Les institutions de mémoire à l’ère du numérique

Discours

Guy Berthiaume, Bibliothécaire et archiviste du Canada
Le 5 décembre 2018, 15 h 30
395, rue Wellington, salle Alfred-Pellan, Ottawa (Ontario)

Sous réserve de modifications


Permettez-moi d’abord de souligner que nous sommes rassemblés sur le territoire traditionnel du peuple algonquin. Nous reconnaissons celui-ci comme le gardien de ce territoire.

Je tiens à remercier mon ami et collègue, Chad Gaffield, d’avoir pris l’initiative de tenir cet événement dans le cadre des Sommets de la recherche du G7.

Chad a conçu ce sommet alors que nous étions, le 30 mai dernier, en compagnie d’Ursula Gobel du CRSH, à l’aéroport de Regina, en attente du vol nous ramenant du Congrès des sociétés savantes vers Ottawa.

Ce fut pour moi l’occasion de voir Chad à son meilleur. Dans la file d’attente, nous avons eu le temps de préciser le thème du sommet, de tracer les grandes lignes de son programme, de fixer sa date et de trouver son lieu.

Et notre vol sur Air Canada n’était même pas en retard, ce qui est tout aussi incroyable!

J’ai été d’autant plus réceptif à l’idée de parler des Institutions de mémoire à l’ère du numérique que les deux rapports qui en informent la charpente – celui de la Société royale du Canada (SRC) publié en novembre 2014 et celui du Conseil des académies canadiennes paru en février 2015 – ont accompagné tout mon parcours à Bibliothèque et Archives Canada depuis que j’y suis arrivé, en juin 2014.

Si ces rapports ont guidé mon cheminement des quatre dernières années, c’est parce qu’ils soulevaient des enjeux structurels qui appelaient des solutions fondamentales dont les impacts se feront sentir à court, moyen et long terme, pour nous et toute la communauté canadienne.

Mon collègue Robert McIntosh passera en revue de façon plus systématique comment BAC a réagi aux recommandations des deux rapports, en particulier sur le plan du numérique.

Quant à moi, je me contenterai de survoler ces recommandations pour illustrer à quel point elles ont eu un effet profond sur BAC.

Dans le cas de la Société royale, je veux me concentrer sur les six recommandations présentées dans la partie du rapport, celle qui porte exclusivement sur BAC.

La première des six recommandations proposait que BAC élabore un plan stratégique quinquennal en consultation avec tous les partenaires pertinents.

Tout au long de l’exercice 2015-2016, nous avons travaillé à préparer un tel plan – triennal plutôt que quinquennal, parce que notre monde évolue tellement vite qu’il me paraissait trop ambitieux de nous projeter sur cinq ans.

Bien sûr, nous avons consulté nos partenaires, mais aussi nos usagers et nos employés, au moyen de nombreuses assemblées, de réunions et de rencontres, de même que d’un sondage auprès de nos usagers.

À la fin mars 2016, nous avons rendu public notre plan triennal 2016-2019.

Je signale en passant que nous avons repris l’exercice de consultation cette année – avec encore plus d’ampleur, tenant des séances à Halifax, à Winnipeg et à Vancouver, en plus de dans la capitale nationale – et nous en publierons les résultats en mars 2019 dans notre Plan triennal 2019-2022.

La deuxième recommandation de la Société royale proposait que BAC devienne un joueur actif dans les associations professionnelles d’archivistes et de bibliothécaires, et qu’il établisse un calendrier de travail régulier avec ces organisations.

Cette recommandation rejoignait une de mes préoccupations majeures à l’égard de la structure de BAC. En effet, comme nous sommes une agence du gouvernement canadien plutôt qu’une société de la couronne, nous ne sommes pas dotés d’un conseil d’administration.  Cela veut dire que, si l’on n’y prête pas attention, on peut complètement perdre le contact avec nos milieux et vivre totalement dans une bulle bureaucratique.

Nous avons donc créé ou remis en fonction un certain nombre de comités consultatifs.

Le premier est le Forum des partenaires, un groupe formé de nos 12 principaux partenaires représentant tous les acteurs du milieu documentaire : bibliothécaires, archivistes, professionnels du milieu muséal et historiens.

Nous avons aussi mis sur pied trois comités consultatifs pour nous conseiller sur nos services, sur nos acquisitions et, enfin, sur notre programmation publique.

En outre, nous avons récemment créé un Cercle consultatif autochtone pour nous aider à mettre en œuvre nos programmes dans le respect des valeurs culturelles des Premières Nations, des Inuits et des Métis.

Et nous ne nous sommes par contentés d’écouter ce que nous disaient nos partenaires,  Nous avons aussi agi.

Par exemple, en écoutant, juste un tout petit peu, il a été facile d’entendre à quel point le milieu documentaire avait désespérément besoin d’un programme d’aide pour évoluer et jouer pleinement son rôle.

Nous avons donc mis en place le Programme pour les collectivités du patrimoine documentaire (PCPD), à même notre propre budget, sans accroissement de fonds.

Grâce à un effort collectif, BAC a réussi à injecter 1,5 million par année dans le programme, en plus d’absorber entièrement ses coûts de gestion.

Depuis son lancement en 2015, le PCPD a versé six millions de dollars en aide financière à 130 organismes locaux du patrimoine pour la réalisation de 170 projets. Et ce programme sera maintenu au cours des années à venir.

La troisième recommandation de la Société royale indiquait que BAC devait résoudre les problèmes liés au moral de son personnel.

Nous avons envoyé aux employés d’entrée de jeu un signal fort indiquant que leur expertise professionnelle était valorisée et que nous allions investir pour la développer.

Les bibliothécaires et les archivistes ont retrouvé le chemin des congrès et des colloques nationaux et internationaux, nous avons développé une série de conférences internes permettant aux collègues de partager leur savoir entre eux et nous avons multiplié les tables rondes et les conférences tenues dans nos locaux du 395 Wellington pour permettre au plus grand nombre de nos employés de se maintenir à la fine pointe de leurs disciplines.

Au cours des dernières années, le climat de travail à BAC s’est grandement amélioré, ce qui s’est traduit par une mobilisation accrue du personnel.

À preuve, le sondage de 2017 auprès des fonctionnaires fédéraux révèle que 75 % des répondants recommanderaient BAC à titre d’employeur de choix, alors qu’ils n’étaient que 58 % à faire une telle recommandation en 2014. En fait, nos résultats de 2017 sont supérieurs à la moyenne de la fonction publique.

La quatrième recommandation de la Société royale encourageait BAC à orienter ses efforts pour harmoniser les cultures de la bibliothéconomie et de l’archivistique.

Nous nous sommes engagés à respecter l’intégrité de nos disciplines professionnelles, archivistique et bibliothéconomique.

Il faut rappeler que BAC a été, en 2004, la première institution occidentale à naître de la fusion d’une bibliothèque nationale et des archives nationales.

C’est ainsi que nous n’avions de modèle à suivre et que nous avons dû fonctionner par essai et erreur.

Au nombre des erreurs, il faut reconnaître que nous avons poussé le balancier trop loin en nous attendant à ce que les archivistes et les bibliothécaires deviennent en quelque sorte interchangeables.

Nous sommes revenus sur nos pas depuis et aujourd’hui on retrouve à BAC une direction générale du patrimoine publié et une direction générale des archives, ce qui reconnaît les expertises professionnelles des uns et des autres, tout en permettant une mise en commun des efforts et des expertises.

La cinquième recommandation de la Société royale prévoyait que BAC réaffirme le rôle du Canada dans les milieux internationaux des bibliothèques et des archives. Cette recommandation est cruciale pour une institution qui, comme BAC, a une double portée internationale, à la fois comme bibliothèque nationale et comme archives nationales.

Le rapport de la SRC n’avait pas été tendre avec BAC à ce sujet. On y lisait, à la page 47, que « les relations internationales qu’entretient BAC étaient fréquemment décrites comme "un embarras national" ».

Nous avons donc adopté, avec l’appui des membres de notre Forum des partenaires, une stratégie de relations internationales robuste qui part du principe que BAC ne doit pas concevoir sa place dans l’écosystème des institutions de mémoire de façon hiérarchique.

Comme exemple de cette façon de penser, je mentionne que dans notre plan triennal 2016-2019, nous nous sommes fixé comme objectif que 10 représentants canadiens siègent aux principaux organismes internationaux portant sur le patrimoine documentaire.

Remarquez que n’avons pas retenu comme indicateur « 10 employés de BAC », mais bien « 10 Canadiens », reconnaissant que le pays serait mieux servi si, dans chaque cas, c’était la meilleure personne qui était choisie.

La sixième recommandation incitait BAC à mobiliser les décideurs du gouvernement du Canada afin qu’ils examinent et modifient, le cas échéant, ses politiques et protocoles habilitants.

Au-delà des politiques et des protocoles, il m’est apparu urgent que BAC regagne la confiance du gouvernement du Canada.

Pour y arriver, nous avons multiplié nos partenariats avec les organismes de notre propre ministère et avec les autres ministères du gouvernement fédéral.

Quelques exemples suffiront à illustrer nos efforts.

Avec le Conseil du Trésor, nous sommes devenus un des acteurs de premier plan de la stratégie de gouvernement ouvert du Canada et nous collaborons aussi à la formation des responsables ministériels de la tenue de documents.

Depuis avril 2017, grâce à un partenariat avec le Musée canadien de l’histoire, une salle d’exposition est réservée aux « trésors de BAC », ce qui nous permet de partager la richesse de notre collection avec les 1,3 million de personnes qui visitent annuellement le musée.

Et, depuis juin 2017, notre entente avec le Musée canadien de l’immigration du Quai 21 permet à notre bureau d’Halifax d’être logé dans le musée. C’est ainsi que nos archivistes sont en contact avec les dizaines de milliers de personnes qui visitent le musée chaque année à la recherche de leurs racines généalogiques.

De façon plus large, BAC a été, avec l’Association des musées canadiens, l’initiateur d’une coalition qui rassemble les bibliothèques, les services d’archives et les musées canadiens. Cette initiative favorise une plus grande collaboration et la conception de programmes et services novateurs.

Jusqu’à maintenant, le groupe a tenu deux sommets et il a adopté la Déclaration d’Ottawa qui lui sert de cadre de référence. Un troisième sommet aura lieu à Montréal, le lundi 13 mai 2019; nous y attendons 300 personnes qui vont débattre de la valeur des bibliothèques, des services d’archives et des musées ainsi que de leur avenir commun.

Grâce à l’appui de notre ministère, Patrimoine canadien, nous avons lancé l’an dernier un projet d’aide à la préservation des langues autochtones.

Pour ce faire, nous avons reçu un financement de 14,9 millions de dollars pour élaborer deux initiatives d’envergure, en consultation avec les collectivités autochtones.

Le fait que l’on ait fait confiance à BAC dans un dossier aussi sensible est pour moi la preuve que notre travail des quatre dernières années pour rétablir notre crédibilité auprès du gouvernement du Canada commence à porter ses fruits.

* * *

Dans le cas du Rapport À la fine pointe du monde numérique, du Conseil des académies canadiennes, les recommandations étaient de portée plus générale, puisqu’elles s’adressaient à l’ensemble du milieu documentaire.

Tout d’abord, le rapport montre comment la révolution numérique a radicalement changé les relations entre les institutions de mémoire et le grand public, et il attire l’attention sur le développement d’une culture de participation citoyenne et sur la nécessité pour les institutions de mémoire d’établir des relations continues et durables avec le public.

Dans le cadre des consultations que nous avons tenues cette année pour préparer notre prochain plan triennal, le principal message que nous avons reçu était que les relations entre BAC et ses clients connaissent actuellement des changements majeurs.

Des activités technologiques comme la production participative permettent à nos clients d’interagir avec notre collection de façon beaucoup plus directe.

Tout en comprenant l’inquiétude des bibliothécaires et des archivistes à l’idée de voir les citoyens se lancer dans des activités qui relevaient autrefois de leur champ de compétences exclusif, je crois néanmoins que l’expérience de Wikipédia et sa fiabilité démontre que notre collectivité d’utilisateurs est capable de s’auto-réglementer et de s’autocorriger.

Le rapport du CAC décrit également les efforts que doivent déployer tous les intervenants du système canadien des institutions de mémoire pour aider notre pays à retrouver sa position de chef de file dans le domaine du numérique.

C’est en réponse à cet appel à l’action que nous avons créé la Stratégie de numérisation du patrimoine documentaire (SNPD), en juin 2016.

La SNPD a été mise au point par les principales institutions de mémoire du Canada : grandes bibliothèques publiques, bibliothèques et services d’archives universitaires et provinciaux, associations nationales d’archivistes, de bibliothécaires, d’historiens et de musées.

La Stratégie propose une approche coordonnée de numérisation de centaines de collections appartenant aux institutions de mémoire du Canada.

À ce jour, 65 organisations se sont engagées à participer à la SNPD et nous avons reçu un financement initial de 1,1 million de dollars du secteur privé.

***

Je pourrais continuer longtemps à explorer avec vous la façon dont le rapport de la SRC et celui du CAC ont transformé nos façons de penser et de fonctionner.

Je laisse toutefois à Bob McIntosh le soin d’explorer d’autres pistes et – surtout – de parler de l’avenir, car, il ne faut pas l’oublier, comme le rapport de la Société royale nous y invite, nous vivons « l’avenir au présent ».

Merci.


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