Les institutions de mémoire n’appartiennent pas au passé : l’avenir est sans fin

Discours

Notes d'allocution 

Guy Berthiaume, Bibliothécaire et archiviste du Canada

21 octobre 2017
Faculté des études sur l’information et les médias
Université Western Ontario

Sous réserve de modifications

Permettez-moi d’abord de souligner que nous sommes ici réunis sur le territoire ancestral des peuples Anishinaabeg, Haudenosaunee, Attawandaron et Wendat.

Je vous remercie, Monsieur le Doyen Carmichael, de m’avoir invité à venir vous parler de mon expérience des trois dernières années à Bibliothèque et Archives Canada.

Je suis particulièrement heureux d’être ici, en terrain ami, puisque nous avons signé un protocole d’entente avec l’Université Western Ontario le 10 mai 2017.

Ce geste officialise notre volonté commune de partager nos compétences et nos connaissances au moyen de stages, d’ateliers de travail et de programmes de formation.

Je connais la grande qualité des programmes, des professeurs et des étudiants de votre faculté, et je suis persuadé que notre collaboration nous sera mutuellement bénéfique.

Et comme mon allocution d’aujourd’hui s’inscrit dans le contexte de ce partenariat, je ressens une certaine pression, pour ne pas dire une pression certaine : je dois faire la preuve que vos impôts fédéraux sont bien investis!

Je me lance donc, en partageant avec vous mon expérience à Bibliothèque et Archives Canada. Je veux vous inviter en coulisse, si l’on peut dire, pour vous expliquer ce qui a motivé mes décisions depuis que je suis entré en fonction.

Dès mon arrivée à Bibliothèque et Archives Canada, en juin 2014, j’ai voulu communiquer ma vision d’avenir aux employés et à nos partenaires. Parce que je sentais qu’il fallait rapidement lever l’incertitude qu’entraîne inévitablement un changement à la direction d’une institution.

J’ai moi-même vécu ce scénario assez souvent dans ma carrière : on se retrouve alors avec mille questions en tête. Quelles seront les priorités de la nouvelle direction? Qu’est-ce qui va changer? Qu’est-ce qui va rester et, surtout, que va-t-on abandonner?

On élimine parfois des postes, ou on réaffecte du personnel. Quant aux programmes, on en abandonne certains – ou, au contraire, – on lance de nouvelles initiatives.

Bref, même pour des employés aussi motivés et dévoués que ceux de Bibliothèque et Archives Canada, ce changement apportait son lot d’inquiétudes. Je voulais donc rassurer le plus tôt possible : même si je comptais apporter certaines améliorations sans tarder, pas question pour moi de faire table rase du passé.

Pour communiquer ce message efficacement, j’ai fait un choix stratégique : j’ai délibérément évité l’expression « énoncé de vision ».

Nos employés et nos partenaires avaient déjà connu au fil des ans plusieurs énoncés grandioses. Ils en avaient conçu une certaine méfiance – bien compréhensible – envers les visions venues d’en haut et déconnectées de leur réalité.

Pour ma part, j’ai choisi, plus modestement, de formuler « quatre engagements », que j’ai présentés à plusieurs reprises durant l’été 2014. Ces engagements ont bien évolué depuis : à l’instar des personnages d’un roman qui échappent à leur auteur, ils mènent maintenant leur vie propre.

Alors que nous préparions notre plan triennal 2016-2019, mes collègues de la haute direction m’ont convaincu de faire de ces quatre engagements nos priorités. Nous avons donc articulé notre plan autour d’eux.

Quels sont ces engagements et pourquoi les ai-je choisis?

Notre premier engagement visait à faire de Bibliothèque et Archives Canada une institution résolument au service de tous ses clients : ministères et organismes du gouvernement, donateurs, universitaires, chercheurs, archivistes, bibliothécaires, étudiants, généalogistes et grand public.

Cet engagement peut sembler anodin, mais c’est le plus fondamental.

Car dans le passé, Bibliothèque et Archives Canada a parfois semblé agir comme s’il était le seul détenteur de la vérité; le seul à savoir ce qui était bon pour ses usagers.

Il faut dire que le modèle de gouvernance de notre institution est particulièrement propice à ce genre de dérive : Bibliothèque et Archives Canada n’est pas une société d’État, mais bien un organisme gouvernemental qui relève directement de la ministre du Patrimoine canadien. Par conséquent, il ne compte pas de conseil d’administration ni de comités d’usagers créés par la loi.

Si vous n’êtes pas constamment vigilant, vous pouvez donc perdre de vue votre milieu et vos clients; et vivre, pour ainsi dire, isolé dans le confort d’une bulle bureaucratique.

Nous avons rapidement réglé ce problème en faisant revivre notre Forum des partenaires, un groupe consultatif comptant des représentants des 12 associations professionnelles avec lesquelles nous travaillons en étroite collaboration.

Grâce au Forum, nous pouvons présenter nos idées en amont; et même si nos suggestions provoquent parfois l’étonnement, notre relation de confiance est telle que nous n’avons pas peur de proposer des idées et des projets vraiment originaux et novateurs. Nous savons qu’ils seront reçus avec respect.

Nous avons ensuite mis en place un comité consultatif sur les services, composé de représentants de nos principaux clients : universitaires, généalogistes, archivistes, historiens, bibliothécaires et employés des ministères et des musées.

D’autres comités consultatifs sont aussi là pour valider nos projets : un sur les acquisitions, un autre sur la programmation publique et un dernier sur les technologies de l’information.

Toujours à la lueur de notre premier engagement, j’aimerais attirer votre attention sur le service au « grand public ». Cela correspond à un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur de nos jours : le grand public visite de plus en plus les bibliothèques et les archives nationales, en personne et sur le Web. Alors qu’autrefois, ces endroits étaient surtout l’apanage des chercheurs et des universitaires, l’arrivée d’Internet a changé la donne en démocratisant la culture et le savoir.

Aujourd’hui, le public est présent partout. Depuis dix ans, de plus en plus de visiteurs poussent chaque jour les portes de la Bibliothèque nationale de France, de la British Library, de la National Archives and Records Administration – la NARA – à Washington et des Archives nationales de Grande-Bretagne, pour ne nommer que celles-là.

Nous devons impérativement tenir compte de cette tendance si nous voulons demeurer pertinents.

Et maintenant, permettez-moi de vous présenter quelques-uns des personnages qui ont échappé à leur auteur pour mener leur vie propre : je veux parler d’activités que nous avons mises en place dans la foulée de notre premier engagement, « être au service de tous nos clients ».

Après avoir consulté nos partenaires, nous avons mis sur pied le Programme pour les collectivités du patrimoine documentaire. Le Programme offre un soutien financier aux centres d’archives, aux bibliothèques et aux organismes locaux voués au patrimoine, afin de les aider à mieux préserver, promouvoir et rendre accessible le patrimoine documentaire de leurs collectivités.

Depuis le lancement du Programme, en juin 2015, nous avons versé 4,5 millions de dollars pour appuyer 140 projets. Grâce à ces fonds, différentes institutions ont pu numériser et publier en ligne des centaines de milliers de pages, améliorant ainsi la visibilité de leur collection.

Des chercheurs du Canada et du monde entier ont aussi pu consulter des documents historiques qui, dans certains cas, auraient été perdus. Par exemple, la Nunavut Bilingual Education Society a créé des archives sonores numériques pour préserver des récits oraux inuits. À Oshawa, on a recueilli et numérisé des journaux locaux remontant aux années 1860, ouvrant ainsi une fenêtre sur la vie et l’histoire de cette ville. Et ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres.

Un autre projet novateur centré sur nos clients est le Numéri-Lab.

C’est notre plus récente innovation, inaugurée en mars 2017.

Le Numéri-Lab est un nouvel espace collaboratif qui révolutionne la façon traditionnelle d’utiliser les collections d’archives. Et c’est pour le mieux, puisqu’il nous permet de collaborer de très près avec le grand public – l’un de nos plus importants groupes de clients –, ainsi qu’avec les chercheurs et les étudiants.

Nos clients peuvent choisir les documents qu’ils souhaitent numériser, puis le faire eux-mêmes à l’aide d’équipement à la fine pointe de la technologie, que nous leur fournissons gratuitement; en retour, ils partagent leurs travaux avec la communauté de nos utilisateurs.

Après seulement quelques mois d’activité, le Numéri-Lab a permis de numériser et de rendre accessibles plus de 24 000 pages de documents textuels et plus de 1 000 photographies.

Mentionnons, entre autres, des registres où sont consignées des données sur la pluie, le tonnerre et les éclairs dans le ciel d’Ottawa au 19e siècle – des renseignements qui seront utiles à la recherche sur les changements climatiques.

Ou, encore, des photos des camps établis par le gouvernement canadien pour venir en aide aux chômeurs au plus fort de la Grande Crise; ces images apparaîtront dans un film documentaire.

C’est sans parler des documents sur les 50 ans d’activité du Service de la logistique des Forces armées canadiennes; sur un périple en automobile de Montréal à Vancouver au siècle dernier; ou sur l’histoire des camps d’internement pour les Canadiens d’origine japonaise.

Tous ces documents fascinants sont désormais accessibles grâce au Numéri-Lab.

Notre premier engagement a débouché sur plusieurs autres réalisations, dont l’une des plus touchantes a fait appel à la participation du public.

En juin 2016, la Fédération des Métis du Manitoba a souligné le 200e anniversaire de la bataille de la Grenouillère, qui a marqué l’émergence de la Nation métisse.

Pour commémorer cet événement historique, Bibliothèque et Archives Canada a invité le public à transcrire le rapport Coltman, un compte rendu du conflit rédigé à la main en 1818 par William Coltman, un éminent juriste de l’époque. Ce rapport assez impartial demeure à ce jour l’une des meilleures sources d’information sur la guerre de la traite des fourrures et un document fondamental dans l’histoire de la Nation métisse.

Ce projet a pu être mené à bien grâce à un nouveau logiciel de transcription offert sur notre site Web. En moins d’un mois, des membres du public ont retranscrit les 534 pages du rapport!

Beaucoup de gens ont voulu saisir cette chance d’entrer en contact intime avec notre histoire. Le succès fut tel que nous avons invité le public à transcrire un autre document : le journal de lady Macdonald.

Alors qu’en juillet 1867, sir John A. Macdonald s’employait à bâtir un gouvernement pour le nouveau Dominion du Canada, son épouse lady Susan Agnes Macdonald entreprenait la rédaction de son journal.

Cet ouvrage nous donne, au jour le jour, un compte rendu fascinant des débuts du Dominion. Il nous fait connaître le point de vue d’une des Canadiennes les plus connues de son époque, en ouvrant une fenêtre sur sa vie quotidienne. Enfin, il donne un aperçu révélateur de la culture politique du nouveau pays.

Le 29 juin, nous avons mis ce journal en ligne pour qu’il soit transcrit par le public; le 22 août, à peine 25 jours plus tard, c’était mission accomplie.

Comme je l’ai dit plus tôt, nous voulons être au service de tous nos clients. C’est pourquoi nous venons de lancer une vaste initiative pour préserver, faire revivre et mettre en valeur les langues et les cultures autochtones du Canada.

Dans le dernier budget fédéral, Bibliothèque et Archives Canada a reçu 14,9 millions de dollars pour mettre sur pied deux ambitieux projets en collaboration avec les communautés autochtones.

Le premier projet s’intitule Voyez notre histoire. Il consistera à numériser des documents de notre collection qui concernent les Premières Nations, les Inuits et les Métis, comme des traités, des photographies, et des dictionnaires et des lexiques de langues autochtones.

Une fois cette mine d’information mise en ligne, nous y donnerons un accès gratuit et illimité, le tout accompagné d’outils de recherche numériques.

Le deuxième projet s’intitule Entendez nos voix. Il offrira aux communautés autochtones du soutien et des conseils pour enregistrer des récits oraux et ainsi préserver et revitaliser les langues des Premières Nations, des Métis et des Inuits.

Pour ces deux projets, Bibliothèque et Archives Canada créera des postes qui seront réservés à des Autochtones, à différents endroits au Canada.

Nous travaillerons directement avec des aînés et des gardiens du savoir au sein de cercles consultatifs et nous aurons aussi recours à d’autres méthodes collaboratives.

C’est un grand pas en avant : en consultant nos clients, nous nous assurerons de donner la priorité à leurs besoins.

Notre approche tient compte de l’importance de la tradition orale dans les cultures autochtones et elle fait en sorte que ces cultures soient respectées dans tout ce que nous entreprendrons.

Nous sommes extrêmement fiers de participer à ces deux projets; les ressources numériques que nous rendrons accessibles contribueront, nous en sommes certains, à faire revivre les langues autochtones.

Le deuxième de mes quatre engagements vise à ce que Bibliothèque et Archives Canada soit à l’avant-garde de l’archivistique, de la bibliothéconomie et des nouvelles technologies, grâce à la qualité de son personnel.

Je voulais envoyer un message fort aux employés, leur dire à quel point leurs compétences étaient appréciées et les assurer que nous allions investir dans leur perfectionnement professionnel.

En mentionnant à la fois l’archivistique et la bibliothéconomie, j’ai aussi voulu indiquer clairement que je respecterais l’intégrité de ces deux disciplines.

Rappelons-nous qu’en 2004, le Canada fut le premier pays occidental à fusionner sa bibliothèque et ses archives nationales.

Bibliothèque et Archives Canada ne pouvait donc s’inspirer d’aucun autre modèle ni d’aucune autre pratique exemplaire. Nous devions procéder par essai et erreur.

L’une des erreurs que nous avons commises fut de pousser trop loin le balancier, en s’attendant à ce que les archivistes et les bibliothécaires soient interchangeables .

Vu de loin, ces professions peuvent sembler interchangeables. Mais si on y regarde de plus près, demander à un archiviste de faire le travail d’un bibliothécaire (et vice versa), c’est un peu comme demander à un dentiste de faire une opération à cœur ouvert, sous prétexte que les chirurgiens et les dentistes sont tous deux des professionnels de la santé!

Nous sommes donc revenus sur nos pas et nous avons maintenant des services distincts pour le patrimoine publié et pour les archives. Nous reconnaissons ainsi l’expertise propre à chaque discipline.

J’aimerais maintenant vous donner quelques exemples qui illustrent bien notre deuxième engagement, celui d’être à l’avant-garde de nos disciplines.

Nos spécialistes étaient d’avis que nous manquions d’efficacité dans nos activités de numérisation. Ils ont donc cherché quel équipement nous serait utile, au-delà de celui qu’on retrouve habituellement dans les bibliothèques et les services d’archives.

Nous sommes très fiers de la technique qu’ils ont mise au point pour numériser les 640 000 dossiers des soldats du Corps expéditionnaire canadien ayant combattu lors de la Première Guerre mondiale.

Ce projet colossal s’étend sur près de cinq ans. Une fois terminé, il offrira un accès en ligne sans précédent à 32 millions d’images. La numérisation de ces dossiers permettra aussi de protéger nos précieux originaux.

Pour y arriver, nos techniciens ont utilisé des numériseurs de la compagnie BancTec, conçus pour numériser des chèques, recto verso, à très haute vitesse. Ils les ont adaptés pour pouvoir traiter des photos, des documents fragiles et des formats inhabituels comme des dossiers médicaux et des fiches de paie.

Bibliothèque et Archives Canada est le premier au monde à utiliser ces numériseurs pour assurer la préservation du patrimoine documentaire et nous en sommes très fiers.

La technologie nous aide aussi à poursuivre la démarche de réconciliation avec les peuples autochtones. Grâce à elle, nous pouvons faire le pont entre le passé et le présent, même dans les régions les plus éloignées du pays.

En 2001, nous avons lancé le projet Un visage, un nom, en collaboration avec un programme de formation au Nunavut. Nous voulions numériser des photos de notre collection afin d’identifier les Inuits et les communautés qui y figurent.

Nous manquions en effet d’informations pour plusieurs de nos photos d’archives.

Nous voulions à l’origine numériser 500 photos. Mais Un visage, un nom a connu un formidable essor : à ce jour, nous avons numérisé plus de 10 000 photographies, et c’est loin d’être terminé! Nous avons identifié 2 500 personnes et lieux. Des familles ont été réunies; des identités, retrouvées et des mystères, résolus.

Toutes ces photos et toutes ces informations peuvent être consultées dans notre base de données en ligne.

Au fil du temps, nous avons élargi la portée du projet pour y inclure les Inuits résidant dans les Territoires du Nord-Ouest, le nord du Québec et la région du Labrador, ainsi que les communautés des Premières Nations et des Métis situées ailleurs au Canada.

Mon troisième engagement avait pour objectif de faire de Bibliothèque et Archives Canada une institution proactive, inscrite dans des réseaux nationaux et internationaux de manière ouverte et inclusive.

Il va sans dire que les mots clés, ici, sont « ouverte et inclusive ». Car même si nous sommes une institution fédérale, d’autres organismes canadiens et internationaux sont de meilleurs leaders que nous en bien des domaines.

Ce leadership horizontal est important : nous ne devrions pas concevoir l’écosystème des institutions de mémoire de façon hiérarchique. Au contraire, j’aime à penser que Bibliothèque et Archives Canada est un maillon d’une vaste chaîne, et non un pharaon au sommet d’une pyramide.

Pour illustrer ce point de vue, je dis souvent que je n’ai pas besoin de présider tous les comités auxquels j’appartiens.

Le comité directeur de la Stratégie canadienne de numérisation du patrimoine documentaire en est un bon exemple.

Certains d’entre vous se souviendront qu’en février 2015, le Conseil des académies canadiennes a publié un rapport intitulé À la fine pointe du monde numérique : possibilités pour les institutions de la mémoire collective au Canada.

Le Conseil y exhorte les institutions de mémoire à unir leurs efforts pour répondre aux attentes des Canadiens en matière d’information numérique.

À Bibliothèque et Archives Canada, nous avons pris les devants : en étroite collaboration avec les membres du Forum des partenaires dont je vous ai parlé précédemment, nous avons élaboré la Stratégie canadienne de numérisation du patrimoine documentaire.

Nous avons lancé la Stratégie en juin 2016. Depuis lors, un comité directeur présidé par madame Sandra Singh, directrice de la Bibliothèque publique de Vancouver, voit à sa mise en marche.

Bibliothèque et Archives Canada siège à ce comité et l’une de nos employées en est la secrétaire. Mais, je ne le préside pas et notre institution y est un joueur parmi tant d’autres.

Le modèle de gouvernance et les composantes technologiques de la Stratégie sont conçus par un réseau de contributeurs. Et c’est très bien ainsi.

Aucune institution au monde ne peut à elle seule tout acquérir, tout traiter et tout conserver – pas même la Bibliothèque du Congrès ou la British Library. Nous devons donc travailler en équipe pour offrir à nos concitoyens les services de qualité auxquels ils s’attendent.

Cette nécessaire collaboration explique que nous ayons conclu des protocoles d’entente avec huit universités canadiennes, dont Western Ontario.

C’est aussi pour cette raison que nous avons adopté une stratégie de relations internationales. Nous l’avons conçue pour déployer nos activités de manière cohérente et coordonnée, en nous appuyant sur les réseaux existants.

Cette stratégie internationale nous aidera :

·         à renforcer les compétences et l’expertise de nos employés grâce au partage des expériences et des meilleures pratiques;

·         à resserrer les liens et la collaboration avec divers organismes et réseaux internationaux;

·         et, finalement, à appuyer les objectifs du gouvernement du Canada en matière de politique étrangère.

Encore une fois, nous avons mis cette stratégie au point en étroite collaboration avec nos partenaires et les intervenants. Et nous avons déjà conclu plusieurs ententes et partenariats avec des services d’archives, des bibliothèques et des musées situés partout dans le monde, notamment en Argentine, en Chine, en Corée du Sud, en France et au Royaume-Uni.

Ces dernières années, nous avons également accueilli plus de 20 délégations internationales à notre Centre de préservation. Tous nos invités ont été impressionnés par notre expertise dans les domaines de la restauration et de la préservation.

Enfin, mon quatrième engagement consistait à doter notre institution d’un profil public plus affirmé, valorisant ses collections et ses services.

Dans la foulée des importantes compressions budgétaires qui sont survenues en 2012, Bibliothèque et Archives Canada avait abandonné presque toute sa programmation publique : expositions, lancements de livres, conférences, projections de films, etc.

C’est une tentation qui menace toutes les bibliothèques et les archives nationales au nom de la nécessité de se concentrer sur les missions fondamentales.

Et pourtant, la mission fondamentale des institutions du patrimoine documentaire, loin de se limiter à acquérir et à préserver, n’est-elle pas fondamentalement  l’accès? Si l’accès ne fait pas partie de nos objectifs, pourquoi réalisons-nous toutes ces acquisitions, ces traitements et cette préservation?

J’ai déjà dit – et on m’a cité sur Twitter – que la préservation sans accès, ce n’est que de l’accumulation compulsive. S’il y a une part de vérité dans ces paroles, alors posons-nous la question : comment pouvons-nous promouvoir l’accès si les gens ignorent ce que nous avons dans nos collections?

Allons-nous laisser perdurer encore longtemps l’idée selon laquelle nos collections sont uniquement composées de vieux documents jaunis?

Nous devons montrer nos tableaux, nos photographies et nos collections audiovisuelles. Nous devons promouvoir les œuvres de nos artistes qui sont publiées. Nous devons organiser des débats et des tables rondes sur des sujets qui ne pourraient pas être explorés sans nos documents d’archives ou nos monographies. Et ce ne sont que quelques exemples de programmation publique responsable.

Notre quatrième engagement a produit des résultats qui ont largement dépassé mes attentes.

Après deux ans d’interruption, nous avons recommencé à organiser des expositions et des activités publiques. En 2016-2017 seulement, nous avons tenu plus de 60 événements : c’est une augmentation de 400 % par rapport à l’année précédente!

Nous avons aussi renoué avec la communauté des musées. Le contact avec les originaux suscite une émotion qu’une représentation numérique ne saurait égaler.

À cet égard, le directeur général du Musée royal de la Colombie-Britannique, Jack Lohman, a déclaré ce qui suit :

L’accès à des chefs-d’œuvre ou à des artefacts exceptionnels nous ouvre tout un monde d’émotions, qu’on ne peut appréhender de la même manière avec un téléphone cellulaire ou la télévision.

Et il a bien raison.

Même si La Joconde n’est qu’à quelques clics sur Google, des millions de gens font toujours la file pour l’admirer au Louvre, en chair et en os, si l’on peut dire!

Même si la musique des Beatles est à notre portée sur iTunes, on fait la queue à la British Library pour voir les paroles de la chanson A Hard Day’s Night écrites au verso d’une carte d’anniversaire de Julian Lennon.

Nous éprouvons devant ces originaux une émotion que rien ne peut égaler. C’est ce qui me motive à présenter nos collections dans des musées, le plus souvent et le plus largement possible.  

Depuis juin dernier et jusqu’en mars 2018, l’on pourra voir l’exposition Canada : Qui sommes-nous? dans notre nouvel espace d’exposition situé au 395, rue Wellington, à Ottawa. On y propose une réflexion sur l’identité canadienne à partir de plusieurs de nos documents précieux rarement exposés auparavant.

Une autre de nos expositions, intitulée Un peuple dans l’ombre, met en vedette des reproductions de photographies et d’œuvres d’art de notre collection explorant les façons dont les citoyens de la Nation métisse ont été représentés au cours de notre histoire. Cette exposition circule actuellement dans l’Ouest canadien et elle a aussi été présentée à Paris en février dernier, avec le soutien de l’UNESCO.

L’été dernier, avec la collaboration de la Bibliothèque du Parlement, nous avons également exposé les documents fondateurs qui témoignent des grands moments de notre histoire. Les visiteurs ont, entre autres, pu voir la Proclamation de la Loi constitutionnelle de 1982.

Je suis aussi très fier de l’exposition en cours au Musée canadien de l’histoire à Gatineau – la première d’une série de cinq. Intitulée Reflets d’il y a 150 ans, elle présente un portrait fascinant de la vie quotidienne au Canada en 1867. On y trouve 32 artefacts tirés de notre collection et neuf de celle du Musée, le tout agrémenté d’éléments interactifs.

Le Musée des beaux-arts du Canada expose quant à lui plusieurs photos tirées de notre collection dans deux salles réservées à cette fin.

Finalement, j’ai le plaisir de vous annoncer que Bibliothèque et Archives a conclu une entente de collaboration d’une durée de cinq ans avec le Musée Glenbow de Calgary. À compter de mars 2018, nous y présenterons des portraits tirés de notre extraordinaire collection, dans une salle qui nous sera réservée.

Nous explorons aussi la possibilité de présenter de nouvelles expositions au Quai 21 (à Halifax) et à la Bibliothèque publique de Vancouver, dans le cadre des ententes de colocation que nous avons signées cette année avec ces deux établissements.

Au total, plus de 350 articles de notre collection seront prêtés l’an prochain.

Tout cela nous a fait réaliser que les musées ont beaucoup en commun avec les services d’archives et les bibliothèques.   

Les institutions de mémoire dans leur ensemble sont confrontées aux mêmes défis, produits par l’utilisation croissante du numérique et la hausse des consultations sur place.

Cela peut sembler paradoxal à première vue, mais plus les gens utilisent le Web pour découvrir nos collections, plus ils ont envie de nous rendre visite en personne, dans nos bibliothèques, nos centres d’archives et nos musées.

La British Library en est bien consciente, elle qui a déclaré dans son énoncé de vision pour 2015-2023 :

Plus la technologie s’implante dans nos vies, plus les échanges en personne et les contacts avec les artefacts prennent de la valeur, ces deux sphères se nourrissant mutuellement.

Cela veut dire que nous ne pouvons pas investir dans nos services virtuels au détriment de nos services en personne. Nous devons continuer à faire les deux.

Bibliothèque et Archives Canada a donc pris l’initiative, en collaboration avec l’Association des musées canadiens et la Commission canadienne pour l’UNESCO, de réunir les principaux membres du secteur des institutions documentaires.

Nous avons tenu en décembre 2016 un sommet réunissant environ 300 personnes, qui s’est conclu par l’adoption de la Déclaration d’Ottawa, par laquelle nous nous sommes engagés à accroître la collaboration entre nos réseaux respectifs et à concevoir des programmes et des services novateurs.

Nous tiendrons un deuxième sommet le 30 janvier 2018, à Toronto, au Musée royal de l’Ontario.

Pour cette prochaine rencontre, nous avons retenu quatre thèmes qui orienteront nos discussions :

  • la collaboration avec la communauté
  • les projets avec les peuples autochtones
  • les relations avec le secteur privé
  • la réponse aux priorités gouvernementales

Ces thèmes confirment une fois de plus que Bibliothèque et Archives Canada ne se considère pas comme le seul joueur sur la patinoire. D’autres peuvent avoir de meilleures idées que les nôtres, et c’est très bien ainsi.

Les quatre engagements que je vous ai présentés aujourd’hui ont servi de cadre à notre plan triennal 2016-2019.

À quoi ressemblera le prochain plan pour les années 2019 à 2022? Sans en connaître le contenu exact, j’aimerais examiner avec vous les grands facteurs qui pourraient l’orienter.

Au point de vue technologique, nous consacrerons beaucoup d’efforts à trouver des moyens d’acquérir les documents numériques du gouvernement canadien, en élaborant de nouvelles normes et en nous dotant de la passerelle nécessaire.

Notre crédibilité et notre pertinence dépendront du succès que nous obtiendrons dans ce dossier.

Par ailleurs, je crois beaucoup à l’avenir de l’Initiative canadienne sur les données liées, un projet mené par l’Université de l’Alberta auquel participe Bibliothèque et Archives Canada. L’Allemagne et d’autres pays sont déjà bien avancés en ce domaine, et je suis heureux de voir qu’au Canada, nous commençons aussi à prendre ce virage.

Je suis également très intéressé par les possibilités qu’amène la technologie archivistique appelée « blockchain», en particulier pour assurer la validité et l’authenticité de l’information. Au Canada, nous avons la chance d’avoir une des plus grandes spécialistes du domaine, madame Victoria Lemieux, professeure à l’Université de la Colombie-Britannique. Nous échangeons bien sûr avec elle à ce sujet.

Bibliothèque et Archives Canada devra aussi se positionner pour acquérir les contenus du Web et des médias sociaux. Nous avons déjà réalisé plusieurs projets pilotes et récolté des millions de tweets sur des sujets comme le 150e anniversaire de la Confédération canadienne et la Première Guerre mondiale. Nous devons maintenant adopter des pratiques pérennes en ce domaine.

Pensez aux dirigeants de ce monde qui utilisent régulièrement Twitter. Et pas seulement au sud de la frontière, mais aussi chez nous, avec  notre premier ministre et les membres de son cabinet.

Les générations futures auront raison de dire que nous avons échoué, si nous baissons les bras au lieu de nous attaquer au défi que pose l’énorme quantité de contenus Web.

Tous ces enjeux technologiques vont de pair avec les questions touchant notre mandat. La loi constitutive de Bibliothèque et Archives Canada remonte à 2004. Considérant que l’histoire s’accélère, cela ne date pas d’hier. Nous sommes donc en train d’élaborer une politique sur le développement des collections de documents publiés – un projet qui aura des répercussions sur les règles du dépôt légal, qu’il s’agisse des publications analogiques ou numériques.

Je crois aussi qu’au cours des prochaines années, des modifications législatives permettront à Bibliothèque et Archives Canada de développer ses propres sources de revenus.

Bien sûr, nous continuerons d’offrir gratuitement des services de qualité à nos utilisateurs. Mais en nous inspirant d’autres institutions sœurs – par exemple, les musées, les bibliothèques et les archives nationales comme la Bibliothèque nationale de France, la Bibliothèque du Congrès et les Archives nationales de Grande-Bretagne – nous trouverons des sources de revenus complémentaires, comme la commandite et la philanthropie.

Notre capacité à réaliser nos ambitions est étroitement liée à cette ouverture. 

En ce qui concerne les attentes de la société, je crois que certaines tendances s’accentueront et occuperont une place de plus en plus grande dans nos vies.

Je pense par exemple au droit à l’oubli. Pour l’instant, cette tendance se limite surtout aux pays européens, mais elle franchira fort probablement l’Atlantique. Jusqu’où les législateurs seront-ils prêts à aller pour accorder aux citoyens le droit de faire retirer de l’Internet les données qui les concernent? Et qu’est-ce que cela signifiera pour les archivistes et pour les historiens de l’avenir?

Je pense aussi aux « fausses nouvelles », un phénomène qui fait beaucoup parler en ce moment et qui prend de l’ampleur, je crois, en raison de la crise qui secoue les médias traditionnels.

Les journaux traditionnels sont au cœur de l’écosystème de diffusion des nouvelles. S’ils venaient à disparaître (ce qui n’est pas impossible), les spécialistes de la désinformation s’empresseraient de combler le vide.

Je ne crois pas que les bibliothécaires et les archivistes peuvent s’offrir le luxe de rester en marge du débat. Avec autant de ressources à leur disposition, ils auront le devoir d’aider leurs concitoyens à y voir clair. Car comme le dit si bien la maxime Qui sentit commodum, sentire debet et onus : avoir des ressources, c’est aussi avoir des responsabilités. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons tenu une table ronde sur ce sujet dans les locaux du Globe and Mail, à Toronto, le 16 octobre 2017.

Je terminerai en vous expliquant ce que j’entrevois dans ma boule de cristal pour les prochaines années à Bibliothèque et Archives Canada.

Concernant d’abord l’intégration des archives nationales et de la bibliothèque nationale, que nous réserve l’avenir?

Après avoir tenté de rendre nos disciplines interchangeables, nous avons assisté à un retour du balancier – pour le mieux, j’en suis sûr – au fur et à mesure que le caractère unique de nos professions est devenu mieux compris et respecté.

Ce nouvel équilibre est-il figé, ou les changements dans les programmes universitaires et les besoins de nos usagers nous entraîneront-ils ailleurs?

Parlant de collaboration entre les disciplines, je suis convaincu que la collaboration avec le secteur des bibliothèques, des archives et des musées jouera un rôle clé dans les prochaines années. Et ne me qualifiez pas de prophète si cette prédiction se réalise, puisque depuis un an, je participe moi-même aux efforts déployés en ce sens.

La réaction très positive à nos initiatives et à la Déclaration d’Ottawa me porte à croire que nous avons mis le doigt sur quelque chose d’extrêmement prometteur, qui mérite d’être exploré plus avant.

Voilà en quelques mots comment j’entrevois notre avenir. La tâche vous semble peut-être immense, mais j’ai découvert depuis trois ans tout ce que Bibliothèque et Archives Canada, ses partenaires et les intervenants du milieu peuvent accomplir. J’ai aussi constaté leurs compétences exceptionnelles, ainsi que la formidable énergie qui les anime. Je suis donc extrêmement confiant.

Merci.


Signaler un problème ou une erreur sur cette page
Veuillez sélectionner toutes les cases qui s'appliquent :

Merci de votre aide!

Vous ne recevrez pas de réponse. Pour toute question, contactez-nous.

Date de modification :