et des musées, que nous espérons mener en 2018.

Quelle orientation faudrait-il donner à cette étude pour qu’elle profite à chaque secteur, tout en étant avantageuse pour l’ensemble? C’est ce que nous tentons d’établir.

Je vous invite d’ailleurs à nous faire connaître votre point de vue dur la question.

Nous voulons aussi étudier les meilleures façons d’explorer les besoins et les lacunes du Canada en matière de politique culturelle.

Le groupe de travail va aussi à mener quelques analyses environnementales :

  1. d’abord sur les politiques culturelles au Canada et dans le monde
  2. ensuite, sur des exemples de bibliothèques, de services d’archives ou de musées qui collaborent avec succès avec d’autres secteurs : l’industrie de la musique ou le monde du théâtre, par exemple

Nous profiterons du deuxième sommet qui réunira les bibliothèques, les services d’archives et les musées, au cours de l’hiver 2018, pour faire connaître les progrès du groupe de travail.

J’en ai très hâte et j’espère que, vous aussi, vous partagez ce sentiment.

***

Comme je l’ai mentionné tout à l’heure, en cette ère de faits alternatifs et de fausses nouvelles, il est plus important que jamais de reconnaître la valeur des documents authentiques qui, souvent, sont conservés par les services d’archives.

Nous préservons les originaux pour empêcher que les faits ne soient oubliés. Et pour y arriver, nous devons travailler ensemble : c’est une nécessité qui est reconnue, non seulement ici, mais partout dans le monde.

Quand l’univers des archives se combine à celui des autres institutions de mémoire, nous gagnons bien plus que de la visibilité : c’est tout un éventail de nouvelles possibilités qui s’offre à nous.

Comme d’autres l’ont dit avant moi, la solution ne consiste pas à construire des murs, mais bien à les abattre.

Il ne fait aucun doute, dans mon esprit, que nous devrons travailler en commun pour éliminer les barrières du passé et relever les nouveaux défis auxquels nous sommes confrontés.

Et mieux vaut le faire ensemble, plutôt que seuls dans nos silos. C’est ainsi que nous ferons la vraie preuve de notre valeur.

Merci.       


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