Chapitre 6 : Changements dans la cryosphère
Auteurs
Auteurs coordonnateurs principaux
Lawrence Mudryk, Environnement et Changement climatique Canada
Stephan Gruber, Université Carleton
Auteurs principaux
Spyros Beltaos, Environnement et Changement climatique Canada
Laura Brown, Université de Toronto à Mississauga
David Burgess, Ressources naturelles Canada
Alex Crawford, Université du Manitoba
Josh Culpepper, Université York
Stephen Howell, Environnement et Changement climatique Canada
Steve Kokelj, Commission géologique des Territoires du Nord-Ouest
Alexandre Roy, Université du Québec à Trois-Rivières
Sapna Sharma, Université York
Sharon Smith, Ressources naturelles Canada
Laura Thomson, Université Queen’s
Auteurs contributeurs
David G. Babb, Université du Manitoba
Mike Brady, Environnement et Changement climatique Canada
Alex Cabaj, Environnement et Changement climatique Canada
Alex J. Cannon, Environnement et Changement climatique Canada
Sylvie Chenier, Conseil national de recherches du Canada
Alejandro Di Luca, Université du Québec à Montréal
Paul Emingak, Cambridge Bay (Nunavut)
Ernie Francis, Inuvik (Territoire du Nord-Ouest)
Robert H. Fraser, Ressources naturelles Canada
Christophe Kinnard, Université du Québec à Trois-Rivières
Trevor Lantz, Université de Victoria
Martin Leduc, Ouranos
Travis Logan, Ouranos
Chris Marsh, Environnement et Changement climatique Canada
G.W. Kent Moore, Université de Toronto
Colleen Mortimer, Environnement et Changement climatique Canada
H. Brendan O’Neill, Ressources naturelles Canada
Alireza Roghani, Conseil national de recherches du Canada
Hesam Salmabadi, Université du Québec à Trois-Rivières
Randall K. Scharien, Université de Victoria
Michael Sigmond, Environnement et Changement climatique Canada
SmartICE
Emma Street, Université de Victoria
Neil F. Tandon, Université York
Audrey Thellman, Université Duke, Durham
Adrienne Tivy, Environnement et Changement climatique Canada
Jurjen van der Sluijs, Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest
Yifeng Wang, Université Queen’s
Robert G. Way, Université Queen’s
John J. Yackel, Université de Calgary
Merrina Zhang, Conseil national de recherches du Canada
Jackie Ziegler, Université de Victoria
Remerciements
Merci à Katherine Wilson et Emma Dalton pour leurs contributions à la documentation concernant SmartICE.
Référence recommandée du chapitre
Mudryk, L.R., Gruber, S., Beltaos, S., Brown, L., Burgess, D., Crawford, A., Culpepper, J., Howell, S., Kokelj, S., Roy, A., Sharma, S., Smith, S., et Thomson, L. (2026). Changements dans la cryosphère. Dans Rapport sur le climat changeant du Canada de 2026, (pp XX-XX). Gouvernement du Canada.
Description du chapitre
Ce chapitre décrit les conditions passées et les changements climatiques futurs au Canada concernant la neige en milieu terrestre, la glace de mer, de lac et de rivière, les glaciers, le sol gelé de façon saisonnière et le pergélisol, regroupés sous le terme « cryosphère ».
Messages clés du chapitre
Message clé 6.1
La durée du manteau neigeux a diminué à l’échelle canadienne au cours des quatre dernières décennies (degré de confiance élevé). Elle a diminué de une à quatre semaines dans le nord du pays, le sud de l’Ontario et certaines régions de l’est du Canada, tandis qu’elle a augmenté de une à quatre semaines dans le centre du Canada (degré de confiance moyen). Cette variabilité régionale se reflète également dans les changements observés au cours des quatre dernières décennies dans les accumulations maximales de neige (degré de confiance élevé).
Message clé 6.2
La durée du manteau neigeux devrait diminuer à l’échelle canadienne et les accumulations maximales de neige devraient diminuer dans la majeure partie du pays avec le réchauffement climatique (degré de confiance très élevé). Contrairement au reste du Canada, les régions occidentales et centrales du nord du Canada devraient connaître des accumulations maximales de neige plus importantes en raison de chutes de neige plus abondantes, malgré une saison d’enneigement plus courte (degré de confiance moyen).
Message clé 6.3
Les données historiques et les changements observés du manteau neigeux sont plus incertains dans les régions montagneuses que dans les autres régions (degré de confiance élevé). Dans un climat plus chaud, les régions montagneuses devraient connaître une accumulation de neige moindre et davantage d’épisodes de fonte en plein hiver, ce qui réduira la prévisibilité des ressources en eau au Canada et modifiera leur disponibilité (degré de confiance élevé).
Message clé 6.4
La couverture de glace de mer a diminué dans les eaux canadiennes au cours des quatre à cinq dernières décennies (degré de confiance très élevé). Les régions autrefois couvertes de glace de mer épaisse et pluriannuelle sont maintenant recouvertes de glace saisonnière plus mince qui fond chaque été (degré de confiance très élevé). La couverture de glace fixe, qui constitue un habitat pour les espèces sauvages et revêt une grande importance pour le transport, la chasse et la culture des communautés nordiques, a également diminué dans l’Arctique canadien et la région de la baie d’Hudson (degré de confiance élevé).
Message clé 6.5
Le transport de glace de mer depuis le centre de l’océan Arctique vers les eaux de l’Arctique canadien a augmenté au cours des deux dernières décennies et demie (degré de confiance élevé). Ce transport accru de glace de mer hors du centre de l’océan Arctique réduit les réserves de glace épaisse et pluriannuelle, tandis que l’arrivée correspondante de glace pluriannuelle dans le sud de l’Arctique canadien, notamment dans le passage du Nord-Ouest, crée des conditions dangereuses pour la navigation.
Message clé 6.6
La période sans glace de mer devrait continuer de s’allonger dans les eaux de l’Arctique canadien et de la baie d’Hudson avec l’augmentation du réchauffement climatique (degré de confiance très élevé). Dans les régions où la glace de mer est saisonnière, le nombre de jours sans glace devrait augmenter d’environ un mois par hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale, avec des hausses plus modestes dans la mer du Labrador et plus importantes dans la mer de Beaufort (degré de confiance moyen). Le transport de glace pluriannuelle vers le passage du Nord-Ouest devrait se poursuivre après le milieu du siècle, limitant ainsi la saison de navigation (degré de confiance moyen).
Message clé 6.7
La durée de la glace de lac a diminué dans l’ensemble du Canada au cours des quatre dernières décennies (degré de confiance élevé). Elle a diminué de une à quatre semaines dans le nord du Canada, en Colombie-Britannique, dans le sud de l’Ontario et dans certaines régions du Canada atlantique, tandis qu’elle a augmenté jusqu’à deux semaines dans le centre du Canada (degré de confiance moyen). La chronologie de la débâcle printanière des rivières a changé en réponse à la température, et le nombre de débâcles hivernales augmente au Canada (degré de confiance moyen).
Message clé 6.8
La durée de la glace de lac devrait diminuer partout au Canada à mesure que le climat se réchauffe, entraînant une diminution correspondante de l’épaisseur maximale de la glace (degré de confiance très élevé). La durée et l’épaisseur de la glace de rivière devraient également diminuer de façon générale avec l’augmentation du réchauffement climatique (degré de confiance élevé), mais le degré de confiance quant à la précision constante de ces changements pour des rivières individuelles est faible.
Message clé 6.9
Tous les glaciers de l’ouest du Canada et de l’Arctique canadien se sont amincis et ont perdu de la masse au cours des deux dernières décennies et demie, comme le montrent les mesures satellitaires offrant une couverture spatiale complète (degré de confiance très élevé). Des mesures sur le terrain à long terme effectuées sur un petit nombre de glaciers de référence indiquent que les glaciers du Canada perdent de la masse depuis au moins les années 1960 et que cette perte s’est accélérée au cours des dernières décennies (degré de confiance élevé). Dans l’ouest du Canada, des diminutions de la contribution des glaciers au débit estival ont été observées dans plusieurs bassins versants (degré de confiance élevé), marquant une diminution irréversible d’une source essentielle d’eau douce pour ces régions.
Message clé 6.10
Les glaciers du Canada devraient continuer à perdre de la masse dans tous les scénarios d’émissions futurs (degré de confiance très élevé). Dans l’ouest du Canada, plus de 55 % de la glace de glacier devrait disparaître d’ici 2100, même si le réchauffement planétaire est limité à 2 °C (degré de confiance élevé). Le nombre et la sévérité des aléas liés aux glaciers, tels que les inondations et les glissements de terrain, devraient augmenter, particulièrement dans l’ouest du Canada (degré de confiance moyen). L’eau de fonte provenant des glaciers et des calottes glaciaires de l’Arctique canadien continuera de figurer parmi les plus importantes sources glaciaires de l’élévation du niveau de la mer à l’échelle mondiale jusqu’en 2100 et au delà (degré de confiance très élevé).
Message clé 6.11
Le nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière a diminué au Canada au cours des quatre dernières décennies (degré de confiance élevé). Dans les milieux non pergélisolés, la profondeur du gel saisonnier devrait avoir diminué, tandis que dans la plupart des milieux pergélisolés, la profondeur du dégel saisonnier devrait avoir augmenté (degré de confiance moyen), mais le nombre limité d’observations empêche une évaluation directe de ces changements.
Message clé 6.12
Le nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière et la profondeur maximale annuelle du sol gelé de façon saisonnière à l’extérieur des zones pergélisolées devraient diminuer partout au Canada jusqu’au milieu du siècle, avant de se stabiliser dans un scénario d’émissions faibles (degré de confiance élevé). En revanche, ces indicateurs du sol gelé de façon saisonnière devraient continuer à diminuer jusqu’à la fin du siècle et au-delà dans les scénarios d’émissions de carbone plus élevées et d’augmentation des températures mondiales (degré de confiance élevé).
Message clé 6.13
Le pergélisol aux endroits surveillés dans le nord du Canada s’est réchauffé et a dégelé depuis les années 1980 (degré de confiance très élevé). Les paysages des régions du nord du Canada riches en glace ont changé en réponse au dégel du pergélisol induit par le climat (degré de confiance très élevé).
Message clé 6.14
Le réchauffement du pergélisol et les changements au niveau du paysage induits par le dégel devraient se poursuivre avec l’augmentation du réchauffement climatique (degré de confiance très élevé). Même si le climat se stabilise, un certain dégel continuera en profondeur (degré de confiance très élevé). Cependant, il existe un faible degré de confiance quant à l’ampleur et à la chronologie de ces changements en raison de l’influence des caractéristiques locales du sol.
Message clé 6.15
Des changements cohérents dans de nombreuses composantes de la cryosphère sont évidents à l’échelle mondiale et au Canada.
Message clé 6.16
Les données probantes permettant d’attribuer formellement les changements dans la cryosphère à l’influence humaine et d’établir des corrélations entre les signaux cryosphériques et les signaux de température sont maintenant meilleures. Puisque la température de l’air exerce un contrôle dominant sur de nombreuses composantes de la cryosphère, les changements climatiques découlant de l’activité humaine influencent certainement les changements généralisés dans la cryosphère au Canada.
Message clé 6.17
Les changements dans toutes les composantes de la cryosphère devraient s’aggraver ou s’intensifier avec le réchauffement planétaire, mais limiter l’augmentation de la température moyenne mondiale limitera ces changements.
Résumé en langage clairNote de bas de page 1
Dans ce chapitre, nous décrivons et évaluons les changements passés et futurs touchant six composantes importantes de la cryosphère canadienne : la neige, la glace de mer, la glace d’eau douce sur les lacs et les rivières, les glaciers, le sol gelé de façon saisonnière et le pergélisol. Parmi ces composantes, nous observons des changements similaires et interreliés, tant dans les tendances historiques que dans les projections. Ces similitudes ne sont pas surprenantes, puisque toutes ces composantes sont façonnées par la présence d’eau gelée dans le système climatique physique, lequel réagit aux changements climatiques anthropiques. Les changements en cours dans la cryosphère auront des répercussions non seulement sur le système climatique physique, mais aussi sur les écosystèmes, les infrastructures et les ressources en eau du Canada, ainsi que sur la santé, le bien-être et la vie quotidienne des Canadiens et des personnes vivant au Canada.
Notre évaluation montre que la superficie terrestre et maritime du Canada recouverte de neige et de glace a diminué au cours des quatre ou cinq dernières décennies, et que la couche supérieure du sol reste gelée pendant une période de plus en plus courte chaque année. Les glaciers du pays se sont amincis et ont reculé, tandis que le pergélisol s’est réchauffé et a perdu de la glace. Ces changements observés dans la cryosphère canadienne s’inscrivent dans les tendances relevées dans d’autres régions froides du monde.
Les changements observés dans les différentes composantes de la cryosphère, résumés ci‑dessous, résultent en grande partie de la hausse des températures moyennes mondiales causée par les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. À cette tendance générale au réchauffement s’ajoutent des variations régionales et saisonnières liées à la variabilité naturelle de la température de surface, des précipitations et des conditions météorologiques à grande échelle. Toutefois, au cours des prochaines décennies, la poursuite de la hausse de la température moyenne mondiale devrait accentuer les changements induits par le climat dans la cryosphère, quel que soit le scénario d’émissions envisagé.
Dans l’hémisphère Nord, la couverture, la durée et la quantité globales de neige saisonnière ont diminué au cours des quatre dernières décennies. Cette tendance existe également pour l’ensemble du Canada, malgré des variations régionales. Par exemple, certaines régions du centre du pays ont connu des accumulations maximales de neige plus importantes et un plus grand nombre de jours avec un manteau neigeux. Ces augmentations devraient toutefois être temporaires, les modèles climatiques prévoyant une diminution du nombre de jours avec un manteau neigeux dans tout le pays en raison du réchauffement continu. Les quantités maximales annuelles de neige accumulée devraient aussi diminuer dans la majeure partie du Canada, à l’exception de l’est et du centre de l’Arctique canadien, où de modestes augmentations sont projetées. Dans les régions montagneuses, les quantités maximales annuelles de neige accumulée devraient diminuer, tandis que la proportion du manteau neigeux fondant en hiver devrait augmenter, réduisant la prévisibilité des ressources en eau et modifiant la disponibilité de celles‑ci.
Au cours des cinq dernières décennies, la couverture de glace de mer dans l’Arctique canadien a fortement diminué, tant en été qu’en hiver. Cette réduction s’est accompagnée d’un remplacement de la glace pluriannuelle, autrefois dominante, par une glace saisonnière plus mince, qui fond en été et doit se reformer chaque hiver. La glace fixe, un type de glace de mer qui se forme près du littoral, a également diminué. Ce type de glace de mer est essentiel pour l’habitat faunique et joue un rôle important dans le cycle de récolte des communautés nordiques. Avec la poursuite du réchauffement, la période sans glace de mer devrait continuer de s’allonger dans les eaux de l’Arctique canadien et de la baie d’Hudson, augmentant d’environ un mois par degré Celsius supplémentaire de la température moyenne mondiale. Toutefois, malgré cet allongement, la saison de navigation dans le passage du Nord‑Ouest ne devrait pas s’étendre dans les mêmes proportions, en raison de l’afflux continu de glace pluriannuelle provenant du nord.
Au cours des quatre dernières décennies, la durée annuelle de la couverture de glace sur les lacs canadiens a diminué à l’échelle du pays. On a également observé une augmentation des débâcles hivernales sur les rivières, des événements susceptibles de provoquer des inondations et d’autres dommages liés aux rivières. À l’avenir, le nombre annuel de jours de couverture de glace sur les lacs et rivières du Canada devrait diminuer d’au moins une à deux semaines pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale. Dans certaines régions du sud du pays et dans la plupart des zones côtières, cette diminution pourrait atteindre jusqu’à quatre semaines par hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale. Il demeure toutefois difficile de prévoir l’évolution de la sévérité des débâcles ou des inondations liées aux embâcles, car ces phénomènes sont complexes à modéliser et dépendent de caractéristiques propres à chaque rivière.
Les glaciers du Canada ont perdu de leur épaisseur et de leur masse, et de nombreuses données probantes indiquent que cette perte s’est accélérée au cours des dernières décennies. La perte de masse glaciaire devrait se poursuivre tout au long du XXIᵉ siècle, quel que soit le scénario d’émissions, mais elle sera plus importante si le réchauffement s’intensifie. Une grande partie de cette fonte contribuera à l’élévation du niveau de la mer. Même si le climat se refroidissait, il faudrait des centaines d’années pour que les glaciers canadiens se reconstituent, rendant ces pertes de masse essentiellement irréversibles, tout comme leurs conséquences sur la disponibilité de l’eau douce dans l’ouest du Canada et l’Arctique canadien. La poursuite de la fonte glaciaire devrait également accroître la fréquence d’événements dangereux, tels que les inondations et les glissements de terrain déclenchés par la fonte ou l’effondrement soudain de masses de glaciers.
À l’échelle du Canada, on observe une diminution du nombre annuel de jours où la couche supérieure du sol est gelée. Cette tendance devrait se poursuivre au moins jusqu’au milieu du siècle. Sa stabilisation ou son aggravation par la suite dépendra de la quantité totale de gaz à effet de serre émise à l’échelle mondiale dans les prochaines décennies.
Les données de surveillance de la température du sol et de l’épaisseur de la couche active montrent que le pergélisol s’est réchauffé depuis les années 1980 et a perdu une partie de sa glace. D’autres signes de dégel proviennent de l’observation des changements au niveau du paysage causés par la fonte de la glace de sol. Avec le réchauffement futur, le réchauffement du pergélisol et les changements au niveau du paysage dus au dégel devraient se poursuivre.
6.1 : Introduction
La cryosphère est un terme générique désignant les parties de la surface terrestre où l’eau est gelée. Elle englobe la neige, la glace de mer, la glace de lac et de rivière, les glaciers, les calottes glaciaires, les inlandsis, le sol gelé de façon saisonnière et le pergélisol. Les composantes de la cryosphère influencent à la fois les environnements locaux où elles se trouvent et, dans de nombreux cas, le système climatique mondial, en raison de leurs interactions avec le climat, les écosystèmes et les activités humaines, qu’il s’agisse de ressources naturelles ou d’éléments essentiels aux moyens de subsistance.
Comme l’eau ne gèle qu’à des températures inférieures à 0 °C, les composantes de la cryosphère sont plus abondantes près des pôles (Arctique et Antarctique) et en altitude (hautes montagnes et plateaux). Leur présence, leur étendue et leur volume varient au fil des saisons. En raison de sa position nordique, le Canada est l’un des rares pays à disposer d’une vaste représentation de toutes les composantes de la cryosphère (figure 6.2). Cette situation confère au pays un rôle important dans l’intendance de ces ressources et une responsabilité accrue quant à leur préservation. De plus en plus, le gouvernement du Canada cherche à exercer cette intendance en collaboration avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis, qui vivent sur ces terres et ces eaux et dont les modes de vie sont profondément liés à la neige, à la glace et au sol gelé.
Qu’est-ce que le « Nord »?
La réponse à cette question varie au Canada, selon que l’on se fonde sur des critères géographiques ou identitaires. Pour en savoir plus sur les différentes façons de définir le « Nord » au Canada, consultez la section 6.1.1 du document Le rapport sur les Perspectives régionales, publié dans le cadre du quatrième cycle du processus d’évaluation nationale « Le Canada dans un climat en changement ».
Faits saillants de la figure : Aperçu visuel du contenu du chapitre et des liens importants entre les chapitres.
Titre de la figure : Guide visuel du contenu du chapitre 6 et des principaux liens entre les chapitres
Figure 6.1 : Guide visuel du contenu du chapitre 6 et des liens entre les chapitres.
Description longue
La figure 6.1 est un schéma conceptuel qui sert de feuille de route pour le chapitre 6 et guide les lecteurs vers les principaux liens entre les chapitres. Dans la partie supérieure de la figure, un encadré présente le titre du chapitre ainsi qu’un court énoncé décrivant son objectif général. Dans la partie inférieure de la figure, d’autres encadrés énumèrent les principales sections du chapitre, les encadrés et les études de cas. Un encadré distinct recense les principaux liens entre les chapitres afin d’aider les lecteurs à repérer des informations connexes sur les sujets abordés dans ce chapitre.
Faits saillants de la figure : Le Canada est l’un des rares pays à disposer d’une couverture particulièrement étendue de toutes les composantes de la cryosphère.
Titre de la figure : Composantes de la cryosphère au Canada et dans les régions avoisinantes
Figure 6.2 : Carte illustrant à l’aide de couleurs l’étendue des différentes composantes de la cryosphère au Canada et dans les régions avoisinantes. Les zones en bleu cyan montrent les étendues minimale et maximale annuelles de la glace de mer au cours des 25 dernières années, ainsi que l’emplacement approximatif de la « dernière zone de glace », c’est‑à‑dire la région de l’Arctique où la glace de mer pérenne devrait persister le plus longtemps. Les zones en violet indiquent les zones de pergélisol continu et discontinu, où le sol demeure gelé en tout ou en partie. Les zones en bleu représentent le nombre typique de jours par année durant lesquels la surface du sol est gelée. Ce nombre peut facilement dépasser 90 jours, mais seules trois zones bleues sont présentées pour des raisons de lisibilité. Les lacs et rivières situés dans les zones bleues et violettes gèlent également, mais la chronologie et la durée du gel peuvent différer de ceux du gel de la surface du sol. L’étendue maximale du manteau neigeux au cours d’une année type est représentée en blanc. Les glaciers, les calottes glaciaires et l’inlandsis du Groenland sont représentés en noir.
Description longue
Cette carte montre les régions nordiques de l’Amérique du Nord, le Groenland et l’Arctique, en mettant en évidence les caractéristiques liées à la glace et au pergélisol ainsi que le nombre moyen de jours par année durant lesquels la surface du sol est gelée. La carte utilise différentes couleurs et limites pour représenter les éléments suivants :
les glaciers, les calottes glaciaires et l’inlandsis du Groenland (en noir), qui recouvrent principalement le Groenland et certaines îles de l’Arctique;
l’étendue maximale du manteau neigeux au cours d’une année (en blanc), qui s’étend le plus au sud et englobe une grande partie du nord du Canada, de l’Alaska et des régions côtières du Groenland;
l’étendue maximale et minimale de la glace de mer (en bleu pâle et en bleu intermédiaire), s’étendant des côtes nordiques vers l’océan Arctique, l’étendue maximale s’éloignant le plus des côtes;
les zones de pergélisol - le pergélisol continu (en bleu gris foncé) occupe une grande partie des terres continentales nordiques et des îles de l’Arctique, tandis que le pergélisol discontinu (en bleu gris plus pâle) forme une bande plus au sud;
la dernière zone de glace (en bleu‑vert pâle), qui comprend les îles canadiennes les plus septentrionales et les eaux adjacentes;
la période au cours de laquelle le sol est gelé, représentée par une échelle de couleurs (le bleu le plus foncé indique un sol gelé pendant plus de 90 jours par année, couvrant l’extrême nord; le bleu intermédiaire correspond à 60–90 jours; et le bleu le plus pâle à 30–60 jours, principalement dans les zones de transition méridionales).
Dans l’ensemble, la carte montre clairement que les conditions de gel persistent le plus longtemps dans l’extrême nord, tandis que l’étendue des caractéristiques liées au pergélisol et à la glace diminue progressivement vers le sud.
La cryosphère joue un rôle important dans la régulation du climat terrestre. Par exemple, le manteau neigeux et l’étendue de la glace de mer sont des éléments clés de la rétroaction de l’albédo de surface : lorsque la neige et la glace fondent, la surface s’assombrit, absorbe davantage d’énergie solaire et se réchauffe encore davantage. Cette rétroaction a contribué de manière importante à l’amplification arctique (chapitre 4, section 4.2) et aide à expliquer pourquoi le Canada et d’autres pays nordiques se réchauffent plus rapidement que la moyenne mondiale. D’autres rétroactions découlent de l’influence de la cryosphère sur les nuages, les cycles de l’eau et du carbone, les échanges de chaleur et d’humidité entre la surface et l’atmosphère, ainsi que sur la circulation atmosphérique et océanique.
La cryosphère assure également des fonctions écosystémiques importantes, car de nombreux organismes sont adaptés à la vie dans ou sur le sol gelé, la neige et la glace. Ces adaptations se retrouvent à tous les niveaux du réseau trophique, des communautés microbiennes et fongiques jusqu’aux phoques et aux ours blancs, qui dépendent de la glace de mer pour se reproduire, se nourrir et se déplacer. La couverture de glace influence la saison de croissance des algues, la température de l’eau et les niveaux d’oxygène, et elle permet à la faune de traverser les plans d’eau et d’accéder aux côtes. De nombreux paysages sont façonnés par la cryosphère, et, lorsque celle‑ci évolue, les aléas existants peuvent s’intensifier ou de nouveaux peuvent apparaître. Par exemple, le recul de la glace de mer et le dégel du pergélisol contribuent à accentuer l’érosion côtière, tandis que les glissements régressifs dus au dégel — déclenchés par la fonte du pergélisol — menacent les routes et modifient les écosystèmes aquatiques en aval lorsqu’ils surviennent à proximité de plans d’eau.
L’économie canadienne s’est développée en s’appuyant sur les composantes de la cryosphère comme ressources naturelles. En hiver, la neige et les glaciers stockent l’eau douce, libérée ensuite au printemps et en été. Cette eau issue de la fonte constitue une ressource essentielle pour l’approvisionnement municipal, industriel et agricole partout au pays. Dans certaines régions nordiques, la présence et l’épaisseur de la glace de mer déterminent les modes de déplacement ou de transport, qu’il s’agisse de motoneiges, de véhicules circulant sur la glace ou de bateaux en eau libre. Les routes d’hiver, indispensables pour approvisionner les communautés éloignées en biens essentiels, nécessitent une accumulation de neige suffisante et une glace de lac assez épaisse pour permettre une circulation sécuritaire (encadré 6.4). Les voies maritimes et terrestres servent au transport de marchandises et aux déplacements liés à diverses activités, de l’extraction des ressources aux loisirs. Le pergélisol a également été utilisé historiquement pour le confinement des déchets dans différentes régions du nord du Canada. Toutefois, les changements climatiques compromettent la stabilité des sols et des roches des régions pergélisolées, et nombre de ces sites de confinement risquent désormais de libérer leur contenu dangereux.
La cryosphère est également importante pour les modes de vie traditionnels de nombreuses communautés des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Par exemple, la neige peut servir à prédire le comportement des animaux, et les glaciers ainsi que les zones enneigées en permanence créent des micro-habitats pouvant abriter des espèces culturellement importantes (McDowell et al., 2023). La neige et la glace de lac facilitent les déplacements terrestres, tandis qu’un accès sûr et fiable à la glace de mer permet à ces communautés de continuer à chasser et à récolter les espèces sauvages arctiques durant l’hiver (Inuit Circumpolar Council Canada, 2008). Dans de nombreuses communautés nordiques, le pergélisol constitue une base stable pour les infrastructures; son dégel a donc des répercussions sur les bâtiments et les logements, en plus d’influencer les déplacements et la récolte d’espèces sauvages (Firelight Research Inc, 2022). Pour les Inuits des côtes nordiques, la cryosphère est fondamentale : les températures froides et la glace de l’Arctique sont essentielles au transport, à la sécurité, à la santé et à l’éducation (Climate Atlas of Canada, 2022). À mesure que les changements climatiques modifient ces éléments autrefois fiables, les Premières Nations, les Inuits et les Métis de tout le pays sont touchés de manière disproportionnée. Par exemple, Paul Emingak présente les observations d’un Inuk sur les changements climatiques et leurs répercussions pour la communauté d’Iqaluktuuttiaq, également connue sous le nom de Cambridge Bay (étude de cas 6.1). Les études de cas et autres informations présentées dans ce chapitre (études de cas 6.1, 6.2 et 6.3, encadré 6.4) mettent en lumière les défis auxquels sont confrontés les Premières Nations, les Inuits et les Métis au Canada, tout en illustrant certaines des façons dont leurs communautés s’adaptent pour y faire face.
Étude de cas 6.1 : Une vie marquée par les changements climatiques dans l’Arctique
L’étude de cas suivante s’appuie sur les observations des changements climatiques partagées par Paul Emingak, un aîné inuit ainsi que chasseur, trappeur et pêcheur de Cambridge Bay, au Nunavut. Le récit a été rédigé par Alex Cannon et Alejandro Di Luca à partir de leur entretien avec M. Emingak, et l’ensemble des coauteurs ont contribué à la version finale.
Référence recommandée :
Emingak, P., Cannon, A.J., et Di Luca, A. (2026). Une vie marquée par les changements climatiques dans l’Arctique [Étude de cas 6.1]. Dans Rapport sur le climat changeant du Canada de 2026, (pp XX-XX). Gouvernement du Canada. DOI pour le chapitre.
Paul Emingak, directeur général à la retraite de la Kitikmeot Inuit Association et résident de longue date de Cambridge Bay, au Nunavut, est assis dans sa maison moderne, bien loin de l’igloo où il est né il y a près de sept décennies. Ce hameau arctique isolé d’environ 2 000 habitants se trouve sur l’île Victoria, un lieu reconnu pour son paysage de toundra et son riche patrimoine inuit. La vie de Paul a été un pont entre deux mondes : celui façonné par les rythmes de la terre et celui marqué par l’arrivée de la modernité. Ancien chasseur, trappeur et pêcheur, Paul entretient un lien profondément personnel avec la terre et ses transformations, forgé par une vie d’observation et d’expérience.
Dans sa jeunesse, Paul et sa famille vivaient au rythme des saisons. Les hivers se déroulaient dans des igloos, construits chaque année par son père grâce aux fortes chutes de neige qui commençaient généralement dès la deuxième semaine d’octobre. En mai, lorsque la neige fondait, la famille s’installait dans des tentes en toile et chassait les phoques sur la glace de mer jusqu’en juillet. « À cette époque, l’environnement et le climat me semblaient normaux, car l’automne, l’hiver et le printemps formaient le cycle que nous attendions chaque année. Les oiseaux aquatiques et les animaux que nous chassions étaient abondants », se souvient Paul. L’attelage de chiens de son père était essentiel pour la famille : il servait à piéger les renards blancs pour les échanger à la Compagnie de la Baie d’Hudson, et à chasser le caribou et d’autres espèces de gibier pour subvenir aux besoins de la famille durant les mois froids.
Paul a commencé à vivre en ville dès son enfance. Pendant ses premières décennies à Cambridge Bay, l’environnement et le cycle de récolte sont demeurés inchangés. Les caribous étaient nombreux, et les terrains de chasse étaient accessibles en quelques heures. Le piégeage et la pêche étaient également fructueux. Mais à la fin des années 1990, Paul remarque un changement. « J’ai commencé à remarquer que les caribous ne venaient plus comme d’habitude en octobre », raconte‑t‑il. « Les chasseurs devaient aller plus loin, partir quelques jours sur le territoire pour en trouver. » Les habitudes migratoires des caribous avaient commencé à évoluer avec le climat. Jusqu’aux années 1970 et 1980, la glace entre l’île Victoria et le continent gelait dès la deuxième ou troisième semaine d’octobre, permettant aux caribous de migrer. Dans les années 1990 et 2000, toutefois, le gel se faisait attendre, souvent jusqu’à la fin novembre. Paul rapporte des récits des chasseurs : « Ils voyaient des troupeaux de caribous qui avaient presque traversé, mais qui n’y arrivaient pas en raison de la glace trop mince, et qui se noyaient ou tombaient dans l’eau et mouraient d’hypothermie. C’était assez choquant à entendre. »
Aujourd’hui, les changements sont encore plus marqués. L’automne arrive tard, et les premières neiges ne tombent souvent qu’à la troisième semaine d’octobre. Même alors, le manteau neigeux n’atteint une épaisseur que de 30 à 60 centimètres, bien loin des deux mètres ou plus que son père utilisait autrefois pour construire des igloos. Le gel est devenu imprévisible et, en 2024, les chasseurs n’ont pu atteindre le continent en motoneige avant la deuxième semaine de décembre en raison de la minceur de la glace. Paul souligne : « Au cours des cinq à dix dernières années, nous avons dû acheter du caribou à d’autres communautés… Pour une famille vivant du soutien du revenu, ce n’est pas beaucoup si vous devez acheter du caribou et payer pour le faire livrer dans votre communauté. » Il exprime son inquiétude : « Cela a changé notre mode de vie, sur les plans économique et social… Je ne pense pas que ce soit bon pour qui que ce soit, Inuit ou non, de voir ces changements liés à l’environnement et au climat dans le Nord. »
Pour Paul, l’un des changements les plus profonds est la perte de prévisibilité : « Les changements climatiques modifient l’attitude des chasseurs et des cueilleurs quant à leurs activités. Il est parfois difficile de se fier à la météo, du moins de nos jours, pour pratiquer ces activités. » Il se souvient d’une récente expédition de chasse au nord‑est de l’île Victoria, où un groupe a rencontré des fissures et des chenaux dans la glace, dissimulés sous une fine couche de neige. « Ils ont essayé de traverser, et leur motoneige s’est enfoncée », raconte‑t‑il. « Ils ont réussi à sortir de l’eau, mais ils ont perdu leur motoneige. Ils ont eu beaucoup de chance… Il a fallu quatre heures pour la récupérer la motoneige. »
D’autres changements sont tout aussi frappants. Les étés sont plus secs; l’an dernier, il n’a presque pas plu. Les vagues de chaleur, autrefois inconnues, surviennent désormais certaines années à la fin juillet et au début août, avec des températures atteignant 25 à 30 °C. « Les gens et les chasseurs commencent à voir le pergélisol fondre et le sol se soulever », note Paul. Et puis il y a la fumée des feux de forêt. « L’an dernier, en mai, toute cette fumée provenant des feux de forêt… Ce n’était pas courant avant. Nous n’avions jamais vu ni senti la fumée des feux de forêt », explique Paul.
Comment les communautés nordiques s’adaptent-elles aux changements climatiques?
Les changements des conditions météorologiques et d’enneigement, la fonte de la glace de mer et de lac, ainsi que les modifications de la stabilité du sol causées par le dégel du pergélisol soulèvent des préoccupations en matière de sécurité pour les communautés nordiques qui dépendent des paysages gelés pour se déplacer et chasser. L’application Siku est une plateforme mobile communautaire dirigée par les Inuits, qui combine les prévisions météorologiques, les données sur la glace de mer et les observations en temps réel téléchargées par les personnes sur le terrain afin de partager rapidement des informations liées à la sécurité et à la chasse. Pour en savoir plus, consultez le rapport La santé dans un climat en changement, publié dans le cadre du quatrième cycle du processus d’évaluation nationale « Le Canada dans un climat en changement ».
Ce chapitre présente également des informations issues de la science occidentale concernant les observations et les projections sur l’évolution de la cryosphère, tant à l’échelle mondiale qu’au Canada. Ces informations sont organisées selon les différentes composantes de la cryosphère : la neige terrestre (section 6.2), la glace de mer (section 6.3), la glace de lac et de rivière (section 6.4), les glaciers (section 6.5), le sol gelé de façon saisonnière (section 6.6) et le pergélisol (section 6.7). Le chapitre traite aussi d’un éventail d’aléas liés à la cryosphère, allant des inondations à l’instabilité des paysages, notamment les coulées de boue associées à la fonte des glaciers et les effondrements de terrain causés par le dégel du pergélisol. De manière générale, ces aléas devraient s’intensifier avec les changements climatiques. Des renseignements supplémentaires sur la classification des changements dans la cryosphère en tant qu’aléas climatiques sont présentés à la section 10.4 du chapitre 10.
6.2 : Neige terrestre
Message clé 6.1 : La durée du manteau neigeux a diminué à l’échelle canadienne au cours des quatre dernières décennies (degré de confiance élevéNote de bas de page 2). Elle a diminué de une à quatre semaines dans le nord du pays, le sud de l’Ontario et certaines régions de l’est du Canada, tandis qu’elle a augmenté de une à quatre semaines dans le centre du Canada (degré de confiance moyen). Cette variabilité régionale se reflète également dans les changements observés au cours des quatre dernières décennies dans les accumulations maximales de neige (degré de confiance élevé).
Message clé 6.2 : La durée du manteau neigeux devrait diminuer à l’échelle canadienne et les accumulations maximales de neige devraient diminuer dans la majeure partie du pays avec le réchauffement climatique (degré de confiance très élevé). Contrairement au reste du Canada, les régions occidentales et centrales du nord du Canada devraient connaître des accumulations maximales de neige plus importantes en raison de chutes de neige plus abondantes, malgré une saison d’enneigement plus courte (degré de confiance moyen).
Message clé 6.3 : Les données historiques et les changements observés du manteau neigeux sont plus incertains dans les régions montagneuses que dans les autres régions (degré de confiance élevé). Dans un climat plus chaud, les régions montagneuses devraient connaître une accumulation de neige moindre et davantage d’épisodes de fonte en plein hiver, ce qui réduira la prévisibilité des ressources en eau au Canada et modifiera leur disponibilité (degré de confiance élevé).
La neige interagit avec son environnement et le système terrestre de deux façons importantes. Premièrement, elle constitue un élément clé de la rétroaction de l’albédo de surface : lorsqu’elle recouvre le sol, la neige réfléchit une grande partie de la lumière solaire vers l’atmosphère. À l’inverse, lorsque le manteau neigeux diminue, le sol absorbe davantage de lumière et la convertit en chaleur, ce qui accentue le réchauffement. Ce mécanisme de rétroaction contribue à l’amplification arctique (chapitre 4, section 4.2) et explique en partie pourquoi le Canada se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale. Pour comprendre comment cette rétroaction amplifie le réchauffement, il faut savoir où et quand le manteau neigeux évolue. Ces changements peuvent être évalués à l’aide des deux indicateurs suivants :
- l’étendue du manteau neigeux (la superficie totale recouverte de neige dans une région donnée);
- la durée du manteau neigeux (la période pendant laquelle un endroit donné est recouvert de neige).
Le deuxième rôle important de la neige est le stockage saisonnier d’eau douce. Pour comprendre l’évolution de la quantité et de la disponibilité de l’eau douce dans un climat en changement, il faut examiner la quantité de neige au sol, évaluée à l’aide des deux indicateurs suivants :
- la masse de neige dans une région donnée;
- l’équivalent en eau de la neige (la quantité de neige à un endroit donné, exprimée en hauteur équivalente d’eau liquide).
Il est important de noter que l’épaisseur de neige permet également de mesurer la quantité de neige, mais elle ne tient pas compte de la densité du manteau neigeux, qui peut varier considérablement d’un endroit à l’autre et au cours de la saison d’enneigement. Ainsi, une même épaisseur de neige peut contenir des quantités d’eau très différentes. Un manteau neigeux dense peut contribuer trois à dix fois plus d’eau au cycle hydrologique qu’un manteau neigeux peu dense de même hauteur.
Au-delà de ces deux rôles clés, la neige interagit avec d’autres composantes de la cryosphère et du système terrestre. Le manteau neigeux isole la surface sous-jacente de l’atmosphère, influençant ainsi les échanges de chaleur entre les deux. Lorsqu’il recouvre la glace (de mer, de lac ou de rivière), ce rôle d’isolant a une incidence sur la vitesse de croissance et de fonte de la glace (sections 6.3 et 6.4). En milieu terrestre, le rôle d’isolant influence la température du sol et les processus liés au pergélisol (sections 6.6 et 6.7). La neige nécessite également une grande quantité d’énergie pour fondre, ce qui retarde le réchauffement des couches superficielles sous‑jacentes au printemps et ralentit la transition saisonnière entre l’hiver et l’été. En outre, la quantité de neige tombée détermine le bilan de masse annuel des glaciers (section 6.5). L’évolution de l’accumulation de neige et de la chronologie de la fonte influence l’ensemble du cycle de l’eau en aval : le ruissellement de surface, l’humidité du sol et la recharge des nappes souterraines, ainsi que la force et la chronologie des débits fluviaux (chapitre 5). La neige a également une incidence sur de nombreuses interactions biologiques et écologiques qui, bien qu’importantes, ne seront pas abordées en détail dans le présent rapport (par exemple, H. G. Jones et al., 2011; Meredith et al., 2019).
Cette section porte principalement sur la neige terrestre, définie comme la neige qui s’accumule et demeure en milieu terrestre, au sol ou à proximité de celui‑ci. Cette définition inclut le manteau neigeux au sol et la neige retenue dans la végétation (par exemple sur les feuilles et les branches des arbres et arbustes), que le vent peut déloger ou qui, en fondant ou en se sublimant, réintègre le cycle de l’eau. Elle exclut la neige tombant en milieu marin, qui fond dans les eaux libres ou forme un manteau neigeux sur la glace de mer (ce qui peut influencer la croissance et la fonte de la glace de mer, bien que les observations à ce sujet soient très limitées, comme indiqué à la section 6.3.4). L’influence de la neige sur la glace de lac et de rivière et sur les glaciers est abordée séparément dans les sections 6.4 et 6.5. Enfin, les sections suivantes présentent une évaluation distincte des changements passés et futurs concernant la neige dans les régions montagneuses. Cette distinction est nécessaire, car la neige s’y accumule davantage et constitue une part essentielle des ressources en eau douce du Canada. L’accumulation de neige est importante, mais le niveau de confiance associé aux changements observés ou projetés varie entre les régions non montagneuses et les régions montagneuses, en raison d’une couverture observationnelle réduite et d’une capacité limitée à simuler la neige dans ces régions.
6.2.1 : Changements passés
Dans l’ensemble de l’hémisphère Nord, l’étendue et la masse de neige enregistrées chaque mois entre septembre et juin ont considérablement diminué depuis 1981, selon une étude de Mudryk et al. (2020). Les tendances présentées dans cette étude, de même que celles ci‑dessous, s’appuient sur un large éventail de sources, notamment des observations de surface, divers types de données satellitaires et des ensembles de données simulées fondées sur les conditions météorologiques historiques (voir l’encadré 6.1 pour une description des différentes sources d’information sur l’étendue et la masse du manteau neigeux). Le recours à plusieurs ensembles de données pour analyser les tendances passées de l’étendue et de la masse du manteau neigeux (Gottlieb et Mankin, 2024; Mudryk et al., 2017; Räisänen, 2023; Thackeray et al., 2016) représente un changement important par rapport aux pratiques d’il y a dix ans, alors que les analyses reposaient souvent sur une seule source. Cette approche permet de mieux tenir compte des importantes incertitudes entourant les estimations historiques de la neige : lorsque plusieurs ensembles de données indépendants convergent, la combinaison de leurs informations renforce la fiabilité des tendances obtenues. Un exemple marquant concerne le déclin de l’étendue du manteau neigeux au début de la saison d’enneigement (de septembre à décembre), un résultat débattu pendant plus d’une décennie (encadré 6.2) en raison de la dépendance de longue date à une seule source d’information. L’examen de multiples ensembles de données a révélé que ce comportement atypique était propre à cette source unique, tandis que les autres estimations concordaient davantage entre elles et avec les attentes liées aux changements passés dans un climat en réchauffement.
Contrairement au déclin marqué observé à l’échelle de l’hémisphère Nord, les changements dans la présence et la quantité de neige au Canada au cours des quatre dernières décennies montrent une plus grande variabilité (figure 6.3). Ces tendances reposent sur des sources analogues à celles utilisées par Mudryk et al. (2020), mais actualisées pour inclure la génération la plus récente d’ensembles de données, qui présentent une bonne cohérence entre eux et avec les observations au sol (Mudryk et al., 2025). La durée du manteau neigeux a diminué entre 1979 et 2023 dans de vastes régions du pays, notamment dans le nord du Canada (y compris le nord du Québec), le sud de l’Ontario et certaines parties de l’est du Canada. À l’inverse, elle s’est accrue dans certaines régions du centre du Canada, en particulier dans les Prairies et l’est de la Colombie-Britannique. Globalement, la durée du manteau neigeux au Canada a diminué d’environ 0,8 jour par décennie entre 1979 et 2023 (figure 6.4). Les changements observés dans l’accumulation maximale de neige (mesurée par l’équivalent en eau de la neige) varient également selon les régions du pays pour la même période (figure 6.3). Ces signaux régionaux, tant pour la durée du manteau neigeux que pour l’équivalent en eau de la neige, sont corroborés par d’autres études fondées sur des observations in situ (R. D. Brown, Smith et al., 2021), sur des capteurs satellitaires améliorés par apprentissage automatique (Notarnicola, 2022) et sur des analyses d’hyperfréquences passives portant sur la chronologie de la fonte et l’équivalent en eau de la neige (Anttila et al., 2018; Pulliainen et al., 2020).
Faits saillants de la figure : L’évolution de la durée du manteau neigeux et de l’accumulation maximale de neige varie selon les régions au Canada.
Titre de la figure : Évolution de la durée du manteau neigeux et de l’accumulation maximale de neige au Canada entre 1979 et 2023
Figure 6.3 : Cartes montrant l’évolution de la durée du manteau neigeux (à gauche) et de l’accumulation maximale de neige (à droite, mesurée par l’équivalent en eau de la neige) au Canada entre 1979 et 2023. Les points indiquent un seuil de signification statistique de 5 % (il y a 5 % de chances ou moins de conclure qu’un effet ou une tendance existe alors qu’il n’en est rien). Source : Données mises à jour de Mudryk et al. (2020) à partir de l’équivalent en eau de la neige de MERRA2 (Global Modeling and Assimilation Office, 2015); ERA5-Land (Muñoz Sabater, 2019); SnowCCIv3.1 (Luojus et al., 2024); Crocus-ERA5 (Decharme et al., 2024) ainsi que les données sur l’étendue du manteau neigeux de la NOAA (Robinson et al., 2012) et Rutgers (Robinson et Estilow, 2021).
Description longue
Cette image présente deux cartes du Canada avec codes de couleur qui comparent visuellement les tendances du moment de la fonte des neiges printanière (carte de gauche) et la fraction du ruissellement de la fonte printanière (carte de droite). La carte de gauche utilise une gamme de couleurs allant du brun (fonte plus précoce) au bleu sarcelle (fonte plus tardive), la légende exprimant les valeurs en semaines, de –4 (quatre semaines plus tôt) à +4 (quatre semaines plus tard). Une grande partie du nord et de l’est du Canada apparaît en brun pâle à foncé, indiquant une fonte plus précoce, tandis que les régions du sud et de l’ouest présentent des tons de bleu sarcelle, signalant une fonte plus tardive. La carte de droite montre la variation en pourcentage de la contribution de la fonte des neiges au ruissellement, les tons de brun indiquant une diminution de la contribution de la fonte des neiges (jusqu’à −50 %) et les tons de bleu sarcelle indiquant une augmentation (jusqu’à +50 %). Comme pour la carte de gauche, les régions de l’est et du nord affichent des diminutions de la contribution de la fonte des neiges, tandis que les régions du sud et de l’ouest montrent des augmentations. Les deux cartes comportent des dégradés de couleurs, avec des zones pointillées en noir mettant en évidence les régions où les changements sont statistiquement significatifs. Dans l’ensemble, la tendance visuelle suggère un glissement vers une fonte printanière plus précoce et une contribution réduite de la fonte des neiges au ruissellement dans le nord et l’est, comparativement à un moment de la fonte plus tardif et une contribution accrue dans le sud et l’ouest. Les légendes situées sous les cartes précisent les échelles de couleurs utilisées.
Faits saillants de la figure : Le nombre de jours avec manteau neigeux pour l’ensemble du Canada a diminué entre 1979 et 2023.
Titre de la figure : Évolution de la durée du manteau neigeux pour l’ensemble du Canada entre 1979 et 2023
Figure 6.4 : Écart annuel du nombre de jours avec manteau neigeux pour l’ensemble du Canada entre 1979 et 2023. Les barres bleues indiquent les années ayant connu plus de jours avec manteau neigeux que la moyenne, tandis que les barres rouges indiquent les années en ayant connu moins. La ligne pointillée noire représente la tendance générale. Source des données : Voir les sources de la figure 6.3.
Description longue
Ce diagramme à barres présente les écarts annuels, exprimés en jours, par rapport à une moyenne à long terme pour la période allant de 1978 à 2024. L’axe vertical représente l’écart par rapport à la moyenne, avec une échelle allant de −10 à +10 jours. Les années présentant des écarts positifs (au‑dessus de la moyenne) sont illustrées par des barres bleu pâle s’élevant au‑dessus de zéro, tandis que les écarts négatifs (au‑dessous de la moyenne) sont représentés par des barres orange pâle s’étendant vers le bas.
Le graphique montre de fréquentes fluctuations dans les deux sens. Avant l’an 2000, les barres bleues — représentant souvent un écart positif supérieur à 5 jours — sont plus nombreuses et plus longues, ce qui indique une plus grande fréquence d’années au‑dessus de la moyenne à long terme pendant cette période. Après l’an 2000, les barres orange deviennent plus fréquentes et plus longues, en particulier après 2010, avec plusieurs années affichant un écart négatif inférieur à −5 jours. Cette évolution suggère une tendance croissante vers des années situées au‑dessous la moyenne à long terme.
Une ligne noire épaisse et tiretée, représentant une tendance linéaire, s’incline graduellement vers le bas par rapport à l’axe horizontal. Elle indique une diminution générale des écarts au fil du temps : en moyenne, les années récentes tendent davantage à se situer au‑dessous de la moyenne à long terme comparativement aux années antérieures. Les données suggèrent un passage de valeurs majoritairement au‑dessus de la moyenne avant l’an 2000 à des valeurs de plus en plus au‑dessous de la moyenne au cours des deux dernières décennies.
Encadré 6.1 : Types de mesures de la neige et sources de données historiques
Les informations sur la couverture et la quantité de neige peuvent provenir des trois mêmes types de mesures générales décrits à la section 2.3 du chapitre 2 : les mesures de surface propres aux sites (également appelées mesures in situ), les observations satellitaires obtenues à l’aide de capteurs de télédétection et les données sur la neige issues de modèles et limitées par les observations. Cependant, la façon dont ces mesures peuvent être utilisées diffère, car les quantités de neige peuvent varier considérablement d’un endroit à l’autre et sur de courtes distances (voir les photos). Ainsi, une mesure effectuée à un endroit précis peut ne pas représenter fidèlement la couverture ou la quantité de neige dans l’ensemble de la région.
Faits saillants de la figure : Puisque la neige peut varier considérablement d’un endroit à l’autre, une mesure effectuée à un endroit précis peut ne pas représenter les conditions moyennes pour l’ensemble de la région.
Titre de la figure : Photos illustrant la variabilité de la neige dans un paysage
Encadré 6.1, figure1 : À gauche : Lames de neige, avec des personnes pour donner une idée de l’échelle (photo : Getty Images); Au centre : Formations neigeuses appelées « sastrugi », où le vent compacte et durcit la neige en crêtes acérées (photo : Getty Images); À droite : Plaques de neige formées durant la fonte en raison des variations du paysage (photo : Getty Images).
Description longue
Cette figure est composée de trois photographies, disposées en panneaux de gauche à droite.
La photographie du panneau de gauche montre un vaste paysage enneigé balayé par le vent, sous un ciel nuageux spectaculaire. Au premier plan, la neige est sculptée en congères lisses formant des ondulations et des crêtes, qui témoignent de régimes de vent forts et persistants. Le relief s’élève en pente douce vers l’horizon, où deux petites silhouettes humaines se tiennent près du bord droit de l’image, ce qui souligne l’immensité et le caractère désert du paysage. À gauche, une crête basse recouverte de neige traverse l’arrière‑plan. Le ciel est dominé par d’épais nuages sombres, qui s’éclaircissent progressivement près du soleil, lequel est presque entièrement dissimulé dans le coin supérieur droit, mais diffuse une lueur vive et brumeuse. La palette de couleurs est froide et atténuée, dominée par des tons de bleu, de blanc et de gris. La scène évoque l’isolement, le froid et la beauté naturelle, et met en évidence la manière dont le vent et les conditions météorologiques façonnent l’environnement neigeux. Ce paysage fournit des indices visuels sur les régimes de vent et de précipitations de neige dans les régions arctiques ou hivernales, ainsi que sur les défis posés par ces climats extrêmes.
Le panneau central présente une photographie en noir et blanc montrant en gros plan des congères façonnées par le vent sur une surface plane. La neige forme une succession répétée de crêtes aiguës et de creux profonds disposés en diagonale dans l’image, sculptés par des vents forts et constants. Les congères varient en taille, avec des crêtes dont la hauteur va de quelques centimètres à plusieurs décimètres, créant un contraste saisissant entre les sommets éclairés et les creux plus sombres, plongés dans l’ombre. Le motif général présente une forme ondulée, avec des lignes fluides et harmonieuses entrecoupées d’arêtes vives et de pointes. La répétition rythmée de ces crêtes et creux illustre l’effet puissant du vent sur la neige, qui donne naissance à un motif géométrique à la fois ordonné et naturel. La surface présente une texture fine et striée, soulignant l’interaction dynamique entre le vent et la neige au fil du temps. L’image ne comporte ni objets, ni animaux, ni personnes, et met exclusivement l’accent sur les formations neigeuses naturelles. Cette tendance visuelle — avec alternance de zones claires et sombres, hautes et basses — met en valeur la beauté sculpturale de la neige façonnée par les forces de la nature.
Le panneau de droite montre une photographie aérienne d’un paysage accidenté et ondulé à la fin du printemps ou au début de l’été. La scène est dominée par des collines ondulantes, recouvertes principalement de mousse verte et de graminées, parsemées de plaques irrégulières de neige persistante. La neige se présente sous forme de formations d’un blanc éclatant, généralement situées dans des dépressions, le long des crêtes ou dans des crevasses à l’ombre où la lumière du soleil est plus faible. Ces zones blanches varient en taille, allant de vastes étendues à de petites taches isolées. Le relief verdoyant présente un mélange de sols plus sombres et de teintes jaune‑vert plus vives, en particulier là où l’eau de fonte de la neige favorise une croissance végétale abondante. De petits ruisseaux sont également visibles, serpentant dans les vallées et alimentés par la fonte de la neige. Dans son ensemble, l’image met en évidence la période de transition entre l’hiver et l’été dans un environnement subarctique ou de hautes terres et elle illustre le retrait progressif de la neige à mesure que la chaleur revient et l’essor de la végétation qui l’accompagne. Aucun arbre, bâtiment ni signe de présence humaine n’est visible : juste une vaste mosaïque naturelle de terre, de neige et d’eau.
Mesures de surface propres aux sites : Les mesures de l’épaisseur de la couche de neige propres aux sites (ou in situ) font partie du réseau canadien classique d’observation du climat et peuvent aussi être recueillies par divers organismes provinciaux, territoriaux ou commerciaux, tels que les sociétés hydroélectriques et les stations de ski. Elles sont toutefois mal adaptées à l’analyse des tendances et de la variabilité, car elles reflètent surtout des changements très locaux et ne mesurent pas directement la masse de neige (équivalent en eau de la neige) ni l’étendue du manteau neigeux. Les « parcours d’enneigement » (ou transects manuels) diffèrent des mesures in situ de l’épaisseur de la neige : ils comportent plusieurs mesures de l’épaisseur de la neige le long d’un trajet représentatif du paysage environnant. On y mesure généralement aussi la densité de la neige pour convertir l’épaisseur en équivalent en eau. Parce qu’ils représentent mieux la neige sur une plus grande portion du paysage et mesurent directement l’équivalent en eau de la neige (quantité locale de neige), ils sont plus adaptés à l’évaluation de l’exactitude des ensembles de données maillées (abordés ci‑dessous) (Mortimer et al., 2020; Mudryk et al., 2015, 2025). Leur fréquence d’échantillonnage (tous les 10 à 30 jours) limite cependant leur capacité à saisir la variabilité et les extrêmes. Il n’existe aucune méthode directe au sol pour mesurer l’étendue du manteau neigeux; celle-ci doit être déduite des seuils d’épaisseur et des observations visuelles.
Observations satellitaires : Parfois appelés produits d’« observation de la Terre », ces ensembles de données reposent sur des informations mesurées par des capteurs fixés à des satellites. Les capteurs mesurent diverses propriétés du spectre électromagnétique modifiées par la présence de neige ou influencées par la quantité de neige. Ces mesures permettent d’estimer des variables comme l’étendue du manteau neigeux ou l’équivalent en eau de la neige. En principe, la relation entre les mesures de télédétection et la variable d’intérêt est simple, mais, en pratique, elle nécessite de nombreuses hypothèses. Les ensembles de données obtenus doivent donc être soigneusement examinés et validés avant utilisation.
Données historiques simulées sur la neige : Les conditions neigeuses du passé peuvent être simulées à l’aide de modèles estimant la quantité de neige à partir de données météorologiques historiques. La température et les précipitations sont les paramètres clés, puisqu’ils régissent l’équilibre entre accumulation et fonte. Les modèles complexes peuvent aussi intégrer l’humidité, les vents et le rayonnement. Bien qu’il existe des différences techniques entre la simulation de la neige dans les systèmes de réanalyse (comme le modèle ERA5, la cinquième génération de réanalyse du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme) et dans les modèles hors ligne (non couplés), ces données sont considérées comme équivalentes aux fins du présent rapport. Comme les produits satellitaires, elles nécessitent une validation adéquate.
Encadré 6.2 : Diminution de l’étendue du manteau neigeux à l’automne
Les ensembles de données dérivés des cartes historiques de la neige de la National Oceanic and Atmospheric Administration, incluant leur registre climatique de l’étendue du manteau neigeux (Robinson et al., 2012) et l’étendue hebdomadaire du manteau neigeux dans l’hémisphère Nord à une résolution de 24 km de l’Université Rutgers (Robinson et Estilow, 2021), indiquent une augmentation de l’étendue du manteau neigeux à l’automne et au début de l’hiver dans de vastes régions de l’hémisphère Nord (Estilow et al., 2015; Hernández-Henríquez et al., 2015). Ces augmentations ne concordent pas avec les fortes hausses de température de l’air observées et rapportées dans le sixième rapport d’évaluation du GIEC et dans le Rapport spécial sur les océans et la cryosphère dans le contexte du changement climatique, ni avec les changements concomitants des précipitations (Mudryk et al., 2017; Sospedra-Alfonso et Merryfield, 2017). S’appuyer sur les tendances de l’étendue du manteau neigeux issues de ces ensembles de données pour évaluer les modèles climatiques peut influencer l’interprétation de la performance de ces modèles au cours de la période historique (par exemple, Mudryk et al., 2020 par rapport à Zhu et al., 2021). Les tendances à la hausse observées dans ces ensembles de données climatiques ont été associées à des changements d’exactitude (Hori et al., 2017), reflétant une amélioration progressive de la capacité à détecter la neige (Elias Chereque et al., 2025). Les versions corrigées, qui tiennent compte de ces changements d’exactitude, montrent des tendances négatives pour les quatre saisons (Hori et al., 2017).
6.2.2 : Causes des changements passés
La température de l’air et les précipitations sont les principaux facteurs qui déterminent où et quand la neige est présente, ainsi que la quantité de neige au sol (Mudryk et al., 2017; Räisänen, 2023; Sospedra‑Alfonso et Merryfield, 2017). Sous l’effet des changements climatiques, la température de l’air près de la surface a déjà augmenté (chapitre 2, section 2.4) et il est quasiment certain qu’elle continuera de s’élever (chapitre 3, section 3.4). De même, les précipitations augmentent déjà dans certaines régions (chapitre 2, section 2.5), et elles devraient continuer d’augmenter dans la majeure partie du Canada (chapitre 3, section 3.5). Les effets d’un réchauffement et d’une augmentation des précipitations peuvent parfois s’annuler, en particulier en ce qui concerne l’accumulation de neige. Lorsque les températures demeurent sous zéro, une augmentation des précipitations signifie davantage de chutes de neige, ce qui accroît l’accumulation de neige et, par conséquent, l’accumulation maximale. Lorsque les températures sont au‑dessus de zéro, une augmentation des précipitations réduit l’accumulation maximale, d’une part parce qu’une part croissante des précipitations annuelles tombe sous forme de pluie plutôt que de neige, et d’autre part parce que la pluie accélère directement la fonte du manteau neigeux.
Les variations de température et de précipitations ne sont toutefois pas uniquement attribuables aux changements climatiques. La variabilité climatique interne (chapitre 3, section 3.3.3) entraîne des fluctuations naturelles. Celles‑ci peuvent temporairement masquer les signaux climatiques attendus (voir Siler et al., 2019, pour un exemple illustrant l’influence de la variabilité interne sur les tendances de l’équivalent en eau de la neige). Cet effet de masquage est plus marqué sur de petites régions et de courtes périodes; les signaux les plus clairs des changements climatiques découlant de l’activité humaine proviennent donc des études à l’échelle de l’hémisphère ou mondiale menées sur de longues périodes.
Cette variabilité climatique interne signifie également que l’attribution des changements passés dans la couverture ou la quantité de neige aux émissions de carbone d’origine humaine est plus aisée (avec un niveau de confiance statistique plus élevé) à plus grande échelle et sur de longues séries chronologiques. À l’échelle de l’hémisphère Nord, on a montré que les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine sont la cause principale du déclin de l’étendue du manteau neigeux au printemps et de la masse annuelle maximale de neige (Gottlieb et Mankin, 2024; Najafi et al., 2016; Paik et Min, 2020). Ces résultats sont cohérents avec l’attribution largement établie du réchauffement planétaire aux émissions de carbone d’origine humaine et avec la forte sensibilité de la présence et de la masse de neige à la température. Bien que la température et les précipitations soient les principaux moteurs des changements et de la variabilité du manteau neigeux, surtout à l’échelle de l’hémisphère Nord, d’autres facteurs peuvent être plus importants à l’échelle locale (Thackeray et al., 2019), notamment le type et la densité de la végétation, qui peuvent retenir la neige (Bokhorst et al., 2016) et modifier l’albédo de surface (Loranty et al., 2014), la présence d’impuretés dans la neige, telles que la poussière et le carbone noir, qui absorbent la lumière et influencent les taux de fonte (Gleason et al., 2019; Skiles et al., 2018), et les processus éoliens qui modifient les tendances d’accumulation de la neige (Mott et al., 2018).
6.2.3 : Changements futurs
Plusieurs générations de modèles climatiques prévoient une diminution de l’étendue et de la masse du manteau neigeux dans l’hémisphère Nord au cours du XXIe siècle, quels que soient les scénarios d’émissions (Diffenbaugh et al., 2013; Mudryk et al., 2020; Räisänen, 2008; Thackeray et al., 2016; Zhu et al., 2021). La fiabilité des projections est évaluée en partie selon la capacité des modèles à reproduire les conditions passées (voir la section 3.3 du chapitre 3 pour une discussion). En moyenne, la génération de modèles climatiques la plus récente (phase 6 du projet d’intercomparaison de modèles couplés, CMIP6) représente mieux la climatologie de l’étendue passée du manteau neigeux que la génération précédente (phase 5 du projet d’intercomparaison de modèles couplés, CMIP5), qui simulait généralement des valeurs plus faibles (Mudryk et al., 2020). Les scientifiques ont également un degré de confiance plus élevé dans la capacité des modèles à simuler les tendances automnales du manteau neigeux. Ce degré de confiance ne découle pas de changements dans les tendances simulées, mais de la comparaison de celles‑ci avec un éventail élargi d’estimations historiques, ce qui a révélé que les tendances simulées étaient cohérentes avec toutes sauf une des sources de données historiques auparavant utilisées pour l’évaluation (encadré 6.2) (Mudryk et al., 2020). Malgré ces améliorations, les modèles récents présentent encore une gamme trop large de valeurs pour la rétroaction de l’albédo de la neige (Thackeray et al., 2021) et simulent une masse totale de neige trop grande à l’échelle de l’hémisphère Nord (Mudryk et al., 2020), car ils simulent des chutes de neige trop importantes (Kouki et al., 2022).
Étant donné que la durée et la masse du manteau neigeux sont influencées par la température, leur évolution à très court terme (2021-2040) comme pour le reste du siècle dépendra principalement du niveau futur de réchauffement planétaire. Dans l’hémisphère Nord, chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale entraînera une diminution proportionnelle du manteau neigeux (Mudryk et al., 2020). À l’échelle régionale, les pertes projetées sont plus importantes dans les latitudes moyennes de l’hémisphère Nord que dans les régions arctiques ou montagneuses (Mudryk et al., 2017). Les précipitations joueront également un rôle pour la masse maximale (ou accumulation maximale), mais, pour une grande partie du Canada, la température est un facteur plus important (Sospedra‑Alfonso et Merryfield, 2017). Au Canada, la durée du manteau neigeux devrait diminuer partout, proportionnellement à la hausse de la température moyenne mondiale (figure 6.5). La plupart des régions du pays perdront une à deux semaines de manteau neigeux saisonnier par hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale. Certaines parties de l’Ontario, du Québec et de l’est du Canada devraient perdre plus de deux semaines, et la côte de la Colombie-Britannique devrait perdre plus de trois semaines. Les changements projetés de l’accumulation maximale varient davantage selon les régions, en raison de l’interaction entre les précipitations croissantes et la hausse des températures. La variabilité régionale est plus importante, car les changements de la quantité de neige à l’échelle locale dépendent de l’interaction entre l’augmentation des précipitations et la hausse de la température de l’air à la surface. Pour toutes les provinces, sauf le nord du Québec, les modèles prévoient des diminutions relatives de l’accumulation maximale, les plus fortes dans les régions méridionales et côtières (figure 6.5). Cependant, dans certaines régions du nord du Canada, une combinaison de précipitations hivernales plus abondantes et de températures hivernales restant sous zéro (même avec le réchauffement climatique) pourrait mener à une augmentation de l’accumulation maximale, malgré une saison neigeuse plus courte. Les modèles s’entendent moins pour le nord du Canada que pour le sud, mais tous les modèles s’accordent sur l’existence de zones du Nord où l’accumulation maximale augmentera. Ils diffèrent toutefois quant à l’emplacement exact de la limite entre les hausses et les baisses, en raison des différences dans la représentation des processus liés aux chutes de neige (McCrystall et al., 2021; Zhong et al., 2022).
Faits saillants de la figure : La durée du manteau neigeux devrait diminuer partout au Canada, tandis que l’accumulation maximale devrait diminuer dans la plupart des régions, mais augmenter dans les régions les plus septentrionales.
Titre de la figure : Changements futurs de la durée du manteau neigeux et de l’accumulation maximale au Canada selon le niveau de réchauffement planétaire
Figure 6.5 : Cartes montrant à l’aide de couleurs les changements projetés de la durée du manteau neigeux (à gauche) et de l’accumulation maximale de neige (à droite, mesurée par l’équivalent en eau de la neige) au Canada par degré Celsius d’augmentation du niveau de réchauffement planétaire. Les couleurs indiquent la médiane de l’ensemble des modèles. Les points indiquent les endroits où 90 % des modèles s’entendent sur le signe du changement (positif ou négatif). Les niveaux de réchauffement sont calculés par rapport à la moyenne de 1850 à 1900. Source des données : Fraction du manteau neigeux et équivalent en eau de la neige issus de 15 modèles CMIP6.
Description longue
Cette figure présente deux cartes colorées du Canada placées côte à côte. La carte de gauche montre l’évolution de la durée du manteau neigeux par degré Celsius de réchauffement (exprimée en « semaines par °C »), tandis que la carte de droite illustre la variation en pourcentage de l’accumulation maximale de neige par degré Celsius de réchauffement (exprimée en « % par °C »). Les deux cartes utilisent un dégradé de couleurs allant du brun foncé au beige pâle, avec certaines zones bleu pâle visibles sur la carte de droite.
Sur la carte de gauche, presque l’ensemble du Canada est coloré en brun, ce qui indique un raccourcissement de la durée du manteau neigeux dans presque toutes les régions à mesure que les températures augmentent. L’échelle de couleurs indique des valeurs allant de −4 à −1 semaine par degré : le brun foncé correspond à un raccourcissement pouvant atteindre 4 semaines par degré, tandis que le beige pâle représente un raccourcissement d’environ 1 semaine par degré. Les réductions les plus marquées (zones plus foncées) se situent dans le sud du Canada. Des points noirs superposés à la carte signalent les régions où les tendances sont statistiquement significatives.
La carte de droite montre une tendance semblable sur le plan spatial : la plupart des régions sont colorées en brun, ce qui indique une diminution importante, en pourcentage, de l’accumulation maximale de neige, avec des valeurs allant de −20 à 0 % par degré d’augmentation de la température. Les déclins les plus prononcés (brun foncé, −20 %) se produisent dans le sud du Canada. Des tons de bleu pâle apparaissent dans certaines régions nordiques et suggèrent des diminutions très faibles ou, dans certains cas, une légère augmentation (jusqu’à 5 %) de l’accumulation maximale de neige. Cette carte comporte également des points noirs indiquant les régions où les changements sont statistiquement significatifs.
En résumé, ces cartes montrent qu’à mesure que les températures augmentent, presque tout le Canada connaît un manteau neigeux de plus courte durée, les pertes les plus importantes se produisant dans les régions méridionales, tandis que certaines zones de l’Extrême‑Arctique peuvent connaître des changements plus faibles.
6.2.4 : Changements passés et futurs dans les régions montagneuses
Les régions montagneuses constituent une ressource hydrique essentielle pour le Canada, car elles agissent comme des réservoirs naturels. Durant l’hiver, ces régions de haute altitude accumulent la neige. Puis, au printemps et en été, le manteau neigeux accumulé fond et contribue de manière importante au niveau d’eau de nombreux cours d’eau et lacs du pays (chapitre 5). Malgré l’importance de cette ressource, les changements passés et futurs du manteau neigeux y sont plus incertains qu’ailleurs (voir ci-dessous et la section 6.2.5).
Les tendances de distribution de la neige dans les régions montagneuses peuvent être particulièrement complexes et varier sur des échelles beaucoup plus petites que dans les régions non montagneuses (Baba et al., 2019; Blöschl, 1999). Cette complexité découle du grand nombre de processus pouvant avoir une incidence sur le manteau neigeux. Par exemple, l’accumulation et la fonte peuvent varier en fonction de l’altitude (les températures sont plus froides en haute altitude), de la pente, de l’ensoleillement ou de l’ombrage, de la nébulosité, de la présence ou de l’absence de végétation qui peut retenir la neige, ainsi que des conditions locales de vent et de précipitations (Clark et al., 2011). Au fil de la saison d’enneigement, le vent et les avalanches redistribuent la neige, créant des motifs saisonniers de neige profonde ou peu profonde qui influencent la chronologie et la durée de la fonte printanière (DeBeer et Pomeroy, 2009; Marsh et al., 2024). Ces processus peuvent agir indépendamment ou s’enchaîner de façon complexe (Marsh et al., 2024; Mott et al., 2018; Vionnet et al., 2021). Même si les changements climatiques ne modifient pas les caractéristiques physiques des montagnes, comme la pente ou l’exposition, ils peuvent modifier de nombreux facteurs connexes, notamment les conditions locales de vent, la hauteur et la distribution de la végétation, les précipitations et l’altitude à laquelle celles‑ci tombent sous forme de neige. La façon dont ces changements liés au climat se combineront pour influencer l’évolution du manteau neigeux demeure une question ouverte, qui limite la capacité des scientifiques à prévoir précisément les changements de la chronologie et de l’ampleur de la disponibilité de l’eau au printemps et en été (voir aussi le chapitre 5).
Dans l’ensemble, les types et les quantités de données disponibles pour les régions montagneuses sont plus limités, ce qui complique l’évaluation des changements passés par rapport aux régions non montagneuses (section 6.2.5). En l’absence de mesures directes, il est parfois possible de déduire les changements passés de la neige à partir des changements passés de la température ou des précipitations, plus abondamment documentés en altitude, ou encore à partir des changements de débit dans les cours d’eau alimentés par la fonte nivale, bien que cela comporte davantage d’incertitudes.
Les estimations des changements passés provenant de mesures directes, de données satellitaires et de réanalyses montrent généralement une diminution de la durée de manteau neigeux et de la quantité de neige dans les chaînes de montagnes nord‑américaines (figure 6.3) (R. D. Brown, Smith et al., 2021; Kunkel et al., 2016; Mote et al., 2018; Notarnicola, 2022; Räisänen, 2023). Les Rocheuses canadiennes constituent une exception notable, qui montrent plutôt une augmentation de la durée du manteau neigeux et de l’accumulation maximale au cours des quatre ou cinq dernières décennies. Les diminutions observées ailleurs concordent avec la forte influence de la température et avec le passage projeté vers une plus grande proportion de précipitations sous forme de pluie (Mankin et Diffenbaugh, 2015). Des données probantes supplémentaires de cette transition vers une augmentation de la proportion de précipitations sous forme de pluie proviennent de régions montagneuses hors de l’Amérique du Nord, où les diminutions d’accumulation de neige sont plus marquées et statistiquement significatives durant les saisons de transition et sous certaines altitudes (Bozzoli et al., 2024; Hock et al., 2019). En Amérique du Nord, on observe également un maximum d’équivalent en eau de la neige et une fonte plus précoces, accompagnés de changements correspondants dans les débits des cours d’eau dans la zone continentale des États‑Unis et dans certaines régions du Canada (Clow, 2010; Dudley et al., 2017; Elias et al., 2021; Whitfield et al., 2021). Bien que les mesures de la neige soient limitées dans les chaînes de montagnes au Canada, on sait que la température annuelle moyenne y a augmenté de 1950 à 2020, particulièrement en hiver dans les chaînes maritimes de l’extrême ouest de la Colombie‑Britannique et les chaînes intérieures du nord de la Colombie‑Britannique et du sud du Yukon (voir le tableau 5.1 dans McDowell et al., 2023).
Dans un climat plus chaud, l’accumulation maximale de neige devrait diminuer dans la plupart des régions d’Amérique du Nord (Shrestha et al., 2021), avec des pertes dépendant fortement de l’altitude, de la localisation et de la saison (Mortezapour et al., 2022; Rasouli et al., 2022; Sobie et Murdock, 2022; Sospedra-Alfonso et al., 2015). Les plus fortes diminutions sont projetées durant les saisons de transition et à moins de 2 000 m d’altitude, avec des pertes de 40 à 60 % d’ici la fin du siècle dans un scénario d’émissions très élevées (RCP8.5) (Mortezapour et al., 2022). Aux altitudes élevées, les pertes seront moindres, mais les épisodes de fonte hivernale devraient augmenter en raison de redoux plus fréquents (Scaff et al., 2024) et d’épisodes de pluie sur neige (Musselman et al., 2018). Ces changements modifieront la chronologie et la vitesse de la fonte saisonnière (Musselman et al., 2017) et auront des répercussions sur la disponibilité et la prévisibilité des ressources en eau (voir également le chapitre 5) (Dibike et al., 2018; Dibike, Shrestha et al., 2021; Wieder et al., 2022). Une augmentation des épisodes de pluie sur la neige en montagne au printemps devrait également accroître les risques d’inondation dans certaines régions du Canada (chapitre 5, section 5.7) (Brandt et al., 2022; Cho et al., 2021; Jiang et al., 2020; Vionnet et al., 2020).
6.2.5 : Lacunes dans les connaissances
1) Les estimations de la masse de neige passée sont plus incertaines que celles de l’étendue passée du manteau neigeux.
Les mesures propres aux sites de l’accumulation de neige (y compris l’épaisseur de neige, la densité de la neige et l’équivalent en eau de la neige) sont insuffisantes dans le temps et dans l’espace, ce qui limite leur capacité à représenter la masse totale de neige sur de vastes régions. Bien que l’équivalent en eau de la neige puisse également être estimé à partir de données d’hyperfréquences passives obtenues par satellite, ces estimations sont sensibles à la structure du manteau neigeux, et leur exactitude peut varier en fonction de la présence de neige mouillée ou de couches de glace, ainsi que de l’interférence causée par les arbres et les grandes plantes (Sandells et al., 2022). De plus, la résolution spatiale des estimations satellitaires de l’équivalent en eau de la neige est inférieure à celle des estimations de la présence de neige obtenues à l’aide de capteurs optiques. Ces limites augmentent l’incertitude entourant les observations satellitaires de l’accumulation de neige et accroissent la dépendance envers les ensembles de données simulées (par exemple, les données de réanalyse) pour estimer les changements passés. Malgré ces limites, des travaux récents ont réduit la dispersion des estimations et mieux évalué l’exactitude des différentes méthodes d’estimation de la masse de neige dans les régions non montagneuses de l’hémisphère Nord (Mortimer et al., 2024; Mudryk et al., 2025; Pulliainen et al., 2020).
2) Les estimations des changements passés et futurs de la neige sont plus incertaines pour les régions montagneuses qu’ailleurs.
Les observations propres aux sites en milieu montagneux sont rares dans l’espace et dans le temps comparativement aux autres régions (DeBeer et al., 2021; Vionnet et al., 2021). Elles sont particulièrement rares en haute altitude en raison des difficultés d’accès, des risques connexes et de la faible fiabilité des instruments soumis à des conditions extrêmes. Par conséquent, ces sites sont sous‑échantillonnés par rapport à ce qui serait nécessaire pour une validation efficace des modèles (DeBeer et al., 2021; Fang et al., 2019). Les limites des capteurs hyperfréquences passifs décrits dans la première lacune entraînent une précision si faible que les mesures de la masse de neige sont rarement tentées dans les régions montagneuses (Bormann et al., 2018). De plus, la résolution grossière d’autres types de données maillées (réanalyses ou modèles de neige) limite la capacité d’évaluer précisément les changements de l’accumulation de neige et de les relier à l’altitude et aux changements de température en fonction de l’altitude (voir l’encadré 2.1 dans Hock et al., 2019 pour une évaluation des rétroactions potentielles entre le réchauffement et l’altitude dans les régions montagneuses). Dans l'ensemble, l’incertitude concernant la masse de neige passée serait de deux à trois fois plus élevée en régions montagneuses qu’en régions non montagneuses (voir la figure 2 de Mudryk et al., 2025; Wrzesien et al., 2018).
Les projections sont également plus incertaines pour les régions montagneuses. La modélisation nivale y nécessite la prise en compte de chaînes de processus complexes qui peuvent souvent être négligées ailleurs (section 6.2.4). La résolution des modèles représente aussi une source importante d’incertitude, car elle a une incidence sur les estimations simulées de la neige passée et future. Pour les changements passés, les données de réanalyse à plus haute résolution ou les modèles dotés de nombreux niveaux de neige correspondent mieux aux observations disponibles (Marsh et al., 2024; Mudryk et al., 2025; Tesemma et al., 2024). Pour les changements futurs, la résolution peut avoir une incidence sur l’ampleur de la perte projetée. Par exemple, une résolution spatiale plus fine permet de mieux représenter les hautes altitudes (qui subissent moins de perte de neige), ce qui réduit les pertes projetées par rapport aux modèles à faible résolution (McCrary et al., 2022). Une résolution temporelle plus fine influence la représentation des processus de transition (par exemple, la fonte durant les épisodes de pluie sur neige). Cette incertitude a une incidence sur les projections relatives à l’approvisionnement en eau (chapitre 5).
3) Peu d’études offrent une projection des changements de la neige en milieu montagneux pour l’ensemble du Canada.
De nombreuses études régionales prévoient une évolution du manteau neigeux dans les Alpes européennes, dans les Andes en Amérique du Sud ou dans les chaînes côtières et les montagnes Rocheuses de l’ouest des États-Unis. En revanche, relativement peu d’études portent sur les régions montagneuses du Canada. Le réchauffement accru devrait réduire l’accumulation maximale de neige en montagne et augmenter la proportion de fonte se produisant en hiver. Cela modifiera la disponibilité et la prévisibilité des ressources en eau au Canada (Dierauer et al., 2019), mais les répercussions propres à chaque région sont peu quantifiées. La plupart des études menées à ce jour se fondent sur des scénarios d’émissions très élevées (SSP5-8.5 pour les études CMIP6 ou RCP8.5 pour les études CMIP5), alors que le scénario d’émissions intermédiaires (par exemple, SSP2-4.5) serait plus conforme aux politiques actuelles en matière d’émissions à l’échelle mondiale, et le scénario d’émissions faibles (par exemple, SSP1-2.6) correspondrait davantage aux objectifs de l’Accord de Paris (voir la section 3.3 du chapitre 3 pour plus de détails sur les scénarios d’émissions).
4) L’incertitude quant à l’ampleur régionale et mondiale des rétroactions de l’albédo de la neige et des forçages climatiques de courte durée demeure une source d’incertitude importante dans les projections de réchauffement et de perte de neige à l’échelle régionale.
Bien que la moyenne mondiale de l’étendue du manteau neigeux simulée par les modèles climatiques concorde avec les observations, les valeurs simulées par les différents modèles peuvent varier fortement (l’écart entre les valeurs simulées par tous les modèles est important) (Mudryk et al., 2020). En plus des biais dans les caractéristiques de la végétation, la variabilité des estimations de l’étendue du manteau neigeux simulées par les modèles contribue à la variabilité de la rétroaction de l’albédo de surface simulée par les modèles (Thackeray et al., 2021) et demeure une source d’incertitude dans les projections climatiques. Par exemple, des simulations régionales indiquent que la force de cette rétroaction peut exacerber le réchauffement local en milieu montagneux (Letcher et Minder, 2015; Walton et al., 2017). De plus, l’influence des particules absorbant la lumière, telles que la poussière, le carbone noir et les microbes, sur les changements passés du manteau neigeux demeure mal quantifiée dans plusieurs régions, ce qui constitue une autre source d’incertitude dans les projections de la neige à l’échelle régionale (Skiles et al., 2018).
6.2.6 : Termes liés à la confiance dans les messages clés : résumé des données probantes
Message clé 6.1 : La durée du manteau neigeux a diminué à l’échelle canadienne au cours des quatre dernières décennies (degré de confiance élevé). Elle a diminué de une à quatre semaines dans le nord du pays, le sud de l’Ontario et certaines régions de l’est du Canada, tandis qu’elle a augmenté de une à quatre semaines dans le centre du Canada (degré de confiance moyen). Cette variabilité régionale se reflète également dans les changements observés au cours des quatre dernières décennies dans les accumulations maximales de neige (degré de confiance élevé).
Message clé 6.2 : La durée du manteau neigeux devrait diminuer à l’échelle canadienne et les accumulations maximales de neige devraient diminuer dans la majeure partie du pays avec le réchauffement climatique (degré de confiance très élevé). Contrairement au reste du Canada, les régions occidentales et centrales du nord du Canada devraient connaître des accumulations maximales de neige plus importantes en raison de chutes de neige plus abondantes, malgré une saison d’enneigement plus courte (degré de confiance moyen).
Message clé 6.3 : Les données historiques et les changements observés du manteau neigeux sont plus incertains dans les régions montagneuses que dans les autres régions (degré de confiance élevé). Dans un climat plus chaud, les régions montagneuses devraient connaître une accumulation de neige moindre et davantage d’épisodes de fonte en plein hiver, ce qui réduira la prévisibilité des ressources en eau au Canada et modifiera leur disponibilité (degré de confiance élevé).
Remarque sur l’attribution des changements au Canada : Les messages clés ne comprennent pas d’énoncé sur l’attribution des changements observés au Canada, car la plupart des études d’attribution portent sur l’évolution du manteau neigeux dans l’ensemble de l’hémisphère Nord. Malgré l’absence d’études d’attribution formelles propres au Canada, nous estimons que les changements climatiques découlant de l’activité humaine ont certainement une influence sur le manteau neigeux au Canada (section 6.2.2).
En ce qui concerne le message clé 6.1, les changements évalués (durée du manteau neigeux et accumulation maximale de neige) sont fondés sur un ensemble diversifié de sources qui concordent généralement entre elles et qui s’alignent sur les attentes modélisées relatives aux changements climatiques à l’échelle de l’hémisphère Nord. Lorsque des divergences régionales sont observées (par exemple, l’augmentation de la durée du manteau neigeux dans le centre du Canada), elles sont corroborées par d’autres observations au sol et analyses satellitaires indépendantes effectuées sur des périodes similaires. L’accord global entre diverses sources, hormis un ensemble identifiable de données divergentes pour des raisons établies (encadré 6.2), soutient notre degré de confiance élevé dans les changements passés de la durée du manteau neigeux dans l’ensemble du Canada et dans l’existence d’une variabilité régionale dans les accumulations maximales de neige. Notre degré de confiance moyen dans les changements de la durée du manteau neigeux pour certaines régions du Canada reflète la spécificité accrue des changements en fonction de l’endroit et de l’ampleur.
En ce qui concerne le message clé 6.2, le degré de confiance très élevé à l’égard des projections de la durée du manteau neigeux et de l’accumulation maximale de neige résulte d’un consensus solide entre plusieurs générations de modèles climatiques quant au déclin de l’étendue et de la durée du manteau neigeux, ainsi que de l’équivalent en eau de la neige annuel maximal du manteau neigeux, conformément à ce qui est illustré à la figure 6.5 et à une bonne compréhension physique des facteurs à l’origine de ces changements. Pour les régions où une augmentation de l’accumulation maximale est projetée, les facteurs à l’origine de cette augmentation sont bien compris, mais les modèles s’entendent moins au sujet de l’emplacement exact de la limite entre les hausses et les baisses. C’est pourquoi nous avons un degré de confiance moyen quant aux endroits où l’accumulation maximale de neige augmentera.
En ce qui concerne le message clé 6.3, l’incertitude quant aux données historiques sur le manteau neigeux en montagne résulte de nombreux facteurs : le nombre limité d’observations propres aux sites, la faible précision des capteurs hyperfréquences passifs en milieu montagneux, les limites de résolution des données simulées ainsi qu’une compréhension limitée des autres processus importants pour modéliser avec précision la distribution de la neige dans ces régions ou une capacité limitée à représenter ces processus dans les modèles (section 6.2.4). Puisque chacun de ces facteurs entraîne une incertitude, nous avons un degré de confiance élevé dans l’incertitude concernant les accumulations et la distribution passées de la neige en montagne. Les mêmes facteurs entraînent également une certaine incertitude quant aux changements passés de l’accumulation de neige en montagne, en particulier par rapport aux régions non montagneuses. Cependant, dans le cas des changements passés de l’accumulation de neige, ceux-ci peuvent également être déduits des mesures de la température, des précipitations et du débit des cours d’eau, fondées sur une compréhension des processus qui relient ces variables à l’accumulation de neige. Cette compréhension des processus signifie également qu’il y a beaucoup moins d’incertitude quant à l’orientation attendue (sinon à l’ampleur) des changements futurs du manteau neigeux dans un climat en réchauffement. La forte influence de la température sur la fonte directe et sur la proportion des précipitations qui tombent sous forme de pluie nous permet d’avoir un degré de confiance élevé relatif à une diminution de l’accumulation de neige dans les régions montagneuses. De même, notre compréhension du lien entre la disponibilité de l’eau et la fonte ainsi que l’extrapolation à partir des changements passés dans la zone continentale des États-Unis (où les régions montagneuses sont surveillées de plus près qu’au Canada) nous permettent d’affirmer avec un degré de confiance élevé que la diminution de l’accumulation de neige réduira la prévisibilité des ressources en eau et modifiera la disponibilité de celles‑ci.
6.3 : Glace de mer
Message clé 6.4 : La couverture de glace de mer a diminué dans les eaux canadiennes au cours des quatre à cinq dernières décennies (degré de confiance très élevé). Les régions autrefois couvertes de glace de mer épaisse et pluriannuelle sont maintenant recouvertes de glace saisonnière plus mince qui fond chaque été (degré de confiance très élevé). La couverture de glace fixe, qui constitue un habitat pour les espèces sauvages et revêt une grande importance pour le transport, la chasse et la culture des communautés nordiques, a également diminué dans l’Arctique canadien et la région de la baie d’Hudson (degré de confiance élevé).
Message clé 6.5 : Le transport de glace de mer depuis le centre de l’océan Arctique vers les eaux de l’Arctique canadien a augmenté au cours des deux dernières décennies et demie (degré de confiance élevé). Ce transport accru de glace de mer hors du centre de l’océan Arctique réduit les réserves de glace épaisse et pluriannuelle, tandis que l’arrivée correspondante de glace pluriannuelle dans le sud de l’Arctique canadien, notamment dans le passage du Nord-Ouest, crée des conditions dangereuses pour la navigation.
Message clé 6.6 : La période sans glace de mer devrait continuer de s’allonger dans les eaux de l’Arctique canadien et de la baie d’Hudson avec l’augmentation du réchauffement climatique (degré de confiance très élevé). Dans les régions où la glace de mer est saisonnière, le nombre de jours sans glace devrait augmenter d’environ un mois par hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale, avec des hausses plus modestes dans la mer du Labrador et plus importantes dans la mer de Beaufort (degré de confiance moyen). Le transport de glace pluriannuelle vers le passage du Nord-Ouest devrait se poursuivre après le milieu du siècle, limitant ainsi la saison de navigation (degré de confiance moyen).
Les changements induits par le climat qui modifient la glace de mer ont des répercussions sur les écosystèmes locaux partout dans l’Arctique ainsi que sur les déplacements, les activités de chasse et de pêche et d’autres aspects de la vie, des moyens de subsistance, des pratiques culturelles et des activités économiques des résidents du Nord (Ford et al., 2019; Fuentes et al., 2020; Galappaththi et al., 2019; Lannuzel et al., 2020). La perte de glace de mer entraîne également une hausse de la hauteur des vagues, car le vent peut souffler sur de plus grandes zones d’eau libre (phénomène connu sous le nom d’augmentation du fetch), ce qui augmente l’érosion côtière, souvent avec des conséquences graves pour les populations locales (chapitre 7) (Casas‐Prat et Wang, 2020). Les données satellitaires montrent des diminutions spectaculaires de l’étendue de la glace de mer arctiqueNote de bas de page 3 au cours des 40 dernières années et plus (Comiso et al., 2017; Parkinson et DiGirolamo, 2021; Stroeve et Notz, 2018). Le niveau record extrêmement bas de l’étendue de la glace de mer arctique observé en 2012 n’aurait pas été possible sans les changements climatiques découlant de l’activité humaine (Kirchmeier-Young et al., 2017). Ces diminutions récentes se démarquent aussi des changements au cours des 150 dernières années fondés sur les reconstitutions historiques (Walsh et al., 2017) et, encore davantage, des changements sur plus de 1 000 ans selon les observations paléoclimatiques (Kinnard et al., 2011).
L’épaisseur moyenne de la glace dans l’océan Arctique a diminué de deux mètres, soit environ 66 %, entre 1958 et 2018 (Kwok, 2018). La glace pluriannuelle épaisse, autrefois dominante et capable de survivre à un été complet de fonte, a été largement remplacée par de la glace saisonnière plus mince qui fond entièrement durant l’été (Comiso, 2012; Maslanik et al., 2011; Tschudi et al., 2020). Cette transition de la glace pluriannuelle à la glace saisonnière ne s’est pas produite graduellement. Au contraire, la plupart des changements sont associés à deux étapes distinctes (Babb et al., 2023). La première s’est produite entre 1988 et 1989, lorsqu’une anomalie de la circulation atmosphérique hivernale (un modèle d’oscillation arctique fortement positif; Thompson et Wallace, 1998) a exporté une grande quantité de glace pluriannuelle hors de l’océan Arctique par le détroit de Fram (Rigor et Wallace, 2004). La seconde s’est produite entre 2006 et 2008, lorsqu’une exportation de glace pluriannuelle par les détroits de Fram et de Nares (Kwok et al., 2010; Nghiem et al., 2007), combinée à une fonte amplifiée par l’albédo (Perovich et al., 2007), a encore réduit les réserves de glace pluriannuelle dans l’océan Arctique. Ces deux étapes ont rendu la glace de mer arctique restante plus vulnérable, car la glace saisonnière dérive plus rapidement et fond plus facilement (Perovich et Polashenski, 2012; Rampal et al., 2011; Stroeve et al., 2012; Tandon et al., 2018; F. Zhang et al., 2023). Au cours des dernières décennies, même la glace pluriannuelle la plus épaisse et la plus résistante, qui se trouve au nord de l’archipel arctique canadien et du Groenland (également connue sous le nom de « dernière zone de glace »), a commencé à montrer des signes de déclin (G. W. K. Moore et al., 2019; G. W. K. Moore, Howell et Brady, 2021).
Dans les régions de l’Arctique où la glace de mer est déjà saisonnière, les modèles climatiques de pointe prévoient un allongement d’environ un mois de la période sans glace pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale (Barnhart et al., 2016; Crawford et al., 2021). Ils prévoient aussi que le centre de l’océan Arctique passera d’une couverture de glace majoritairement pluriannuelle à une couverture principalement saisonnière qui fondra entièrement à la fin de l’été si les émissions se poursuivent. En septembre, mois où l’étendue de la glace de mer est à son minimum, les projections montrent une étendue inférieure à un million de kilomètres carrés avec une hausse de la température moyenne mondiale de seulement 1,8 °C, ce qui pourrait se produire d’ici le milieu du siècle (Jahn et al., 2024; Notz et SIMIP Community, 2020; Sigmond et al., 2018). Avec la poursuite du réchauffement, les modèles climatiques prévoient que la glace de mer restante deviendra plus mobile en hiver (Ward et Tandon, 2024), qu’elle continuera de s’amincir en hiver (Y. J. Lee et al., 2023; Notz et SIMIP Community, 2020), et que le manteau neigeux sur cette glace de mer s’amincira (Webster et al., 2021).
L’allongement de la période sans glace est particulièrement important pour les communautés nordiques de l’Arctique canadien (étude de cas 6.2), l’industrie extractive et le transport maritime dans l’Arctique (encadré 6.3). Plus précisément, le passage du Nord‑Ouest traverse l’Arctique canadien et constitue un lien plus court entre les océans Atlantique et Pacifique que la route maritime du Nord, qui longe la côte nord de l’Eurasie. Les activités maritimes ont déjà connu une augmentation considérable dans l’Arctique canadien depuis les années 1990 (Dawson et al., 2018; Pizzolato et al., 2014), en lien avec une diminution de l’étendue de la glace de mer et d’une saison de fonte plus longue (Howell et Brady, 2019; Howell et al., 2009). L’intérêt relatif à l’utilisation pratique du passage du Nord-Ouest croît à mesure que les modèles climatiques prévoient la poursuite du déclin de la couverture de glace de mer (Mudryk et al., 2021; L. C. Smith et Stephenson, 2013). Cet intérêt est renforcé par l’incertitude politique entourant l’utilisation de la route maritime du Nord le long de la côte arctique russe (X. Li et Lynch, 2023; Vylegzhanin et al., 2020).
Bien que les changements passés et futurs de la glace de mer à l’échelle de l’Arctique soient spectaculaires, la variabilité régionale est importante (Laliberté et al., 2016; Onarheim et al., 2018). Les régions de glace de mer au Canada comprennent des portions de l’océan Arctique où la glace de mer peut circuler librement (la région occidentale de l’Arctique et de la mer de Beaufort), ainsi que les voies navigables étroites de l’archipel arctique canadien où la glace est fixée au rivage une grande partie de l’année. Sur la côte est, plus tempérée, et dans la baie d’Hudson, la glace fond entièrement au printemps et se reforme à l’automne.
Étude de cas 6.2 : SmartICE
SmartICE est un organisme social d’adaptation aux changements climatiques dirigé par des Autochtones, qui permet aux communautés nordiques du Canada de combiner leurs connaissances de la glace avec des techniques novatrices de surveillance in situ et de cartographie satellitaire afin d’améliorer la sécurité des déplacements sur la glace. Son personnel est composé de formateurs autochtones et occidentaux qui travaillent avec les décideurs communautaires pour embaucher et former localement, afin que les services et produits de SmartICE soient gérés par les communautés elles‑mêmes.
Référence recommandée :
SmartICE (2026). SmartICE [Étude de cas 6.2]. Dans Rapport sur le climat changeant du Canada de 2026, (pp XX-XX). Gouvernement du Canada. DOI pour le chapitre.
La glace joue un rôle vital dans le mode de vie inuit. Les membres des communautés nordiques du Canada dépendent de la glace pour chasser, se procurer de la nourriture, visiter leur famille dans les villages voisins et pratiquer des activités culturelles (Sawatzky et al., 2020; Wilson et al., 2022). Les changements climatiques transforment les environnements du Nord canadien. Des températures plus chaudes entraînent des saisons de glace plus courtes, une glace plus mince et moins prévisible, augmentant les risques liés aux déplacements et mettant en péril la culture, l’identité et les moyens de subsistance des Inuits.
SmartICE fournit un service géré par la communauté qui offre, en temps quasi réel, des données précieuses sur l’épaisseur et les conditions locales de la glace. En intégrant et en renforçant les connaissances autochtones locales grâce à des technologies avancées de surveillance in situ et de télédétection de SmartICE, les communautés peuvent prendre des décisions plus éclairées avant de se déplacer sur la glace. SmartICE répond à un besoin important en matière de services météorologiques liés à la glace, qui n’est actuellement pas comblé pour les communautés nordiques. L’organisme est présent dans 36 communautés inuites, de l’Inuit Nunangat et des Premières Nations du Nord (étude de cas 6.2, figure 1).
SmartICE met en place des comités de gestion communautaire dans chacune des communautés desservies. Ces comités rassemblent des aînés, des jeunes et des représentants d’organisations locales, comme les associations de chasseurs et trappeurs, les services de recherche et sauvetage ainsi que les hameaux communautaires. Ils sont les décideurs locaux qui déterminent comment SmartICE doit fonctionner, où et quoi surveiller, et comment communiquer ces informations aux communautés selon leurs connaissances et leur langue. Les membres de la communauté sont embauchés et formés dans les domaines suivants :
- Préparation à l’emploi;
- Coordination et animation des réunions et ateliers du comité de gestion communautaire;
- Cartographie par système d’information géographique pour documenter et cartographier les connaissances autochtones locales sur la glace;
- Observation de la Terre afin de surveiller les conditions de glace au moyen de satellites;
- Déploiement et entretien des capteurs mobiles SmartQAMUTIK (remorqués derrière une motoneige) et des capteurs stationnaires SmartBUOY;
- Conception graphique pour produire des outils communautaires liés à la sécurité des déplacements sur la glace.
Les produits fondés sur les connaissances autochtones sont diffusés dans les communautés (voir, par exemple, étude de cas 6.2, figure 1). Les informations provenant de la surveillance in situ sont diffusées à l’aide du réseau social des connaissances autochtones (The Indigenous Knowledge App), accessible sur un navigateur Web ou une application mobile. Les utilisateurs peuvent consulter en temps quasi réel les données des SmartBUOY et SmartQAMUTIK pour connaître l’épaisseur de la glace avant leurs déplacements (étude de cas 6.2, figure 2). Ils peuvent aussi y publier leurs propres observations sur la glace, accompagnées de photos, de connaissances locales et d’informations sur les conditions actuelles et les formations de glace, en complément des données SmartICE. Actuellement, les informations sur la glace à l’échelle des communautés ne sont pas utilisées par les gouvernements territoriaux ou nationaux dans les services d’information sur le climat et la glace. Il existe un potentiel considérable pour mieux soutenir les communautés nordiques en améliorant les tendances, les prévisions climatiques et les produits grâce à une collaboration accrue avec des organismes autochtones nordiques comme SmartICE.
Titre de la figure : Carte des connaissances inuites en climatologie pour Nain (Nunatsiavut), un produit de sécurité pour les déplacements sur la glace
Étude de cas 6.2, figure 1 : Exemple de carte de sécurité pour les déplacements sur la glace, coproduite par Sikusiutet, le comité de gestion inuit de SmartICE à Nain (Nunatsiavut), et par Shawn Dicker, employé communautaire de SmartICE. De telles cartes illustrent des renseignements importants pour voyager en toute sécurité sur la glace, fondés sur l’Inuit Quajimajatuqangit. Source : SmartICE et Sikusiutet.
Description longue
Cette carte des déplacements sur la glace de mer de décembre à avril montre la région de Nain, dans le nord du Labrador (Canada), et met en évidence les voies de déplacement sécuritaires et les zones dangereuses pour les voyageurs inuits durant les mois d’hiver. La partie gauche présente une image satellite centrée sur Nain et les îles avoisinantes, comme les îles Aulatsivik et Rhodes. Vingt triangles rouges numérotés sont dispersés sur la carte et signalent des zones de glace de mer dangereuses. Chaque triangle correspond à un site répertorié dans le tableau à droite, lequel fournit le nom, la latitude et la longitude de chaque zone dangereuse (p. ex. Anchor Point Rattle, Red Point Rattle). Les zones dangereuses sont principalement regroupées dans les parties sud et ouest de la carte, surtout près des rivages insulaires et des passages entre les îles.
Une rose des vents est incluse aux fins d’orientation, et une barre d’échelle située dans le coin inférieur gauche indique les distances (jusqu’à 20 km). La légende au bas de la carte précise que les triangles rouges représentent de « grandes zones de glace de mer dangereuses – soyez vigilants ». Nain est indiqué par un triangle jaune, situé au sud des groupes de zones dangereuses.
Dans l’ensemble, la carte met en évidence la concentration des zones de glace de mer dangereuses le long des voies de déplacement entre les îles, et souligne l’importance de la vigilance et de la connaissance du territoire pour les voyageurs dans ces régions. La carte a été produite par SmartICE, avec la participation de la communauté, et comprend des remerciements ainsi que des coordonnées.
Titre de la figure : Technologie SmartICE en action
Étude de cas 6.2, figure 2 : Exemple de déploiement du SmartQAMUTIK. Le capteur se trouve dans la boîte en bois posée sur le qamutik (traîneau) tiré par la motoneige. Cet instrument recueille des données sur l’épaisseur de la glace de mer pour la communauté, et la carte produite est ensuite publiée dans SIKU. Photo : SmartICE.
Description longue
Cette image panoramique montre deux personnes se déplaçant en motoneige dans un vaste paysage enneigé et glacé. La motoneige tire derrière elle un traîneau rectangulaire orange portant l’inscription « SMARTICE ». Les deux personnes portent des vêtements d’hiver épais et isolants. Au premier plan, le terrain est principalement plat, couvert de neige et de glace, avec quelques congères et de légères irrégularités visibles. En arrière‑plan, d’imposantes montagnes escarpées s’élèvent abruptement, recouvertes d’un épais manteau neigeux, avec des sections rocheuses sombres apparaissant par endroits sur les pentes abruptes et dans les vallées. Le ciel bleu dégagé contraste fortement avec les tons de blanc et de gris du paysage, ce qui suggère des conditions froides mais calmes. L’image évoque l’isolement, l’immensité et des conditions extrêmes qui caractérisent les régions polaires nordiques, tout en laissant entrevoir une activité de recherche ou de surveillance, comme en témoigne l’équipement SmartICE.
6.3.1 : Changements passés
6.3.1.1 : Zone de glace de mer
De façon générale, la zone de glace de mer correspond à la superficie totale d’une région océanique donnée couverte par la glace. Le Service canadien des glaces produit des cartes numériques des glaces depuis 1968, ce qui constitue une série de plus de 50 ans de données sur la zone totale de glace de mer (glace de tout type ou épaisseur), la zone de glace pluriannuelle (glace classée comme pluriannuelle) et la zone de glace fixe (glace classée comme étant fixée au rivage) dans les eaux canadiennes. Les cartes des glaces sont créées par des experts qui évaluent la présence et le type de glace de mer dans les eaux canadiennes à partir d’un éventail d’ensembles de données : images satellitaires (par exemple, RADARSAT, un radar imageur canadien utilisé comme source principale depuis 1995), observations de surface, rapports aériens et maritimes, et résultats de modèles opérationnels (Tivy et al., 2011). Cette série de cartes des glaces est presque dix ans plus longue et offre des estimations plus précises de la zone de glace de mer dans les eaux canadiennes que les données satellitaires d’hyperfréquences passives (Agnew et Howell, 2003), même si une part d’incertitude découle de l’interprétation humaine (Cheng et al., 2020). Nous utilisons cette série de cartes pour analyser les changements dans trois régions des eaux canadiennes, définies dans la section 6.3.1.1 comme le domaine de l’Arctique canadien, le domaine de la baie d’Hudson et le domaine de la côte est du Canada (figure 6.6). L’Arctique canadien contient presque toute la glace pluriannuelle présente dans les eaux canadiennes et possède la plus longue durée annuelle de couverture de glace. La durée annuelle de la couverture de glace est plus courte dans la région de la baie d’Hudson, tandis que la côte est n’a de la glace que durant l’hiver et demeure libre de glace le reste de l’année. Étant donné ces caractéristiques, la zone de glace de mer en hiver est un meilleur indicateur de l’évolution de la glace de mer dans le domaine de la côte est du Canada, tandis que la zone de glace de mer en été est un meilleur indicateur de l’évolution de la glace de mer dans les domaines de l’Arctique canadien et de la baie d’Hudson.
Faits saillants de la figure : Les changements de la zone, de l’épaisseur et du transport de la glace de mer ont été calculés selon des régions et des endroits définis au Canada.
Titre de la figure : Régions et endroits au Canada servant au calcul des changements de la zone, de l’épaisseur et du transport de la glace de mer
Figure 6.6 : Illustration de trois régions de glace de mer dans les eaux canadiennes, ainsi que de leurs sous-régions. Les trois régions sont : le domaine de l’Arctique canadien (bleu), le domaine de la baie d’Hudson (orange) et le domaine de la côte est du Canada (vert). Les sous‑régions sont séparées par des lignes noires et étiquetées. Les tendances relatives à la zone de glace de mer sont calculées pour les trois domaines et leurs sous‑régions. Les cercles jaunes indiquent les endroits où sont effectuées des mesures à long terme de l’épaisseur de la glace. Les points rouges indiquent les endroits où le transport de la glace de mer entrant dans les eaux canadiennes est calculé.
Description longue
Cette carte montre trois grands domaines marins du nord et de l’est du Canada, chacun représenté par une couleur différente : l’Arctique canadien en bleu, la baie d’Hudson en orange et la côte est du Canada en vert. Des lignes noires épaisses représentent les limites de chaque domaine. Le domaine de l’Arctique canadien comprend les sous‑régions suivantes : la mer de Beaufort et l’archipel arctique canadien. Cet archipel compte trois subdivisions : les îles de la Reine‑Élisabeth, les voies navigables du passage du Nord‑Ouest, ainsi que le bassin Foxe et les bras de mer de l’île de Baffin. Des sites tels qu’Alert, Eureka, Resolute et Cambridge Bay sont indiqués par des cercles jaunes. Le domaine de la baie d’Hudson est centré sur la baie d’Hudson et s’étend jusqu’au détroit d’Hudson; il comprend également des régions côtières où les localités de Nain et de Hopedale sont signalées par des cercles jaunes. Le domaine de la côte est du Canada (en vert) comprend le nord et le sud de la mer du Labrador, les eaux de l’est de Terre‑Neuve ainsi que le golfe du Saint‑Laurent. Les principaux passages d’échanges océaniques et atmosphériques, tels que les entrées des îles de la Reine‑Élisabeth et l’entrée du détroit de Nares, sont marqués par des points rouges et des étiquettes dans la partie nord de la carte. La carte met en évidence les divisions géographiques et les sites d’observation importants pour les activités de surveillance environnementale dans les eaux canadiennes.
La zone totale de glace de mer a considérablement diminué dans toutes les sous‑régions des eaux canadiennes depuis 1968 (figure 6.7), les plus fortes diminutions se produisant en été dans le détroit d’Hudson (14,2 % par décennie). Les tendances représentent les changements moyens, car les variations interannuelles sont importantes (figure 6.8) en raison de la combinaison de la variabilité climatique interne (variation naturelle de l’atmosphère et de l’océan) et du forçage climatique externe (en particulier les émissions de gaz à effet de serre). Cette variabilité climatique interne élevée peut masquer les tendances à long terme à l’échelle d’une décennie ou deux. Par exemple, la tendance de l’étendue de la glace de mer à l’échelle de l’Arctique est relativement stable depuis 2007, mais cela ne signifie pas que les répercussions des changements climatiques ont cessé (England et al., 2025; Stern, 2025).
Faits saillants de la figure : La zone de glace de mer de tous types a diminué dans les eaux canadiennes.
Titre de la figure : Tendances passées de la zone de glace de mer selon les régions et types de glace
Figure 6.7 : Tendances passées de la zone totale de glace de mer, de la zone de glace pluriannuelle et de la zone de glace fixe pour les sous‑régions des eaux canadiennes. Les couleurs principales (bleu, orange, vert) permettent de distinguer les trois grands domaines (régions); les teintes indiquent les types de glace. Voir la figure 6.6 pour les limites des domaines et sous‑régions. Les tendances relatives à la zone totale de glace de mer et à la zone de glace pluriannuelle couvrent la période de 1968 à 2023; les tendances relatives à la zone de glace fixe couvrent la période de 1984 à 2023. Tous les changements présentés ont un seuil de signification statistique de 5 % (ce qui signifie qu’il y a 5 % de chances ou moins de conclure qu’un effet ou une tendance existe alors qu’il n’en est rien). Source des données : Archives du Service canadien des glaces (2021).
Description longue
Ce diagramme à barres présente le pourcentage de diminution par décennie de la zone de glace de mer dans différentes régions canadiennes d’ouest en est, en distinguant les tendances estivales et hivernales. L’axe vertical indique le pourcentage de diminution par décennie, avec une échelle allant de 0 à −20%.
Arctique canadien (barres bleues) : Les régions représentées comprennent la mer de Beaufort, le passage du Nord‑Ouest, le bassin Foxe et l’île de Baffin, les îles de la Reine‑Élisabeth et le bassin Kane. Trois catégories sont illustrées : la glace pluriannuelle, la glace fixe et la zone totale de glace de mer. Toutes les catégories présentent des tendances négatives importantes, indiquant une perte rapide de glace, particulièrement de la glace pluriannuelle dans les régions de la mer de Beaufort, du bassin Foxe et des bras de mer de l’île de Baffin, et du bassin Kane, où les diminutions atteignent ou dépassent 15 % par décennie.
Baie d’Hudson (barres orange) : Les régions incluent la baie de Baffin, la baie d’Hudson, le détroit d’Hudson et le détroit de Davis. La glace fixe et la zone totale de glace de mer affichent toutes deux des tendances à la baisse, la glace fixe connaissant les diminutions les plus marquées, souvent supérieures à 10 % par décennie. Il est à noter que certaines régions sont associées à une mention indiquant qu’il y avait historiquement très peu de glace fixe.
Côte est du Canada (barres vertes) : Les régions comprennent le nord et le sud de la mer du Labrador, les eaux de l’est de Terre‑Neuve et le golfe du Saint‑Laurent. Seule la zone totale de glace de mer est présentée pour l’hiver, avec des diminutions modérées mais constantes, généralement comprises entre 5 et 10 % par décennie.
Dans l’ensemble, toutes les régions et toutes les catégories présentent une tendance négative, qui reflète une perte généralisée de la glace de mer. Les déclins les plus rapides sont observés dans la glace pluriannuelle de l’Arctique canadien. Ces résultats illustrent une réduction étendue et rapide de la couverture de glace de mer au Canada, en particulier en été et pour les types de glace les plus anciens.
Dans l’Arctique canadien, la glace pluriannuelle a également fortement diminué (figure 6.7). Les diminutions les plus importantes se trouvent dans la sous‑région du bassin Foxe et des bras de mer de l’île de Baffin dans l’Arctique canadien (17,5 % par décennie), où il n’existe pratiquement plus de glace pluriannuelle depuis 1994 (données non illustrées). La perte dans la mer de Beaufort est également élevée (8,4 % par décennie), reflétant les changements de la circulation de la glace de mer à l’échelle de l’Arctique. Historiquement, la mer de Beaufort était un passage clé transportant la glace pluriannuelle depuis le centre vers l’est de l’océan Arctique, distribuant ainsi la glace pluriannuelle sur une région plus vaste. Entre 1981 à 2005, plus de 90 % de la glace pluriannuelle passant dans la mer de Beaufort survivait à la saison de fonte (Maslanik et al., 2011). Cependant, en comparant les données des périodes de 2017 à 2021 et de 1997 à 2001, on observe que la mer de Beaufort est devenue une zone importante de perte de glace pluriannuelle et que très peu de glace arrive maintenant à atteindre l’est de l’océan Arctique (Babb et al., 2022). En fait, la mer de Beaufort est devenue presque libre de glace à la fin des saisons de fonte en 2012 et 2016 (Babb et al., 2016, 2019). Aujourd’hui, la mer de Beaufort représente 26 % de la perte de glace pluriannuelle par fonte à l’échelle de l’Arctique, alors qu’elle ne constitue que 14 % de l’océan Arctique (Regan et al., 2023).
Le taux de diminution de la zone totale de glace de mer et de la zone de glace pluriannuelle est plus faible dans plusieurs sous‑régions de l’archipel arctique canadien (par exemple, les îles de la Reine‑Élisabeth et les voies du passage du Nord‑Ouest). Cela s’explique par les processus de reconstitution de la glace pluriannuelle qui y persistent. La glace pluriannuelle provenant de l’océan Arctique s’accumule en continu contre la côte nord des îles de la Reine‑Élisabeth sous l’effet du tourbillon de Beaufort, principalement anticyclonique (dans le sens des aiguilles d’une montre), avant de pénétrer dans l’archipel arctique canadien durant la saison de fonte (Howell et al., 2013; Kwok, 2006). Dans cet archipel, la glace pluriannuelle peut aussi se former lorsque la glace saisonnière de première année survit à la fonte estivale (Alt et al., 2006; Howell et al., 2009; Melling, 2002). Bien que la reconstitution de la glace pluriannuelle dans l’archipel arctique canadien se poursuive jusqu’à présent (d’après les données disponibles pour la période de 1968 à 2020), la quantité de glace de première année qui persiste pour devenir pluriannuelle a diminué de 47 % depuis 2007, et la quantité de glace pluriannuelle entrant dans l’archipel arctique canadien a diminué de 22 % par rapport à la période de 1968 à 2006. Ensemble, ces changements ont entraîné une baisse notable de la zone de glace pluriannuelle dans l’ensemble de l’archipel arctique canadien depuis 2007 (Howell, Babb, Landy et Brady, 2023).
La glace de mer fixe est définie comme étant la « glace de mer qui reste fixe le long de la côte, attachée au rivage, à un mur de glace, à une falaise de glace, ou à des hauts‑fonds, ou piégée entre des icebergs échoués » (Armstrong, 1972). Elle est essentielle aux communautés nordiques de l’Arctique canadien pour le transport, la chasse, la culture, et constitue un habitat pour les espèces sauvages (Cooley et al., 2020; Laidler et al., 2010). Les données types sur la glace fixe de 1991 à 2002 ont été incluses pour la première fois dans la dernière publication du Service canadien des glaces (2021). Ces données ont fait l’objet d’un contrôle de qualité par le Service canadien des glaces et ont permis de calculer les tendances estivales en pourcentage par décennie pour la période de 1984 à 2023 (figure 6.7). La zone de glace fixe a considérablement diminué dans toutes les sous‑régions de l’Arctique canadien et de la baie d’Hudson, allant de -5,7 % par décennie dans la région des îles de la Reine‑Élisabeth à -20,8 % par décennie le long de la côte nord du Labrador. Ces diminutions sont cohérentes avec une débâcle plus précoce et à une prise de glace plus tardive dans l’Arctique canadien (Galley et al., 2012; Lam et al., 2023).
Dans le domaine de la côte est du Canada, la zone de glace de mer a également diminué en hiver (figure 6.7). Pour l’ensemble du domaine, la diminution entre 1969 et 2023, déterminée à partir des cartes des glaces du Service canadien des glaces, est de 8,7 % par décennie (figure 6.8). Les taux varient toutefois selon les sous‑régions : golfe du Saint-Laurent (-9,3 % par décennie); eaux de l’est de Terre‑Neuve (-11,9 % par décennie); sud de la mer du Labrador (-5,7 % par décennie) (figure 6.7). La variabilité interannuelle y est très importante (figure 6.8), influencée principalement par la température de l’air et les vents (Deser et Teng, 2008; Galbraith et al., 2024; Peterson et al., 2015).
Faits saillants de la figure : Des fluctuations interannuelles et un déclin global de la zone de glace de mer sont observés dans les trois domaines de glace de mer évalués.
Titre de la figure : Fluctuations interannuelles de la zone totale de glace de mer dans trois domaines de glace de mer
Figure 6.8 : Fluctuations interannuelles de la zone de glace de mer, représentées par des cercles rouges pour les trois grands domaines (régions; définis à la figure 6.6.) dans les eaux canadiennes. La zone de glace de mer est fondée sur les données d’été pour les domaines de l’Arctique canadien et de la baie d’Hudson et sur les données d’hiver pour le domaine de la côte est du Canada. Les lignes noires pointillées montrent les tendances moyennes. Source des données : Archives du Service canadien des glaces (2021).
Description longue
Cette figure présente trois graphiques linéaires illustrant les fluctuations interannuelles de la zone de glace de mer (en milliers de kilomètres carrés) de 1970 à 2020 pour trois régions canadiennes : l’Arctique canadien (panneau de gauche), la baie d’Hudson (panneau central) et la côte est du Canada (panneau de droite). Les points rouges reliés par des lignes représentent les valeurs annuelles, tandis qu’une ligne noire tiretée met en évidence la tendance générale dans chaque graphique.
Arctique canadien (panneau de gauche) : La zone de glace de mer avait une superficie d’environ 1 300 000 km² en 1970. Malgré des fluctuations interannuelles, une tendance nette à la diminution est observée, la superficie atteignant près de 750 000 km² en 2020. La diminution moyenne est de 6,8 % par décennie.
Baie d’Hudson (panneau du centre) : La zone de glace de mer avait une superficie d’environ 300 000 km² en 1970 et tout juste supérieure à 100 000 km² en 2020, avec des hauts et des bas d’une année à l’autre. La diminution moyenne est plus rapide que dans les autres régions, atteignant 11,0 % par décennie.
Côte est du Canada (panneau de droite) : La zone de glace de mer avait une superficie d’environ 500 000 km² en 1970 et a diminué de façon soutenue malgré les variations d’une année à l’autre, pour atteindre près de 200 000 km² en 2020. La diminution moyenne est de 8,7 % par décennie.
Ensemble, les trois graphiques montrent une diminution marquée de la zone de glace de mer entre 1970 et 2020, la diminution la plus rapide étant observée dans la baie d’Hudson.
6.3.1.2 : Épaisseur de la glace de mer
Les estimations satellitaires de l’épaisseur de la glace de mer dans l’Arctique proviennent de capteurs qui mesurent la hauteur entre le dessus de la glace de mer et la surface de l’océan (Kacimi et Kwok, 2022; Kwok, 2018; Landy et al., 2022; Tilling et al., 2015). Les principaux satellites dotés d’altimètres sont CryoSat-2 de l’Agence spatiale européenne et les satellites ICESat-1 et ICESat-2 de la NASA. Ces satellites permettent d’estimer l’épaisseur de la glace dans plusieurs régions de l’Arctique canadien, notamment la baie d’Hudson (Babb et al., 2021; Kirillov et al., 2020; Landy et al., 2017), la baie de Baffin (Glissenaar et al., 2023; Landy et al., 2017) et la mer de Beaufort (Babb et al., 2019, 2020). Pour la période de 1996 à 2020, les observations satellitaires indiquent un amincissement moyen de la glace de mer de 8,2 cm par décennie dans l’Arctique canadien, à l’exception de la baie d’Hudson (Glissenaar et al., 2023). Des tendances négatives ont également été observées dans la baie d’Hudson et la baie de Baffin pour la période de 2003 à 2009, mais elles n’étaient pas statistiquement significatives (Landy et al., 2017).
Des mesures manuelles de l’épaisseur de la glace fixe sont effectuées régulièrement dans de nombreuses stations côtières de l’Arctique canadien depuis les années 1950 (R. D. Brown et Cote, 1992). Ces données sont contrôlées et archivées par le Service canadien des glaces. Bien que la plupart des stations aient cessé leurs mesures dans les années 1990, celles d’Alert, d’Eureka, de Resolute et de Cambridge Bay demeurent actives (figure 6.6) et possèdent maintenant des séries chronologiques dépassant 60 ans, parmi les plus longues au monde pour l’épaisseur de la glace arctique. L’analyse de l’épaisseur maximale annuelle à long terme constitue un indicateur essentiel de la variabilité et des changements.
Des diminutions importantes de l’épaisseur maximale annuelle de la glace fixe (figure 6.9) ont été observées au cours des 60 dernières années : Cambridge Bay (-4,5 cm par décennie), Eureka (-4,4 cm par décennie) et Alert (-5 cm par décennie). La tendance à Resolute est aussi à la baisse, mais non significative (de 1950 à 2023). Dans l’ensemble, ces quatre stations indiquent que l’épaisseur maximale de la glace est atteinte plus tôt dans l’année (Howell et al., 2016). Comparées à d’autres séries longues publiées, ces diminutions sont comparables à celles observées le long de la côte sibérienne (-3,3 cm par décennie) (Polyakov et al., 2010), mais plus faibles que celles dans la mer de Barents (-11 cm par décennie) (Gerland et al., 2008). Une extrapolation indique qu’en 60 ans et plus, l’épaisseur de la glace fixe de l’Arctique canadien a diminué d’environ 22 à 34 cm.
Faits saillants de la figure : L’épaisseur maximale de la glace fixe a diminué dans les stations arctiques canadiennes depuis 60 ans.
Titre de la figure : Épaisseur maximale annuelle de la glace à quatre stations de mesure dans l’Arctique canadien
Figure 6.9 : Séries chronologiques de l’épaisseur maximale annuelle de la glace fixe (cm/décennie) à Eureka, Alert, Resolute et Cambridge Bay pour la période de 1958 à 2023. Voir la figure 6.6 pour l’emplacement des stations. Source des données : Archives du Service canadien des glaces (2021).
Description longue
Cette figure comprend quatre panneaux montrant l’épaisseur maximale annuelle de la glace, en centimètres, à quatre stations dans l’Arctique canadien : Eureka, Alert, Resolute et Cambridge Bay. Chaque panneau présente des données pour la période de 1958 à 2023, les points rouges indiquant les mesures annuelles individuelles. Une ligne noire tiretée dans chaque panneau représente la tendance générale. Toutes les stations montrent une diminution évidente de l’épaisseur maximale de la glace au fil du temps. L’épaisseur maximale diminue de 4,4 centimètres par décennie à Eureka, de 4,7 centimètres par décennie à Alert, de 3,2 centimètres par décennie à Resolute et de 4,3 centimètres par décennie à Cambridge Bay. Bien que les points de données fluctuent d’une année à l’autre, les lignes de tendance résument une réduction constante de l’épaisseur de la glace à l’ensemble des stations. Au début de la série chronologique, l’épaisseur de la glace varie généralement entre environ 200 et 250 centimètres, tandis que les valeurs plus récentes se situent fréquemment sous les 200 centimètres. Dans l’ensemble, ces graphiques montrent que l’épaisseur maximale annuelle de la glace dans l’Arctique a diminué de façon soutenue aux quatre stations au cours des soixante dernières années.
Les communautés inuites de l’Arctique canadien surveillent également l’épaisseur de la glace fixe dans le cadre de programmes de surveillance communautaires. Par exemple, le programme SmartICE permet de combiner le savoir autochtone avec la cartographie satellitaire et la technologie de télédétection pour suivre l’évolution saisonnière de la glace locale (étude de cas 6.2). D’autres programmes dirigés par les Inuits ont contribué à prolonger d’anciens ensembles de données interrompus de l’épaisseur de la glace fixe. Par exemple, le gouvernement du Nunatsiavut surveille l’épaisseur de la neige et de la glace à deux stations communautaires près de Nain depuis 2009. En combinant ces données avec celles du Service canadien des glaces recueillies de 1961 à 1984 à Hopedale, on obtient une série chronologique plus longue (figure 6.10). Comme les deux communautés présentent une épaisseur maximale de glace fixe similaire au fil des ans (Nunatsiavut Research Centre, communication personnelle), la série combinée indique une diminution de plus de 30 cm de l’épaisseur maximale depuis 70 ans.
Faits saillants de la figure : La surveillance communautaire a permis de prolonger les séries sur l’épaisseur de la glace fixe afin d’en faire des indicateurs de changement à long terme.
Titre de la figure : Épaisseur maximale annuelle de la glace mesurée à deux périodes près de Nain et Hopedale, au Labrador
Figure 6.10 : Séries chronologiques de l’épaisseur maximale saisonnière de la glace (en cm/décennie) au Labrador. Les points rouges correspondent aux mesures à Hopedale entre 1961 et 1984, incluses dans les archives du Service canadien des glaces (2021); les points bleus correspondent aux mesures à Nain entre 2009 et 2023, obtenues dans le cadre d’un programme de surveillance communautaire. Source des données : Programme de surveillance de la glace de mer du Nunatsiavut, gouvernement du Nunatsiavut.
Description longue
Ce diagramme de dispersion montre l’épaisseur maximale de la glace, en centimètres, dans la région de Nain et de Hopedale, mesurée annuellement d’environ 1960 à 2020. L’axe vertical s’étend de 0 à 200 centimètres, tandis que l’axe horizontal représente les années de 1960 à 2020. Les points de données sont représentés par des cercles rouges pour les années antérieures à environ 1995 et par des cercles bleus pour les années postérieures à 1995. Une ligne de tendance noire tiretée illustre la diminution graduelle de l’épaisseur de la glace au fil du temps, à un taux estimé de 5,0 centimètres par décennie. Les données les plus anciennes (points rouges) se situent principalement entre 100 et 150 centimètres, tandis que les données plus récentes (points bleus) se situent majoritairement entre 50 et 100 centimètres. Cela indique que l’épaisseur maximale de la glace dans la région a diminué de manière importante au cours des soixante dernières années, les années récentes présentant systématiquement une glace plus mince que celle observée au cours des décennies précédentes.
La dernière zone de glace se trouve dans le nord du Groenland et de l’archipel arctique canadien (figure 6.2). La glace de mer formée ailleurs dans l’océan Arctique converge vers cette zone et s’accumule contre les côtes nord de ces îles. Il s’agit donc de la région contenant la glace pluriannuelle la plus ancienne et la plus épaisse de l’Arctique. La glace pluriannuelle de la dernière zone de glace devrait persister plus longtemps qu’ailleurs dans l’Arctique, offrant ainsi un refuge aux espèces dépendantes de la glace (R. Newton et al., 2021). Toutefois, cette zone montre désormais des signes de changement. Son volume de glace diminue à un rythme deux fois plus rapide que celui de l’ensemble de l’océan Arctique (G. W. K. Moore et al., 2019). De plus, des polynies (zones d’eau libre dans la glace) y ont été observées pour la première fois dans la partie est au printemps 2018 (Ludwig et al., 2019; G. W. K. Moore et al., 2019) et dans la partie ouest en mai 2020 (G. W. K. Moore, Howell, et Brady, 2021). Enfin, les plus faibles concentrations de glace de mer observées ont été mesurées dans la partie est durant l’été 2020 (Schweiger et al., 2021). Ces événements récents suggèrent que la glace pluriannuelle dans la dernière zone de glace pourrait être moins résiliente dans un Arctique plus chaud, et que de tels événements pourraient donc devenir plus fréquents.
6.3.1.3 : Transport de la glace de mer dans l’Arctique canadien
Le transport de la glace de mer entre les régions (flux de la zone de glace de mer) est un élément clé du système marin arctique. Plus précisément, la glace de mer est transportée depuis l’océan Arctique vers l’archipel arctique canadien, puis dans les détroits de Fram et de Davis vers l’océan Atlantique Nord, où elle fond et apporte de l’eau douce à l’océan mondial (Kwok, 2004, 2009). Les principaux passages permettant le transport de la glace de mer de l’océan Arctique vers l’Arctique canadien sont le golfe d’Amundsen, le détroit de M’Clure, les îles de la Reine-Élisabeth et le détroit de Nares. Les îles de la Reine-Élisabeth et le détroit de Nares sont particulièrement importants, car la glace située au nord de ces régions est la plus ancienne et la plus épaisse de l’Arctique (Landy et al., 2022; Maslanik et al., 2011; Ryan et Münchow, 2017; Tschudi et al., 2020). Le transport de la glace dans ces passages est limité par la formation d’arches de glace dans les détroits en hiver. Toutefois, des études récentes montrent que les arches dans le détroit de Nares et celles entourant les îles de la Reine-Élisabeth se sont détériorées au cours des 20 dernières années ou plus, ce qui a entraîné une augmentation du transport de la glace depuis l’océan Arctique vers l’Arctique canadien (Howell et Brady, 2019; G. W. K. Moore, Howell, Brady et al., 2021; Vincent, 2019). Entre 1997 et 2023, la quantité de glace de mer transportée a augmenté de 1 029 km2/année pour les îles de la Reine-Élisabeth et de 6 062 km2/année pour le détroit de Nares (figure 6.11). La série chronologique pour le détroit de Nares est particulièrement frappante, avec des valeurs élevées ces dernières années. Ces valeurs élevées sont associées au comportement anormal des arches de glace, notamment un effondrement précoce en mai 2017 (G. W. K. Moore et McNeil, 2018) et une absence totale de formation d’arches en 2019 (G. W. K. Moore, Howell, Brady et al., 2021).
Faits saillants de la figure : Le transport de la glace depuis le centre de l’océan Arctique vers l’Arctique canadien a augmenté au cours des deux dernières décennies.
Titre de la figure : Changements dans le transport de la glace de mer (flux de la zone de glace de mer) vers l’Arctique canadien par deux passages différents.
Figure 6.11 : Séries chronologiques du transport annuel de la glace de mer (flux de la zone de glace de mer) dans la région des îles de la Reine-Élisabeth et le détroit de Nares entre 1998 et 2023. Les moyennes sont calculées à partir des données recueillies de septembre à août pour le détroit de Nares et de mai à novembre pour les îles de la Reine-Élisabeth (peu de transport ayant lieu de décembre à avril). Source des données : Données sur les îles de la Reine-Élisabeth mises à jour à partir de Howell, Babb, Landy, Moore et al. (2023); Howell et Brady (2019); G. W. K. Moore, Howell, Brady et al. (2021). Données sur le détroit de Nares mises à jour à partir de Kwok et al. (2010).
Description longue
Cette figure se compose de deux graphiques linéaires montrant le flux annuel de la zone de glace (exprimé en milliers de kilomètres carrés) de 1997 à 2021 pour deux régions de l’Arctique : les îles de la Reine‑Élisabeth (panneau de gauche) et le détroit de Nares (panneau de droite). Dans les deux graphiques, l’axe vertical s’étend de 0 à 200 × 10³ km².
Dans le graphique sur les îles de la Reine‑Élisabeth, les points de données et les lignes qui les réunissent sont en rouge. Les valeurs fluctuent modérément entre 0 et 50 pour la plupart des années, avec quelques pics occasionnels, notamment autour de 2020, où les valeurs sont près de 80. La ligne de tendance noire tiretée indique une légère augmentation du flux au cours de la période.
Dans le graphique sur le détroit de Nares, les points et les lignes sont en bleu de 1997 jusqu’à environ 2015, puis passent au rouge après 2015. Les valeurs du flux de la zone de glace y sont plus élevées que dans la région des îles de la Reine‑Élisabeth : elles débutent autour de 30, augmentent graduellement et atteignent des pics près de 150 après 2015, avec des baisses et des pics soudains. La ligne de tendance noire tiretée montre ici une augmentation plus marquée, indiquant une hausse substantielle du flux de la zone de glace au fil des ans.
Ensemble, ces graphiques montrent que le flux de la zone de glace augmente généralement dans ces régions de l’Arctique, la région du détroit de Nares présentant une augmentation plus importante et une variabilité annuelle plus prononcée que la région des îles de la Reine‑Élisabeth.
L’augmentation du transport de la glace depuis l’océan Arctique par ces passages aura plusieurs conséquences. Elle peut avoir une incidence sur la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique (chapitre 4, section 4.9) en ajoutant davantage d’eau douce dans l’Atlantique Nord (Aagaard et Carmack, 1989; Carmack et al., 2015; Gregory et al., 2005). Elle crée des conditions dangereuses pour les navires qui empruntent le passage du Nord-Ouest (encadré 6.3) (Fol et al., 2025; Haas et Howell, 2015; Howell, Babb, Landy et Brady, 2023; Melling, 2002). La glace transportée vers le sud dans le détroit de Nares a atteint la côte est de Terre-Neuve, y créant également des conditions dangereuses (Barber et al., 2018). Enfin, l’augmentation du transport de la glace depuis le centre de l’océan Arctique réduit les réserves de glace la plus ancienne et la plus épaisse de l’Arctique (situées dans la dernière zone de glace, dans le nord de l’archipel arctique canadien et du Groenland).
Encadré 6.3 : Points d’étranglement de la glace de mer dans le passage du Nord‑Ouest
Le passage du Nord-Ouest est depuis longtemps considéré comme une route maritime potentielle reliant les océans Atlantique et Pacifique. Cette route est attrayante parce qu’elle est plus courte et potentiellement plus économique que les routes de navigation actuelles, notamment le canal de Panama (entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud), le canal de Suez (entre l’Eurasie et l’Afrique) et la route contournant le cap Horn (entre les océans Atlantique et Pacifique, à l’extrémité sud de l’Amérique du Sud). Dans les eaux canadiennes, le passage du Nord‑Ouest constitue aussi une voie de réapprovisionnement essentielle pour de nombreuses communautés côtières qui dépendent du transport maritime pour obtenir des denrées alimentaires et des marchandises moins chères que celles obtenues par réapprovisionnement aérien. De plus en plus, le passage soutient également le tourisme et la mise en valeur des ressources naturelles. Bien que les changements climatiques rendent la plupart des eaux arctiques plus accessibles, la situation dans le passage du Nord-Ouest est plus complexe.
Il existe deux routes principales dans le passage du Nord-Ouest qui traversent l’archipel arctique canadien : une route nord en eaux profondes, passant par le chenal Parry, et une route sud en eaux peu profondes, passant au sud de l’île Victoria (encadré 6.3, figure 1). Historiquement, la présence persistante de glace de mer pluriannuelle a empêché toute navigation commerciale régulière, surtout le long de la route nord, plus courte. Le réchauffement climatique devrait réduire la couverture de glace de mer dans tous les chenaux du passage du Nord-Ouest, laissant croire à certains que le passage deviendra plus praticable. En effet, des études fondées sur des modèles climatiques prévoient que le réchauffement accru et la diminution connexe de l’étendue de la glace de mer allongeront la saison d’eaux libres jusqu’à un mois, surtout le long de la route sud (Mudryk et al., 2021; L. C. Smith et Stephenson, 2013).
Cependant, les diminutions généralisées de la glace de mer arctique modifient aussi la dynamique du transport de la glace de mer. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela augmente l’arrivée de glace pluriannuelle épaisse dans le nord de l’archipel arctique canadien (flèches dans la figure 1 de l’encadré 6.3). En été, cette glace peut dériver vers le sud et se coincer dans les chenaux étroits, formant des « points d’étranglement » (Cook et al., 2024; Howell et Brady, 2019) (cercles dans la figure 1 de l’encadré 6.3). La glace pluriannuelle épaisse étant l’aléa le plus important pour les navires, ces points bloquent le passage des navires. Ils sont visibles à l’aide de données satellitaires (Howell, Babb, Landy et Brady, 2023; Howell et Brady, 2019) et ont limité la saison de navigation même lorsqu’il y avait peu de glace dans le passage (entre 2007 et 2021) (Cook et al., 2024). Les modèles climatiques reproduisent mal ces points d’étranglement, car ils ne représentent pas entièrement les processus à petite échelle qui créent ces points. Ils sont donc probablement trop optimistes quant à l’accessibilité future du passage.
Tant qu’un réservoir de glace pluriannuelle épaisse subsistera dans le nord de l’archipel arctique canadien et qu’il y aura des points d’étranglement, il est improbable que le passage du Nord-Ouest devienne une route de navigation fiable. Le réservoir de glace pluriannuelle devrait persister même lorsque le reste de l’océan Arctique sera libre de glace de mer en été (Jahn et al., 2024; Notz et SIMIP Community, 2020; Sigmond et al., 2018). Cela signifie que la saison de navigation dans le passage variera d’un endroit et d’une année à l’autre et qu’une diminution de la glace de mer n’équivaut pas automatiquement à une navigation plus sûre. La navigabilité dans l’Arctique continuera donc de limiter le commerce international, qui dépend d’un passage du Nord-Ouest entièrement navigable. De plus, alors que les Inuits cherchent à réduire la vulnérabilité des systèmes alimentaires nordiques aux changements climatiques, comme le prévoit la Stratégie nationale inuite sur les changements climatiques (Dawson et al., 2020; Inuit Tapiriit Kanatami, 2019), les points d’étranglement continueront d’imposer des contraintes logistiques au réapprovisionnement de certaines communautés dans un avenir prévisible (Wright, 2025).
Faits saillants de la figure : La présence de glace pluriannuelle est un obstacle important à la navigation dans le passage du Nord-Ouest.
Titre de la figure : Le passage du Nord-Ouest et les endroits typiques des points d’étranglement de la glace de mer
Encadré 6.3, figure 1 : Illustration du passage du Nord-Ouest et des endroits typiques des points d’étranglement de la glace de mer. Les couleurs représentent la concentration moyenne de glace pluriannuelle en septembre dans l’Arctique canadien de 2007 à 2023. Source des données sur la concentration de glace : Archives du Service canadien des glaces (2021).
Description longue
Cette carte montre l’archipel arctique canadien, qui comprend notamment les îles Banks, Victoria, du Prince‑de‑Galles, Devon et Baffin. Elle présente la concentration de glace de mer pluriannuelle à l’aide d’un dégradé de couleurs allant du bleu (0 %), au jaune (20 %) et au rouge (100 %), indiquant une densité de glace croissante. Les concentrations les plus élevées (en rouge) se situent dans le nord et le nord‑ouest, à proximité de l’océan Arctique et de la mer de Beaufort, tandis que les concentrations plus faibles (du bleu au jaune) sont plus au sud et à l’est, près du Nunavut et des Territoires du Nord‑Ouest. Des lignes noires ondulées représentent les principales routes de navigation dans les chenaux tels que le détroit de McClure, le détroit du Vicomte de Melville, le détroit de M’Clintock, le détroit de Lancaster et le golfe d’Amundsen. Des cercles noirs tiretés indiquent des « points d’étranglement » importants — des passages étroits où la présence de glace nuit fréquemment à la navigation. Le globe dans le coin supérieur gauche de la carte montre l’emplacement de la région dans l’hémisphère Nord. Dans l’ensemble, la carte met en évidence la difficulté de naviguer dans l’archipel en raison des fortes concentrations de glace pluriannuelle près de l’océan Arctique, en particulier aux points d’étranglement le long des routes de navigation, tandis que la concentration de glace diminue dans la baie de Baffin et les chenaux méridionaux.
6.3.2 : Causes des changements passés
Les diminutions observées dans la zone, l’épaisseur et le volume de la glace de mer arctique résultent d’une combinaison de réchauffement planétaire d’origine humaine à long terme et de variations naturelles de l’atmosphère et de l’océan, telles que la variabilité climatique interne. Par exemple, l’accélération du déclin de la concentration de glace de mer d’août à octobre dans les mers de Sibérie orientale, des Tchouktches et de Beaufort au début du XXIe siècle peut être attribuée en partie à une anomalie de la circulation atmosphérique favorisant le transport de chaleur et d’humidité vers l’Arctique depuis le Pacifique Nord (J. Liu et al., 2021; S. Zhang et al., 2020). À plus long terme, la variabilité interne de la température de surface de l’océan Pacifique (Baxter et al., 2019; X.‑Y. Yang et al., 2020) et de l’océan Atlantique (Castruccio et al., 2019) peut influencer les tendances de la glace de mer arctique sur plusieurs décennies, souvent en modulant le transport d’énergie atmosphérique vers l’Arctique (He et al., 2024; Topál et al., 2020). Par exemple, si l’Atlantique Nord est plus chaud que la normale en hiver, les vents soufflant de l’Atlantique vers l’Arctique transportent une masse d’air plus chaude et plus humide, rendant l’Arctique plus chaud et plus nuageux et ralentissant la croissance de la glace de mer (He et al., 2024). Après avoir pris en compte ces facteurs, les études de modélisation concluent que le réchauffement planétaire à long terme est responsable d’environ 50 à 60 % du déclin observé depuis 1979 de l’étendue ou de la superficie de la glace de mer arctique (par exemple, Ding et al., 2019; Kay et al., 2011; Notz et Marotzke, 2012; Notz et Stroeve, 2016; Stroeve et al., 2007). À l’échelle saisonnière, le taux de croissance ou de perte de la glace de mer arctique dépend également des régimes de circulation atmosphérique (Serreze, Stroeve et al., 2016), du transport atmosphérique de chaleur et d’humidité (Kapsch et al., 2016; G. W. K. Moore, 2016; Mortin et al., 2016), du transport océanique de chaleur (Serreze, Crawford et al., 2016; Woodgate et al., 2010), et de la rétroaction de l’albédo de la glace de mer (Perovich et al., 2007; Perovich et Polashenski, 2012; Stroeve et al., 2014). Par exemple, lorsque la glace de mer recouverte de neige très réfléchissante est remplacée par de l’eau libre, la surface sombre de l’océan absorbe davantage de lumière solaire. Plus l’absorption augmente, plus la neige et la glace de mer fondent rapidement, ce qui accélère la transition vers des eaux libres de glace. Cette rétroaction est particulièrement importante lorsque la glace de mer et la lumière solaire coexistent, par exemple à la fin du printemps et au début de l’été, lorsque les journées sont très longues dans l’Arctique, mais que la glace hivernale n’a pas encore complètement fondu.
6.3.3 : Changements futurs
Les principaux outils utilisés pour la projection des changements futurs de la glace de mer arctique sont les modèles climatiques dynamiques comportant des composantes couplées de l’atmosphère, de l’océan et de la glace de mer. Les modèles « dynamiques » utilisent des équations physiques pour simuler le mouvement de la masse et de l’énergie dans le système climatique. Un modèle de glace de mer simule à la fois la thermodynamique (le gel et la fonte de la glace de mer) et la dynamique (comme la formation de crêtes lorsque deux floes de glace se rencontrent ou le déplacement de la glace de mer dans de nouvelles zones). Dans un modèle entièrement couplé, tout changement de la glace de mer influence les autres composantes (par exemple, la formation de glace de mer réduit l’échange d’énergie entre un océan chaud et une atmosphère froide), mais tout changement dans l’océan ou l’atmosphère influence à son tour la glace de mer (par exemple, un changement des courants océaniques ou des vents modifie le mouvement de la glace de mer, et un changement de la température de l’air modifie la vitesse à laquelle la glace de mer se forme ou fond). Les informations fournies sur les changements futurs de la glace de mer sont soit des résultats publiés dans la littérature ou, dans le cas des figures 6.13 et 6.14, des résultats fondés sur notre propre analyse des résultats des modèles CMIP6 pour des régions précises au Canada. Dans ce dernier cas, les méthodes et les résultats sont cohérents avec ceux d’autres publications décrivant les changements à l’échelle de l’Arctique (voir les études citées dans le présent document). Les énoncés de probabilité en italique utilisent le langage calibré du GIEC.
De manière générale, les projections CMIP6 concordent avec celles des phases précédentes du CMIP : l’étendue de la glace de mer à l’échelle de l’Arctique continuera de diminuer tous les mois, et de plus en plus de régions arctiques passeront d’une glace pérenne à une glace saisonnière (Årthun et al., 2021; Crawford et al., 2021). Les projections des modèles CMIP6 montrent qu’avec le réchauffement, la glace de mer restante deviendra plus mobile en hiver (Ward et Tandon, 2024), que les tendances observées vers une glace plus mince en hiver se poursuivront (Y. J. Lee et al., 2023; Notz et SIMIP Community, 2020), et que le manteau neigeux sur la glace deviendra également plus mince (Webster et al., 2021). La rapidité de ces changements dépend largement de la vitesse du réchauffement planétaire (Crawford et al., 2021; Notz et SIMIP Community, 2020; Zhao et al., 2024). Malgré certaines améliorations dans la capacité des modèles CMIP6 à reproduire les propriétés passées de la glace de mer par rapport aux modèles CMIP5, des biais persistent (Crawford et al., 2023; Notz et SIMIP Community, 2020; Shen et al., 2021). C’est pourquoi nos projections pour la glace de mer saisonnière dans diverses régions et le long des routes de navigation dans l’Arctique canadien incluent une correction de biais par décalage delta (Stroeve et al., 2024), fondée sur la durée observée par satellite des conditions sans glace de 1979 à 2013 (figure 6.12). Les résultats des figures 6.13 et 6.14 sont corrigés selon cette méthode.
6.3.3.1 : Glace de mer saisonnière
Dans les régions où la glace de mer est saisonnière, la durée de la période sans glace augmente systématiquement pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale, selon les modèles climatiques et les observations historiques (Crawford et al., 2021). Cette relation permet de déterminer le niveau de réchauffement nécessaire pour atteindre une période sans glace d’une durée donnée. Par exemple, l’ouest de la baie d’Hudson était généralement sans glace pendant 120 à 150 jours par année entre 1979 et 2013 (figure 6.12). Dans la figure 6.13, les résultats des modèles ont été corrigés afin que la période moyenne sans glace de mer simulée entre 1979 et 2013 corresponde à la valeur moyenne observée au cours de la même période. Après correction, les modèles peuvent être utilisés pour déterminer les conditions futures de la glace de mer. Avec un réchauffement planétaire de 1,0 à 1,5 °C par rapport à la période préindustrielle (estimée dans le présent rapport entre 1850 et 1900), les modèles prévoient 180 jours sans glace par année dans la majorité de la région (figure 6.13c). Ce niveau de réchauffement correspond approximativement au réchauffement actuel (chapitre 2, encadré 2.4, tableau 1). Avec un réchauffement planétaire de 3,0 à 3,5 °C, les modèles prévoient 240 jours sans glace par année dans l’ensemble de la région (figure 6.13d). Ce niveau de réchauffement dépasse la meilleure estimation des projections d’ici la fin du siècle dans un scénario d’émissions intermédiaires (SSP2‑4.5), mais il est très probable dans un scénario d’émissions élevées (SSP3‑7.0) ou très élevées (SSP5‑8.5) (évaluation au chapitre 3; voir le tableau 3.1). Dans l’archipel arctique canadien, de nombreux chenaux nécessiteraient très probablement un réchauffement de 2,0 à 4,5 °C pour être sans glace 120 jours par année. L’incertitude des modèles y est plus grande, ce qui rend plus difficile la projection du nombre de jours sans glace et élargit la fourchette de réchauffement projeté pour la durée précisée des conditions sans glace de mer.
Tableau 6.1 : Nombre supplémentaire de jours sans glace par hausse d’un degré Celsius de la température moyenne mondiale pour l’Arctique et les sous‑régions canadiennes
La meilleure estimation découle de la médiane d’un ensemble de modèles CMIP6, et la fourchette très probable s’étend du 5e au 95e centile de cet ensemble.
Région |
Meilleure estimation |
Fourchette très probable |
|---|---|---|
Ensemble de l’Arctique |
31 |
24 |
Mer de Beaufort |
45 |
34 à 53 |
Archipel arctique canadien |
36 |
27 à 43 |
Baie d’Hudson |
32 |
27 à 41 |
Baie de Baffin |
24 |
21 à 38 |
Faits saillants de la figure : La durée de la période sans glace dans l’Arctique canadien varie selon l’endroit.
Titre de la figure : Durée moyenne de la période sans glace dans les eaux canadiennes de 1979 à 2013
Figure 6.12 : Carte illustrant la période sans glace dans l’Arctique canadien de 1979 à 2013, calculée à partir de mesures satellitaires. Les couleurs indiquent la durée moyenne des conditions sans glace (concentration de glace de mer continuellement inférieure à 15 %) dans l’Arctique canadien durant cette période. Au cours de ces années, le réchauffement planétaire a été d’environ 0,7 °C supérieur à la moyenne préindustrielle (de 1850 à 1900). Source des données : Moyenne de trois ensembles de données sur la concentration de glace de mer, équipe de la NASA (Comiso, 2023), Bootstrap (DiGirolamo et al., 2022), et OSI SAF (2025).
Description longue
Cette carte montre le nombre de jours sans glace par année dans la région arctique, centrée sur le nord‑est du Canada, le Groenland et certaines parties de l’archipel arctique canadien. Les terres émergées sont représentées en blanc, avec des contours noirs épais, tandis que l’océan Arctique et les eaux marines adjacentes sont colorés selon différents tons de bleu pour indiquer la durée des périodes sans glace. Les bleus plus pâles, près des côtes et à l’intérieur de l’archipel, indiquent des périodes sans glace plus courtes, allant de 0 à 60 jours par année, tandis que les bleus de plus en plus foncés, plus au large, correspondent à des périodes sans glace plus longues. Le bleu le plus foncé, observé loin des côtes, représente les zones où les eaux sont libres de glace presque toute l’année, jusqu’à environ 360 jours. La légende située dans le coin inférieur gauche confirme ce dégradé de bleus de 0 à 360 jours. Dans l’ensemble, la carte montre que les voies maritimes du centre de l’Arctique présentent des périodes sans glace plus courtes, tandis que la haute mer et les régions situées au sud et à l’est du Groenland connaissent les périodes sans glace les plus longues. Elle montre clairement que la couverture de glace persiste plus longtemps près des côtes et dans les chenaux intérieurs, tandis que les eaux libres de glace prédominent dans l’est et le sud de la région arctique.
Faits saillants de la figure : La période sans glace s’allongera dans les eaux canadiennes avec chaque degré Celsius d’augmentation de la température moyenne mondiale, mais les changements seront plus lents dans l’Arctique canadien que dans la baie d’Hudson ou sur la côte est du Canada.
Titre de la figure : Niveaux de réchauffement planétaire associés à différentes durées de la période sans glace dans les eaux canadiennes
Figure 6.13 : Cartes montrant à l’aide de couleurs les niveaux de réchauffement planétaire auxquels la période sans glace devrait dépasser : a) 120 jours (4 mois), b) 150 jours (5 mois), c) 180 jours (6 mois) ou d) 240 jours (8 mois). Les cartes sont fondées sur les conditions du modèle CMIP6 médian après correction de biais. Le blanc indique des données insuffisantes. Le niveau de réchauffement planétaire est exprimé par rapport à la période préindustrielle (de 1850 à 1900). Source des données : Données sur la température et la concentration de la glace de mer issues de 17 modèles CMIP6.
Description longue
Cette figure comprend quatre cartes de l’hémisphère Nord, incluant l’Amérique du Nord, le Groenland et l’Arctique, où les régions sont colorées de façon à représenter les niveaux de réchauffement planétaire par rapport à la période de référence de 1850 à 1900. Chaque carte correspond à une période de réchauffement différente : le panneau (a) représente 120 jours (4 mois), le panneau (b) 150 jours (5 mois), le panneau (c) 180 jours (6 mois) et le panneau (d) 240 jours (8 mois). L’échelle de couleurs, présentée sous les cartes, va du jaune (correspondant à un réchauffement d’environ 1 °C) au violet foncé (représentant un réchauffement de 5 °C ou plus au‑dessus des niveaux historiques).
Dans le panneau (a), la plupart des zones près de l’Arctique et du nord du Canada affichent déjà un réchauffement de l’ordre de 3 à 4 °C (tons de orange à violet), tandis que les régions plus au sud présentent un réchauffement plus faible (en jaune). Le panneau (b) montre une légère augmentation de la superficie couverte par des couleurs indiquant un réchauffement plus important, qui s’étend vers le sud. Dans le panneau (c), correspondant à 180 jours, les tons de violet (4 à 5 °C de réchauffement) dominent l’Arctique, et les zones de couleur orange à rouge s’étendent le long de l’est du Canada et du Groenland. Enfin, dans le panneau (d), la quasi‑totalité de l’Arctique et de l’Atlantique Nord environnant apparaît en violet foncé, ce qui indique un réchauffement supérieur à 5 °C par rapport aux moyennes du XIXe siècle pendant huit mois de l’année. Ces cartes illustrent l’expansion rapide et l’intensification des niveaux élevés de réchauffement à mesure que la saison chaude s’allonge, particulièrement dans les régions nordiques et arctiques.
En moyenne, les modèles CMIP6 prévoient que la période sans glace augmentera à un rythme de 31 jours par hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale dans les eaux arctiques où la glace est saisonnière (tableau 6.1) (Crawford et al., 2021). Les taux projetés sont proches de la moyenne panarctique pour la baie d’Hudson, la baie de Baffin et l’archipel arctique canadien, mais plus rapides pour la mer de Beaufort, et plus lents pour la mer du Labrador (un taux n’est pas présenté pour cette dernière dans le tableau 6.1, car la région approche de conditions libres de glace et le taux de changement diminue graduellement). Dans les études antérieures, les changements de période sans glace étaient généralement exprimés en changement par année ou par décennie plutôt que par hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale. Les projections des modèles CMIP5 indiquent une augmentation de la période sans glace de 5 à 30 jours par décennie dans diverses régions de l’Arctique (Lebrun et al., 2019; M. Wang et al., 2018). Cela équivaut approximativement à une augmentation de 10 à 45 jours par hausse de 1 °C, ce qui est cohérent avec les projections CMIP6 pour la plupart des régions (tableau 6.1). La mer de Beaufort, l’archipel arctique canadien, la baie d’Hudson et la baie de Baffin conserveront tous leur couverture de glace de mer hivernale, même avec un réchauffement de 4 à 5 °C (Årthun et al., 2021; Crawford et al., 2021). La mer du Labrador pourrait devenir complètement libre de glace à l’année avec seulement 3,9 °C de réchauffement, ou ne le devenir qu’à 6 °C. Le golfe du Saint‑Laurent pourrait devenir libre de glace à l’année avec un réchauffement encore plus faible (intervalle très probable projeté par les modèles : de 1,8 à 3,4 °C) (Crawford et al., 2021). Nous n’avons pas inclus l’augmentation du nombre de jours sans glace dans le golfe du Saint‑Laurent dans le tableau 6.1, car la disparition complète de la glace de mer est projetée dans la région et les calculs supposent une présence saisonnière de glace de mer entre 1 et 5 °C de réchauffement, ce qui n’est pas le cas pour le golfe.
Pour les communautés, les changements de la glace de mer loin des côtes sont moins pertinents que ceux de la glace fixe locale. Les projections CMIP5 dans un scénario d’émissions très élevées (RCP8.5) indiquent que la saison printanière de la glace fixe dans les eaux canadiennes devrait être de 5 à 44 jours plus courte d’ici 2100 (Cooley et al., 2020). Toutefois, ces mêmes projections montrent également que de la glace fixe devrait subsister au moins cinq mois par année jusqu’à la fin du XXIe siècle (Laliberté et al., 2018).
6.3.3.2 : Le centre de l’océan Arctique
Le moment où le centre de l’océan Arctique deviendra saisonnièrement libre de glace fait l’objet d’études depuis plusieurs décennies (Jahn et al., 2024). Plusieurs facteurs compliquent ces projections : i) l’utilisation de la zone ou de l’étendue de la glace de mer; ii) le seuil en dessous duquel la zone ou l’étendue de la glace de mer doit descendre pour que l’Arctique soit qualifié de « libre de glace »; iii) la distinction entre la première occurrence d’un mois sans glace et l’établissement d’un nouvel état normal sans glace; iv) la variabilité interne du système climatique; v) l’incertitude des modèles; vi) l’incertitude liée aux activités humaines (notamment les émissions futures de gaz à effet de serre). La plupart des études récentes définissent un Arctique « saisonnièrement sans glace » lorsque l’étendue ou la superficie mensuelle moyenne de la glace de mer en septembre est inférieure à un million de kilomètres carrés, mais certaines études se concentrent sur la prévision de la première occurrence d’un mois de septembre sans glace (par exemple, DeRepentigny et al., 2020; Y.‑H. Kim et al., 2023; Notz et SIMIP Community, 2020), tandis que d’autres se concentrent sur le moment où les mois de septembre deviendront systématiquement sans glace (Wei et al., 2020; Zhao et al., 2022), et d’autres encore combinent ces approches (Bonan et al., 2021; Jahn et al., 2024; Sigmond et al., 2018; Topál et Ding, 2023).
En utilisant un sous-ensemble de modèles CMIP6 très performants, la première occurrence d’un mois de septembre sans glace devrait se produire entre 1,3 et 2,9 °C de réchauffement planétaire (Notz et SIMIP Community, 2020). D’après plusieurs études utilisant différentes méthodes, le seuil projeté pour que les mois de septembre soient systématiquement sans glace se situe entre 1,8 et 2,8 °C (Jahn et al., 2024). D’autres études indiquent que ce seuil sera atteint entre 2035 et 2075 (Bonan et al., 2021. Wei et al., 2020; Zhao et al., 2022). Ces projections reposent sur un scénario d’émissions intermédiaires (SSP2-4.5), élevées (SSP3-7.0) ou très élevées (SSP5-8.5).
Une autre façon d’interpréter ces projections consiste à examiner la probabilité qu’un mois de septembre sans glace dans le centre de l’océan Arctique se produise au cours d’une année donnée ou à un niveau donné de réchauffement planétaire. À un niveau de réchauffement planétaire de 1,5 °C (la meilleure estimation du réchauffement planétaire à très court terme pour la période de 2021 à 2040, voir le tableau 3.1 du chapitre 3), la probabilité d’un mois de septembre sans glace au cours d’une année donnée est faible (environ 5 %) (Jahn, 2018; Jahn et al., 2024; Sigmond et al., 2018). Cependant, une probabilité annuelle de 5 % signifie qu’il est tout aussi probable qu’improbable qu’au moins un mois de septembre soit sans glace entre 2021 et 2040 (Bonan et al., 2021; Jahn et al., 2024; Zhao et al., 2022). Il convient également de noter qu’à des niveaux de réchauffement planétaire plus élevés, la probabilité d’un mois de septembre sans glace au cours d’une année donnée est également plus élevée. Avec un niveau de réchauffement planétaire de 1,8 °C (la meilleure estimation du niveau de réchauffement planétaire futur pour la période de 2081 à 2100 dans un scénario de carboneutralité, voir le tableau 3.1 du chapitre 3), les mois de septembre sans glace seront probablement des événements occasionnels et non exceptionnels, se produisant environ une fois tous les trois à sept ans (Jahn, 2018; Jahn et al., 2024; Sigmond et al., 2018). En revanche, le scénario d’émissions intermédiaires (SSP2-4.5) devrait entraîner un niveau de réchauffement planétaire de 2,7 °C pour la période de 2081 à 2100. À ce niveau, la plupart des mois de septembre seront probablement sans glace, et à 3,0 °C, pratiquement tous les mois de septembre seront sans glace (Jahn et al., 2024; Sigmond et al., 2018).
Au cours des cinq dernières décennies, la glace pluriannuelle épaisse a été remplacée progressivement par une glace saisonnière plus mince dans l’ensemble de l’Arctique (section 6.3.1) (voir également Babb et al., 2023; Kwok, 2018), et les tendances passées de l’épaisseur de la glace de mer ont été fortement négatives (section 6.3.1) (voir également Crawford et al., 2025; Kwok, 2018; Sumata et al., 2023). Les mesures effectuées à l’automne (d’octobre à décembre) par des sous-marins et des satellites montrent que l’épaisseur moyenne de la glace dans le centre de l’océan Arctique a diminué de près de 50 %, passant d’environ 3,0 m dans les années 1970 et 1980 à environ 1,5 m dans les années 2010 et 2020. L’amincissement de la glace de mer arctique devrait être beaucoup plus lent à l’avenir, en particulier en septembre, simplement parce qu’il reste très peu de glace pluriannuelle (Wei et al., 2020). Les projections de l’épaisseur de la glace de mer en septembre dans l’ensemble de l’Arctique ne montrent donc aucune tendance significative, sauf dans le scénario d’émissions très élevées (SSP5-8.5), où le réchauffement est suffisamment important pour limiter la croissance hivernale au point que l’épaisseur de la glace de mer saisonnière résiduelle en septembre passe de près d’un mètre dans les années 2020 à environ 50 cm dans les années 2080 et au-delà, quand la mer sera pratiquement libre de glace (Wei et al., 2020). Les répercussions futures du réchauffement planétaire sur la glace de mer arctique seront donc plus visibles sous la forme d’une perte de superficie et d’une transition vers une glace de mer entièrement saisonnière (Årthun et al., 2021; Jahn et al., 2024; Sigmond et al., 2018).
6.3.3.3 : Glace de mer et routes de navigation
L’allongement futur de la période sans glace, combiné à l’amincissement de la glace de mer hivernale, augmentera l’accessibilité des routes de navigation dans l’Arctique. Pour les navires renforcés pour la navigation dans les glaces (« classe polaire »), la projection de l’épaisseur de la glace de mer est particulièrement importante pour évaluer la navigabilité (Pizzolato et al., 2016; L. C. Smith et Stephenson, 2013). Plus précisément, une combinaison de la classe de navire et de l’épaisseur de la glace de mer est utilisée pour quantifier le risque dans une région ou le long d’une route navigable. Ce risque détermine si la région ou la route est navigable pour la classe de navire en question (Copland et al., 2021; Howell et Yackel, 2004; Mudryk et al., 2021; L. C. Smith et Stephenson, 2013). La tolérance au risque acceptée par les armateurs et les assureurs constitue une variable supplémentaire; plus elle est élevée, plus la période de navigabilité est longue (Mudryk et al., 2021).
La route du pont de l’Arctique, qui relie le port de Churchill, au Manitoba, dans la baie d’Hudson, à l’océan Atlantique et à l’Europe, est généralement limitée par les conditions de glace de mer dans le détroit d’Hudson ou la baie d’Hudson (figure 6.14e). Avec un réchauffement planétaire de 1 °C (atteint environ dans les années 2010), la route du pont de l’Arctique était libre de glace environ 110 jours par année en moyenne (intervalle de 99 à 123 jours), de la fin juillet au début novembre (figure 6.14b). Selon les projections d’un ensemble de 17 modèles CMIP6 à biais corrigé, la moyenne devrait passer à 141 jours par année (intervalle de 128 à 158 jours) avec un réchauffement de 2 °C, et à 221 jours par année (intervalle de 187 à 265 jours) avec un réchauffement de 4 °C, entre le 1er juin et le début du mois de janvier environ. D’autres estimations, fondées sur le Modèle communautaire du système terrestre et sans correction de biais, prévoient environ 250 jours par année pour un réchauffement de 4 °C (Mudryk et al., 2021). Pour les navires de classe polaire 7, qui sont modérément renforcés pour la navigation dans les glaces, la route du pont de l’Arctique est déjà navigable environ 164 jours par année (intervalle très probable de 144 à 186 jours) avec un réchauffement de 1 °C, en ne tolérant qu’un risque nominal le long de la route (figure 6.14). La période navigable devrait augmenter pour atteindre 209 jours par année (intervalle de 186 à 248 jours) avec un réchauffement de 2 °C, et 286 jours par année (intervalle de 263 à 327 jours) avec un réchauffement de 4 °C. Tous les modèles prévoient une augmentation progressive de la période navigable avec un réchauffement continu, mais l’incertitude concernant les dates d’ouverture et de fermeture augmente avec l’ampleur du réchauffement.
Alors que la route du pont de l’Arctique est déjà ouverte pendant une grande partie de l’année avec une hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale, le passage du Nord-Ouest ne devrait pas être libre de glace chaque année avant un réchauffement planétaire supérieur à 1,5 °C (figures 6.14a et b). Le détroit du Vicomte de Melville constitue un point d’étranglement pour la navigation (voir également l’encadré 6.3) (Cook et al., 2024; Haas et Howell, 2015; Howell, Babb, Landy et Brady, 2023; Howell et al., 2009), et les branches sud du passage du Nord-Ouest (telles que le détroit de M’Clure et le golfe d’Amundsen) sont plus souvent ouvertes que la route nord (qui passe directement par le chenal Parry). Il est difficile d’évaluer la période d’ouverture de cette route chaque année, car les modèles présentent plus d’incertitude pour le passage du Nord-Ouest que pour la route du pont de l’Arctique (d’où les barres d’erreur plus grandes dans la figure 6.14). Cette incertitude découle à la fois du fait que ces chenaux servent à l’exportation de la glace plus épaisse du centre de l’océan Arctique (encadré 6.3) (Fol et al., 2025; Howell, Babb, Landy et Brady, 2023; Melling, 2002) et parce que certains modèles ne disposent pas de la résolution spatiale nécessaire pour représenter adéquatement les nombreux chenaux étroits de l’archipel arctique canadien, en particulier la connectivité du chenal Parry au centre de l’océan Arctique entre les îles de la Reine-Élisabeth (Crawford et al., 2023).
Les résultats présentés à la figure 6.14 comprennent une correction de biais visant à tenir compte de la sous‑estimation de la glace de mer dans de nombreux modèles climatiques (Crawford et al., 2023; Notz et SIMIP Community, 2020; Shen et al., 2021). Cela est important, car les études qui utilisent des sous‑ensembles de modèles ou une correction de biais pour estimer les changements dans le passage du Nord‑Ouest tendent à prévoir des périodes de navigabilité plus modestes que les autres études (J. Chen et al., 2022; Min et al., 2022; Mudryk et al., 2021; Wei et al., 2020). Dans l’ensemble, les projections pour le passage du Nord-Ouest demeurent hautement incertaines en raison des biais connus des modèles (notamment leurs grilles spatiales grossières et les biais dans l’épaisseur de la glace de mer), de la sensibilité élevée aux différents choix méthodologiques pour corriger les biais et de la variabilité élevée entre les modèles. Cependant, toutes les études s’accordent à dire que la période navigable dans le passage du Nord-Ouest augmentera avec le réchauffement continu. En résumé, selon l’ensemble de la littérature, nous estimons que le passage du Nord‑Ouest deviendra probablement ouvert à la circulation des navires modérément renforcés pour la navigation dans les glaces plusieurs mois par année avec un réchauffement d’au moins 2 °C (degré de confiance moyen).
Faits saillants de la figure : La période de navigation dans le passage du Nord-Ouest et le long de la route du pont de l’Arctique augmentera avec le réchauffement continu.
Titre de la figure : Période de navigabilité des routes maritimes canadiennes selon le niveau de réchauffement planétaire et le type de navire
Figure 6.14 : Graphiques illustrant la durée des conditions navigables au cours de l’année dans les eaux à glace saisonnière pour : a) et c) les routes du passage du Nord-Ouest; b) et d) la route du pont de l’Arctique. Les carrés rouges et bleus indiquent les dates médianes d’ouverture et de fermeture; les barres gris foncé représentent les 10e et 90e centiles. Dans les sections a et b, une route est navigable un jour donné si l’une ou l’autre des branches du tracé, indiqué sur la carte de la section e, présente une concentration de glace de mer inférieure à 15 %, ce qui la rend « libre de glace » et navigable par tout navire. Dans les sections c et d, une route est navigable lorsque l’épaisseur de la glace de mer est inférieure à 95 cm, seuil correspondant à un risque nul pour les navires de classe polaire 7 selon le Système d’indexation du risque pour l’évaluation des limites d’exploitation dans les eaux polaires. Le réchauffement planétaire est exprimé par rapport à la période préindustrielle (de 1850 à 1900). Source des données : Données sur la température, la concentration de glace de mer et l’épaisseur de la glace de mer issues de 17 simulations de modèles CMIP6 à biais corrigés.
Description longue
Cette figure illustre l’évolution de la saison de navigation dans le passage du Nord‑Ouest et sur la route du pont de l’Arctique en fonction de l’augmentation du réchauffement planétaire, à l’aide de barres colorées représentant la période navigable chaque année.
La figure comporte quatre panneaux principaux.
La rangée supérieure (panneaux a et b) montre le nombre de jours par année où des conditions sans glace sont présentes (axe vertical : niveau de réchauffement planétaire de 1 à 4 °C; axe horizontal : date du calendrier). Le panneau (a) concerne le passage du Nord‑Ouest et le panneau (b) la route du pont de l’Arctique.
La rangée inférieure (panneaux c et d) présente le nombre de jours de navigation pour les navires de classe polaire 7 (renforcés pour la navigation dans les glaces) sur ces mêmes routes.
Les carrés rouges indiquent les dates médianes d’ouverture de la navigation (avec des barres d’erreur représentant les 10e et 90e centiles), tandis que les carrés bleus représentent les dates médianes de fermeture (avec des barres d’erreur représentant les 10e et 90e centiles).
Les tendances montrent qu’à mesure que le réchauffement augmente, la période navigable :
commence plus tôt dans l’année (les dates d’ouverture se déplacent vers la gauche du graphique, au printemps);
se termine plus tard (les dates de fermeture se déplacent vers la droite, en hiver), ce qui allonge la saison de navigation.
Les conditions permettant la navigation des navires de classe polaire 7 (rangée inférieure) persistent plus longtemps que les conditions strictement sans glace (rangée supérieure).
La petite carte dans le coin inférieur droit de la figure définit le passage du Nord‑Ouest (ligne magenta, au Canada) et la route du pont de l’Arctique (ligne verte, qui traverse l’Arctique russe). Le message principal de la figure est que le réchauffement climatique prolonge considérablement la fenêtre de navigation estivale et automnale dans l’Arctique, avec une durée et une prévisibilité accrues aux niveaux de réchauffement plus élevés.
6.3.4 : Lacunes dans les connaissances
1) De grandes incertitudes subsistent concernant l’épaisseur passée de la glace de mer.
Comme mentionné à la section 6.3.1.2, les observations temporelles et spatiales de l’épaisseur de la glace de mer dans l’archipel arctique canadien sont limitées. Des observations manuelles de l’épaisseur de la glace sont recueillies de façon systématique par le Service canadien des glaces dans plusieurs stations et communautés de l’Arctique depuis les années 1950 (R. D. Brown et Cote, 1992; Howell et al., 2016), mais leur couverture spatiale est limitée, et les séries chronologiques se terminent lorsque la glace n’est plus fixée au rivage au printemps. Plus récemment, des instruments équipés d’un sonar tourné vers le haut ont été déployés ponctuellement sur le fond océanique dans l’ensemble de l’archipel arctique canadien, fournissant des données sur l’épaisseur de la glace tout au long de l’année (Babb et al., 2021; Kirillov et al., 2020; Melling, 2022), mais il n’existe pas de séries chronologiques continues à long terme. Des mesures prises dans des trous de forage dans les années 1970 sont disponibles pour le nord de l’archipel arctique canadien (Melling, 2002), ainsi que quelques relevés aériens de l’épaisseur de la glace dans la partie ouest de l’archipel (Haas et Howell, 2015) et des relevés basés sur la glace dans la partie est de l’archipel (Melling et al., 2015), mais ceux-ci ne fournissent pas non plus de séries chronologiques à long terme. Une meilleure coordination et une plus grande cohérence dans l’observation de l’épaisseur de la glace dans l’archipel arctique canadien, notamment grâce à une meilleure coordination avec d’autres systèmes de connaissances, permettraient de mieux comprendre la couverture de glace. Les efforts visant à surmonter les limites de l’altimétrie satellitaire pour mesurer la glace fixe sont également essentiels.
Les estimations satellitaires de l’épaisseur de la glace de mer souffrent particulièrement d’incertitudes concernant l’épaisseur de la neige recouvrant la glace de mer. Les observations de la neige sur la glace de mer manquent de cohérence spatiale et temporelle dans l’Arctique canadien. Les observations in situ sont limitées aux mesures côtières prises en même temps que les mesures de l’épaisseur de la glace.
2) Les incertitudes des modèles proviennent encore de divers facteurs.
Quatre lacunes touchant les projections de la glace de mer sont mises en évidence : 1) la résolution spatiale grossière; 2) les biais vers une quantité de glace de mer trop faible (et donc des périodes sans glace trop longues) dans plusieurs régions canadiennes; 3) la mauvaise représentation de la glace de mer la plus épaisse à l’extrémité nord de l’archipel arctique canadien; 4) l’incertitude liée à la diversité croissante des méthodes visant à réduire l’incertitude des modèles.
La première lacune (résolution spatiale grossière) limite particulièrement les projections dans l’archipel arctique canadien, où la plupart des modèles climatiques reproduisent mal la dynamique locale de la glace de mer dans les chenaux étroits et complexes. Une résolution grossière empêche aussi de distinguer la glace fixe côtière dans de nombreuses régions. Les projections intégrées pour la région de l’Arctique et moyennes pour l’Arctique sont souvent analysées (par exemple, Long et al., 2021; Notz et SIMIP Community, 2020; Shen et al., 2021), mais une analyse plus régionale des projections (Årthun et al., 2021; A. Smith et al., 2020) est nécessaire pour évaluer les répercussions.
La deuxième lacune est liée au fait que les modèles CMIP6 reproduisent parfois mal la saisonnalité observée de la glace de mer, telle que mesurée par satellite dans le sud de la mer de Beaufort, dans la baie d’Hudson et sur la côte est du Canada, où la débâcle simulée est trop précoce, la prise de glace trop tardive et la période sans glace trop longue de 30 à 45 jours en moyenne par rapport aux observations (Crawford et al., 2023). Des biais similaires existaient dans les modèles CMIP5 (Kushner et al., 2018; Laliberté et al., 2016). Les causes possibles font l’objet de recherches actives. Les écarts dans les moyennes et les tendances de la glace de mer entre les modèles climatiques peuvent résulter de différences dans les équations et paramètres utilisés pour décrire la glace de mer (Keen et al., 2021; J.‑G. Lee et Ham, 2023; Tandon et al., 2018). Ils peuvent également résulter de différences dans les équations et paramètres utilisés pour décrire les processus atmosphériques (Crawford et al., 2023; Luo et al., 2021; Topál et Ding, 2023; Topál et al., 2020), les processus océaniques (Y. J. Lee et al., 2023; Watts et al., 2021), le transfert radiatif (Topál et al., 2020), ou même la combustion de biomasse (DeRepentigny et al., 2022). Quelle que soit son origine, la présence notable de biais dans les modèles de la glace de mer dans l’Arctique canadien (en particulier son état moyen) doit être prise en compte lors de l’établissement de projections. Récemment, les sources de biais ont été isolées et traitées pour quelques modèles (telles que l’albédo de la glace de mer dans le deuxième Modèle communautaire du système terrestre; Kay et al., 2022), mais d’autres sources de biais sont encore non résolues. Les sources possibles de biais comprennent les formulations et les paramétrisations des composantes des modèles de la glace de mer (Keen et al., 2021; J.‑G. Lee et Ham, 2023; Tandon et al., 2018), ainsi que les biais dans les composantes atmosphériques, océaniques et biogéochimiques des modèles climatiques qui peuvent influencer la glace de mer (par exemple, Crawford et al., 2023; Y.‑H. Kim et al., 2023; Ward et Tandon, 2024). Ce large éventail de sources possibles de biais limite les progrès réalisés dans la réduction des erreurs dans les estimations de la moyenne d’ensemble.
La troisième lacune est liée au fait que de nombreux modèles reproduisent mal le régime de la glace de mer la plus épaisse à l’extrémité nord de l’archipel arctique canadien (Henke et al., 2023). La majorité des modèles CMIP6 simule une glace de mer plus mince que les estimations historiques du système d’assimilation et de modélisation de la glace de mer‑océan dans tout l’Atlantique pour le centre de l’océan Arctique et la baie d’Hudson (Crawford et al., 2023). Il est plus difficile de réduire les biais et les incertitudes dans les simulations à long terme de l’épaisseur de la glace de mer que dans celles de la concentration de la glace de mer en raison des incertitudes existantes dans les ensembles de données d’observation, dont plusieurs couvrent peu d’années (Y. J. Lee et al., 2023; Watts et al., 2021). La corrélation spatiale de l’épaisseur de la glace de mer entre CMIP6 et ICESat-1 (2003-2008) est faible (0,18-0,46), mais meilleure (0,47-0,64) entre CMIP6 et CryoSat-2 (2011-2014) (Watts et al., 2021). La grande incertitude concernant l’épaisseur passée de la glace de mer (évoquée plus haut) constitue également un facteur limitatif, ce qui démontre le potentiel d’autres systèmes de connaissances pour aider à évaluer les résultats des modèles climatiques.
Enfin, la quatrième lacune est que, avec l’augmentation du nombre de modèles climatiques, les spécialistes de la glace de mer cherchent à réduire de plus en plus la fourchette d’incertitude des projections des modèles plutôt que de s’en tenir à la « démocratie des modèles » (pondération égale des modèles pour produire une moyenne multimodèles). Le processus de réduction de l’incertitude consiste généralement à comparer les simulations des conditions passées à certaines données d’observation (ou quasi‑observation), puis i) à sélectionner un sous-ensemble de modèles, ii) à attribuer des pondérations différentes aux modèles dans une moyenne multimodèles, iii) à appliquer certaines contraintes ou corrections de biais à chaque modèle avant de calculer une moyenne multimodèles. Une variété de paramètres peuvent être utilisés pour déterminer quels modèles correspondent « mieux » ou « moins bien » aux observations. Ces paramètres incluent la capacité des modèles à représenter les états passés de la glace de mer, leur capacité à représenter les tendances historiques de la glace de mer et leur sensibilité aux variables de forçage, telles que la température de l’air à la surface à l’échelle mondiale ou les émissions cumulées de gaz à effet de serre. De plus, même si une simulation précise de la glace de mer est l’objectif principal, un modèle peut être évalué en fonction d’une variable connexe, telle que la température régionale ou la circulation atmosphérique. Paradoxalement, en raison de la diversité des options pour réduire l’incertitude, cet exercice introduit une nouvelle source d’incertitude. Par exemple, selon la méthode utilisée pour réduire l’incertitude, la fourchette très probable pour la première année où l’Arctique sera libre de glace en septembre dans le scénario d’émissions faibles (SSP1-2.6) pourrait aller de 2010 à jamais (Bonan et al., 2021; Jahn et al., 2024). En revanche, l’application de la « démocratie des modèles » proposée par Notz et la Sea-Ice Model Intercomparison Project Community (2020) donne une fourchette très probable allant de 2010 at 2085.
6.3.5 : Termes liés à la confiance dans les messages clés : résumé des données probantes
Message clé 6.4 : La couverture de glace de mer a diminué dans les eaux canadiennes au cours des quatre à cinq dernières décennies (degré de confiance très élevé). Les régions autrefois couvertes de glace de mer épaisse et pluriannuelle sont maintenant recouvertes de glace saisonnière plus mince qui fond chaque été (degré de confiance très élevé). La couverture de glace fixe, qui constitue un habitat pour les espèces sauvages et revêt une grande importance pour le transport, la chasse et la culture des communautés nordiques, a également diminué dans l’Arctique canadien et la région de la baie d’Hudson (degré de confiance élevé).
Message clé 6.5 : Le transport de glace de mer depuis le centre de l’océan Arctique vers les eaux de l’Arctique canadien a augmenté au cours des deux dernières décennies et demie (degré de confiance élevé). Ce transport accru de glace de mer hors du centre de l’océan Arctique réduit les réserves de glace épaisse et pluriannuelle, tandis que l’arrivée correspondante de glace pluriannuelle dans le sud de l’Arctique canadien, notamment dans le passage du Nord-Ouest, crée des conditions dangereuses pour la navigation.
Message clé 6.6 : La période sans glace de mer devrait continuer de s’allonger dans les eaux de l’Arctique canadien et de la baie d’Hudson avec l’augmentation du réchauffement climatique (degré de confiance très élevé). Dans les régions où la glace de mer est saisonnière, le nombre de jours sans glace devrait augmenter d’environ un mois par hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale, avec des hausses plus modestes dans la mer du Labrador et plus importantes dans la mer de Beaufort (degré de confiance moyen). Le transport de glace pluriannuelle vers le passage du Nord-Ouest devrait se poursuivre après le milieu du siècle, limitant ainsi la saison de navigation (degré de confiance moyen).
Remarque sur l’attribution des changements au Canada : Les messages clés ne comprennent pas d’énoncé sur l’attribution des changements observés au Canada, car la plupart des études d’attribution portent sur les changements de la glace de mer dans l’ensemble de la région arctique. Malgré l’absence d’études d’attribution formelles propres au Canada, nous estimons que les changements climatiques découlant de l’activité humaine ont certainement une influence sur la glace de mer dans les eaux canadiennes (section 6.3.2).
En ce qui concerne le message clé 6.4, notre degré de confiance très élevé dans les diminutions passées de la couverture de glace de mer repose sur un ensemble de données établi, montrant les tendances rapportées dans le présent chapitre pour la zone totale de glace de mer et la zone de glace pluriannuelle qui sont cohérentes avec les évaluations antérieures (Mudryk et al., 2018; Tivy et al., 2011) et avec de nombreuses études fondées sur des observations d’hyperfréquences passives (Comiso et al., 2017; Parkinson et DiGirolamo, 2021; Stroeve et al., 2012; Stroeve et Notz, 2018). Bien que le message clé utilise le terme général « eaux canadiennes », notre analyse porte uniquement sur la glace de mer dans l’Arctique canadien, dans la région de la baie d’Hudson et sur la côte est du Canada (figure 6.6). Nous avons un degré de confiance élevé plutôt que très élevé dans les changements signalés concernant la glace fixe. Bien que la qualité des données soit contrôlée, elles ont été comparées à moins d’autres sources d’information (Howell et al., 2016).
En ce qui concerne le message clé 6.5, nous avons un degré de confiance élevé dans l’augmentation du transport de la glace, car les résultats concordent avec de nombreuses études montrant une efficacité réduite des arches de glace qui régulent l’échange de glace de mer entre l’océan Arctique et l’Arctique canadien (Howell et Brady, 2019; Kwok et al., 2010; G. W. K. Moore, Howell, Brady et al., 2021; G. W. K. Moore et McNeil, 2018; Vincent, 2019). L’énoncé factuel décrit les conséquences d’un transport de la glace de mer causé par la circulation générale de la glace de mer dans l’Arctique et les aléas connus pour la navigation dans les régions de glace pluriannuelle.
En ce qui concerne le message clé 6.6, notre degré de confiance très élevé dans la période projetée sans glace de mer découle d’un consensus solide entre plusieurs générations de modèles climatiques quant au déclin de la couverture de glace de mer, tel qu’illustré dans la figure 6.13, ainsi que d’une bonne compréhension physique des facteurs en cause. De plus, bien que les tendances observées de la glace de mer dans l’Arctique canadien soient plus fortes que les tendances simulées par les modèles, la différence ne peut pas être distinguée des effets de la variabilité climatique interne (Crawford et al., 2021; England et al., 2025). L’estimation d’environ un mois provient de deux études sur la période sans glace utilisant les modèles CMIP6 (Crawford et al., 2021, 2023); cette estimation est semblable à celle des études CMIP5 (Lebrun et al., 2019; M. Wang et al., 2018) une fois les différences méthodologiques prises en compte. Les valeurs précises figurent au tableau 6.1. Nous avons donc un degré de confiance très élevé dans le fait que la période sans glace s’allonge, mais un degré de confiance moyen dans l’ampleur de la tendance et ses variations entre les différentes régions. De nombreuses études ont examiné la transition de la glace pérenne à la glace saisonnière dans l’océan Arctique à l’aide des modèles CMIP6. Malgré la variabilité des estimations temporelles, un résultat constant est que le centre de l’océan Arctique devient saisonnièrement libre de glace avant le nord de l’archipel arctique canadien (les îles de la Reine-Élisabeth) et la mer de Lincoln (Fol et al., 2025; Jahn et al., 2024; G. W. K. Moore et al., 2019). Bien que nous ayons un degré de confiance élevé dans le fait que la glace pluriannuelle plus épaisse continuera à s’accumuler dans le passage du Nord-Ouest après la transition du centre de l’océan Arctique vers une glace saisonnière, les grandes incertitudes quant au moment de cette transition, combinées aux incertitudes concernant le passage du Nord-Ouest lui-même, nous amènent à estimer avec un degré de confiance moyen que ce n’est qu’après le milieu du siècle que la glace pluriannuelle ne sera plus courante dans le passage. Notre évaluation selon laquelle la présence de glace pluriannuelle dans le passage du Nord-Ouest continuera de limiter la navigation repose sur l’hypothèse qu’aucune amélioration importante des capacités des navires ne viendra modifier la situation.
6.4 : Glace de lac et de rivière
Message clé 6.7 : La durée de la glace de lac a diminué dans l’ensemble du Canada au cours des quatre dernières décennies (degré de confiance élevé). Elle a diminué de une à quatre semaines dans le nord du Canada, en Colombie-Britannique, dans le sud de l’Ontario et dans certaines régions du Canada atlantique, tandis qu’elle a augmenté jusqu’à deux semaines dans le centre du Canada (degré de confiance moyen). La chronologie de la débâcle printanière des rivières a changé en réponse à la température, et le nombre de débâcles hivernales augmente au Canada (degré de confiance moyen).
Message clé 6.8 : La durée de la glace de lac devrait diminuer partout au Canada à mesure que le climat se réchauffe, entraînant une diminution correspondante de l’épaisseur maximale de la glace (degré de confiance très élevé). La durée et l’épaisseur de la glace de rivière devraient également diminuer de façon générale avec l’augmentation du réchauffement climatique (degré de confiance élevé), mais le degré de confiance quant à la précision constante de ces changements pour des rivières individuelles est faible.
Le Canada possède une abondance d’eau douce, avec la couverture lacustre la plus dense et la plus vaste au monde, ainsi qu’un réseau de rivières qui traversent tout le pays (figure 6.15) (Messager et al., 2021). La glace de lac et de rivière d’eau douce est une composante importante de la cryosphère et a une incidence sur les processus biologiques, physiques, chimiques et hydrologiques (Burrell et al., 2023; Hampton et al., 2017). Elle rend possibles de nombreuses activités récréatives hivernales, avec des retombées culturelles et économiques pour les communautés locales (Knoll et al., 2019; Sharma et al., 2023). Dans les régions nordiques, elle constitue des voies de transport essentielles, améliorant l’accès aux communautés (Stephenson et al., 2011), l’accès aux aliments traditionnels (Ford et al., 2008) et l’approvisionnement (voir par exemple l’encadré 6.4 sur le réseau routier hivernal du Canada qui dépend du gel des lacs et des rivières). La glace de rivière peut avoir des répercussions socioéconomiques importantes en limitant le transport et la navigation, en perturbant les installations d’approvisionnement en eau et la production hydroélectrique, et en provoquant des inondations liées aux embâcles (Huokuna et al., 2022; Rokaya et al., 2018a). Les coûts des inondations causées par les embâcles sont estimés à 300 millions de dollars américains, soit environ 400 millions de dollars canadiens par année (en dollars de 2017), en Amérique du Nord (French, 2018; Rokaya et al., 2018b). Sur le plan biologique, la glace régit les processus écosystémiques sous-glaciaires lorsque le contact entre l’atmosphère et l’eau est presque entièrement inhibé (Powers et al., 2017; Thellman et al., 2021). La luminosité limitée et les environnements biogéochimiques uniques (Powers et al., 2022) ont des conséquences sur tout, de la persistance des poissons (Block et al., 2020) à la disponibilité de l’oxygène (Obertegger, 2022).
Faits saillants de la figure : Le Canada possède l’une des couvertures d’eau douce les plus vastes au monde.
Titre de la figure : Réseaux hydrographiques et couverture lacustre au Canada, avec photo de petits lacs situés au nord‑est du lac Winnipeg
Figure 6.15 : Cartes et photo illustrant la vaste couverture d’eau douce du Canada. Réseau hydrographique à l’échelle du Canada (au centre), où l’épaisseur des lignes indique le débit typique des rivières (ligne fine : de 10 à 100 m3/s; ligne moyenne : de 100 à 1 000 m3/s; ligne épaisse : plus de 1 000 m3/s). Couverture lacustre au Canada (en haut), les zones ombrées indiquent la fraction d’une région de 10 km x 10 km couverte par des lacs, avec un carré rouge mettant en évidence la région illustrée sur la photo (en bas), qui montre de nombreux petits lacs non visibles à l’échelle de la carte. Source des données : Données sur les lacs et les rivières provenant de HydroLAKES et HydroRIVERS ; la photo est une image prise par le capteur MODIS de la NASA.
Description longue
Cette figure comporte trois panneaux principaux présentant la répartition spatiale et une représentation visuelle des eaux de surface au Canada. Le panneau en haut à droite est une carte muette des principaux bassins versants du Canada, où les rivières et les lacs apparaissent en bleu pâle, et il illustre la présence considérable des plans et cours d’eau de surface à l’échelle du pays. Le panneau supérieur gauche est une carte colorée du Canada montrant le pourcentage de la superficie occupée par les eaux de surface selon les régions, l’intensité des couleurs allant du bleu pâle (faible pourcentage) au bleu foncé (pourcentage élevé). La légende indique une échelle de couverture en eaux de surface allant de 0 (blanc) à 100 % (bleu foncé). Les concentrations les plus élevées d’eaux de surface — représentées en bleu foncé — se trouvent dans le centre et l’est du Canada, en particulier autour des Grands Lacs et de la baie d’Hudson, tandis que des tons plus pâles se trouvent dans le Nord et les Prairies de l’Ouest et indiquent une présence plus clairsemée des eaux de surface. Le panneau inférieur présente une image satellite en gros plan d’une zone délimitée par un contour rouge sur la carte inférieure gauche; il montre les couleurs naturelles des lacs, des rivières et de la végétation environnante, et il offre un contexte visuel détaillé aux données cartographiées. Dans l’ensemble, la figure met en évidence la variation géographique des eaux de surface au Canada, les régions méridionales et centrales présentant les concentrations les plus élevées.
L’étendue et l’épaisseur de la glace d’eau douce sont des indicateurs des changements climatiques (Adria et al., 2009; Magnuso et al., 2000). Le réchauffement climatique modifie la chronologie de la formation et de la fonte de la glace de rivière et de lac, diminue la durée de la couverture de glace et réduit l’épaisseur de la glace, en particulier l’épaisseur maximale atteinte vers la fin de l’hiver. En plus de ces changements de la chronologie de la formation et de la fonte de la glace ainsi que de l’épaisseur de celle‑ci, des températures hivernales plus élevées et des régimes de précipitations modifiés peuvent avoir une incidence sur la qualité de la glace qui se forme sur les rivières et les lacs (Dibike et al., 2011). Une glace de faible qualité est moins dense et a une capacité réduite à supporter du poids, ce qui a des conséquences pour la sécurité (Culpepper, Jakobsson et al., 2024; Woolway et al., 2022). Elle est également moins transparente et réduit donc la quantité de lumière qui pénètre dans l’eau sous‑jacente, ce qui entraîne des conséquences écologiques (Weyhenmeyer et al., 2022a). Dans les rivières, les changements climatiques peuvent également modifier la fréquence et la sévérité des embâcles (encadré 6.5), ce qui a des conséquences sur le risque d’inondation (Rokaya et al., 2018b). Comme le débit des rivières est beaucoup plus rapide que la circulation relativement lente de l’eau dans les lacs, des processus différents doivent être pris en compte pour la glace de rivière par rapport à celle de lac. Pour cette raison, la glace de rivière et celle de lac sont abordées séparément dans les sections suivantes.
Encadré 6.4 : Les routes d’hiver dans un climat en changement
Avec une superficie terrestre d’environ 9,9 millions de km2, le Canada occupe le deuxième rang mondial sur le plan de la superficie et présente un paysage diversifié comprenant des montagnes, des lacs, des rivières, de la toundra, des glaciers, des milieux humides et du pergélisol. Une grande partie de ce territoire est difficile à aménager et très difficile à traverser, ce qui explique en partie pourquoi environ 65Note de bas de page 4 communautés éloignées ne sont pas encore reliées à des réseaux de transport accessibles en toutes saisons, tels que des routes, des chemins de fer ou des services de traversiers. Dans les régions du pays dépourvues d’accès terrestre toutes saisons, la meilleure période pour voyager est souvent l’hiver, lorsque le sol, les rivières et les lacs sont suffisamment gelés pour supporter le poids des véhicules. Pour de nombreuses communautés éloignées, c’est la seule période où elles peuvent s’approvisionner en fournitures essentielles, telles que la nourriture, les médicaments, le carburant, ainsi que de l’équipement et des matériaux de construction.
Afin de relier ces communautés entre elles et au réseau de transport canadien toutes saisons, un réseau de 7 500 km de routes d’hiver est construit chaque année au Canada en utilisant la neige au sol et la glace de lac et de rivière. Il s’agit d’une entreprise colossale, mais la construction de routes toutes saisons est beaucoup plus coûteuse. La plupart des routes d’hiver comportent des tronçons à la fois sur terre et sur l’eau. Les sections construites sur terre nécessitent des quantités suffisantes de neige dans la région pour être compactées et durcies par un arrosage (encadré 6.4, figure 1). La construction sur les lacs et les rivières repose sur le gel naturel de l’eau jusqu’à ce que la machinerie puisse dégager la neige en toute sécurité, et sur l’inondation de la glace pour accélérer le processus de gel. Comme tout cela exige un temps froid et que le Canada se réchauffe rapidement (chapitre 2, section 2.4), le réseau de routes d’hiver est vulnérable aux changements climatiques.
Pour l’instant, les routes plus nordiques, comme le pont de glace de Dawson, au Yukon, semblent plus résilientes que celles situées plus au sud, comme la route d’hiver de Deer Lake, en Ontario, puisque les régions nordiques connaissent généralement des hivers plus longs et plus froids. Cependant, le relief sur lequel les routes d’hiver sont construites peut aussi influencer leur vulnérabilité aux changements climatiques. Il faut plus de temps pour que les lacs et les rivières gèlent par rapport aux terres. Par conséquent, une route d’hiver comme celle de Poplar Hill, en Ontario, avec ses nombreux franchissements de cours d’eau, est plus vulnérable que des routes principalement terrestres, comme celle de Pikangikum, en Ontario, même si les deux se trouvent dans la même zone climatique. Les connaissances autochtones peuvent également jouer un rôle crucial pour réduire la vulnérabilité des routes d’hiver aux répercussions des changements climatiques. Les connaissances spécialisées des communautés autochtones sur leur région peuvent être déterminantes pour la préparation des routes, l’inondation de la glace et le déneigement, ce qui accélère la construction et permet de maintenir les routes ouvertes le plus longtemps possible.
Pour en savoir plus sur les routes d’hiver du Canada et leur vulnérabilité aux changements climatiques, consultez le plus récent rapport de recherche du Conseil national de recherches du Canada (M. Zhang et al., 2024).
Faits saillants de la figure : Les routes d’hiver nécessitent une glace suffisamment épaisse sur les plans d’eau pour supporter le poids des véhicules et une quantité suffisante de neige en milieu terrestre aux fins de compaction en chaussée.
Titre de la figure : Photos de routes d’hiver et de leur construction
Encadré 6.4, figure 1 : À gauche : Construction d’une route d’hiver au Manitoba montrant le pompage d’eau sous la glace du lac vers la surface afin d’épaissir la glace plus rapidement (Photo : Douglas Jansen, gestionnaire des routes nordiques, Transports et Infrastructure Manitoba); Au centre : Tronçon sur glace de l’ancienne route d’hiver reliant Inuvik à Tuktoyaktuk, dans les Territoires du Nord-Ouest, avec une automobile pour donner l’échelle (Photo : Conseil national de recherches du Canada); À droite : Tronçon terrestre de la route d’hiver de la vallée du Mackenzie, dans les Territoires du Nord-Ouest (Photo : Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest).
Description longue
L’image se compose de trois photographies placées côte à côte illustrant les conditions des routes d’hiver dans les régions nordiques pendant la saison des routes de glace.
Photographie de gauche : Sur une rivière gelée, un travailleur vêtu d’une combinaison orange vif arrose la surface glacée afin de favoriser l’épaississement de la glace. D’autres équipements et travailleurs sont visibles plus loin le long de la rivière. La scène se déroule sous un ciel nuageux, et la surface de la glace est luisante, ce qui témoigne d’activités d’entretien en cours et de zones où la glace demeure mince.
Photographie du centre : Une vue aérienne montre une longue fissure étroite traversant en diagonale une vaste étendue blanche de paysage gelé, bordée d’arbres sur de basses collines. Cette fissure sombre, qui contraste avec la neige environnante, représente une zone de faiblesse structurale ou un danger potentiel dans la glace, pouvant se former à la suite de variations du niveau de l’eau ou de contraintes exercées sur la couverture de glace.
Photographie de droite : Cette image montre une route d’hiver surélevée traversant une forêt dense de conifères. De hauts bancs de neige bordent la route, et un panneau de mise en garde jaune est visible, soulignant le caractère éloigné et entretenu de cette route. Le soleil est bas à l’horizon, projetant de longues ombres, et la surface de la route apparaît lisse et praticable pour les véhicules.
Dans l’ensemble, ces photographies mettent en évidence les défis, les besoins d’entretien et les dangers naturels associés au transport sur les routes d’hiver dans les milieux nordiques éloignés et glacés.
6.4.1 : Changements passés
6.4.1.1 : Chronologie de la formation et de la fonte, durée et épaisseur de la glace de lac
Les études sur la phénologie de la glace de lac peuvent être difficiles à interpréter, car le nombre de données disponibles dépend fortement de la période analysée. Pour les lacs disposant de données à long terme (de 75 à 100 ans), la durée de la couverture de glace a diminué d’environ 6 à 17 jours par siècle, soit environ 0,6 à 1,7 jour par décennie (A. M. W. Newton et Mullan, 2021; Sharma, Richardson et al., 2021). Cependant, ces données à long terme sont concentrées dans deux endroits, le nord de l’Europe (principalement la Suède et la Finlande) et la région des Grands Lacs en Amérique du Nord. Sur des périodes plus courtes, les données sont plus largement disponibles, et des études ont signalé des tendances indiquant des pertes de durée de la couverture de glace allant de 6 à 11 jours par décennie pour des périodes d’analyse de 25 à 30 ans. Bien que des périodes d’analyse plus courtes puissent intrinsèquement produire des tendances plus marquées, l’examen de segments progressifs des données montre que le rythme de perte de glace s’est accéléré au cours du XXe siècle et au début du XXIe siècle (A. M. W. Newton et Mullan, 2021; Sharma, Richardson et al., 2021). Dans ces études et d’autres semblables, les changements de la chronologie de la fonte des glaces (par exemple, une débâcle plus précoce) sont généralement plus prononcés et plus faciles à détecter que les changements de la chronologie de la formation des glaces (par exemple, un gel plus tardif), ce qui concorde avec les simulations de la formation et de la fonte des glaces dans les modèles (Benson et al., 2012).
Il existe beaucoup moins de mesures de l’épaisseur de la glace de lac que de la durée de cette glace, et les tentatives d’analyse des mesures disponibles n’ont révélé aucune tendance systématique (Imrit et al., 2022). Même pour la chronologie de la formation et de la fonte de la glace de lac, le nombre de mesures sur le terrain a diminué au cours des dernières décennies après avoir atteint un sommet entre 1960 et 1995 (Murfitt et Duguay, 2021). Pour pallier la diminution des mesures sur le terrain, des études ont examiné le potentiel d’une gamme de capteurs satellitaires pour fournir des informations sur la chronologie de la formation et de la fonte de la glace de lac ainsi que sur l’épaisseur de celle‑ci, y compris des capteurs capables d’observer les longueurs d’onde visibles et les micro-ondes (capteurs passifs et actifs) et des altimètres satellitaires (Dauginis et Brown, 2021; Du et al., 2017; Kang et al., 2014; Kheyrollah Pour et al., 2017; X. Li et al., 2023). Bien que ces mesures soient précises, en particulier en ce qui concerne la chronologie de la formation et de la fonte de la glace, les données à haute résolution nécessaires pour observer les petits lacs sont généralement disponibles sur de trop courtes périodes pour évaluer les tendances liées au climat (voir les lacunes dans les connaissances à la section 6.4.4). Les données dans le visible obtenues par Landsat, qui remontent à 1985, constituent une exception, mais elles ne fournissent pas d’informations sur les régions polaires en hiver. L’analyse de ces données satellitaires indique que la formation de la couverture de glace sur les lacs de la zone tempérée de l’hémisphère Nord a diminué d’environ 50 % entre janvier et mars de 1985 à 2020 (X. Wang et al., 2021).
Étant donné le peu de mesures sur le terrain et la période relativement courte couverte par les données satellitaires, une solution de rechange consiste à simuler la chronologie de la formation et de la fonte de la glace de lac à l’aide d’un modèle alimenté par les températures passées et d’autres conditions météorologiques pertinentes. Pour les lacs du Canada, il est particulièrement important de tenir compte de la neige afin d’obtenir des valeurs précises de l’épaisseur de la glace, car elle isole la glace sous‑jacente et peut contribuer à la formation de glace blanche (Kheyrollah Pour et al., 2012). Le modèle canadien des lacs (Duguay et al., 2003) tient compte de la neige et a été validé à la fois par des mesures sur le terrain et des données de télédétection, démontrant sa capacité à simuler avec précision la chronologie de la formation et de la fonte de la glace, ainsi que l’épaisseur de celle‑ci (L. C. Brown et Duguay, 2011a; Duguay et al., 2003; Ménard et al., 2002). Nous présentons ici les changements passés de la durée de la glace de lac à partir de ce modèle, alimenté par des estimations historiques de la température de l’air près de la surface, de l’épaisseur de la neige et d’autres conditions météorologiques provenant d’ERA5-Land (figure 6.16).
Faits saillants de la figure : Au cours des quatre dernières décennies, la durée de la glace de lac a diminué dans une grande partie du Canada, mais elle a augmenté dans certaines régions du centre du Canada et du sud du Québec.
Titre de la figure : Changements passés dans la durée de la glace de lac au Canada
Figure 6.16 : Carte montrant à l’aide de couleurs le changement de la durée de la couverture de glace de lac au Canada de 1979 à 2021. Source des données : Résultats du modèle canadien de glace de lac alimenté par des estimations historiques de la température de l’air près de la surface, de l’épaisseur de la neige et d’autres conditions météorologiques provenant d’ERA5-Land.
Description longue
Cette carte montre les changements de la durée de la couverture de glace de lac au printemps à l’échelle du Canada, mesurés en jours. Les changements varient de −28 jours (durée beaucoup plus courte) à +14 jours (durée plus longue), selon une échelle de couleurs : le brun foncé indique les régions où la durée de la couverture de glace de lac est considérablement raccourcie, les tons de brun pâle à beige représentent un raccourcissement modéré, tandis que les tons de bleu pâle à bleu sarcelle indiquent des zones où la durée de la couverture de glace de lac s’allonge. Dans l’ensemble, la majeure partie du Canada — incluant une grande partie du Nord, des Prairies et des régions centrales — présente une durée de la couverture de glace de lac plus courte, comme en témoigne l’étendue des zones de couleur brune. Les diminutions les plus importantes (tons de brun foncé) sont observées dans le Nord et dans les provinces des Prairies. À l’inverse, certaines régions ouest de l’intérieur — notamment des parties de la Colombie‑Britannique et de l’Alberta — ainsi que de petites zones du centre du Canada, montrent une augmentation de la durée de la couverture de glace de lac (tons de bleu). La légende située au bas de la carte quantifie ces changements, allant de −28 à +14 jours. Les données mettent en évidence une forte tendance vers un raccourcissement de la durée de la couverture de glace de lac dans la majorité du Canada, avec seulement quelques régions montrant un allongement de la durée. Les zones pointillées peuvent indiquer des régions où les changements sont statistiquement significatifs. La carte offre un résumé visuel de la variation géographique des changements de la durée de la couverture de glace de lac liées au climat.
Les changements de la durée de la glace de lac entre 1979 et 2021 varient entre des diminutions de trois à quatre semaines dans certaines parties de la Colombie-Britannique (soit un rythme moyen d’environ six jours par décennie), des diminutions d’une à trois semaines dans une grande partie du nord du Canada, du sud de l’Ontario et de certaines régions du Canada atlantique (environ trois jours par décennie), et des augmentations allant jusqu’à deux semaines dans certaines régions du centre du Canada (figure 6.16). Cette tendance à la diminution dans le nord du Canada et les régions maritimes du pays, mais à l’augmentation dans le centre du Canada, concorde avec les études à l’échelle de l’hémisphère (Grant et al., 2021) et correspond approximativement aux changements de la durée du manteau neigeux (section 6.2). Les changements passés de la durée de la couverture de glace de lac pour l’ensemble du Canada, selon le modèle canadien de glace de lac (pondéré en fonction de la densité des lacs), représentent une diminution d’environ 1,5 jour par décennie (figure 6.17), ce qui se situe dans la fourchette supérieure des estimations fondées sur les observations à long terme, mais demeure inférieur aux moyennes récentes à l’échelle de l’hémisphère (Sharma, Richardson et al., 2021).
Faits saillants de la figure : Le nombre de jours avec couverture de glace de lac a diminué pour l’ensemble du Canada entre 1979 et 2021.
Titre de la figure : Changement de la durée de la glace de lac pour l’ensemble du Canada entre 1979 et 2021
Figure 6.17 : Écart annuel par rapport à la moyenne du nombre de jours avec couverture de glace de lac pour l’ensemble du Canada entre 1979 et 2021. Les barres bleues indiquent les années où le nombre de jours avec couverture de glace de lac était supérieur à la moyenne, tandis que les barres roses indiquent les années où ce nombre était inférieur à la moyenne. La ligne pointillée noire représente la tendance générale. Source des données : Résultats du modèle canadien de glace de lac alimenté par des estimations historiques de la température, de l’accumulation de neige et d’autres conditions météorologiques provenant d’ERA5‑Land.
Description longue
Ce graphique à barres montre les écarts annuels, exprimés en jours, par rapport à une moyenne à long terme pour la période allant d’environ 1978 à 2023. L’axe vertical s’étend de −15 à +15 jours. Les barres situées au‑dessus de zéro (en bleu) représentent les années affichant un écart positif, tandis que les barres situées sous zéro (en orange) indiquent les années affichant un écart négatif. Au cours des premières années (de la fin des années 1970 jusqu’à la fin des années 1990), les écarts positifs sont plus fréquents et plus importants, certaines années dépassant +10 jours. À partir d’environ l’an 2000, les écarts négatifs deviennent dominants et plus fréquents, plusieurs années affichant des valeurs comprises entre −5 et −15 jours. Une ligne noire tiretée, inclinée vers le bas de gauche à droite, représente la tendance générale de diminution des écarts au fil du temps. Cette tendance visuelle signale un passage d’écarts positifs plus fréquents ou plus grands à des écarts négatifs de plus en plus grands au cours des dernières années, ce qui suggère un déclin à long terme par rapport à la moyenne historique.
6.4.1.2 : Chronologie de la formation et de la fonte, durée et épaisseur de la glace de rivière
Les études utilisant les données des stations hydrométriques canadiennes (stations qui recueillent des données sur les ressources en eau) indiquent que le moment de la débâcle des rivières varie entre plus tôt et plus tard selon l’endroit, pour la période allant de 1970 à 2016 (figure 6.18). Bien que les tendances observées aux stations varient considérablement selon l’endroit, la majorité des stations montrent une tendance vers une débâcle plus précoce (Y. Chen et She, 2020), et la variation interannuelle de la chronologie de la débâcle est fortement corrélée à la variabilité interannuelle de la température printanière (Y. Chen et She, 2020; Dibike, Hartmann et al., 2021; A. M. W. Newton et Mullan, 2021; von de Wall et al., 2010). Les tendances spatiales pour la prise des glaces (non illustrées) sont généralement plus complexes que pour la débâcle (Lacroix et al., 2005; Thellman et al., 2021).
La sévérité de la glace de rivière décrit les processus associés aux embâcles importants qui causent des inondations ou ont d’autres répercussions socioéconomiques et écologiques, qu’elles soient négatives ou positives (voir l’encadré 6.5 sur les embâcles de rivière et la section 5.7 du chapitre 5 sur les inondations). Les embâcles peuvent se former à la fois lors de la prise des glaces et lors de la débâcle. Les embâcles pendant la période de débâcle sont généralement plus graves, car le débit de nombreuses rivières canadiennes atteint son maximum au printemps et est plus faible à l’automne. Ce n’est pas nécessairement le cas pour les rivières régularisées, dont le débit est contrôlé. Le niveau d’eau instantané maximal observé lors de la débâcle est couramment utilisé comme indicateur de la sévérité de la débâcle. Les données provenant de nombreuses rivières canadiennes ont révélé des tendances à la baisse et à la hausse des niveaux d’eau (en centimètres par décennie) sur différentes périodes, remontant jusqu’au début du XXe siècle (Beltaos, 2004; Curi et al., 2021; Dibike, Hartmann et al., 2021; Poulin et al., 2021; Turcotte et al., 2019). L’ampleur du débit en période de débâcle est un faible indicateur du potentiel d’inondation lorsqu’il est utilisé sans données supplémentaires. Pour un débit donné, les niveaux d’eau maximaux pendant la débâcle peuvent varier considérablement, selon qu’un embâcle important se forme à proximité ou non. Pour de nombreuses rivières nordiques, un seul événement de débâcle printanière est la norme. Parfois, quelques jours de temps doux accompagnés de fortes pluies peuvent augmenter suffisamment le débit et le niveau d’eau pour déclencher une débâcle, parfois plus d’une fois au cours d’un même hiver. Ces événements sont appelés débâcles hivernales (Beltaos, 2002; Janowicz, 2010; Turcotte et al., 2020). Dans le cadre de la présente évaluation, le terme « hiver » désigne la période comprise entre la formation initiale et la débâcle finale de la couverture de glace et peut dépasser les limites calendaires de la saison hivernale. Une débâcle hivernale peut être plus sévère qu’un événement printanier (par exemple, l’inondation de l’hiver 2018 dans le bassin versant de la rivière Grand, en Ontario) (Curi et al., 2019), car les embâcles formés en hiver gèlent en place lorsque le froid revient et peuvent favoriser des embâcles plus persistants lors de la débâcle suivante. Partout au Canada, les débâcles hivernales sont de plus en plus fréquentes (figure 6.4.5) (De Coste et al., 2022).
Faits saillants de la figure : Les tendances de la débâcle des rivières au Canada montrent une variation régionale allant d’une débâcle plus précoce à plus tardive.
Titre de la figure : Changement de la chronologie de la débâcle des rivières au Canada de 1970 à 2016
Figure 6.18 : Carte montrant à l’aide de couleurs les changements de la chronologie de la débâcle des rivières au Canada de 1970 et 2016. Les cercles indiquent les sites de débâcle, et les couleurs reflètent l’ampleur positive ou négative du changement. Source des données : Y. Chen et She (2020).
Description longue
Cette carte du Canada montre les changements de la chronologie (en jours) d’un événement saisonnier observés à de nombreux sites, à l’aide de cercles colorés indiquant si l’événement se produit plus tôt ou plus tard par rapport à une moyenne historique. Les sites sont répartis dans l’ensemble du pays, les cercles étant colorés du brun foncé (événement nettement plus précoce, jusqu’à 27 jours plus tôt) au bleu sarcelle foncé (événement nettement plus tardif, jusqu’à 27 jours plus tard). Les tons intermédiaires près du centre indiquent peu ou pas de changement. Dans l’Ouest canadien (Colombie‑Britannique et Alberta), en Ontario et au Canada atlantique, on observe des groupes de cercles brunâtres, ce qui indique que l’événement survient généralement plus tôt, en particulier dans le sud‑ouest et le long de la côte du Pacifique. À l’inverse, la région centrale des Prairies, certaines régions du centre et du nord de l’Ontario, le Québec, ainsi que des parties des provinces maritimes présentent davantage de cercles bleu sarcelle, ce qui indique que l’événement s’y produit plus tard. La barre de couleurs située sous la carte présente l’échelle des changements, allant de −27 jours (événement plus précoce, en brun) à +27 jours (événement plus tardif, en bleu sarcelle). Dans l’ensemble, la carte révèle une mosaïque de tendances, certaines régions connaissant un événement plus précoce, d’autres un événement plus tardif, avec une variabilité locale importante à l’échelle du pays.
Faits saillants de la figure : Le nombre de débâcles hivernales au Canada a augmenté depuis 1955.
Titre de la figure : Nombre de débâcles hivernales au Canada de 1955 à 2015
Figure 6.19 : Nombre de débâcles hivernales recensées dans la Base de données canadienne sur les glaces fluviales entre 1955 et 2015, avec ligne de tendance. La tendance a un seuil de signification statistique de 5 % (ce qui signifie qu’il y a 5 % de chances ou moins de conclure qu’un effet ou une tendance existe alors qu’il n’en est rien). Source des données : De Coste et al. (2022).
Description longue
Ce diagramme de dispersion présente le nombre annuel de débâcles hivernales — des événements précis, probablement liés à la rupture de la glace — enregistrées entre 1955 et 2015. L’axe horizontal représente les années, de 1955 à 2015, à intervalles approximatifs d’une décennie, tandis que l’axe vertical indique le nombre de débâcles par année, variant de 0 à 30. Chaque point bleu correspond au nombre d’événements observés au cours d’une année donnée.
Au cours des premières décennies, les points de données sont majoritairement regroupés près de zéro, avec seulement quelques années affichant jusqu’à cinq débâcles avant 1970. À partir des années 1970, la dispersion des points augmente de façon plus marquée, un nombre croissant d’années enregistrant entre 5 et 10 débâcles. Depuis le milieu des années 1980, le diagramme révèle une variabilité accrue, avec plusieurs années présentant un nombre élevé de débâcles, certaines dépassant 15 débâcles, et quelques‑unes atteignant plus de 25 débâcles. Une ligne noire tiretée, inclinée vers le haut de gauche à droite, représente une tendance à la hausse du nombre de débâcles au fil du temps. Dans l’ensemble, ce diagramme montre que les débâcles hivernales sont devenues à la fois plus fréquentes et plus variables au cours des soixante dernières années.
6.4.1.3 : Épaisseur de la glace de rivière
L’épaisseur de la glace de rivière en hiver est un facteur clé pour la sécurité des traversées lorsque des routes d’hiver sont construites dans le nord du Canada aux fins de transport. De plus, l’épaisseur maximale atteinte par la couverture de glace avant une débâcle est l’un des facteurs qui influencent la formation des embâcles. Par exemple, une glace mince est moins susceptible de bloquer les gros blocs de glace et débris qui peuvent provoquer des embâcles. À l’inverse, une glace extrêmement épaisse est plus susceptible de se désintégrer sur place plutôt que d’être mobilisée par la montée des eaux, produisant ainsi suffisamment de débris pour contribuer à d’autres embâcles. Des tendances vers une couverture de glace plus mince dans les rivières ont été signalées dans des études ciblant l’hémisphère Nord, y compris à deux sites au Canada (Beltaos et Prowse, 2009; Burrell et al., 2023). Les taux d’amincissement sur des périodes d’au moins 30 ans s’élèvent généralement à quelques millimètres par année. Cependant, des tendances récentes observées sur six rivières différentes au Yukon indiquent des taux d’amincissement de la glace en fin d’hiver de 8 à 18 mm/année sur des périodes de 13 à 23 ans, ce qui concorde avec la diminution du froid hivernal global mesurée par le cumul des degrés-jours de gel (Turcotte et al., 2019). Les préoccupations concernant la détérioration des conditions environnementales dans le delta des rivières de la Paix et Athabasca, notamment la réduction de l’épaisseur et de la qualité de la glace, ont conduit à la mise en œuvre de programmes de surveillance communautaire gérés par la Première Nation crie Mikisew depuis 2008 et la Première Nation des Chipewyans d’Athabasca depuis 2010. Parmi les autres variables environnementales, l’épaisseur et la qualité de la glace sont surveillées à certains sites tout au long de l’hiver (Maclean et al., 2021). Un modèle régional de croissance de la glace fondé sur des données a été développé, permettant de calculer l’épaisseur maximale saisonnière de la glace depuis l’hiver 1920‑1921. Le modèle indique une perte de 8 cm au cours des 100 années suivantes (Maclean et al., 2021), tandis que le taux d’amincissement semble avoir été plus élevé au cours des quelque 50 dernières années.
Encadré 6.5 : Embâcles sur les rivières
Dans les rivières des régions froides, des formations appelées embâcles peuvent se produire. Les embâcles sont connus pour se former partout au Canada, avec des récits écrits remontant jusqu’au XVIIe siècle. Un embâcle se compose de floes de glace de divers types et tailles qui ont été arrêtés dans leur descente par un obstacle ou une combinaison d’obstacles, tels qu’une couverture de glace stationnaire, des piliers de pont, des îles ou des hauts-fonds. La formation d’embâcles se produit plus facilement dans les coudes prononcés et les tronçons étroits des rivières ainsi qu’aux endroits où des réductions abruptes de la pente de la surface de l’eau diminuent la force motrice de l’écoulement (par exemple, près de l’entrée d’un réservoir, d’un lac ou de la mer). Les embâcles peuvent s’étendre sur des dizaines de kilomètres et être beaucoup plus épais que la glace qui recouvre généralement les rivières pendant la majeure partie de l’hiver. Bien que les embâcles se forment le plus souvent lors de la prise des glaces à l’automne et de la débâcle au printemps, ils peuvent parfois se former lors de dégels hivernaux qui produisent un ruissellement important et provoquent une débâcle partielle ou complète de la couverture de glace. Avec le retour du froid, les embâcles hivernaux gèlent sur place et peuvent déclencher un autre embâcle, plus sévère, lors de la débâcle suivante (généralement au printemps). Ici, le terme « hiver » désigne la période comprise entre la formation initiale et la débâcle finale de la couverture de glace normale et peut dépasser les limites calendaires de la saison hivernale. Une fois qu’un embâcle s’est formé, la profondeur de la rivière peut augmenter de plusieurs mètres. Cette forte augmentation est une réponse à la grande résistance hydraulique sous l’embâcle, et la rivière continuera de monter jusqu’à ce que sa nouvelle profondeur soit suffisante pour faire flotter l’embâcle, généralement lorsqu’environ neuf dixièmes de l’épaisseur de l’embâcle sont submergés. Même lorsque l’embâcle flotte et se stabilise, le niveau de l’eau peut encore monter en raison des variations de vitesse d’écoulement, surtout dans les chenaux étroits. Le volume de débris de glace disponible pour former un embâcle peut également influencer les niveaux d’eau.
Les inondations sont une conséquence fréquente des embâcles, représentant un danger pour les résidants des communautés riveraines (chapitre 5, section 5.7). Elles s’accompagnent souvent de dommages aux habitations et aux infrastructures (voir par exemple les chapitres 3 et 6 du document Le rapport sur les Perspectives régionales, Douglas et Pearson, 2022; Hancock et al., 2022). Dans les rivières non régularisées, les embâcles en période de débâcle sont généralement plus sévères que les embâcles en période de gel, mais l’inverse peut se produire dans les rivières régularisées au moyen de barrages et de déversoirs. Les embâcles peuvent également nuire au transport, à la navigation, aux installations d’approvisionnement en eau et à la production hydroélectrique. Ils peuvent durer quelques heures ou plusieurs jours. Lorsqu’ils cèdent, des vagues très dynamiques se déplacent rapidement vers l’aval, entraînant une élévation rapide du niveau de l’eau et mettant en danger les personnes et les biens situés à proximité.
Les embâcles ont une incidence sur les écosystèmes riverains et des plaines inondables par l'intermédiaire des processus hydrodynamiques et de transport des sédiments. Ces répercussions peuvent être négatives si elles ne font pas partie intégrante de l’écosystème local, mais dans certains endroits, tels que les deltas des rivières de la Paix et Athabasca, de la rivière des Esclaves et du fleuve Mackenzie, elles sont essentielles pour recharger les plaines inondables en eau, en sédiments et en nutriments. Comme les embâcles sont contrôlés par des facteurs hydrologiques et climatiques, il est important de savoir comment ces facteurs ont évolué et continueront d’évoluer avec les changements climatiques.
Pour une introduction plus complète aux embâcles dans les rivières canadiennes, voir Gerard et Davar (1995).
Faits saillants de la figure : Les embâcles sur les rivières peuvent provoquer une élévation du niveau de l’eau et des inondations, avec un risque de dommages aux infrastructures.
Titre de la figure : Photos d’embâcles et de dommages liés aux embâcles
Encadré 6.5, figure 1 : À gauche : Embâcle sur le fleuve Saint-Jean (Wolastoq), au Nouveau-Brunswick, sur le point de s’étendre sur les berges (Photo : D. Bray); À droite : Pont brisé par la glace sur la rivière Matapédia, au Québec (Photo : S. Beltaos); En bas : Hausse extrême du niveau de l’eau lors du passage d’une vague sur la rivière Athabasca, en Alberta (Adapté de : Beltaos et al. (2018)).
Description longue
Cette figure comprend deux photographies et un graphique linéaire illustrant les répercussions des embâcles sur les cours d’eau et les infrastructures.
La première photographie (à gauche) montre une route située en bordure d’une rivière, encombrée de blocs épais et déchiquetés de glace blanche, poussés sur la berge et empiétant partiellement sur la chaussée. Cette scène témoigne d’un important mouvement de glace et d’un épisode d’inondation connexe.
La deuxième photographie (au centre) représente un pont en treillis métallique enjambant une rivière, entouré de plaques de glace brisée rugueuses et irrégulières, étroitement accumulées contre les piliers du pont et sous le tablier. Les arbres dénudés et la neige visible sur la berge mettent en évidence des conditions de début de printemps.
Le troisième panneau (à droite) présente un graphique linéaire montrant l’évolution du niveau de l’eau de la rivière, en mètres (axe vertical), en fonction du temps, en minutes après midi le 27 avril 2014 (axe horizontal). La courbe débute près de zéro, augmente rapidement autour de 90 minutes après midi pour atteindre un pic à environ 6 mètres, puis diminue graduellement jusqu’à un peu plus de 5 mètres. Ces données illustrent la montée rapide du niveau de l’eau suivie d’une baisse causées par un embâcle, lors duquel la glace a bloqué temporairement l’écoulement de la rivière avant de céder brusquement, provoquant une inondation brève mais importante.
6.4.2 : Causes des changements passés
La glace présente sur un plan d’eau, tel qu’un lac ou une rivière, varie selon deux types de facteurs généraux : les conditions climatiques locales et les caractéristiques secondaires liées au plan d’eau lui‑même, telles que sa taille, sa forme et la vitesse de son écoulement. Les conditions climatiques locales dépendent généralement de l’emplacement du lac ou du tronçon de la rivière. Par exemple, la latitude, la distance à l’intérieur des terres et l’altitude d’un plan d’eau déterminent la plage des températures saisonnières de l’air, la quantité de neige au sol, la couverture nuageuse typique (qui influe sur le rayonnement entrant et sortant) et la présence éventuelle d’importantes téléconnexions climatiques influençant le climat régional (Beltaos et Prowse, 2009; L. C. Brown et Duguay, 2010; Prowse et al., 2007; Turcotte et al., 2012). Parmi ces conditions climatiques, la température de l’air est la variable principale qui influe sur la couverture et l’épaisseur de la glace d’eau douce, car la glace ne peut se former que lorsque la température de l’air reste constamment inférieure à 0 °C (L. C. Brown et Duguay, 2010; Dibike, Hartmann et al., 2021; Palecki et Barry, 1986; Warne et al., 2020).
Pour chaque lac, les conditions locales de température de l’air peuvent fluctuer d’une année à l’autre, et ces fluctuations exercent la plus grande influence sur les variations interannuelles de la chronologie de la formation et de la fonte des glaces, ainsi que sur la durée totale de la glace (Imrit et Sharma, 2021). Ces fluctuations régionales de température sont généralement liées à la variabilité climatique interne (chapitre 3, section 3.3.3), ce qui signifie que les tendances relatives à la chronologie de la formation et de la fonte de la glace de lac sont également en partie influencées par cette variabilité, surtout sur des périodes courtes. Cependant, même pour des lacs individuels, des tendances à long terme relatives à la présence d’une couverture de glace sont détectables (Imrit et Sharma, 2021), et, lorsqu’on examine la réponse moyenne des lacs à l’échelle de l’hémisphère Nord, le signal de réchauffement à long terme devient le facteur dominant (Benson et al., 2012). La force de la réponse à la température explique pourquoi, pour l’ensemble de l’hémisphère Nord, la perte de glace d’eau douce (qu’elle se manifeste par une durée de couverture de glace plus courte ou une épaisseur de glace réduite) a été attribuée au réchauffement causé par les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine (Grant et al., 2021). Les conditions locales de neige ont également une incidence sur la glace de lac (L. C. Brown et Duguay, 2010; Duguay et al., 2003; Jensen et al., 2007). Par exemple, la neige agit comme un isolant, de sorte qu’en hiver, une couche de neige sur la glace ralentit la formation de glace en dessous, tandis qu’au printemps, la glace de lac recouverte d’un manteau neigeux épais fond plus lentement que celle recouverte d’un manteau mince. Cependant, la neige peut également contribuer à l’épaisseur totale de la glace lorsqu’une partie du manteau neigeux se mélange à l’eau et gèle pour former de la glace blanche (L. C. Brown et Duguay, 2010), qui est plus fragile et laisse passer moins de lumière vers l’eau sous‑jacente. Au-delà des facteurs liés au climat, des caractéristiques propres aux lacs, telles que la superficie et la profondeur, peuvent également modifier la chronologie de la formation et de la fonte de la glace ainsi que le taux de croissance de celle‑ci (Basu et al., 2024; Nõges et Nõges, 2014; Rafat et al., 2023), car elles ont une incidence sur le fetch, la circulation de l’eau, la température et la capacité de stockage de la chaleur. Ces effets sont plus marqués dans les grands lacs (Rouse et al., 2008).
Pour les rivières, des variables climatiques autres que la température, telles que la neige, la pluie, le rayonnement solaire et la couverture nuageuse, peuvent avoir une incidence directe sur la phénologie et l’épaisseur de la glace (Beltaos et Prowse, 2009; Turcotte et al., 2012), mais la nature fluide des rivières ajoute une dynamique hydrologique complexe souvent importante. Cette dynamique est contrôlée par des caractéristiques propres aux rivières, telles que la taille et la pente du chenal, la forme, l’orientation et l’hydrogramme de débit (graphique montrant l’évolution du débit d’une rivière au fil du temps sur une période donnée, telle qu’une année ou un mois) (Turcotte et Morse, 2013). Certains de ces facteurs dépendent eux-mêmes du climat, ce qui ajoute de la complexité aux projections de la glace de rivière dans différentes conditions climatiques. Par exemple, un débit élevé à l’automne tend à retarder la formation de la couverture de glace; un débit élevé au printemps tend à favoriser une débâcle plus précoce et à accroître la sévérité des embâcles qui s’ensuivent; et un débit élevé en plein hiver, résultant d’un bref redoux et de précipitations, peut provoquer une débâcle hivernale et des embâcles (Beltaos et Prowse, 2009; Gebre et Alfredsen, 2011; Turcotte et al., 2020). L’altitude du plan d’eau dans lequel une rivière se jette (comme une autre rivière, un lac ou un océan) peut également influencer les processus liés à la glace à une distance considérable de l’embouchure. Il dépasse la portée du présent rapport de détailler les mécanismes physiques qui régissent les régimes de glace de rivière et leurs nombreuses interconnexions avec le climat. Ces informations se trouvent dans des publications récentes, chacune contenant une bibliographie exhaustive (Beltaos, 2021; Beltaos et Prowse, 2009; Thellman et al., 2021). Le fait que la géomorphologie et l’écoulement sous‑tendent la formation de la glace de rivière rend extrêmement difficile la prédiction des changements de la glace de rivière dans un climat en réchauffement, en termes généraux et à grande échelle.
6.4.3 : Changements futurs
6.4.3.1 : Chronologie de la formation et de la fonte, et durée de la glace de lac
Comme la glace de lac est fortement influencée par la température de l’air, la façon dont la durée et l’épaisseur de la glace évolueront à court terme (de 2021 à 2040) et jusqu’à la fin du XXIe siècle dépendra principalement des niveaux futurs de réchauffement planétaire. Les modèles de pointe actuels prévoient que la durée de la glace de lac dans l’hémisphère Nord diminuera en moyenne de 9 à 10 jours pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale (Grant et al., 2021; Huang et al., 2022). En réponse au réchauffement, la glace devrait se former plus tard et fondre plus tôt, mais les changements liés à la débâcle devraient être plus importants (Grant et al., 2021). Pour les lacs situés dans le sud de l’Ontario et du Québec ou à certains endroits le long de la côte ouest de la Colombie‑Britannique, un réchauffement suffisant dans un scénario d’émissions très élevées (RCP8.5) pourrait entraîner la disparition complète de la couverture de glace d’ici la fin du XXIe siècle (Sharma, Blagrave et al., 2021).
Autrement, la plupart des lacs du Canada ne devraient pas perdre entièrement leur couverture de glace au cours de ce siècle, mais la durée de la glace devrait diminuer de manière comparable ou supérieure à la moyenne de l’hémisphère Nord. Cette évaluation repose sur des projections mises à jour du modèle canadien des lacs (Duguay et al., 2003), alimenté par des estimations futures de la température, de l’épaisseur de la neige et d’autres conditions météorologiques provenant de deux modèles CMIP6 (figure 6.20). Les projections indiquent que la durée de la glace de lac au Canada devrait diminuer d’au moins 10 jours pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale et, dans une grande partie du pays, de 14 à 21 jours pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale. Ces projections concordent avec d’autres études qui signalent des changements de 15 à 50 jours à l’échelle du pays pour une période correspondant à une hausse d’environ 2 °C de la température moyenne mondiale (L. C. Brown et Duguay, 2011b; Dibike et al., 2011).
Faits saillants de la figure : La durée de la glace de lac et de rivière devrait diminuer partout au Canada avec la hausse de la température moyenne mondiale.
Titre de la figure : Changements futurs de la durée de la glace de lac et de rivière au Canada par hausse d’un degré Celsius de la température moyenne mondiale
Figure 6.20 : Cartes montrant à l’aide de couleurs les changements projetés de la durée de la glace de lac (à gauche) et de rivière (à droite) au Canada pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale. Source des données : Pour la glace de lac, simulations du modèle canadien de glace de lac (Canadian Lake Ice Model) fondées sur des projections de la température de surface, de l’épaisseur de la neige et d’autres conditions météorologiques provenant de deux modèles CMIP6 (projections de la glace de lac); Pour la glace de rivière, données de température issues d’un ensemble de modèles CMIP6 (voir détails dans le texte).
Description longue
Cette image présente deux cartes du Canada qui illustrent à l’aide de couleurs les changements d’une variable liée au climat, mesurés en semaines par degré Celsius, à l’échelle du pays. Chaque carte utilise un dégradé allant du brun foncé au beige pâle : le brun foncé indique des changements négatifs plus importants (−4 semaines/°C), tandis que le beige pâle correspond à des changements négatifs plus faibles (−1 semaine/°C).
Carte de gauche : L’ouest et le nord du Canada, notamment la majeure partie de la Colombie‑Britannique, du Yukon et des Prairies, apparaissent en brun foncé, ce qui indique les changements négatifs les plus importants. Les régions centrales présentent des changements modérés, illustrés par des tons de brun intermédiaires, tandis que l’est du Canada est représenté par des tons plus pâles, qui indiquent des changements plus faibles.
Carte de droite : La tendance générale demeure semblable, mais les tons les plus foncés couvrent une superficie plus petite. Une grande partie de l’Ouest canadien apparaît désormais en brun plus pâle, ce qui indique des changements négatifs moins prononcés que sur la carte de gauche. Les régions du centre et de l’est demeurent principalement en brun pâle ou beige.
Résumé des tendances : Les deux cartes montrent que le nord et l’ouest du Canada connaissent des changements négatifs plus importants que l’est du pays. Toutefois, la carte de droite suggère que ces tendances négatives importantes sont moins étendues spatialement que sur la carte de gauche, où les changements négatifs sont plus prononcés dans l’Ouest.
Légende : Les échelles de couleurs figurant sous chaque carte indiquent l’ampleur des changements, mesurée en semaines par degré Celsius, avec des valeurs allant de −4 (changement négatif le plus important) à −1 (changement négatif le plus faible).
6.4.3.2 : Épaisseur de la glace de lac
Avec la hausse de la température moyenne mondiale, l’épaisseur maximale annuelle de la glace devrait également diminuer dans l’ensemble de l’hémisphère Nord et au Canada. Les projections pour l’hémisphère Nord d’ici la fin du siècle sont une diminution de 18 cm dans un scénario d’émissions faibles (RCP 2.6), de 26 cm dans un scénario d’émissions élevées (RCP6.0) et de 35 cm dans un scénario d’émissions très élevées (RCP8.5) (X. Li et al., 2022). Comme le réchauffement devrait être plus marqué dans l’Arctique canadien, les pertes d’épaisseur maximale annuelle de la glace y seront plus importantes (Huang et al., 2022; X. Li et al., 2022). La glace de lac est essentielle pour le transport et les déplacements dans de nombreuses communautés canadiennes (voir l’encadré 6.4 sur les routes d’hiver), et la diminution de l’épaisseur de la glace de lac projetée avec le réchauffement continu pourrait perturber ces voies de transport (Woolway et al., 2022).
6.4.3.3 : Chronologie de la formation et de la fonte, durée et sévérité de la glace de rivière
Il a été difficile de tenir compte de l’influence du débit fluvial sur les projections de la chronologie de la formation et de la fonte, de la durée et de la sévérité de la glace de rivière, car les modèles hydrologiques qui tentent de représenter ces relations ne reproduisent pas avec précision les débits observés historiquement. Par conséquent, de nombreux auteurs ont adopté des approches axées sur la température de l’air uniquement ou sur la combinaison de la température de l’air et des précipitations totales hivernales et estivales. Par exemple, des études antérieures ont projeté des changements du moment où les températures descendent sous 0 °C à l’automne et du moment où elles repassent au‑dessus de 0 °C au printemps (Prowse et Bonsal, 2004, utilisant une génération précédente de modèles CMIP). Ces études concluent que l’arrivée des températures inférieures à 0 °C à l’automne sera retardée, tandis que le retour des températures supérieures à 0 °C au printemps sera plus précoce, ce qui réduira la durée des périodes où les températures sont inférieures à 0 °C. Ces changements peuvent servir de données indirectes sur les changements de la durée de la glace de rivière, puisque la glace a besoin de températures de l’air inférieures à 0 °C pour se former et s’épaissir. Nous présentons ici des projections mises à jour fondées sur cette méthode en utilisant la génération la plus récente de modèles CMIP6 (figure 6.20). Les projections des modèles indiquent qu’au Canada, la durée de la glace de rivière diminuera de 10 à 21 jours pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale. Cela concorde avec les projections pour l’hémisphère Nord d’ici la fin du siècle selon un scénario d’émissions très élevées (SSP5-8.5) (X. Yang et al., 2020). Des projections pour des rivières canadiennes particulières existent également, mais elles reposent sur des générations précédentes de modèles CMIP (Andrishak et Hicks, 2008; Beltaos et al., 2006). Par exemple, pour un site sur la rivière de la Paix, près du delta des rivières de la Paix et Athabasca, la durée de la glace de rivière devrait diminuer de quatre semaines d’ici la fin du siècle dans un scénario d’émissions très élevées (SSP5-8.5) (Beltaos et al., 2006), ce qui est cohérent avec la figure 6.20 et avec les projections pour l’hémisphère Nord (X. Yang et al., 2020). Cependant, la confiance est limitée quant à la généralisation et à l’application précise de ces projections à des rivières particulières, car elles ne tiennent pas compte des facteurs climatiques autres que la température de l’air, ni de l’influence du débit d’eau ou de la manière dont ces facteurs supplémentaires seront eux-mêmes modifiés par les changements climatiques.
Les calculs quantitatifs de la sévérité des embâcles comportent une grande incertitude (Beltaos, 2021). Par conséquent, les projections des modèles varient selon l’endroit et même selon la méthodologie de correction des biais des modèles hydrologiques (Beltaos et al., 2006; Lamontagne et al., 2021; Mahabir et al., 2007; Rokaya et al., 2018b, 2020). En termes qualitatifs, les débâcles hivernales devraient devenir plus fréquentes et se produire de plus en plus loin au nord, ce qui devrait entraîner des embâcles plus fréquents. Cependant, les changements de la sévérité des embâcles dépendront des changements de débit, car ceux‑ci déterminent le potentiel d’inondation. Dans les rivières côtières, l’élévation du niveau de la mer (chapitre 7, section 7.4) pourrait créer des conditions favorables à la formation d’embâcles beaucoup plus en amont (Beltaos et Prowse, 2001). Le même mécanisme pourrait également s’appliquer là où une rivière se jette dans un lac ou une autre rivière si les conditions locales ou régionales élèvent les niveaux respectifs. Comme le climat se réchauffe plus rapidement dans le nord du Canada que dans le sud (chapitre 4, section 4.2), le gradient thermique rencontré par les rivières qui coulent vers le nord diminuera. Toutes choses étant égales par ailleurs, ce résultat tendra à réduire la durée de la couverture de glace et à réduire la fréquence des embâcles les plus sévères (AMAP, 2021a; Thellman et al., 2021). Le risque d’inondation liée à la glace pour les communautés et les infrastructures riveraines variera au cas par cas et dépendra des tendances locales récentes des variables pertinentes (Burrell et al., 2024). Cette variation à l’échelle locale a des conséquences pour le programme national d’évaluation des aléas d’inondation en cours (consulté le 20 décembre 2024).
6.4.3.4 : Épaisseur de la glace de rivière
L’approche la plus simple pour prévoir les changements de l’épaisseur de la glace de rivière dans un climat en changement consiste à établir un lien entre l’épaisseur de la glace et le nombre de degrés‑jours de gel cumulés au cours de la saison (Stefan, 1891). Cette approche a été utilisée pour prévoir les changements dans des rivières particulières, avec des résultats comparables pour les modèles CMIP5 et CMIP3 (Beltaos et al., 2006; Lamichhane et al., 2022). Dans les deux études, les auteurs ont constaté une diminution de l’épaisseur maximale annuelle de la glace de rivière, ce qui concorde avec un réchauffement continu et une diminution de la durée de la couverture de glace. De plus, l’influence du manteau neigeux (Ashton, 2011) a été modélisée pour l’ensemble de l’hémisphère Nord (Park et al., 2016) et pour des rivières particulières (Beltaos et al., 2006). Pour tenir compte des effets de facteurs supplémentaires, tels que la couverture nuageuse (Imrit et al., 2022), les modèles numériques mis au point pour la croissance de la glace de lac peuvent être utiles.
6.4.4 : Lacunes dans les connaissances
1) Il n’y a pas suffisamment d’observations actuelles et passées sur la glace d’eau douce au Canada.
Il existe historiquement moins de données phénologiques sur la glace de rivière (par exemple, les dates d’embâcle ou de débâcle) que sur la glace de lac (Beltaos et Prowse, 2009; Thellman et al., 2021). Une base de données mondiale sur la glace de rivière n’est disponible que depuis quelques années (X. Yang et al., 2019). De plus, cette base de données se limite à la présence de glace sur les rivières de plus de 90 m de largeur, ce qui restreint les données aux plus grands cours d’eau de la planète. Il existe également une Base de données canadienne sur les glaces fluviales (de Rham et al., 2020), mais elle n’a pas été mise à jour depuis la fin de 2015. Bien qu’il y ait historiquement plus de données phénologiques sur la glace de lac que sur la glace de rivière, ces données sont en déclin depuis les années 1990 (Murfitt et Duguay, 2021), époque où de nombreuses données sur la glace de lac ont cessé d’être consignées dans la base de données mondiale sur la phénologie de la glace de lac et de rivière et dans la Base de données canadienne sur les glaces fluviales (Benson et al., 2000; Lenormand et al., 2002). Les observations de variables non liées à la phénologie, telles que l’épaisseur ou la qualité de la glace, sont très rares (Murfitt et Duguay, 2021). Bien que l’obtention de données sur le terrain soit difficile sur le plan logistique, la présence et l’épaisseur de la glace de lac sont considérées comme des variables climatiques essentielles pour caractériser le climat de la Terre (OMM, 2021). Elles sont également essentielles pour la validation des simulations de modèles, notamment des mesures satellitaires, car, si les simulations historiques peuvent être validées avec des données passées, les nouveaux satellites nécessitent des mesures au sol contemporaines pour être validés.
2) L’utilisation des observations par télédétection pose certains défis.
Les mesures satellitaires provenant de capteurs optiques et hyperfréquences peuvent être utilisées pour déterminer la présence d’une couverture de glace et sont disponibles depuis les années 1970, mais les compromis en matière de résolution spatiale et de résolution temporelle ont limité leur utilisation. Les premiers satellites permettaient des observations fréquentes d’un endroit donné, mais à une résolution spatiale relativement grossière, ce qui limitait l’analyse aux très grands lacs (Cai et al., 2022), ou à une haute résolution, mais moins fréquente (surtout dans les régions nordiques), ce qui rendait la détermination de la chronologie de la formation et de la fonte de la glace peu précise (Murfitt et Duguay, 2021). Depuis les années 2000, les nouveaux satellites offrent de meilleures combinaisons de résolution spatiale et de résolution temporelle. Bien que des études aient examiné les tendances à court terme dans ces observations (Dauginis et Brown, 2021; Šmejkalová et al., 2016), les données ne couvrent qu’une à deux décennies, ce qui rend difficile la détection des signaux liés aux changements climatiques. À l’avenir, des satellites tels que la mission de la constellation RADARSAT du Canada (données disponibles depuis la fin de 2019) fourniront des observations encore plus fréquentes et à haute résolution. Ces observations, combinées à de nouvelles techniques d’analyse (par exemple, Engram et al., 2018; Murfitt et Duguay, 2020), devraient permettre de constituer une collection croissante de données sur la période avec couverture de glace.
Comparativement aux satellites qui fournissent des données sur la chronologie de la formation et de la fonte de la glace, peu de satellites peuvent fournir les informations nécessaires pour mesurer l’épaisseur de la glace depuis l’espace. Jusqu’à récemment, des mesures précises n’étaient possibles que pour les lacs peu profonds de la toundra (Engram et al., 2018; Surdu et al., 2014) ou pour les très grands lacs (Kang et al., 2014). Bien que de nouvelles méthodes aient vu le jour, utilisant des hyperfréquences actives (Antonova et al., 2016; Gunn et al., 2018; Murfitt et Duguay, 2020) ou des données altimétriques (Beckers et al., 2017; Mangilli et al., 2022; Ye et al., 2024) pour estimer l’épaisseur de la glace de lac, les données de validation au sol pour ces méthodes sont très limitées.
3) Les projections de la couverture de glace au Canada ne tiennent pas compte des caractéristiques locales et simplifient de nombreux processus physiques.
Les projections de la glace de lac au Canada ont généralement simulé des lacs généralisés plutôt que la diversité réelle des lacs du pays. Par exemple, l’ensemble des lacs est souvent modélisé comme ayant une profondeur constante, sans tenir compte des différences de superficie ou de circulation. Ces simplifications reflètent à la fois le manque de données disponibles pour de nombreux lacs et les limites pratiques des ressources informatiques. De même, les projections des conditions de glace de rivière n’existent que pour quelques rivières au Canada, et beaucoup n’ont pas été mises à jour avec les résultats des modèles CMIP les plus récents. Dans le cas des rivières, les modèles hydrologiques qui simulent le mieux les changements de débit ne peuvent généralement pas tenir compte de la présence de glace. Cette lacune limite la compréhension scientifique des interactions entre le débit et la glace, notamment des processus dynamiques, tels que le début de la débâcle, le transport et le devenir des segments mobilisés de la couverture de glace hivernale, la formation et le bris d’embâcles, ainsi que leur potentiel d’érosion et de transport des sédiments.
6.4.5 : Termes liés à la confiance dans les messages clés : résumé des données probantes
Message clé 6.7 : La durée de la glace de lac a diminué dans l’ensemble du Canada au cours des quatre dernières décennies (degré de confiance élevé). Elle a diminué de une à quatre semaines dans le nord du Canada, en Colombie-Britannique, dans le sud de l’Ontario et dans certaines régions du Canada atlantique, tandis qu’elle a augmenté jusqu’à deux semaines dans le centre du Canada (degré de confiance moyen). La chronologie de la débâcle printanière des rivières a changé en réponse à la température, et le nombre de débâcles hivernales augmente au Canada (degré de confiance moyen).
Message clé 6.8 : La durée de la glace de lac devrait diminuer partout au Canada à mesure que le climat se réchauffe, entraînant une diminution correspondante de l’épaisseur maximale de la glace (degré de confiance très élevé). La durée et l’épaisseur de la glace de rivière devraient également diminuer de façon générale avec l’augmentation du réchauffement climatique (degré de confiance élevé), mais le degré de confiance quant à la précision constante de ces changements pour des rivières individuelles est faible.
Remarque sur l’attribution des changements au Canada : Les messages clés ne comprennent pas d’énoncé sur l’attribution des changements observés au Canada, car la plupart des études d’attribution portent sur les changements de la durée de la glace de lac à l’échelle de l’hémisphère Nord. Malgré l’absence d’études d’attribution formelles propres au Canada, nous estimons que les changements climatiques découlant de l’activité humaine ont certainement une influence sur la glace de lac et de rivière au Canada (section 6.2.2).
En ce qui concerne le message clé 6.7, notre degré de confiance élevé dans les changements passés de la durée de la glace de lac au Canada repose sur des simulations historiques d’un modèle éprouvé qui s’accorde généralement avec les tendances observées à des sites précis. Une confiance supplémentaire est apportée par la forte relation entre la durée de la glace de lac et la température de l’air, déterminée par des études de processus, ainsi que par la corrélation des tendances observées dans ce rapport entre la durée du manteau neigeux, la durée de la glace de lac et le nombre de jours de gel saisonnier du sol, toutes des variables touchées fortement par les changements de température de l’air. Notre degré de confiance moyen dans les changements de la durée de la glace de lac pour certaines régions du Canada reflète la spécificité accrue des changements selon l’endroit et l’ampleur. Nous avons un degré de confiance moyen dans la relation entre la chronologie de la débâcle des rivières et la température de l’air, car elle repose sur plusieurs études indépendantes analysées sur diverses périodes. Bien que cette relation soit bien établie à l’échelle saisonnière, elle ne se traduit pas par des tendances de la durée de la glace de rivière corrélées aux tendances printanières de la température à l’échelle du pays, peut-être en raison de l’influence de caractéristiques propres aux rivières (section 6.4.2). Nous avons un degré de confiance moyen dans les changements liés aux débâcles hivernales, car, bien qu’ils reposent sur une seule source, les données et l’analyse concordent fortement avec les attentes théoriques.
En ce qui concerne le message clé 6.8, nous avons un degré de confiance très élevé dans les changements futurs de la durée de la glace de lac, car ils reposent sur des projections d’un modèle éprouvé qui s’accorde généralement avec les tendances observées à des sites précis. Nous avons également un degré de confiance très élevé dans les changements correspondants de l’épaisseur de la glace de lac, fondés sur des études de processus et de modélisation reliant la diminution de la durée de la glace de lac à la diminution de l’épaisseur maximale annuelle de la glace. Les attentes générales concernant les changements de la durée et de l’épaisseur de la glace de rivière reposent sur la forte relation entre la période avec couverture de glace et la température de l’air déterminée par des études de processus ou par l’analyse de données indirectes issues de plusieurs générations de projections de modèles climatiques (les périodes où les températures sont inférieures à 0 °C en est une, comme le montre la figure 6.20). Cela nous conduit à un degré de confiance élevé dans les changements généralisés attendus, mais à un faible degré de confiance quant à la précision de ces changements futurs pour certaines rivières au Canada, car les projections généralisées ne tiennent pas compte des facteurs liés au climat autres que la température de l’air, ni de l’influence du débit.
6.5 : Glaciers
Message clé 6.9 : Tous les glaciers de l’ouest du Canada et de l’Arctique canadien se sont amincis et ont perdu de la masse au cours des deux dernières décennies et demie, comme le montrent les mesures satellitaires offrant une couverture spatiale complète (degré de confiance très élevé). Des mesures sur le terrain à long terme effectuées sur un petit nombre de glaciers de référence indiquent que les glaciers du Canada perdent de la masse depuis au moins les années 1960 et que cette perte s’est accélérée au cours des dernières décennies (degré de confiance élevé). Dans l’ouest du Canada, des diminutions de la contribution des glaciers au débit estival ont été observées dans plusieurs bassins versants (degré de confiance élevé), marquant une diminution irréversible d’une source essentielle d’eau douce pour ces régions.
Message clé 6.10 : Les glaciers du Canada devraient continuer à perdre de la masse dans tous les scénarios d’émissions futurs (degré de confiance très élevé). Dans l’ouest du Canada, plus de 55 % de la glace de glacier devrait disparaître d’ici 2100, même si le réchauffement planétaire est limité à 2 °C (degré de confiance élevé). Le nombre et la sévérité des aléas liés aux glaciers, tels que les inondations et les glissements de terrain, devraient augmenter, particulièrement dans l’ouest du Canada (degré de confiance moyen). L’eau de fonte provenant des glaciers et des calottes glaciaires de l’Arctique canadien continuera de figurer parmi les plus importantes sources glaciaires de l’élévation du niveau de la mer à l’échelle mondiale jusqu’en 2100 et au‑delà (degré de confiance très élevé).
Les glaciers se forment lorsque la neige s’accumule et se compacte au fil des siècles, voire des millénaires. Ils gagnent de la masse principalement par l’accumulation de neige et en perdent (ablation) principalement par la fonte de la neige et de la glace ainsi que par le vêlage d’icebergs. En excluant les inlandsis de l’Antarctique et du Groenland, les glaciers du Canada représentent environ 20 % du volume de glace des glaciers de la planète (voir la figure 6.21 pour les cartes des glaciers de l’archipel arctique canadien et de l’ouest du Canada). Les glaciers de l’archipel arctique canadien couvrent environ 146 000 km2, répartis en deux régions : le nord de l’Arctique canadien (environ 105 000 km2) et le sud de l’Arctique canadien (41 000 km2). Les glaciers de l’ouest du Canada couvrent environ 39 500 km2, y compris ceux situés le long de la côte de l’Alaska, du côté canadien de la frontière avec les États‑Unis. Il existe également environ 24 km2 de glaciers dans le nord du Labrador (non illustrés dans la figure 6.21). Les changements climatiques accentuent l’amincissement et la fonte des glaciers presque partout dans le monde, sous l’effet des hausses décennales de température et du passage à des précipitations plus pluvieuses et moins neigeuses (Hugonnet et al., 2021). Les archives paléoclimatiques interprétées à partir de carottes de glace profonde montrent que la chaleur estivale récente dans l’Arctique canadien, moteur clé de la fonte des glaciers dans la région, est sans précédent depuis plusieurs millénaires (Fisher et al., 2012).
Faits saillants de la figure : La perte de masse glaciaire et l’élévation du niveau de la mer ont été calculées à partir de régions et d’endroits définis au Canada.
Titre de la figure : Régions et endroits au Canada utilisés pour calculer les changements de masse des glaciers et l’élévation du niveau de la mer
Figure 6.21 : Cartes montrant à l’aide de couleurs les glaciers du Canada répartis en quatre régions : nord de l’Arctique canadien (vert foncé), sud de l’Arctique canadien (vert pâle), ouest du Canada (brun pâle) et Alaska (brun foncé), qui inclut les glaciers du nord de la Colombie-Britannique et du Yukon le long de la frontière entre le Canada et l’Alaska. Les hexagones étiquetés indiquent l’emplacement de sept glaciers de référence où des mesures à long terme sont disponibles.
Description longue
Cette carte montre la répartition des régions d’inventaire des glaciers ainsi que des sites de surveillance à long terme des glaciers dans l’ouest et le nord du Canada. La carte est divisée en deux panneaux. Le panneau de gauche présente l’ouest du Canada et met en évidence trois principales régions d’inventaire des glaciers : l’Ouest canadien (en beige pâle), l’Alaska (en brun), ainsi que l’emplacement de trois glaciers de référence faisant l’objet d’une surveillance à long terme — Place, Helm et Peyto — indiqués par des hexagones noirs étiquetés. Le panneau de droite montre l’archipel arctique canadien, avec deux régions d’inventaire des glaciers : le nord de l’Arctique canadien (en vert foncé) et le sud de l’Arctique canadien (en bleu sarcelle pâle). Quatre glaciers de référence faisant l’objet d’une surveillance à long terme y figurent, également indiqués par des hexagones noirs étiquetés : Melville, Meighen, White et Devon. Dans l’ensemble, les glaciers se concentrent le long de la cordillère nord‑américaine et sur les îles de l’Extrême‑Arctique. Les sites de référence sont répartis de manière à représenter les conditions glaciaires tant dans les régions montagneuses du sud‑ouest que dans le nord de l’Arctique, et constituent ainsi des sites clés pour le suivi de l’évolution des glaciers au Canada. La légende précise les couleurs et les symboles utilisés pour chaque région d’inventaire ainsi que pour les sites de surveillance à long terme.
La perte de glace de glacier a des conséquences importantes tant à l’échelle locale que mondiale. Au Canada, l’eau de fonte des glaciers constitue une source d’eau douce pour les lacs, les rivières et les nappes souterraines (Bonsal et al., 2020; Castellazzi et al., 2019). Historiquement, ces apports ont augmenté le débit estival, améliorant la disponibilité de l’eau après la fonte des neiges et fournissant un refroidissement vital pour les écosystèmes aquatiques des rivières en fin d’été. Bien que l’accélération de la fonte des glaciers puisse temporairement accroître ces apports estivaux, ceux‑ci devraient diminuer à long terme (Huss et Hock, 2018). La baisse de la disponibilité de l’eau en été aurait des conséquences pour l’approvisionnement en eau potable, l’agriculture, l’industrie et le fonctionnement des écosystèmes (voir également l’étude de cas 5.1 du chapitre 5) (Bonsal et al., 2020; J. W. Moore et al., 2023).
L’augmentation de la quantité d’eau de fonte provenant des glaciers et des calottes glaciaires qui se déverse dans l’océan contribue également à l’élévation du niveau de la mer. Les glaciers et les calottes glaciaires de l’Arctique canadien comptent parmi les principaux contributeurs à l’élévation du niveau de la mer à l’échelle mondiale (Hugonnet et al., 2021; Wouters et al., 2019), avec des contributions détectables depuis le début des années 1990 (Box et al., 2018).
Enfin, le recul des glaciers a des répercussions sur la productivité primaire marine. Les glaciers qui se terminent en milieu marin transfèrent des nutriments de la terre vers la mer (Hopwood et al., 2020). En créant des remontées d’eaux profondes par le rejet d’eau de fonte en profondeur (Bhatia et al., 2021), les glaciers en milieu marin favorisent également la remontée d’eaux profondes riches en nutriments vers la surface. À mesure que les glaciers reculent, ils peuvent se terminer en milieu terrestre plutôt qu’en milieu marin (Cook et al., 2019; Kochtitzky et Copland, 2022). Ces changements devraient nuire à la productivité primaire marine en réduisant la remontée de nutriments permise par le rejet d’eau de fonte en profondeur (P. L. Williams et al., 2021). Combiné à l’amincissement continu de la glace de mer arctique (section 6.3), le recul des glaciers qui se terminent en milieu marin risque de poser des défis accrus pour l’approvisionnement en aliments marins traditionnels dont dépend la population inuite de cette région (Bhatia et al., 2021).
À mesure que les glaciers et les calottes glaciaires gagnent ou perdent de la masse sur de longues périodes, ils se déforment et se déplacent lentement, s’ajustant à l’évolution de leur poids sous l’effet de la gravité (Zekollari et al., 2022). Cette période d’ajustement varie selon la taille et la forme du glacier ou de la calotte glaciaire (Bahr et al., 1998; Zekollari et al., 2020), mais elle est généralement de plusieurs décennies à plusieurs siècles (Jóhannesson et al., 1989; Roe et al., 2017), ce qui signifie qu’aucun glacier ou calotte glaciaire du monde ne s’est encore complètement ajusté au réchauffement passé. Une conséquence de cet ajustement lent est que, même si les températures mondiales se stabilisent, il y aura encore un recul et une perte de masse supplémentaires dus au réchauffement survenu avant la stabilisation (Christian et al., 2018; Marzeion et al., 2018). Cette perte de masse inévitable mais non encore réalisée continuera de contribuer à l’élévation du niveau de la mer et de modifier la disponibilité de l’eau douce pendant des décennies à des siècles après la stabilisation des températures mondiales (Zekollari et al., 2025).
6.5.1 : Changements passés
La recherche et la surveillance intégrées ont réduit les incertitudes concernant la compréhension des changements touchant les glaciers au Canada, ce qui est nécessaire pour se préparer aux répercussions de ces changements sur les écosystèmes et les communautés canadiennes. Collectivement, les études sur le terrain, la télédétection et la modélisation des changements des glaciers au Canada offrent des données probantes selon lesquelles les taux de perte de masse glaciaire sont restés constants ou ont augmenté au cours des dernières décennies (Box et al., 2018; Hugonnet et al., 2021; Noël et al., 2018; WGMS, 2025; Zemp et al., 2019). Des mesures sur le terrain du bilan de masse de surface des glaciers (encadré 6.6) sont effectuées sur les sept glaciers de référence officiels du Canada (figure 6.21) depuis le début des années 1960 et sont exprimées en mètres d’équivalent en eau par année (Cogley, 2010). Bien qu’il existe une variabilité interannuelle, le résultat cumulatif de ces mesures, qui peut être considéré comme des mètres verticaux de perte d’eau, indique des pertes globales de 10 à 20 mètres d’équivalent en eau dans l’Arctique canadien et de 45 à 60 mètres d’équivalent en eau dans l’ouest du Canada (figure 6.22). Ces mesures montrent également des signes d’accélération des changements dans les deux régions. Les taux d’amincissement des glaciers aux quatre sites de surveillance dans l’Arctique canadien ont quadruplé entre 2000 et 2022, par rapport à la période de surveillance de quarante ans avant 2000 (Burgess et Danielson, 2022; Gardner et Sharp, 2007). De même, les taux d’amincissement des glaciers aux trois sites de surveillance de l’ouest du Canada ont triplé depuis les années 1970 (WGMS, 2025). Dans les deux régions, ces fortes tendances de bilan de masse négatif sont fortement corrélées à la chaleur estivale, ce qui fait du bilan de masse des glaciers un indicateur climatique précieux et l’une des variables climatiques essentielles du Système mondial d’observation du climat de l’Organisation météorologique mondiale (Bojinski et al., 2014). Depuis les années 1970, le réchauffement accru, amplifié par des épisodes de chaleur extrême comme en 2021, a accéléré la fonte des glaciers dans l’ouest du Canada (par exemple, Anderson et Radić, 2023; Demuth et al., 2008).
Faits saillants de la figure : Les glaciers de l’ouest du Canada et de l’Arctique canadien perdent de la masse depuis les années 1960, et il existe des données probantes d’un amincissement accéléré au cours des dernières décennies.
Titre de la figure : Perte cumulative de masse des glaciers d’après des mesures à long terme du bilan de masse des glaciers dans l’ouest du Canada et dans l’Arctique canadien depuis les années 1960
Figure 6.22 : Perte cumulative de masse calculée à partir des mesures de bilan de masse sur sept glaciers disposant de données à long terme (depuis les années 1960) dans l’ouest du Canada (à gauche) et l’Arctique canadien (à droite). La perte de masse est exprimée en changement d’épaisseur en mètres d’équivalent en eau. Source des données : Burgess et Danielson (2022); Thomson et al. (2017); WGMS (2025).
Description longue
Cette figure comprend deux graphiques linéaires montrant l’évolution de l’épaisseur des glaciers (exprimée en mètres d’équivalent en eau, m éq. eau) de 1960 à 2022 pour plusieurs glaciers au Canada.
Le graphique de gauche présente les données sur trois glaciers : Peyto (courbe noire), Place (courbe orange) et Helm (courbe bleu pâle). Les trois glaciers ont connu une diminution progressive de leur épaisseur au fil du temps, avec une accélération marquée de la diminution après 1980. Le glacier Peyto a perdu légèrement moins de glace que les glaciers Place et Helm, mais les trois affichent un amincissement total d’environ 50 à 70 mètres en 2022.
Le graphique de droite présente les données sur quatre glaciers de l’Arctique : Devon (courbe bleue), Meighen (courbe rouge), White (courbe verte) et Melville (courbe grise). Ces glaciers montrent également un amincissement général, mais les diminutions sont moins importantes que celles observées dans le graphique de gauche. Le glacier Melville affiche la plus forte diminution d’épaisseur, particulièrement après l’an 2000, suivi par les glaciers Devon, White et Meighen. En 2022, le glacier Melville s’était aminci d’environ 20 mètres, tandis que les autres glaciers présentaient des amincissement d’environ 10 à 15 mètres.
Résumé des tendances : Tous les glaciers s’amincissent, mais les glaciers de montagne (graphique de gauche) perdent de la glace beaucoup plus rapidement que les glaciers de l’Arctique (graphique de droite). Dans les deux groupes, le taux d’amincissement augmente après environ 1980.
Les changements à grande échelle des glaciers peuvent également être déterminés à partir des mesures satellitaires qui complètent les observations sur le terrain pour fournir des informations sur la dynamique des glaciers, les changements d’épaisseur, la perte de masse à l’échelle régionale et les contributions à l’élévation du niveau de la mer. Les mesures satellitaires de changement d’élévation en mètres par annéeNote de bas de page 5 indiquent qu’entre 2000 et 2019, les glaciers de l’ouest du Canada ont vu leur taux d’amincissement multiplié par plus de quatre, variant entre 0,13 et 1,19 m/année au cours de la période étudiée (figure 6.23) (Hugonnet et al., 2021), et constituent donc certains des glaciers qui s’amincissent le plus rapidement au monde. Les pertes les plus importantes sont observées dans la chaîne Côtière et le centre-sud des Rocheuses (Schiefer et al., 2007), où les mesures sur le terrain confirment que la glace des glaciers s’est amincie de 40 à 60 m depuis le milieu des années 1960 (figure 6.22) (WGMS, 2025). La Colombie-Britannique et l’Alberta ont perdu environ 30 %, soit 9 130 km2, de leur couverture glaciaire depuis 1984 (Bevington et Menounos, 2022), et, comme les taux d’amincissement, les taux observés de recul des glaciers ont également augmenté de manière marquée ces dernières années. Par rapport aux taux enregistrés entre 1984 et 2010, les glaciers sans débris de la Colombie‑Britannique continentale et de l’Alberta ont reculé sept fois plus vite au cours de la période plus récente de 2011 à 2020, et les glaciers sans débris de l’île de Vancouver ont reculé jusqu’à 32 fois plus vite au cours de la même période (Bevington et Menounos, 2022). Les calculs fondés sur les mesures satellitaires dans l’Arctique canadien indiquent que, pour la période de 2000 à 2019, la perte de masse des glaciers du nord de l’Arctique canadien (32 ± 3 Gt/année) était comparable à celle des glaciers du sud de l’Arctique canadien (23 ± 2 Gt/année); toutefois, les taux d’amincissement des glaciers étaient plus de deux fois plus élevés dans le sud que dans le nord au cours de la même période (environ 0,75 m/année contre 0,33 m/année, illustré à la figure 6.23) (Hugonnet et al., 2021). Collectivement, on estime que les glaciers de l’Arctique canadien ont perdu en moyenne 53 gigatonnes de masse par année de 2000 à 2023, principalement en raison de la hausse des températures estivales (The Glacier Mass Balance Intercomparison Exercise (GlaMBIE) Team, 2024). Cette perte de glace équivaut à une élévation du niveau de la mer d’environ 2,7 mm, soit 20 % de la contribution totale de toutes les calottes glaciaires et de tous les glaciers de l’Arctique, à l’exception de l’inlandsis du Groenland, au cours de cette période de 23 ans.
Faits saillants de la figure : Les glaciers de l’ouest du Canada et de l’Arctique canadien se sont amincis et ont perdu de la masse au cours des deux dernières décennies et demie.
Titre de la figure : Mesures satellitaires des taux d’amincissement des glaciers dans l’ouest du Canada et l’Arctique canadien de 2000 à 2019
Figure 6.23 : Cartes de l’ouest du Canada (à gauche) et de l’Arctique canadien (à droite) avec superposition des taux d’amincissement des glaciers de 2000 à 2019. Les couleurs des cercles indiquent le taux moyen de changement de l’altitude des glaciers (m/année) au cours de la période; la taille des cercles est proportionnelle à la superficie couverte par les glaciers. Les changements des taux d’amincissement des glaciers individuels sont regroupés et maillés spatialement; les cercles se trouvent au centre des points de grille, et leur taille et leurs taux d’amincissement représentent le changement agrégé des glaciers dans ce point de grille. Source des données : Hugonnet et al. (2021).
Description longue
Cette image présente deux cartes satellites de l’ouest du Canada (à gauche) et de l’archipel arctique canadien (à droite), qui illustrent le taux de changement de l’épaisseur des glaciers, compris entre moins de −2,0 mètres par année et 0 mètre par année. Chaque cercle représente une région englacée, la taille du cercle étant proportionnelle à la superficie de glace (de 100 à 10 000 kilomètres carrés, comme l’indique la légende en haut à droite). La couleur des cercles correspond au taux d’amincissement : le rouge foncé indique l’amincissement le plus rapide (inférieur à 2,0 m/année), tandis que le jaune et le blanc représentent un amincissement plus lent, près de 0 m/année ou nul, conformément à l’échelle de couleurs au bas de la figure.
La carte met en évidence un amincissement important des glaciers, en particulier le long des chaînes montagneuses côtières et intérieures de l’ouest du Canada, où de nombreux cercles sont rouges ou orange, ce qui indique un amincissement rapide. À l’inverse, les régions de l’Extrême‑Arctique présentent davantage de cercles jaunes et blancs, ce qui suggère des taux d’amincissement plus faibles, bien que certaines régions affichent encore un amincissement modéré (en orange). Les régions englacées les plus étendues — représentées par les cercles les plus grands — se trouvent principalement dans le nord, tandis que les glaciers plus petits sont répartis le long des montagnes de l’Ouest. Dans l’ensemble, la tendance visuelle indique que l’amincissement des glaciers est plus prononcé dans le sud et l’ouest du pays, et généralement moins important dans l’Arctique. Le fond cartographique inclut les terres, les eaux marines et le manteau neigeux afin de fournir un contexte géographique.
Les changements de superficie et le recul des glaciers peuvent également être démontrés à l’aide d’images satellitaires et de photographies (voir un exemple à la figure 6.24). Les calculs montrent que la superficie de la calotte glaciaire de Melville en 2023 est presque 50 % inférieure à celle en 1960 et que sa vitesse de rétrécissement a doublé depuis 1999. Une fragmentation accrue des complexes glaciaires et l’expansion des lacs à proximité ou en bordure des glaciers accompagnent ces résultats, menaçant dans certains cas les infrastructures environnantes et la stabilité du paysage, et augmentant le risque de crue de lacs glaciaires (Clague et O’Connor, 2021; Geertsema et al., 2022; Hik et al., 2022; Shugar et al., 2020).
Faits saillants de la figure : La perte de masse des glaciers et des calottes glaciaires peut être déduite d’images indiquant le recul des glaciers, leur fragmentation et la diminution de leur superficie.
Titre de la figure : Exemples de recul de glaciers détectable à partir de photos et d’images satellitaires
Figure 6.24 : Photos montrant le recul du front du glacier Peyto dans le parc national Banff d’environ 1 km entre 2003 (en haut à gauche) et 2024 (en haut à droite). Photos : Mike Demuth (2003) et Mark Ednie (2024). L’image satellitaire (en bas) montre la calotte glaciaire de Melville, dans les Territoires du Nord-Ouest, en 2023, avec superposition des contours passés de 1999 (rouge) et 1960 (noir). La fragmentation en cours (zones distinctes marquées par un « F ») et le substrat rocheux intérieur nouvellement exposé (sections vides de la région centrale de la calotte glaciaire marquées par un « B ») sont des indications claires de la désintégration rapide de cette calotte glaciaire de plateau située à basse altitude (de 514 à 740 m au-dessus du niveau de la mer) dans l’ouest de l’Arctique canadien. Source de la photo : Sentinel‑2, image en couleurs réelles acquise le 18 juillet 2023.
Description longue
Cet ensemble de trois images illustre le recul d’un glacier au fil du temps. La rangée supérieure présente deux photographies de paysage du même glacier, prises depuis des points de vue similaires : la photographie de gauche date de 2003 et celle de droite de 2024. Sur l’image de 2003, le glacier occupe une grande partie de la vallée, la glace s’étendant largement vers l’aval, jusqu’à proximité de l’avant‑plan graveleux. En 2024, le glacier était nettement plus petit : il s’est retiré vers l’amont de la vallée, laissant paraître davantage de terrain nu et révélant un vaste lac d’eau de fonte formé là où se trouvait auparavant la glace.
Le panneau inférieur présente une carte vue du dessus montrant les limites du glacier à différentes années. Les contours, identifiés « 1960 » (en noir) et « 1999 » (en rouge), montrent que les limites de 1999 sont considérablement réduites par rapport à celles de 1960. La carte met en évidence la région centrale de la calotte glacière (« B ») ainsi que de petits fragments (« F ») situés en bordure. La majeure partie du terrain environnant apparaît en brun, indiquant des surfaces désormais libres de glace à la suite de la fonte. Dans l’ensemble, ces photographies et cette carte montrent que le glacier a subi un recul important au cours des dernières décennies, perdant à la fois en superficie et en continuité, avec l’apparition de nouveaux terrains et lacs à mesure que la glace se retire.
La fonte des glaciers et sa variabilité influent sur l’environnement fluvial en aval, notamment sur les niveaux de débit ainsi que la chimie et la température de l’eau. L’incidence des changements des glaciers sur le ruissellement de l’eau de fonte varie selon le pourcentage de couverture glaciaire dans chaque bassin versant et de la distribution de la glace selon l’altitude (R. D. Moore, 1992). Bien qu’une fonte accrue des glaciers augmente initialement le débit à mesure que la superficie totale des glaciers diminue, les apports d’eau de fonte des glaciers finissent par diminuer également, indiquant que le « pic d’eau » est passé (Huss et Hock, 2018). Des diminutions irréversibles du débit des rivières et des cours d’eau alimentés par les glaciers ont été détectées dans plusieurs grands bassins versants de l’ouest du Canada, et de nouvelles diminutions sont projetées d’ici la fin du siècle (Chesnokova et al., 2020; Huss et Hock, 2018; Marshall et al., 2011; R. D. Moore et al., 2020; Stahl et Moore, 2006). De même, dans l’Arctique canadien, des études récentes ont documenté des changements de la superficie des petits glaciers et calottes glaciaires (de moins de 5 000 km2) et constatent qu’ils ont diminué de 60 à 100 % depuis 1960 (Burgess et Danielson, 2022; Papasodoro et al., 2015; Serreze et al., 2017). Cette diminution continue des petites masses de glace stagnantes dans le paysage désertique de l’Extrême‑Arctique menace les réserves d’eau estivales locales dont les espèces sauvages ont besoin, ainsi que la disponibilité de l’eau pour certaines communautés des hautes latitudes nordiques (chapitre 5, étude de cas 5.1). Pour ce qui est des endroits et des périodes où les taux de fonte des glaciers continuent d’augmenter, cela peut se traduire par des contributions accrues à l’élévation du niveau de la mer provenant du ruissellement qui se jette dans les océans. Par exemple, la fonte des glaciers de l’Arctique canadien a été responsable d’une élévation d’environ 3,2 mm du niveau de la mer à l’échelle mondiale entre 1971 et 2017, soit environ 14 % des contributions totales des eaux de fonte de toute la glace terrestre de l’Arctique, y compris le Groenland (Box et al., 2018).
Encadré 6.6 : Bilan de masse des glaciers
Le bilan de masse des glaciers permet de suivre la « santé » d’un glacier en mesurant la différence entre la glace et la neige gagnées (accumulation) et celles perdues par la fonte et d’autres processus (ablation). Si l’accumulation dépasse l’ablation pour une année donnée, le bilan de masse est positif; si c’est l’inverse, le bilan est négatif. Pour les glaciers du Canada, le bilan de masse peut être déterminé en mesurant les différences de hauteur de la surface du glacier d’une année à l’autre à l’aide de tiges repères en aluminium (encadré 6.6, figure 1). La différence de hauteur est combinée à des mesures de densité pour déterminer le changement de masse de la neige et de la glace en unités d’équivalent en eau.
Bien que ces mesures soient laborieuses, le gouvernement du Canada maintient néanmoins des programmes de mesure sur sept glaciers de référence différents depuis les années 1960. Il y a quatre glaciers de référence dans l’Arctique canadien, à savoir (avec l’année de début des mesures entre parenthèses) : la calotte glaciaire de Meighen (1960), le glacier White (1960), la calotte glaciaire de Devon (1961) et la calotte glaciaire de Melville (1963), ainsi que trois dans l’ouest du Canada, à savoir les glaciers Peyto (1965), Place (1965) et Helm (1976). Ces mesures font partie d’un effort coordonné à l’échelle internationale appelé Réseau mondial de surveillance terrestre des glaciers.
Ces mesures du bilan de masse sont des indicateurs essentiels des changements climatiques, car elles reflètent directement les changements de température et de précipitations. Le bilan de masse de surface des glaciers constitue donc une mesure précieuse en tant que variable climatique essentielle du Système mondial d’observation du climat de l’Organisation météorologique mondiale. Le GIEC et l’Organisation météorologique mondiale utilisent les glaciers, parmi d’autres variables, pour évaluer les changements climatiques à long terme (Bojinski et al., 2014).
Faits saillants de la figure : Le bilan de masse de surface d’un glacier peut être déterminé en calculant la moyenne des changements annuels de la fonte de la glace et de l’accumulation de neige à l’aide de repères installés sur la surface du glacier.
Titre de la figure : Des scientifiques prennent des mesures à l’aide d’instruments installés sur la glace afin de déterminer le bilan de masse du glacier Ausuiktuk (Grise Fiord), au Nunavut.
Encadré 6.6, figure 1 : Des scientifiques estiment le bilan de masse annuel du glacier Ausuiktuk (Grise Fiord) à partir de mesures effectuées sur le glacier, au Nunavut. Photo : Claire Bernard-Grand’Maison.
Description longue
Trois personnes travaillent à l’extérieur dans un paysage enneigé, avec en arrière‑plan des collines abruptes et rocheuses. Toutes sont vêtues de vêtements d’hiver chauds. Au centre de l’image, deux personnes se concentrent sur l’installation d’un instrument scientifique ancré dans la neige : l’une est agenouillée et ajuste des câbles et des commandes sur un boîtier métallique blanc, tandis que l’autre se tient debout et soutient un grand poteau doté de capteurs et de dispositifs de mesure. Une troisième personne se tient à proximité et observe l’installation. L’équipement visible suggère une activité de surveillance environnementale, vraisemblablement liée à l’étude des conditions météorologiques ou nivales, compte tenu de la présence de dispositifs électroniques et de boîtiers de capteurs. Des traces dans la neige témoignent de déplacements et d’une activité autour du site, tandis que la lumière vive du Soleil projette des ombres bien définies et souligne le caractère dégagé et froid de l’environnement. Une motoneige est stationnée à la droite des trois personnes, ce qui laisse supposer que l’équipe est arrivée sur les lieux par ce moyen de transport. La scène illustre un travail scientifique de terrain mené de manière collaborative dans un environnement hivernal éloigné et met l’accent sur la collaboration et la précision de l’installation d’instruments en milieu naturel.
6.5.2 : Causes des changements passés
Au Canada, les glaciers et les calottes glaciaires gagnent de la masse par l’accumulation de neige et en perdent principalement par la fonte et le ruissellement en surface, mais aussi par la fonte à la base et par vêlage d’icebergs lorsque les glaciers se terminent dans un océan ou un lac. Parmi ces processus, la fonte en surface est actuellement le principal facteur ayant une incidence sur le bilan de masse annuel des glaciers et des calottes glaciaires au Canada, et la quantité de fonte en surface dépend principalement de l’intensité et de la durée de la chaleur estivale (Koerner, 2005; R. D. Moore et Demuth, 2001). Comme les glaciers du Canada sont situés dans des environnements arctiques et alpins, où les températures de l’air en surface augmentent deux à quatre fois plus vite que la moyenne mondiale (chapitre 4, section 4.2) (Pepin et al., 2015; Serreze et al., 2009), la perte de masse des glaciers par la fonte en surface devrait s’accroître tout au long du XXIe siècle.
Dans l’ouest du Canada, des études ont montré que les variations interannuelles de la masse des glaciers sont principalement dues à la fonte estivale (corrélation de 0,9), l’accumulation de neige en hiver ayant une influence moindre mais encore détectable (corrélation de 0,6) (Marshall et al., 2011; WGMS, 2025). Comme le climat de l’ouest du Canada est fortement influencé par les températures de l’océan Pacifique, il existe également des effets liés aux régimes de circulation atmosphérique à long terme dans cette région. Par exemple, le passage à la « phase chaude » de l’oscillation décennale du Pacifique au milieu des années 1970 est associé à une forte augmentation du taux de perte de masse des glaciers de l’ouest du Canada (Demuth et al., 2008), ainsi qu’à une baisse persistante de l’accumulation de neige en hiver dans la chaîne Côtière (Menounos et al., 2019).
Dans l’Arctique canadien, le bilan de masse net des glaciers est contrôlé presque entièrement par la variabilité de la fonte estivale (qui explique environ 98 % des variations interannuelles), tandis que l’effet de la variabilité de l’accumulation de neige sur le bilan de masse est considéré comme négligeable (Koerner, 2005). Depuis le début des années 2000, la fonte en surface représente environ 90 % de la perte de masse des glaciers dans l’Arctique canadien, les pertes restantes provenant du vêlage d’icebergs (van Wychen et al., 2015; Wouters et al., 2019; Wychen et al., 2020), qui contribuent à 6 à 8 % des pertes régionales totales. Plus de la moitié de ces pertes proviennent du complexe des glaciers Trinity et Wykeham, qui draine le champ de glace Agassiz sur l’île d’Ellesmere, au Nunavut (Wychen et al., 2020). Le recul des glaciers associé au vêlage a représenté environ 560 km2 de perte de superficie glaciaire dans la région entre 2000 et 2020 (Kochtitzky et Copland, 2022), et la hausse des températures de l’air plutôt que celle des températures océaniques est principalement responsable des pertes des glaciers se terminant dans la mer (Cook et al., 2019). Tout comme les glaciers de l’ouest du Canada influencés par les régimes de circulation atmosphérique liés à l’océan Pacifique, les changements des glaciers de l’Arctique canadien sont également liés aux régimes de circulation atmosphérique régionaux. L’amincissement accéléré des quatre glaciers de référence de l’Arctique canadien après 1986 a été associé au déplacement du vortex circumpolaire vers l’est (de l’hémisphère occidental à l’hémisphère oriental), qui a entraîné des températures estivales plus chaudes dans l’archipel (Gardner et Sharp, 2007). De même, le fort réchauffement observé dans l’Arctique canadien depuis le milieu des années 2000 a été lié à une augmentation du mouvement vers le nord d’air chaud provenant du nord‑ouest de l’Atlantique, où les températures de surface de la mer étaient supérieures à la normale (chapitre 7, section 7.2.1) (Sharp et al., 2011). Ces études montrent qu’il est essentiel de prendre en compte la manière dont les changements climatiques modifieront les systèmes de pression à grande échelle et les régimes de circulation atmosphérique pour prédire avec précision les changements futurs du bilan de masse des glaciers et calottes glaciaires de l’Arctique (voir les sections 4.3 et 4.8 du chapitre 4 pour une discussion plus approfondie sur l’incidence des processus de circulation atmosphérique à grande échelle sur le climat du Canada) (Gardner et Sharp, 2007; Sasgen et al., 2024).
Enfin, l’albédo de surface des glaciers (réflectivité) a une grande influence sur les taux de fonte des glaciers, et des diminutions de l’albédo ont été observées tant dans l’ouest du Canada (Williamson et Menounos, 2021) que dans l’Arctique canadien (Mortimer et Sharp, 2018; Williamson et al., 2020). Ces diminutions, perçues comme un assombrissement de la surface, augmentent la quantité de rayonnement solaire absorbée par la neige ou la glace, ce qui entraîne une fonte accrue et, souvent, un assombrissement supplémentaire par une série de mécanismes de rétroaction (Naegeli et Huss, 2017; Skiles et Painter, 2019). Les tendances au réchauffement de l’Arctique et des régions alpines ont entraîné une perte plus précoce du manteau neigeux (section 6.2), une augmentation de la fréquence des précipitations sous forme de pluie plutôt que de neige (chapitre 2, section 2.5.1.2), un réchauffement du manteau neigeux entraînant une augmentation de la taille des grains de neige et la perte du névéNote de bas de page 6. Le dépôt de particules absorbant la lumière, telles que la suie et les cendres provenant des feux de forêt, ainsi que la croissance d’algues sur la glace et la neige, peuvent accélérer la fonte et déclencher des rétroactions qui entraînent de nouvelles diminutions de l’albédo (Aubry-Wake et al., 2022; Engstrom et al., 2022).
À l’extérieur du Canada, les observations satellitaires et in situ des changements de superficie et de masse des glaciers indiquent que, dans le monde entier, les glaciers de montagne ont considérablement reculé au cours des dernières décennies (Medwedeff et Roe, 2017; Zemp et al., 2019). Il a été démontré que les changements climatiques découlant de l’activité humaine sont le principal facteur à l’origine du recul et de la perte de masse des glaciers à l’échelle mondiale (Roe et al., 2021), car le recul et la fonte des glaciers à l’échelle mondiale sont principalement liés aux tendances observées des températures (Marzeion et al., 2014; Roe et al., 2017).
6.5.3 : Changements futurs
Dans cette section, les changements projetés des glaciers du Canada reposent principalement sur les travaux de Rounce et al. (2023), qui ont établi des projections des changements à l’échelle mondiale pour la période allant de 2015 à 2100. Rounce et al. (2023) tiennent compte des ensembles de données d’observation des changements des glaciers afin de calibrer leurs modèles et d’apporter les ajustements nécessaires pour calculer correctement l’élévation du niveau de la mer. Ces ajustements tiennent compte des quelque 15 % de la glace des glaciers mondiaux situés sous le niveau de la mer et qui, par conséquent, ne contribuent pas à l’élévation du niveau de la mer. Dans les paragraphes ci-dessous, les chiffres indiquent la perte de masse en pourcentage par rapport aux valeurs de 2015 et sont présentés sous forme de fourchette couvrant l’intervalle de confiance à 95 % calculé à partir de l’ensemble des modèles (c’est‑à‑dire qu’il y a 95 % de chances que la valeur réelle se situe dans cette plage).
L’analyse de Rounce et al. (2023) indique que d’ici 2100, la masse totale des glaciers de l’ouest du Canada diminuera de 76 ± 21 % dans un scénario d’émissions faibles (RCP2.6), de 94 ± 19 % dans un scénario d’émissions intermédiaires (RCP4.5) et de 99 ± 6 % dans un scénario d’émissions très élevées (RCP8.5), par rapport à la masse de 2015. Les taux de rétrécissement les plus élevés dans cette région se produiront le long du versant est des Rocheuses canadiennes. En raison de cette perte de masse, les apports d’eau de fonte des glaciers dans le cours supérieur des rivières devraient diminuer de 80 à 90 % d’ici la fin du siècle (Marshall et al., 2011). Les grands champs de glace de la côte de la Colombie‑Britannique sont plus résilients au réchauffement à l’échelle d’un siècle (Clarke et al., 2015), mais ils devraient tout de même perdre 50 à 70 % de leur masse de 2005 d’ici 2100. Ces projections excluent les glaciers Saint Elias au Yukon (environ 10 000 km2) (Barrand et Sharp, 2010), mais ces glaciers sont évalués collectivement comme des glaciers « d’Alaska » dans Rounce et al. (2023). Les glaciers côtiers du nord de la Colombie-Britannique devraient produire un débit accru d’eau de fonte après 2100 dans des scénarios d’émissions allant de faibles (RCP2.6) à très élevées (RCP8.5) (Clarke et al., 2015). Malgré ces augmentations localisées, le débit total d’eau de fonte provenant de toutes les régions glaciaires de l’ouest du Canada devrait diminuer de façon constante après 2040 (Rounce et al., 2023), à mesure que la plupart des glaciers s’amincissent et reculent (Bevington et Menounos, 2022).
La grande majorité de la glace de glacier au Canada se trouve dans l’Arctique canadien, et la fonte des glaciers dans cette région aura des conséquences importantes sur l’élévation du niveau de la mer à l’échelle mondiale. Les projections de Rounce et al. (2023) indiquent que d’ici 2100, la perte de masse des glaciers et des calottes glaciaires dans le nord de l’Arctique canadien (figure 6.21) sera de 16 ± 8 % dans un scénario d’émissions faibles (RCP2.6), de 18 ± 8 % dans un scénario d’émissions intermédiaires (RCP4.5) et de 24 ± 13 % dans un scénario d’émissions très élevées (RCP8.5), par rapport aux valeurs de 2015. Bien que ces pertes représentent un pourcentage beaucoup plus faible de la masse glaciaire du nord de l’Arctique canadien que ce qui est projeté pour l’ouest du Canada, la fonte dans cette région contribuera beaucoup plus à l’élévation du niveau de la mer. Cela s’explique par le volume important de glace de glacier dans cette région, dont une grande partie se trouve au‑dessus de la ligne d’équilibre climatique, c’est-à-dire l’altitude moyenne qui sépare la zone d’accumulation de la zone d’ablation (Burgess et Danielson, 2022). La masse de glace située au-dessus de cette altitude (environ 1 500 m en moyenne pour le nord de l’Arctique canadien) fournit un apport continu de glace de glacier aux zones de plus basse altitude, où se produit la majeure partie de la fonte. Par conséquent, les taux de perte de masse dans le nord de l’Arctique canadien et les contributions correspondantes à l’élévation du niveau de la mer devraient rester stables ou même augmenter tout au long du XXIe siècle (figure 6.25). Bien que le sud de l’Arctique canadien ait un volume de glace inférieur à celui du nord (environ les trois quarts de toute la glace de glacier de l’Arctique se trouvent dans la région nord), la région plus méridionale perdra un pourcentage plus élevé de sa masse glaciaire, de sorte que les contributions à l’élévation du niveau de la mer des deux régions arctiques seront comparables (Rounce et al., 2023). Pour la région sud, les projections indiquent que d’ici 2100, la perte de masse des glaciers et des calottes glaciaires sera de 41 ± 26 % dans un scénario d’émissions faibles (RCP2.6), de 42 ± 26 % dans un scénario d’émissions intermédiaires (RCP4.5) et de 63 ± 24 % dans un scénario d’émissions très élevées (RCP8.5), par rapport aux valeurs de 2015. D’ici la fin du XXIe siècle, la fonte combinée des glaciers de tout l’Arctique canadien (nord et sud) devrait contribuer à une élévation du niveau moyen de la mer à l’échelle mondiale de 0,19 à 0,47 mm/année. Cette fourchette de taux projetés suppose une hausse de 2 à 3 °C de la température moyenne mondiale par rapport à la moyenne préindustrielle (de 1850 à 1900), ce qui correspond aux résultats rapportés par le Groupe de travail I dans le sixième rapport d’évaluation du GIEC pour le scénario d’émissions intermédiaires RCP (Fox-Kemper et al., 2021). Ces taux projetés de fonte des glaciers devraient faire de la région le plus grand contributeur à l’élévation du niveau de la mer dans le monde en dehors des inlandsis de l’Antarctique et du Groenland.
Faits saillants de la figure : Les contributions des glaciers du nord de l’Arctique canadien à l’élévation du niveau de la mer continueront d’augmenter jusqu’en 2100.
Titre de la figure : Élévation du niveau de la mer projetée à partir de la fonte annuelle des glaciers dans le nord de l’Arctique canadien
Figure 6.25 : Contributions annuelles à l’élévation du niveau de la mer dues à la fonte combinée des glaciers dans le nord de l’Arctique canadien, en millimètres d’équivalent du niveau de la mer par année. Les contributions varient selon le niveau de réchauffement planétaire. Les couleurs permettent de distinguer les contributions annuelles selon quatre scénarios de réchauffement entraînant des augmentations respectives de la température moyenne mondiale de 1,5 °C (bleu), 2 °C (jaune), 3 °C (orange) et 4 °C (rouge) d’ici 2100, par rapport à la période préindustrielle (de 1850 à 1900). Les zones ombrées représentent l’intervalle de confiance à 95 % pour les contributions annuelles dans des scénarios de hausse de la température de 1,5 °C (ombrage bleu) et de 4 °C (ombrage rouge). Adapté de : Rounce et al. (2023).
Description longue
Ce graphique linéaire montre les taux projetés d’élévation du niveau de la mer (en millimètres par année) de 2015 à 2100 selon quatre scénarios de réchauffement planétaire : +1,5 °C (en bleu), +2,0 °C (en jaune), +3,0 °C (en orange) et +4,0 °C (en rouge). L’axe vertical s’étend de 0 à 0,4 mm par année, tandis que l’axe horizontal couvre la période de 2015 à 2100.
De 2015 jusqu’à environ 2050, tous les scénarios présentent des tendances semblables, avec des taux demeurant inférieurs à 0,2 mm par année. Après 2050, les courbes divergent. Les scénarios +1,5 °C (bleu) et +2,0 °C (jaune) restent relativement stables, ce qui indique seulement de faibles augmentations du taux d’élévation du niveau de la mer, et demeurent inférieurs à 0,2 mm par année d’ici 2100. Le scénario +3,0 °C (orange) montre une augmentation notable après 2050, atteignant près de 0,25 mm par année en 2100. Le scénario +4,0 °C (rouge) affiche la hausse la plus marquée, atteignant environ 0,35 mm par année à la fin du siècle.
Les zones colorées entourant chaque courbe représentent les fourchettes d’incertitude associées à chaque scénario; elles s’élargissent considérablement à l’approche de 2100, en particulier dans les scénarios de réchauffement plus important. Le graphique montre clairement que des niveaux de réchauffement plus importants entraînent des taux d’élévation du niveau de la mer plus élevés et plus incertains.
Dans l’ouest du Canada, les risques d’aléas liés aux glaciers devraient augmenter en réponse aux tendances récentes et futures d’amincissement extrême des glaciers. La fonte des glaciers peut libérer des sédiments et des roches piégés, déclenchant ainsi des glissements de terrain. À mesure que les glaciers se réchauffent et fondent, de grandes sections de glace peuvent s’affaiblir et s’effondrer (Hock et Truffer, 2024). L’augmentation du volume de nombreux lacs proglaciaires (Shugar et al., 2020), combinée à la disparition d’embâcles naturels, pourrait également accroître le risque de crue soudaine de lacs glaciaires dans cette région (Clague et Evans, 2000). Bien qu’il soit difficile de prédire directement le moment précis des glissements de terrain, des coulées de débris et des crues de lacs glaciaires (Huggel et al., 2012), on observe des augmentations notables de la fréquence passée des aléas liés aux glaciers après des épisodes de réchauffement. Un exemple est l’augmentation des aléas liés aux glaciers survenue pendant la période plus chaude qui a suivi le Petit Âge glaciaire (environ de 1450 à 1850) (Harrison et al., 2018). Même si la fréquence des aléas liés aux glaciers n’augmente pas, le risque pour la sécurité publique et les infrastructures pourrait augmenter à mesure que l’aménagement et le tourisme s’étendent davantage dans des zones éloignées (Geertsema et al., 2022; Taylor1 et al., 2023).
6.5.4 : Lacunes dans les connaissances
1) L’ampleur des rétroactions qui modifieront la fonte des glaciers au Canada est incertaine.
Des études récentes montrent des signes de diminution de l’effet de rétroaction lié à l’albédo de surface des glaciers dans certaines parties de l’ouest du Canada (Williamson et Menounos, 2021) et de l’Arctique canadien (Mortimer et Sharp, 2018; Williamson et al., 2020), entraînant un assombrissement de la surface et une augmentation du rayonnement solaire absorbé, ce qui peut accentuer la fonte de la neige et de la glace. Cependant, aucune évaluation à l’échelle nationale des changements d’albédo de surface des glaciers n’a été réalisée, et la variabilité spatiale et la trajectoire temporelle de l’albédo des glaciers (et son effet subséquent sur la fonte) demeurent inconnues.
Bien que les causes des changements d’albédo liés au réchauffement soient relativement bien comprises, elles ne sont pas toujours prises en compte dans les modèles prédictifs des changements des glaciers en raison de la complexité inhérente des processus de rétroaction (Curry et al., 1995). De plus, une grande incertitude subsiste quant à l’incidence des futurs feux de forêt sur les glaciers, qui peuvent augmenter la fonte par des dépôts d’impuretés sombres réduisant l’albédo ou la diminuer lorsque la fumée bloque une partie de la lumière solaire.
On sait que la fragmentation des glaciers accélère la perte de glace de glacier par l’augmentation de l’éclairement du relief (rayonnement infrarouge) et par l’advection de chaleur vers la surface des glaciers (Bevington et Menounos, 2022). La fragmentation peut se produire de diverses façons, notamment par hydrofracturation des glaciers se terminant dans la mer, par vêlage à sec des glaciers se terminant en milieu terrestre, par fonte excessive des calottes glaciaires à faible altitude et par amincissement des glaciers par en dessous suivi d’un effondrement. Le manque d’information sur les endroits et moments où la fragmentation se produira introduit une incertitude concernant les taux de fonte actuels et futurs dans toutes les régions glaciaires du Canada (Jiskoot et Mueller, 2012).
La mesure dans laquelle les réductions passées et continues de la teneur en froid de la glace de glacier augmenteront la fonte future est également incertaine. Le réchauffement de la glace de glacier en profondeur (de 10 à 20 m) crée les conditions préalables à une fonte plus intense pendant la saison de fonte suivante (Zdanowicz et al., 2012). La rareté des mesures de température sous la surface des glaciers canadiens (Bezeau et al., 2013; Blatter, 1987; Paterson et Clarke, 1978) laisse planer une incertitude concernant la manière dont les glaciers du Canada réagiront aux scénarios de réchauffement climatique projetés.
2) Les répercussions du recul des glaciers de marée sur les écosystèmes marins sont mal comprises.
L’archipel arctique canadien compte plus de 350 glaciers se terminant en milieu marin qui drainent environ 45 % de la superficie totale des glaciers de cette région (Cook et al., 2019; van Wychen et al., 2015). En plus des grandes quantités d’eau de fonte générées dans les bassins glaciaires, ces glaciers de marée libèrent environ 3 km3 de glace par année dans les océans. L’eau de fonte et la glace de glacier libérées par un glacier de marée alimentent les micro-organismes marins grâce à l’apport de nutriments et de carbone organique provenant du milieu terrestre et par le phénomène de remontée d’eaux profondes induit par les panaches de rejet sous‑marins (Bhatia et al., 2021) qui amènent les nutriments du fond de l’océan vers des niveaux plus élevés de la colonne d’eau où se produit la photosynthèse (Hopwood et al., 2020). Les connaissances inuites indiquent que les eaux proches des glaciers qui se terminent en milieu marin sont riches en espèces sauvages dont dépendent les communautés inuites locales dans l’archipel arctique canadien (communication personnelle, J. Qaapik, Grise Fiord Rangers). Les recherches à ce jour montrent que les glaciers de marée du Canada passent rapidement d’un statut de glaciers se terminant en milieu marin à celui de glaciers se terminant en milieu terrestre (Cook et al., 2019). Cette transition devrait avoir des effets négatifs sur les nutriments disponibles près de ces fronts, menaçant potentiellement les écosystèmes océaniques qu’ils soutiennent. Comme les interactions entre les glaciers et l’océan dans l’Arctique canadien n’ont été étudiées que pour une petite fraction des glaciers de marée du Canada (Apollonio, 1973; Bhatia et al., 2021; P. L. Williams et al., 2021), des études à plus grande échelle sur le recul des glaciers qui se terminent en milieu marin sont nécessaires pour comprendre pleinement les répercussions sur les écosystèmes marins et les communautés inuites locales.
6.5.5 : Termes liés à la confiance dans les messages clés : résumé des données probantes
Message clé 6.9 : Tous les glaciers de l’ouest du Canada et de l’Arctique canadien se sont amincis et ont perdu de la masse au cours des deux dernières décennies et demie, comme le montrent les mesures satellitaires offrant une couverture spatiale complète (degré de confiance très élevé). Des mesures sur le terrain à long terme effectuées sur un petit nombre de glaciers de référence indiquent que les glaciers du Canada perdent de la masse depuis au moins les années 1960 et que cette perte s’est accélérée au cours des dernières décennies (degré de confiance élevé). Dans l’ouest du Canada, des diminutions de la contribution des glaciers au débit estival ont été observées dans plusieurs bassins versants (degré de confiance élevé), marquant une diminution irréversible d’une source essentielle d’eau douce pour ces régions.
Message clé 6.10 : Les glaciers du Canada devraient continuer à perdre de la masse dans tous les scénarios d’émissions futurs (degré de confiance très élevé). Dans l’ouest du Canada, plus de 55 % de la glace de glacier devrait disparaître d’ici 2100, même si le réchauffement planétaire est limité à 2 °C (degré de confiance élevé). Le nombre et la sévérité des aléas liés aux glaciers, tels que les inondations et les glissements de terrain, devraient augmenter, particulièrement dans l’ouest du Canada (degré de confiance moyen). L’eau de fonte provenant des glaciers et des calottes glaciaires de l’Arctique canadien continuera de figurer parmi les plus importantes sources glaciaires de l’élévation du niveau de la mer à l’échelle mondiale jusqu’en 2100 et au‑delà (degré de confiance très élevé).
Remarque sur l’attribution des changements au Canada : Les messages clés ne comprennent pas d’énoncé sur l’attribution des changements observés au Canada, car la plupart des études d’attribution portent sur les changements de masse et de superficie des glaciers à l’échelle mondiale. Cependant, en raison du rôle prépondérant de la température de l’air dans le recul et la perte de masse des glaciers, nous estimons que les changements climatiques découlant de l’activité humaine ont certainement une influence sur la fonte des glaciers au Canada (section 6.5.2).
En ce qui concerne le message clé 6.9, notre degré de confiance élevé dans la perte de masse des glaciers au Canada au cours des 25 dernières années repose sur de nombreuses études indépendantes utilisant des méthodes distinctes qui corroborent leurs résultats. Les mesures satellitaires des changements de masse des glaciers (méthodes gravimétriques) et de volume des glaciers (changements d’élévation de la surface) sont cohérentes avec les taux de perte de masse observés pour les glaciers de référence du Canada au cours des 25 dernières années et concordent avec les attentes des études fondées sur les processus corrélant le bilan de masse annuel négatif observé avec la chaleur estivale observée. Sur la période de 25 ans couverte par les observations, les mesures satellitaires offrent une couverture spatiale complète de toutes les régions glaciaires du Canada. Notre degré de confiance élevé dans l’accélération de la perte de masse repose sur des mesures sur le terrain, mais, comme ces mesures ne sont disponibles que pour un nombre limité de glaciers, nous avons un degré de confiance élevé plutôt que très élevé que la perte de masse s’accélère pour l’ensemble des glaciers au Canada. Notre degré de confiance élevé dans le début du déclin du débit estival pour certains bassins versants repose sur de multiples études comparant des observations directes du débit aux changements projetés par les modèles.
En ce qui concerne le message clé 6.10, plusieurs générations de modèles climatiques provenant de diverses équipes de recherche indépendantes soutiennent un degré de confiance très élevé que les glaciers de l’ouest du Canada et de l’Arctique canadien continueront de perdre de la masse jusqu’en 2100. La génération la plus récente de modèles CMIP6 a démontré que cela se produira même si la hausse de la température moyenne mondiale est limitée à 1,5 °C au-dessus de la moyenne préindustrielle (de 1850 à 1900). Les scénarios de réchauffement fondés sur les politiques actuelles prévoient une hausse des températures mondiales de 2,3 à 3,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels (IPCC, 2023: Climate Change 2023). Dans ce scénario, les liens entre la température et les changements des glaciers soutiennent fortement une perte continue, et dans certains cas accélérée, de la masse des glaciers à l’échelle mondiale au-delà de 2100. Plusieurs études indépendantes utilisant différentes méthodes et différentes périodes de référence prévoient que les glaciers de l’ouest du Canada connaîtront des diminutions importantes de volume jusqu’en 2100. Cependant, une seule étude s’est concentrée exclusivement sur les glaciers de l’ouest du Canada. Par conséquent, nous avons un degré de confiance élevé plutôt que très élevé dans cet énoncé. L’énoncé concernant les aléas liés aux glaciers repose sur un éventail d’études examinant divers aspects de l’évolution des glaciers et des formes de relief environnantes à mesure que les glaciers continuent de fondre. Bien que les scientifiques puissent analyser les aléas liés aux glaciers pendant des périodes chaudes passées comme analogues au climat actuel, nous avons un degré de confiance moyen dans l’augmentation du nombre et de la sévérité de ces aléas, car il n’existe pas de projections directes des changements futurs de ces aléas. L’élévation du niveau de la mer a également fait l’objet de projections solides par plusieurs générations de modèles climatiques. Notre degré de confiance très élevé dans l’ampleur des contributions des glaciers de l’Arctique canadien repose non seulement sur l’accord entre les projections des modèles, mais aussi sur une compréhension théorique de la façon dont le réchauffement accru aux hautes latitudes nordiques et la grande quantité de glace en haute altitude dans l’Arctique canadien entraîneront une fonte accrue des glaciers dans cette région.
6.6 : Sol gelé de façon saisonnière
Message clé 6.11 : Le nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière a diminué au Canada au cours des quatre dernières décennies (degré de confiance élevé). Dans les milieux non pergélisolés, la profondeur du gel saisonnier devrait avoir diminué, tandis que dans la plupart des milieux pergélisolés, la profondeur du dégel saisonnier devrait avoir augmenté (degré de confiance moyen), mais le nombre limité d’observations empêche une évaluation directe de ces changements.
Message clé 6.12 : Le nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière et la profondeur maximale annuelle du sol gelé de façon saisonnière à l’extérieur des zones pergélisolées devraient diminuer partout au Canada jusqu’au milieu du siècle, avant de se stabiliser dans un scénario d’émissions faibles (degré de confiance élevé). En revanche, ces indicateurs du sol gelé de façon saisonnière devraient continuer à diminuer jusqu’à la fin du siècle et au-delà dans les scénarios d’émissions de carbone plus élevées et d’augmentation des températures mondiales (degré de confiance élevé).
Le « sol gelé de façon saisonnière » désigne une couche de sol qui gèle en hiver et dégèle complètement en été. Il comprend les couches de sol qui gèlent et dégèlent de façon saisonnière dans les régions avec ou sans pergélisol. Dans les régions pergélisolées, le sol gelé de façon saisonnière se trouve au-dessus du pergélisol et est appelé « couche active ». Presque tout le territoire canadien est soumis au gel et au dégel saisonniers. Le sol gelé est souvent identifié par ses conditions thermiques, le sol étant considéré comme gelé lorsque sa température est inférieure à 0 °C. Le sol gelé de façon saisonnière peut être caractérisé par l’état de la surface du sol (gelée ou non), ce qui permet de calculer le nombre annuel de jours où le sol est gelé. Il peut également être caractérisé par la profondeur maximale annuelle du sol qui gèle puis dégèle au cours d’une année.
Le gel et le dégel saisonniers du sol influent sur l’hydrologie, les émissions de gaz à effet de serre et les infrastructures. L’état du sol (gelé ou non) détermine sa perméabilité à l’eau, ce qui a une incidence sur l’infiltration, la percolation, l’évapotranspiration, la recharge des nappes souterraines et le ruissellement. Le sol gelé de façon saisonnière a une incidence sur les processus hydrologiques dans 75 % des 162 sites étudiés dans l’hémisphère Nord (Ala-Aho et al., 2021). Il a aussi une incidence sur les émissions de gaz à effet de serre provenant du sol de deux façons. Premièrement, le cycle de gel‑dégel réduit la stabilité de la structure du sol, entraînant la libération des poches existantes de carbone organique dissous. Deuxièmement, le cycle modifie le nombre et la composition des micro‑organismes du sol, ce qui a une incidence sur les taux de respiration du sol (la quantité de dioxyde de carbone libérée par les micro‑organismes du sol pendant une période donnée) (Y. Liu et al., 2024). Les émissions de dioxyde de carbone par respiration du sol sont généralement plus faibles pour les sols gelés que pour les sols non gelés; toutefois, des émissions peuvent être présentes même lorsque le sol est gelé (Natali et al., 2019) s’il contient de l’humidité non gelée (Arndt et al., 2023; Mavrovic et al., 2023). Les émissions d’autres gaz à effet de serre, tels que le méthane et le dioxyde d’azote, sont également influencées par l’état du sol (Mavrovic et al., 2025; Wagner‑Riddle et al., 2017). Le sol gelé détermine la durée de la saison de croissance et le stockage du carbone par les plantes grâce à la photosynthèse, en limitant la disponibilité de l’eau au printemps (El‑Amine et al., 2022; Richardson et al., 2013). Le gel et le dégel ont également une incidence sur les infrastructures, notamment les routes, car le gel hivernal et le dégel printanier peuvent déformer de manière inégale la plate‑forme, entraînant une dégradation des routes et des problèmes de sécurité (Kestler et al., 2011).
La surveillance du sol gelé de façon saisonnière sous la neige et la végétation demeure un défi. Au Canada, il existe peu d’endroits où sont effectuées des mesures de la température du sol à long terme (Shiklomanov, 2012). On utilise plutôt des ensembles de données sur le gel et le dégel dérivés des observations satellitaires d’hyperfréquences passives, car ils couvrent l’ensemble de l’hémisphère Nord et remontent à 1979 (Y. Kim et al., 2021). Ces ensembles de données ne fournissent que des estimations à échelle grossière (résolution de 25 km) indiquant si la surface du sol est gelée ou non (Y. Kim et al., 2011; Rowlandson et al., 2018). Cependant, lorsque le sol est couvert de neige, le signal de dégel provient principalement de l’eau liquide dans le manteau neigeux (A. Roy et al., 2015) et peut donc ne pas représenter le dégel de la surface du sol elle‑même. La température de l’air près de la surface constitue une troisième source d’informations pouvant servir de substitut aux données directes sur le sol gelé (Leduc et Logan, 2025), puisqu’elle agit comme un facteur déterminant du gel et du dégel du sol (Beltrami et Kellman, 2003; Frauenfeld et Zhang, 2011). Par conséquent, dans le présent rapport, nous utilisons les changements projetés du nombre de jours de gel (jours où la température de l’air près de la surface est inférieure à 0 °C) comme moyen d’estimer les changements futurs de l’état du sol gelé.
6.6.1 : Changements passés
L’analyse du sol gelé de façon saisonnière à partir de données de télédétection d’hyperfréquences passives (Y. Kim et al., 2021) couvrant la période de 1979 à 2021 révèle une diminution moyenne de 1,7 jour par décennie (intervalle de confiance à 95 % : une diminution de 3,1 à 0,2 jour par décennie) du nombre annuel de jours où le sol est gelé pour l’ensemble du Canada (figure 6.26). À l’échelle nationale, il existe des variations régionales dans l’ampleur du changement, avec une diminution plus marquée de 1,9 jour par décennie (intervalle de confiance à 95 % : une diminution de 3,5 à 0,3 jour par décennie) dans les régions de toundra et même de petites augmentations observées à certains endroits (figure 6.27). Dans l’ensemble, ces résultats concordent avec une analyse à l’échelle mondiale qui a révélé que le nombre de jours où le sol est gelé de façon saisonnière avait diminué dans l’hémisphère Nord à un rythme moyen de 1,3 jour par décennie entre 1979 et 2017 (T. Li et al., 2021), bien que ce taux soit plus faible en Amérique du Nord qu’en Eurasie. Une analyse fondée sur les ensembles de données provenant de stations météorologiques au Canada a également révélé que le nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière a diminué sur une période de 38 ans (de 1966 à 2004) en réponse à la hausse des températures hivernales moyennes (Henry, 2008).
Faits saillants de la figure : Le nombre de jours où le sol est gelé de façon saisonnière a diminué pour l’ensemble du Canada entre 1979 et 2021.
Titre de la figure : Changement du nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière au Canada entre 1979 et 2021
Figure 6.26 : Diagramme à barres où chaque barre représente l’écart pour une année donnée par rapport au nombre moyen de jours où le sol est gelé de façon saisonnière pour la période de 1979 à 2021. Les barres bleues indiquent des années avec plus de jours que la moyenne, tandis que les barres rouges indiquent des années avec moins de jours que la moyenne. La ligne de tendance (noire) illustre la tendance générale. Source des données : Y. Kim et al. (2021).
Description longue
Ce diagramme à barres présente les écarts annuels, exprimés en jours, par rapport à une moyenne à long terme pour la période allant de 1978 à 2022. L’axe vertical indique l’écart annuel par rapport à cette moyenne, avec une plage allant de −15 jours (au‑dessous de la moyenne) à +15 jours (au‑dessus de la moyenne). Chaque barre verticale représente une année : les barres situées au‑dessus de zéro (en bleu pâle) correspondent aux années au‑dessus de la moyenne à long terme, tandis que les barres situées sous zéro (en saumon) indiquent des années au‑dessous de la moyenne.
De 1978 jusqu’au milieu des années 1990 environ, la majorité des années se situent au‑dessus de la moyenne à long terme, certaines à plus de 10 jours. Par la suite, on observe une augmentation progressive du nombre d’années au‑dessous de la moyenne, surtout après l’an 2000, avec plusieurs années affichant des écarts de plus de −10 jours. Le graphique comprend également une ligne de tendance noire tiretée, inclinée vers le bas de gauche à droite, illustrant une diminution générale des écarts annuels au fil du temps. Cela indique qu’en moyenne, les années récentes tendent à se situer encore plus au‑dessous de la moyenne à long terme par rapport aux années précédentes. Les données révèlent un net passage d’une période dominée par des années au‑dessus de la moyenne à une période marquée par des années au‑dessous de la moyenne plus fréquentes et plus extrêmes au cours des dernières décennies.
Faits saillants de la figure : Le nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière a diminué dans la plupart des régions du Canada entre 1979 et 2021.
Titre de la figure : Changements régionaux du nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière au Canada entre 1979 et 2021
Figure 6.27 : Carte montrant à l’aide de couleurs les changements du nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière au Canada entre 1979 et 2021. Les régions avec plus de 20 % d’eau (lacs ou océan) ou une topographie complexe sont plus incertaines et ont été masquées (ombrées en gris). Source des données : Y. Kim et al. (2021).
Description longue
Cette carte montre les changements du nombre de jours où le sol est gelé de façon saisonnière au Canada, à l’aide de données représentées par différents tons de couleurs. Le Canada est divisé en régions et recouvert d’un dégradé de couleurs allant du brun foncé au bleu sarcelle foncé. Les zones brun foncé, qui couvrent la majeure partie du pays, indiquent des endroits où la diminution du nombre de jours où le sol est gelé de façon saisonnière atteint jusqu’à 28 jours. Les différents tons de brun (couvrant la majeure partie du centre, du nord et de l’est du Canada) correspondent à une diminution du nombre de jours où le sol est gelé de façon saisonnière; cette diminution variant entre 3 et 21 jours selon les régions. Les zones allant du bleu sarcelle pâle au bleu sarcelle foncé, beaucoup plus petites et dispersées, indiquent des endroits où l’on observe une augmentation du nombre de jours où le sol est gelé de façon saisonnière pouvant atteindre 14 jours. Ces zones se situent principalement dans les régions ouest et centrales de l’intérieur du pays. Dans l’ensemble, la carte met en évidence une tendance claire : la majorité des régions canadiennes connaissent désormais moins de jours où le sol est gelé de façon saisonnière qu’auparavant, ce qui témoigne d’une réduction généralisée de la période où le sol est gelé de façon saisonnière. La barre de couleurs située au bas de la carte précise l’échelle des changements, allant de −28 jours (diminution marquée) à +14 jours (augmentation).
Bien qu’il existe un nombre limité d’observations des températures du sol à faible profondeur au Canada, l’analyse des données disponibles indique des tendances au réchauffement (Chouinard et Mareschal, 2007; Pickler et al., 2016). De plus, des études montrent un lien étroit à l’échelle mondiale entre la profondeur annuelle maximale du sol gelé de façon saisonnière et la température de l’air, même dans les régions avec un manteau neigeux (Soong et al., 2020). Ce lien étroit suggère que la profondeur annuelle maximale du sol gelé de façon saisonnière diminuera au Canada avec la hausse des températures de l’air. Cependant, dans de nombreuses régions pergélisolées, la profondeur annuelle maximale du sol gelé de façon saisonnière (la couche active, voir la section 6.7.1.2) augmentera d’abord à mesure que la partie supérieure du pergélisol se dégrade en réponse à la hausse des températures de l’air. Des données plus étendues sur la température du sol sont disponibles pour des régions situées à l’extérieur du Canada. L’analyse des données provenant de 423 stations en Eurasie a révélé une diminution significative de la profondeur annuelle du sol gelé de façon saisonnière de 4,5 cm par décennie entre 1930 et 2000 (Frauenfeld et Zhang, 2011). Cependant, la majeure partie de cette diminution a été signalée pour la période relativement courte de 1970 à 1990 et pourrait simplement découler de la variabilité climatique interne. Les modèles globaux simulant les conditions passées du sol indiquent que la profondeur annuelle maximale du sol gelé de façon saisonnière a diminué de 13,9 à 19,1 % dans l’hémisphère Nord entre 1981 et 2010 (C. Chen et al., 2024), avec des diminutions plus marquées dans les régions de haute latitude.
6.6.2 : Causes des changements passés
Une théorie solide et des méthodes largement adoptées identifient la température de l’air comme le facteur déterminant pour la profondeur du gel et du dégel du sol (Andersland et Ladanyi, 2003; P. J. Williams et Smith, 1989), le manteau neigeux jouant un rôle moindre, mais néanmoins significatif. La température de l’air est couramment utilisée comme variable diagnostique pour le sol gelé, car elle est facilement disponible et reflète souvent l’évolution des conditions à l’interface entre le sol et l’atmosphère (Leduc et Logan, 2025; T. Zhang, 2005). En général, le manteau neigeux tend à réchauffer le sol sous‑jacent sur un cycle annuel typique et à réduire la présence et la profondeur du sol gelé. Des études ont montré que la température de l’air est le principal facteur contribuant à la diminution des jours où le sol est gelé de façon saisonnière dans le nord du Canada, tandis que les changements dans la quantité de neige sont plus importants dans la région des Prairies canadiennes (T. Li et al., 2021).
6.6.3 : Changements futurs
Dans ce rapport, au lieu de simuler les changements du nombre de jours où le sol est gelé, nous utilisons les changements projetés du nombre de jours de gel (jours où la température de l’air près de la surface est inférieure à 0 °C) comme données indirectes sur les changements futurs du sol gelé de façon saisonnière. Le nombre de jours de gel a été calculé directement à partir des résultats des modèles CMIP6, et les résultats, présentés dans les figures 6.28 et 6.29, sont cohérents avec des études ciblant l’est de l’Amérique du Nord fondées sur des données de modèles CMIP6 aux biais corrigés (Leduc et Logan, 2025). D’ici la fin du siècle (de 2081 à 2100), les modèles climatiques globaux CMIP6 prévoient une diminution du nombre annuel de jours de gel par rapport à la période de 1991 à 2020 pour l’ensemble du Canada, allant d’une diminution moyenne de 15 jours dans le scénario d’émissions faibles (SSP1‑2.6), à une diminution de 30 jours dans le scénario d’émissions intermédiaires (SSP2‑4.5) et à une diminution moyenne de 45 jours dans le scénario d’émissions élevées (SSP3‑7.0) (figure 6.28). Les changements projetés varient également selon les régions au Canada. Dans le scénario d’émissions intermédiaires (SSP2‑4.5), les diminutions varient d’environ 25 à 35 jours dans les Territoires du Nord‑Ouest, le nord du Yukon et les Prairies, varient d’environ 25 à 44 jours dans l’est du Canada et dépassent 50 jours près de la côte en Colombie-Britannique. Il existe également de grandes différences dans la répartition saisonnière de ces changements (figure 6.29). Pour la majeure partie du Canada, les changements projetés sont plus prononcés pendant les saisons de transition, lorsque la température moyenne de l’air est proche de 0 °C. Par conséquent, dans le sud du Canada, les changements se produisent principalement d’avril à mai et d’octobre à novembre. Dans le nord du Canada, la plus forte diminution du nombre de jours de gel se produit de juin à septembre, lorsque la température de l’air est déjà souvent proche de 0 °C dans le climat actuel. Ces résultats concordent avec une étude qui a examiné la profondeur annuelle maximale du sol gelé à l’échelle mondiale et projeté une diminution de 11 à 42 % entre 2015 et 2099, par rapport à la période de 1981 à 2010 (C. Chen et al., 2024). Ces analyses sont fondées sur la température de l’air près de la surface et ne tiennent pas compte de l’incidence potentielle des changements futurs des caractéristiques de la neige et de la végétation sur le sol gelé de façon saisonnière.
Faits saillants de la figure : Le nombre annuel de jours de gel devrait diminuer partout au Canada d’ici la fin du siècle (de 2081 à 2100), avec des diminutions plus importantes associées aux scénarios d’émissions élevées.
Titre de la figure : Changements du nombre annuel de jours de gel au Canada à la fin du siècle (de 2081 à 2100)
Figure 6.28 : Panneaux supérieurs : Cartes montrant à l’aide de couleurs les changements projetés du nombre annuel de jours de gel au Canada à la fin du siècle (de 2081 à 2100), par rapport à la moyenne pour la période de 1991 à 2020. Trois scénarios d’émissions sont comparés : émissions faibles (SSP1‑2.6), émissions intermédiaires (SSP2‑4.5) et émissions élevées (SSP3‑7.0). Panneau inférieur : Graphique montrant les changements simulés du nombre annuel moyen de jours de gel au Canada de 1951 à 2100 par rapport à la moyenne pour la période de 1991 à 2020. Source des données : Jours de mensuels calculés à partir des résultats des modèles CMIP6 pour l’Atlas climatique interactif Copernicus, disponible auprès du Service Copernicus sur les changements climatiques, Climate Data Store (2024).
Description longue
Cette figure illustre les changements projetés du nombre de jours de gel au Canada à la fin du siècle (de 2081 à 2100) selon trois scénarios climatiques : SSP1‑2.6 (émissions faibles), SSP2‑4.5 (émissions intermédiaires) et SSP3‑7.0 (émissions élevées). La rangée supérieure présente trois cartes du Canada, chacune avec des tons allant du jaune pâle au brun foncé afin de représenter les diminutions du nombre de jours de gel : des diminutions faibles dans les régions côtières et méridionales dans le scénario SSP1‑2.6 (à gauche), des diminutions modérées dans la majeure partie du pays dans le scénario SSP2‑4.5 (au centre), et des diminutions généralisées et importantes dans le scénario SSP3‑7.0 (à droite), particulièrement dans les régions nordiques et intérieures. La légende de couleurs à droite indique des changements allant de −10 à −50 jours de gel, les tons plus foncés correspondant à des diminutions plus importantes.
Le panneau inférieur présente un graphique linéaire illustrant l’évolution du nombre moyen de jours de gel au Canada de 1950 à 2100 et des projections. Trois courbes colorées représentent les tendances associées à chaque scénario : bleu pour SSP1‑2.6, orange pour SSP2‑4.5 et rouge pour SSP3‑7.0. Toutes les courbes montrent une diminution progressive du nombre de jours de gel, la diminution la plus prononcée étant observée dans le scénario d’émissions élevées (rouge). Les zones colorées entourant chaque courbe représentent les fourchettes d’incertitude, qui s’élargissent avec le temps. Dans l’ensemble, les données indiquent une diminution substantielle du nombre de jours de gel au Canada, particulièrement dans les scénarios caractérisés par des émissions élevées de gaz à effet de serre.
Faits saillants de la figure : Le nombre mensuel de jours de gel devrait diminuer partout au Canada à la fin du siècle (de 2081 à 2100), avec de grandes différences saisonnières et régionales.
Titre de la figure : Changements du nombre mensuel de jours de gel au Canada à la fin du siècle (de 2081 à 2100)
Figure 6.29 : Diminutions projetées du nombre mensuel de jours de gel au Canada à la fin du siècle (de 2081 à 2100), par rapport à la moyenne pour la période de 1991 à 2020, selon un scénario d’émissions intermédiaires (SSP2.4-5). Source des données : Comme la figure 6.28.
Description longue
Cette figure présente des cartes mensuelles du Canada illustrant les changements projetés du nombre de jours de gel pour la période de 2081 à 2100 selon le scénario climatique SSP2‑4.5, par rapport aux valeurs historiques. Douze panneaux correspondent à chacun des mois de l’année, disposés de gauche à droite et de haut en bas, en commençant par décembre et en se terminant par novembre. Les régions sont colorées du jaune pâle (indiquant peu de changement) au brun foncé (indiquant une diminution pouvant atteindre 20 jours de gel). Sur l’ensemble de l’année, la plupart des régions du Canada connaissent une diminution du nombre de jours de gel, en particulier les régions nordiques et centrales. Les diminutions sont les plus marquées de la fin du printemps au début de l’automne (de mai à septembre), période durant laquelle des tons d’orange foncé et de brun couvrent de vastes zones, notamment le nord du Québec, les Prairies et les régions arctiques. Les couleurs plus pâles observées durant les mois d’hiver (de décembre à février) suggèrent des diminutions moins importantes du nombre de jours de gel. Une barre de couleurs située à droite des cartes, intitulée « jours de gel », indique l’ampleur des changements, allant de 0 (aucun changement) à −20 (vingt jours de gel en moins). Dans l’ensemble, ces cartes montrent une tendance nationale cohérente vers une diminution du nombre de jours de gel tout au long de l’année, les diminutions les plus importantes se produisant à l’été et au début de l’automne.
Quelles sont les conséquences d’une diminution du nombre de jours de gel pour l’agriculture au Canada?
Une diminution du nombre de jours de gel entraînera une saison de croissance plus longue, ce qui pourrait bénéficier au secteur agricole canadien, en particulier à certains aspects de la production de cultures. Cependant, l’obtention d’avantages nets dépendra de facteurs variables selon les régions, tels que la modification de la disponibilité de l’eau, les changements dans les phénomènes météorologiques extrêmes et le risque accru de ravageurs. Voir la section sur l’agriculture dans le chapitre « Impacts sur les secteurs et mesures d’adaptation » du Rapport sur les enjeux nationaux ainsi que les sections sur l’agriculture dans les chapitres du document Le rapport sur les Perspectives régionales, deux rapports qui ont contribué au processus d’évaluation nationale « Le Canada dans un climat en changement » :
6.6.4 : Lacunes dans les connaissances
1) Il n’y a pas suffisamment de mesures directes de la température du sol, et il y a une incertitude systématique dans les données de télédétection.
L’absence de mesures de la température du sol au Canada limite notre capacité à étudier le sol gelé de façon saisonnière à l’aide d’observations directes, ce qui accroît notre dépendance à l’égard des ensembles de données de télédétection d’hyperfréquences passives. Cependant, ces ensembles de données ne mesurent que les conditions dans la couche supérieure du sol et ne fournissent aucune information sur les changements de profondeur du sol gelé. La quantité d’informations que nous pouvons obtenir des modèles est également limitée. Les modèles qui simulent la température du sol sous le manteau neigeux n’ont pas été évalués de manière approfondie au Canada (Melton et al., 2019), ce qui limite notre confiance dans ces simulations. Les travaux futurs doivent permettre de mieux comprendre comment la température de l’air et le manteau neigeux modifient ensemble la température et le gel du sol au Canada.
2) Il existe des incertitudes dues à la variation locale des caractéristiques du sol.
Dans le sol gelé de façon saisonnière, l’hétérogénéité de la température peut être élevée en raison de la variabilité spatiale du sol, de la végétation, de l’humidité du sol et des caractéristiques de la neige (Domine et al., 2022; Khani et al., 2023). Un sol humide peut retarder considérablement le gel complet, de plusieurs jours dans les régions de toundra (Davesne et al., 2022) à plusieurs semaines dans les forêts boréales (Prince et al., 2019). Ainsi, la modélisation et l’analyse par télédétection à résolution spatiale grossière (de 1 à 100 km) ne capturent pas la complexité spatiale pertinente des processus liés au sol gelé de façon saisonnière ni les conséquences pour les processus hydrologiques et écologiques.
6.6.5 : Termes liés à la confiance dans les messages clés : résumé des données probantes
Message clé 6.11 : Le nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière a diminué au Canada au cours des quatre dernières décennies (degré de confiance élevé). Dans les milieux non pergélisolés, la profondeur du gel saisonnier devrait avoir diminué, tandis que dans la plupart des milieux pergélisolés, la profondeur du dégel saisonnier devrait avoir augmenté (degré de confiance moyen), mais le nombre limité d’observations empêche une évaluation directe de ces changements.
Message clé 6.12 : Le nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière et la profondeur maximale annuelle du sol gelé de façon saisonnière à l’extérieur des zones pergélisolées devraient diminuer partout au Canada jusqu’au milieu du siècle, avant de se stabiliser dans un scénario d’émissions faibles (degré de confiance élevé). En revanche, ces indicateurs du sol gelé de façon saisonnière devraient continuer à diminuer jusqu’à la fin du siècle et au-delà dans les scénarios d’émissions de carbone plus élevées et d’augmentation des températures mondiales (degré de confiance élevé).
Remarque sur l’attribution des changements au Canada : Les messages clés ne comprennent pas d’énoncé sur l’attribution des changements observés au Canada, car aucune étude d’attribution directe n’est disponible. Cependant, en raison du rôle prépondérant de la température de l’air dans le contrôle du nombre de jours où le sol est gelé et de la profondeur à laquelle il gèle et dégèle de façon saisonnière (section 6.6.2), nous estimons que les changements climatiques découlant de l’activité humaine ont certainement une influence sur le sol gelé de façon saisonnière au Canada (section 6.6.2).
En ce qui concerne le message clé 6.11, les tendances issues des données de télédétection d’hyperfréquences passives montrent des diminutions importantes dans la majeure partie du pays, cohérentes avec des analyses similaires à l’échelle mondiale. Bien qu’il existe une certaine incertitude concernant les cycles de gel et de dégel déterminés par télédétection, celle-ci est suffisamment limitée pour que nous puissions avoir un degré de confiance élevé dans la diminution observée du nombre annuel de jours où le sol est gelé de façon saisonnière au Canada. La théorie et les études de processus indiquent une forte corrélation entre la hausse des températures de l’air et la profondeur annuelle maximale du sol gelé de façon saisonnière. Par conséquent, malgré le nombre limité de sites de surveillance, les augmentations observées de la température de l’air près de la surface fournissent des données probantes suffisantes pour évaluer avec un degré de confiance moyen que la profondeur annuelle maximale du sol gelé de façon saisonnière a également changé au Canada.
En ce qui concerne le message clé 6.12, les modèles climatiques globaux CMIP6, fondés sur différents scénarios d’émissions, fournissent des projections du nombre annuel de jours de gel (jours où la température de l’air près de la surface est inférieure à 0 °C). Nous avons un degré de confiance très élevé dans les changements des jours de gel (section 6.6.3) en raison de la forte concordance entre plusieurs générations de modèles climatiques concernant la manière dont la température de l’air près de la surface réagit aux changements connexes des émissions mondiales de carbone et d’autres gaz à effet de serre. Il existe également une forte concordance entre plusieurs études de processus indiquant que la température de l’air près de la surface contrôle le moment où le gel du sol se produit et peut donc constituer une source de données indirectes fiables pour les changements dans le sol gelé. Cependant, comme les changements du nombre de jours de gel ne sont pas directement équivalents aux changements de l’état du sol et qu’ils ne tiennent pas compte des effets secondaires liés aux changements de la neige, de l’humidité du sol et de la végétation, nous avons un degré de confiance élevé plutôt que très élevé dans les changements de l’état du sol.
6.7 : Pergélisol
Message clé 6.13 : Le pergélisol aux endroits surveillés dans le nord du Canada s’est réchauffé et a dégelé depuis les années 1980 (degré de confiance très élevé). Les paysages des régions du nord du Canada riches en glace ont changé en réponse au dégel du pergélisol induit par le climat (degré de confiance très élevé).
Message clé 6.14 : Le réchauffement du pergélisol et les changements au niveau du paysage induits par le dégel devraient se poursuivre avec l’augmentation du réchauffement climatique (degré de confiance très élevé). Même si le climat se stabilise, un certain dégel continuera en profondeur (degré de confiance très élevé). Cependant, il existe un faible degré de confiance quant à l’ampleur et à la chronologie de ces changements en raison de l’influence des caractéristiques locales du sol.
Le pergélisol est défini comme un sol (terre ou roche) dont la température reste inférieure ou égale à 0 °C pendant au moins deux années consécutives (Lewkowicz et al., 2025). La majorité du pergélisol existe depuis bien plus longtemps, allant de plusieurs siècles à plusieurs millénaires. Le pergélisol est présent sous environ 40 % de la superficie terrestre exposée du Canada (non couverte par des glaciers ou des grands lacs) (Natural Resources Canada, 2022) et a une incidence sur les écosystèmes, les populations et le climat de diverses façons. Il est également présent sous les eaux peu profondes au large des côtes canadiennes (Normandeau et al., 2024; Overduin et al., 2023). La distribution terrestre du pergélisol est discontinue et sporadique dans la partie sud de la région pergélisolée et devient plus continue vers le nord (figure 6.30). Les changements climatiques sont l’un des principaux facteurs du dégel du pergélisol, mais l’ampleur, les taux et la nature des changements dépendent des conditions locales, de sorte que les conséquences environnementales et sociétales du dégel varient considérablement à l’échelle du paysage (Kokelj et al., 2023). Il est donc essentiel de connaître la variabilité et l’évolution des conditions du pergélisol au pays.
La température du pergélisol et son évolution dépendent de plusieurs facteurs, notamment le climat (surtout la température de l’air et le manteau neigeux), les propriétés du sol, la matière organique en surface, la végétation et la quantité de glace contenue dans le sol (S. L. Smith et al., 2022). Selon la teneur en glace du sol, la topographie et les conditions hydrologiques, divers reliefs « thermokarstiques » distincts (reliefs typiques résultant du dégel d’un pergélisol riche en glace) peuvent se développer lorsque le pergélisol dégèle (Kokelj et Jorgenson, 2013). Les changements possibles au niveau du paysage qui peuvent être induits par le dégel comprennent le tassement du sol, la formation de mares, l’expansion ou le drainage de lacs et les ruptures de pente, telles que les glissements dus au dégel. Contrairement aux changements de la température du pergélisol, ces changements sont souvent facilement visibles et peuvent avoir des conséquences distinctes et directes sur les écosystèmes et les environnements humains, tels que les infrastructures et l’utilisation traditionnelle des terres (par exemple, étude de cas 6.3) (Kokelj et al., 2023). Dans cette évaluation, nous utilisons les changements progressifs de la superficie, de l’état et de la distribution des reliefs induits par le dégel comme nouvel indicateur intuitif du dégel du pergélisol.
Le dégel du pergélisol influence la circulation de l’eau à la surface et sous la surface du sol (chapitre 5, sections 5.3, 5.4 et 5.5) (Spence et al., 2020). L’instabilité du paysage induite par le dégel peut avoir une incidence sur les écosystèmes terrestres et aquatiques en déplaçant des sédiments, des matières dissoutes et des matières organiques vers les plans d’eau (Chin et al., 2016; Shakil et al., 2020) ainsi qu’en libérant des contaminants précédemment stockés dans le pergélisol, tels que le mercure et d’autres métaux lourds (AMAP, 2021b; Rutkowski et al., 2021; Schuster et al., 2018). Le dégel du pergélisol a donc des répercussions considérables sur les communautés nordiques et les modes de vie traditionnels, avec des effets sur les infrastructures, l’accès aux terres et la sécurité alimentaire (Hancock et al., 2022; Hausner et al., 2021).
À l’échelle mondiale, le pergélisol stocke environ 1 100 à 2 000 Gt de carbone (Hugelius et al., 2014; Lindgren et al., 2018). Lorsque le pergélisol dégèle, une partie de ce carbone peut être libérée dans l’atmosphère sous forme de dioxyde de carbone ou de méthane, qui, en tant que gaz à effet de serre, contribuent à un réchauffement supplémentaire et à un dégel encore plus important (chapitre 9, section 9.5).
Cette section évalue le réchauffement et le dégel du pergélisol au cours des dernières décennies et examine les facteurs qui en sont responsables. Comparativement aux informations sur de nombreuses autres variables abordées dans le présent rapport, les données sur les conditions du pergélisol sont disponibles pour un nombre limité de sites et pour des périodes relativement courtes, et elles reposent moins sur les résultats de modèles. Les indicateurs clés utilisés pour cette évaluation proviennent à la fois de mesures propres aux sites et de l’interprétation d’images obtenues par télédétection (systèmes embarqués ou satellitaires). Nous discutons également des changements futurs attendus dans les milieux pergélisolés, y compris les limites des approches utilisées.
Faits saillants de la figure : Les mesures de la température du sol indiquent que le pergélisol se réchauffe dans le nord du Canada.
Titre de la figure : Taux de réchauffement du pergélisol à différents sites du nord du Canada
Figure 6.30 : Carte montrant les taux de réchauffement du pergélisol d’après les relevés de température du sol dans différentes régions du nord du Canada. La couleur des cercles permet de faire la distinction entre les tendances (fondées sur une régression linéaire) aux sites pour lesquels des données sont disponibles que depuis 2000 (rouge) et celles aux sites pour lesquels des données plus anciennes sont disponibles (orange). La taille des cercles est proportionnelle au taux de changement. Là où les taux de réchauffement sont faibles (par exemple à Wapusk ou à Yellowknife), le dégel du pergélisol peut néanmoins être important, car la fonte de la glace dans le sol consomme de l’énergie. Adapté de : S. L. Smith, Duchesne et al. (2024). Source des données : Voir le tableau supplémentaire S6.1.
Description longue
Cette carte illustre les taux de réchauffement dans le nord du Canada et met l’accent sur les zones pergélisolées. Elle utilise des couleurs pour représenter cinq types de pergélisol : le vert foncé pour le pergélisol continu, le vert intermédiaire pour le pergélisol discontinu, le vert clair pour le pergélisol sporadique, le bleu pâle pour le pergélisol isolé et le gris pour les zones dépourvues de pergélisol. Plusieurs sites et régions importants sont indiqués, notamment Alert, Resolute, l’île de Baffin, les régions du Mackenzie, Yellowknife, Wapusk, le Nord du Québec, le Labrador et la route de l’Alaska.
Pour chaque site ou région, les taux de réchauffement sont représentés par des cercles ou des triangles, les symboles de plus grande taille correspondant à des taux plus élevés. Les plus grands cercles représentent des taux atteignant jusqu’à 1,0 °C par décennie. À certains sites, deux cercles se superposent : un cercle rouge indiquant le taux de réchauffement depuis l’an 2000, et un cercle orange représentant le taux calculé pour l’ensemble de la période d’observation historique. Des rectangles rouges délimitent les régions prises en compte dans l’analyse.
Visuellement, les sites du nord et de l’est présentent les plus grands cercles rouges, révélant un réchauffement rapide, en particulier depuis l’an 2000. Les sites situés dans l’Extrême‑Nord, tels qu’Alert et Resolute, affichent les taux de réchauffement récents les plus élevés, tandis que d’autres régions présentent des changements plus faibles ou plus lents. La tendance indique que les zones de pergélisol continu connaissent les taux de réchauffement les plus élevés, surtout au cours du XXIᵉ siècle.
Étude de cas 6.3 : Changement dans le paysage des régions des Gwich’in et de la région désignée des Inuvialuit
Les auteurs de cette étude de cas sont Ernie Francis, détenteur de connaissances des Gwich’in de la communauté d’Inuvik, qui a grandi sur le territoire et a voyagé dans la région du delta de Beaufort, ainsi que trois chercheurs blancs de l’Université de Victoria : Emma Street, Jackie Ziegler et Trevor Lantz, qui ont travaillé sur le territoire des Gwich’in et dans la région désignée des Inuvialuit pour étudier l’ampleur et l’importance de la dégradation du pergélisol. Les quatre sont coauteurs à parts égales, et leurs points de vue ont été intégrés dans le texte qui suit.
Référence recommandée :
Francis, E., Street, E., Ziegler, J., et Lantz, T. (2026). Changement dans le paysage des régions des Gwich’in et de la région désignée des Inuvialuit [Étude de cas 6.3]. Dans Rapport sur le climat changeant du Canada de 2026, (pp XX-XX). Gouvernement du Canada. DOI pour le chapitre.
Les hausses de température transforment les paysages façonnés par le pergélisol d’une manière qui menace les infrastructures, les écosystèmes et les modes de vie des communautés nordiques. Des entretiens récents avec des détenteurs des connaissances des Gwich’in et des Inuvialuit dans toute la région du delta de Beaufort ont mis en évidence les répercussions des changements climatiques sur l’environnement et, en particulier, sur les paysages façonnés par le pergélisol. Les utilisateurs du territoire ont parlé des saisons qui changent, de la hausse des températures et des variations dans les tempêtes et les précipitations. Ils ont également noté des changements généralisés des conditions du pergélisol, notamment l’apparition de nouveaux reliefs thermokastiques et de nouveaux aléas liés au pergélisol, qui ont des répercussions sur les déplacements, les infrastructures et les sites importants, l’abondance et la distribution des plantes et des animaux, ainsi que des pratiques culturelles telles que l’entreposage des aliments.
Pour illustrer l’ampleur et l’importance de ces changements, Ernie Francis a partagé ses observations personnelles dans le cadre de cette étude de cas :
Il devient de plus en plus difficile de prévoir la météo; même Environnement Canada se trompe. Les hivers semblent suivre un cycle de chaleur puis de températures froides. Autrefois, il faisait beaucoup plus froid. Le printemps semble arriver plus tôt, l’été dure plus longtemps et l’automne est plus tardif. Les déplacements en hiver sont plus difficiles, car la glace change. Il y a de plus en plus de trous d’air, et la glace n’est plus aussi épaisse qu’avant. Il est donc difficile de se déplacer en motoneige, car il y a plus de risques de tomber dans l’eau ou de passer à travers la glace. Les hivers sont plus chauds que d’habitude, ce qui a un impact sur le gel du sol. Le sol ne gèle pas en profondeur, et au printemps, il dégèle plus rapidement, ce qui provoque des glissements. Les communautés sont confrontées à un épaississement de la couche active du pergélisol, à l’assèchement des mares et des lacs, à des glissements de terrain et de l’érosion, surtout dans les zones côtières, ce qui a une incidence sur les pratiques socioculturelles.
Dans le cadre d’un projet de recherche récent, les détenteurs de connaissances des Gwich’in et des Inuvialuit ont décrit des niveaux d’eau plus bas dans le delta du Mackenzie en raison de l’augmentation des mouvements de masse liés au pergélisol, de l’érosion des berges, de la formation de bancs de sable et d’une réduction du débit dans les régions méridionales. Les détenteurs de connaissances autochtones ont également noté que les changements hydrologiques perturbent les déplacements et les activités de pêche, ce qui pourrait avoir des répercussions sur la santé et le bien-être des communautés autochtones de la région (Ziegler et al., 2024).
Ayant grandi sur le territoire, la chose que nous avons observée qui s’apparente le plus à un glissement est une rivière coupant l’arrière d’un lac et le lac qui se déversait dans la rivière. Aujourd’hui, il est plus courant de voir des glissements partout autour de nous. Les glissements dans les milieux secs et le long des berges ont entraîné une augmentation des sédiments dans les cours d’eau. Le pergélisol qui maintenait le sol en place depuis des années commence à perdre son emprise. J’ai vu d’énormes glissements dans les monts Richardson et dans tous les secteurs du delta de Beaufort. Ces glissements ont bloqué des ruisseaux et, dans certains cas, de petites rivières en les obstruant. Cela peut être dangereux, car lorsque l’eau se libère, elle peut provoquer des inondations en aval. Les déplacements estivaux ont changé en raison des bas niveaux d’eau; les chenaux ne sont plus praticables. La pêche est touchée, et les remous et les chenaux changent. Cela a également une incidence sur les poissons, qui peuvent changer de direction pour frayer. Les poissons des lacs ne peuvent pas sortir des lacs au printemps, car les niveaux d’eau sont trop bas. Les gens ont dû changer leurs habitudes de déplacement, empruntant d’autres sentiers ou d’autres chenaux pour se rendre où ils veulent. Ils investissent aussi dans des bateaux et des motoneiges plus coûteux simplement pour se déplacer en raison des bas niveaux d’eau et des conditions de glace changeantes.
Dans le cadre d’un projet récent, Mme Ziegler et ses coauteurs ont étudié les répercussions du dégel du pergélisol sur l’habitat du poisson important sur le plan culturel et écologique, en combinant des données spatiales sur les glissements dus au dégel dans le bassin versant de la rivière Peel (Teetł’it Gwinjik) avec des informations détaillées sur l’habitat du poisson provenant des connaissances des Gwich’in et des connaissances scientifiques occidentales. Cette étude a révélé que les zones à haut risque de subir les effets cumulatifs en aval des glissements se trouvent le long du cours principal de la rivière Peel et de ses principaux affluents. Ces résultats soulèvent des préoccupations quant à l’incidence du dégel du pergélisol sur les moyens de subsistance liés à la pêche autochtone dans la région et mettent en évidence la nécessité de recherches supplémentaires (Ziegler et al., 2025).
Pour comprendre pleinement l’ampleur et l’importance de ces changements, une recherche collaborative est essentielle. La surveillance communautaire et la recherche qui s’appuient sur de multiples systèmes de connaissances peuvent aider à fournir une compréhension collective et holistique des changements dans les paysages façonnés par le pergélisol et de leurs répercussions socioécologiques.
Titre de la figure : Aspects du delta du Mackenzie importants pour les modes de vie des Gwich’in et des Inuvialuit
Étude de cas 6.3, figure 1 : À gauche : Vue aérienne des lacs et des chenaux du delta du Mackenzie. Ces chenaux constituent des voies de déplacement essentielles, tant pendant la saison des eaux libres que pendant la saison des glaces, et l’accès à ces chenaux est vulnérable aux changements au niveau du paysage. Photo : Chanda Turner. À droite : Séchage de poissons dans un camp dans le delta. Les glissements dus au dégel du pergélisol peuvent avoir des répercussions sur l’habitat du poisson important sur le plan culturel et écologique, ce qui soulève des préoccupations quant aux moyens de subsistance des populations autochtones qui dépendent de la pêche. Photo : Tracey Proverbs.
Description longue
L’image de gauche montre un vaste paysage nordique au crépuscule ou à l’aube, avec de nombreux cours d’eau sinueux et des lacs disséminés parmi des parcelles de forêt. Le ciel est généralement nuageux, mais des rayons de soleil reflètent sur les plans d’eau, créant une mosaïque de zones claires et sombres. Le paysage est vaste et met en évidence le caractère éloigné et vierge du territoire ainsi que l’omniprésence de l’eau dans la région.
L’image de droite présente plusieurs gros filets de poisson sur un support en bois fabriqué à partir de branches. Le support est installé sur une rive herbeuse, et à l’arrière‑plan, une rivière tranquille s’écoule sous un ciel nuageux semblable à celui de l’image de gauche. Deux embarcations sont partiellement visibles près de la rive, et des arbres bordent la rive opposée. Les filets de poisson, probablement mis à sécher à l’air libre, sont disposés en rangée, mettant en valeur les pratiques traditionnelles de pêche et de conservation des aliments, étroitement liées au territoire et aux ressources aquatiques. Ensemble, ces deux images illustrent le lien étroit entre les paysages nordiques et les modes de subsistance qui dépendent des ressources de ces paysages.
6.7.1 : Changements passés
Les données sur la température du pergélisol et l’épaisseur de la couche active provenant de sites de surveillance au Canada fournissent des indicateurs propres aux sites des changements du pergélisol. Comme ces données ne sont disponibles que pour un nombre limité d’endroits, nous évaluons également la distribution et les changements des reliefs thermokarstiques comme un ensemble complémentaire d’indicateurs des changements dans les grandes zones pergélisolées riches en glace (Kokelj et al., 2023).
6.7.1.1 : Température du pergélisol
Les températures du sol reflètent les changements dans le climat, notamment la température de l’air et le manteau neigeux, ainsi que dans les conditions locales du sol. Près de la surface, la température du sol fluctue en fonction des variations quotidiennes et saisonnières. Ces fluctuations deviennent moins prononcées avec la profondeur et sont généralement négligeables au‑delà d’environ 10 à 20 m. Les mesures de température à cette profondeur sont généralement utilisées comme indicateur des variations à long terme de la température du pergélisol. Elles sont obtenues à l’aide de capteurs installés dans des trous de forage.
Le programme de surveillance de la température du pergélisol dans le nord du Canada compte plus de 100 trous de forage équipés d’instruments formant des réseaux régionaux exploités par la Commission géologique du Canada, les gouvernements territoriaux et des chercheurs universitaires. Certains sites de surveillance sont en activité depuis plus de trois décennies, mais la plupart fonctionnent depuis moins de 20 ans, beaucoup ayant été établis durant l’Année polaire internationale, de 2007 à 2009 (par exemple, S. L. Smith et al., 2010). Le réseau de surveillance couvre une gamme de conditions du pergélisol et du climat, allant du pergélisol plus chaud de la zone discontinue au pergélisol plus froid de l’Extrême‑Arctique. Les sites surveillés reflètent également une diversité de végétation, de caractéristiques géologiques et de conditions topographiques.
Les séries chronologiques mises à jour des températures du sol provenant de sites dans le nord du Canada montrent que le pergélisol se réchauffe de manière générale, avec des variations à court terme qui masquent la tendance à long terme (figures 6.30 et 6.31). Dans l’ensemble, les tendances observées concordent avec celles précédemment rapportées (Derksen et al., 2019; Gulev et al., 2021; S. L. Smith et al., 2019) et indiquent que le pergélisol continue de se réchauffer dans le nord du Canada. Des températures record du sol ont été enregistrées depuis 2017 à la plupart des sites, y compris 17 des 18 sites illustrés à la figure 6.31.
Les températures dans le pergélisol plus chaud (supérieures à -2 °C) du nord-ouest du Canada, y compris le sud du Yukon et la vallée du Mackenzie (figures 6.30 et 6.31a), ont moins augmenté que dans le pergélisol plus froid, en particulier aux sites avec des sédiments riches en glace. Cela s’explique par le fait que de l’énergie est utilisée pour faire fondre la glace de sol lors du dégel, ce qui entraîne peu de changement de la température du sol. Pour les sites avec des séries chronologiques plus longues (par exemple, Norman Wells et Wrigley), le pergélisol s’est généralement réchauffé d’environ 0,1 °C par décennie depuis les années 1980. Les séries chronologiques plus courtes, disponibles pour des sites ailleurs dans le centre et le sud de la vallée du Mackenzie, à Yellowknife, dans le sud du Yukon et au Labrador, indiquent des taux de réchauffement similaires ou plus faibles (figures 6.30 et 6.31a) (Duchesne et al., 2020; L.‑P. Roy et al., 2024; Y. Wang et al., 2024).
Pour les sites avec un pergélisol plus froid, y compris ceux situés dans la partie nord de la vallée du Mackenzie, dans l’est de l’Arctique et dans l’Extrême‑Arctique, le taux de réchauffement du pergélisol a été plus élevé (figure 6.31), variant d’environ 0,4 à 0,7 °C par décennie (par exemple, Duchesne et al., 2024; S. L. Smith, Duchesne et al., 2024). Les températures du pergélisol ont augmenté encore plus rapidement aux sites dans l’est de l’Arctique, tels que Resolute et Clyde River. Les données recueillies entre le milieu des années 1990 et 2023 (Allard et al., 2024) pour des sites de pergélisol ou de substrat rocheux froids dans le nord du Québec montrent un réchauffement à des taux similaires (de 0,2 à 0,7 °C par décennie) à ceux de la région de Baffin. Depuis 2019, un refroidissement du pergélisol a été observé à certains sites dans la région nord du Mackenzie (par exemple, lac Big, Niglintak et ruisseau Norris dans la figure 6.31a), ce qui reflète des températures de l’air plus basses et moins de neige dans la région. Cependant, les températures du pergélisol sont restées stables ou ont augmenté après 2022, reflétant des températures de l’air plus élevées en 2023.
Faits saillants de la figure : Le pergélisol se réchauffe à la plupart des sites dans l’ouest et l’est de l’Arctique canadien.
Titre de la figure : Changements de la température du pergélisol dans l’ouest et l’est de l’Arctique canadien
Figure 6.31 : Température du pergélisol à certains sites dans l’ouest (a) et l’est (b) de l’Arctique canadien. Les températures sont mesurées à la profondeur indiquée entre parenthèses. Source des données : Voir le tableau supplémentaire S6.1.
Description longue
Cette figure comprend deux graphiques linéaires montrant l’évolution de la température du pergélisol (en degrés Celsius) mesurée à divers sites de surveillance du pergélisol entre 1980 et environ 2022. Chaque courbe colorée représente un site différent, le nom du site et la profondeur de mesure étant indiqués dans chaque panneau. Le panneau (a) présente des sites de l’Ouest canadien, où les températures du pergélisol varient généralement d’environ −6 °C à légèrement au‑dessus de 0 °C. La majorité des sites montrent une tendance au réchauffement : les températures augmentent progressivement, en particulier après l’an 2000, et les valeurs les plus froides deviennent moins fréquentes. Le site de la route de l’Alaska (Alaska Hwy, en bleu) demeure près de 0 °C, tandis que d’autres sites montrent une hausse (températures variant entre −6 et −2 °C). Le panneau (b) montre des sites de l’Est canadien et de l’Extrême‑Arctique, caractérisés par des températures beaucoup plus froides, variant entre environ −16 et −2 °C. Ces sites présentent eux aussi des tendances au réchauffement — particulièrement après l’an 2000 — bien que les températures demeurent largement inférieures au point de congélation. Les courbes correspondant à des sites tels qu’Aupaluk (bleu) et Salluit (or) montrent un réchauffement notable, tandis que les sites les plus froids, comme Alert BH1 et BH2 (noir et gris), deviennent néanmoins progressivement moins froids au fil du temps. Dans l’ensemble, cette figure met en évidence un réchauffement généralisé du pergélisol à presque tous les sites surveillés, accompagné d’une variabilité croissante et d’une augmentation soutenue des températures du pergélisol sur plusieurs décennies.
6.7.1.2 : Épaisseur de la couche active
La couche active, définie comme le sol et la roche au-dessus du pergélisol qui gèlent et dégèlent chaque année, réagit davantage aux variations climatiques à court terme qu’aux températures du sol en profondeur. La base de la couche active est normalement définie par la profondeur maximale annuelle de dégel (où la température est supérieure à 0 °C). L’augmentation de l’épaisseur de la couche active est couramment utilisée comme indicateur de la dégradation du pergélisol. Des informations sur les tendances de l’épaisseur de la couche active sont disponibles depuis le début des années 1990 grâce à un réseau de tubes de dégel dans la vallée du Mackenzie (encadré 6.7). Les données sur l’épaisseur de la couche active varient considérablement au fil du temps (O’Neill, Smith, Burn, Duchesne et al., 2023; S. L. Smith et al., 2022), avec des valeurs plus élevées correspondant aux années les plus chaudes (par exemple, 1998, 2006, 2012 et 2023) et des valeurs plus faibles aux années plus froides (par exemple, 1996 et 2000). Dans l’ensemble, les tendances de l’épaisseur de la couche active dans la vallée du Mackenzie, bien que non statistiquement significatives, montrent une augmentation d’environ 1 cm par décennie de 1991 à 2023 et d’environ 5 cm par décennie depuis 2005 (S. L. Smith, Duchesne et al., 2024). Cependant, l’ampleur des tendances dans la région varie considérablement, certains sites ne présentant que très peu de changements au fil du temps (O’Neill, Smith, Burn, Duchesne et al., 2023; S. L. Smith et al., 2022). Une comparaison des mesures de l’épaisseur de la couche active de 2017 à 2018 avec les observations d’une étude de 1962 le long de la route Mackenzie entre Keg River (Alberta) et Hay River (Territoires du Nord-Ouest) a révélé une augmentation de l’épaisseur de la couche active à de nombreux sites, mais peu de changements à d’autres au cours de la période de 55 ans (Holloway et Lewkowicz, 2020).
Des informations sur les changements de l’épaisseur de la couche active ont également été obtenues à partir de mesures de la température à faible profondeur dans la région de Baffin. Les données recueillies à six sites de 2008 à 2020 indiquent que l’épaisseur de la couche active a augmenté à certains sites et diminué à d’autres (tendances de -7,5 à +2,5 cm par décennie) (Duchesne et al., 2024). Cependant, l’épaisseur de la couche active a varié considérablement dans le temps à ces sites, principalement dans des matériaux ou des substrats rocheux pauvres en glace.
Les changements de l’épaisseur de la couche active ont été négligeables aux sites caractérisés par des sédiments riches en glace. Les instruments installés dans la vallée du Mackenzie qui enregistrent la pénétration maximale du dégel saisonnier par rapport à une référence fixe (l’élévation de la surface du sol au début de la série chronologique de données) permettent de déterminer l’élévation minimale de la surface du sol chaque année (encadré 6.7). Les données indiquent que pour les matériaux riches en glace, la dégradation du pergélisol, indiquée par l’affaissement de la surface, s’est produite lorsque le dégel a progressé plus profondément dans le sol. Dans ces conditions, l’augmentation de l’épaisseur de la couche active est plus faible en raison de l’affaissement concomitant de la surface du sol (O’Neill, Smith, Burn, Duchesne et al., 2023; S. L. Smith, Duchesne et al., 2024). Pour les sites de la vallée du Mackenzie, une perte importante de pergélisol près de la surface (taux médian de 8 cm par décennie) et une subsidence (taux médian de 4 cm par décennie) se sont produites à plus de 70 % des sites, les données couvrant les années 1990 à 2010 (O’Neill, Smith, Burn, Duchesne et al., 2023).
Dans l’est du Canada, les observations effectuées à quatre sites de tourbières au Labrador indiquent un dégel plus profond accompagné d’une subsidence de la surface de 2014 à 2023 (Y. Wang et al., 2024). Une diminution de 50 % de la hauteur des palses, des plateaux ou monticules de tourbe, ou des zones surélevées de tourbe gelée, a également été constatée entre 1968 et 2021 (Beer et al., 2024).
6.7.1.3 : Changement au niveau du paysage
Le dégel du pergélisol riche en glace, induit par le climat, entraîne des affaissements du relief (O’Neill, Smith, Burn, Duchesne et al., 2023) et la formation de reliefs thermokarstiques (Kokelj et Jorgenson, 2013). La nature de ces reliefs varie selon le type de glace de sol et les caractéristiques du relief local, telles que le type et l’épaisseur du sol, la profondeur de la partie supérieure du substrat rocheux sous‑jacent et l’écoulement de l’eau dans la région (figure 6.32) (Kokelj et al., 2023). La cartographie de la distribution des reliefs thermokarstiques et le suivi de leur évolution à l’aide d’observations sur le terrain ou par télédétection fournissent des informations complètes sur les effets du dégel du pergélisol sur un paysage et peuvent indiquer les trajectoires probables des changements (Kokelj et al., 2023). Les changements passés induits par le climat des reliefs thermokarstiques courants et leur distribution sont résumés ci-dessous.
Les glissements régressifs dus au dégel sont un type de glissements de terrain causé par le dégel du pergélisol riche en glace (figure 6.32a1) (Kokelj et al., 2021). Ces ruptures de versant chroniques se produisent en plus grand nombre et sont de plus grande ampleur dans les sédiments glaciaires du nord‑ouest du Canada, où le pergélisol a conservé des couches épaisses de glace relique (Kokelj, Lantz et al., 2017). Des études récentes montrent que les glissements dus au dégel ont considérablement augmenté en raison des étés particulièrement chauds (Lewkowicz et Way, 2019; Ward Jones et al., 2019). Par exemple, sur l’île Banks, dans l’ouest de l’Arctique canadien, le nombre de glissements régressifs dus au dégel a été multiplié par 60 entre 1984 et 2015 (Lewkowicz et Way, 2019). Une fois les glissements dus au dégel amorcés, des températures estivales plus chaudes et des pluies extrêmes accélèrent le transport des matériaux vers le bas de la pente, perpétuant l’augmentation des glissements et des mouvements de masse, ce qui entraîne une augmentation considérable de l’ampleur des glissements (figure 6.32a3) (Kokelj et al., 2015). Ces processus peuvent faire fondre des millions de mètres cubes de pergélisol en quelques décennies seulement (Kokelj et al., 2021). Dans l’ouest de l’Arctique canadien, où les glissements régressifs dus au dégel sont nombreux dans les dépôts glaciaires près des marges glaciaires, le nombre, la superficie et le volume de ces glissements ont été multipliés par 100 depuis le milieu des années 1980 (Kokelj et al., 2021; Lewkowicz, 2024). Dans un bassin versant de 800 km2 fortement touché, l’abaissement moyen de la surface attribué à l’augmentation des glissements dus au dégel est passé de 0,1 mm/année entre 1986 et 2002 à environ 0,8 mm/année entre 2002 et 2018. Dans le cas des glissements individuels dus au dégel, plus de la moitié de l’affaissement est attribuable à la fonte de la glace de sol, le reste provenant de l’écoulement des débris des pentes vers le fond des vallées et les lacs, ce qui modifie profondément les charges sédimentaires des lacs, la qualité de l’eau ainsi que la structure et la fonction des écosystèmes aquatiques dans l’ouest de l’Arctique canadien, avec des répercussions sur les pêches autochtones (Chin et al., 2016; Kokelj et al., 2021; Shakil et al., 2020; Ziegler et al., 2024, 2025).
Faits saillants de la figure : Les reliefs thermokarstiques indiquent le dégel du pergélisol dans l’Arctique canadien.
Titre de la figure : Exemples de paysages thermokarstiques
Figure 6.32 : Les reliefs thermokarstiques indiquent des paysages en dégel dans l’Arctique canadien. a1) à a3) : Glissements régressifs dus au dégel sur le plateau Peel, dans les Territoires du Nord‑Ouest; la superficie des glissements a augmenté entre 1970 (a1) et 2021 (a2). b1) à b3) : Milieux secs avec polygones de toundra sur l’île Banks, dans les Territoires du Nord‑Ouest (région désignée des Inuvialuit); l’augmentation des réseaux de mares reliées et des petits lacs entre 1961 (b1) et 2019 (b2) indique un dégel progressif du pergélisol dans la région. c1) à c3) : Plateaux tourbeux de pergélisol au Labrador, délimités en noir; le dégel du pergélisol a transformé une grande partie du plateau tourbeux initial en tourbières ombrotrophes et minérotrophes affaissées depuis 1948 (c1), ne laissant qu’une fraction du plateau tourbeux initial en 2023 (c2). Photo : a1), b1) et c1) - National Air Photo Library, rouleau n° A21538, photo n° 180, rouleau n° A17379, photo n° 044 et rouleau n° LAB16(N), photo n° 0212; a2), a3) et b3) - Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest; b2) - Maxar (2019); c2) et c3) - Northern Environmental Geoscience Library à l’Université Queen’s.
Description longue
Cette image composite montre des changements environnementaux dans des paysages nordiques. Elle est constituée de photographies aériennes et satellites ainsi que de photographies prises au sol, disposées en trois rangées horizontales (a, b et c), chacune comprenant trois panneaux (numérotés 1, 2 et 3).
Rangée a (rangée supérieure) :
Les panneaux a1 (1970, photographie aérienne en tons de gris) et a2 (2021, image satellite en tons de gris) montrent la même région à deux moments distincts. En 1970, le paysage semble intact; en 2021, une vaste zone blanche irrégulière — correspondant à un glissement régressif — s’est élargie, indiquant un affaissement rapide du sol lié au dégel du pergélisol.
Le panneau a3 est une photographie couleur prise au sol montrant un glissement profond et exposé, entouré de forêt, qui met en évidence l’ampleur des changements au niveau du paysage.
Rangée b (rangée centrale) :
Le panneau b1 (1961, photographie aérienne en tons de gris) montre une surface terrestre uniforme. Dans le panneau b2 (2019, image satellite), des motifs polygonaux sont visibles, montrant la formation d’un milieu sec avec polygones associée au dégel du pergélisol.
Le panneau b3 est une photographie couleur prise au sol illustrant ce milieu avec polygones, où des fissures forment des motifs géométriques naturels.
Rangée c (rangée inférieure) :
Les panneaux c1 (1948, photographie aérienne en tons de gris) et c2 (2023, image satellite) montrent des tourbières. En 1948, les tourbières semblent continues et non perturbées; en 2023, elles semblent fragmentées, ce qui indique une dégradation.
Le panneau c3 est une photographie prise au sol montrant une tourbière en cours de dégradation, caractérisée par une végétation fragmentée et des zones de sol exposé.
Chaque série d’images illustre des transformations marquées du paysage attribuables au dégel du pergélisol, notamment l’affaissement du sol, la formation de structures polygonales et la dégradation des tourbières, des processus qui s’intensifient au fil du temps.
Les polygones de toundra sont l’expression en surface des réseaux de coins de glace sous‑jacents, omniprésents dans la toundra de l’Arctique canadien (figure 6.32b1) (Kokelj et al., 2023). Ils témoignent de la présence d’un pergélisol sensible au climat, car une augmentation de l’épaisseur de la couche active peut provoquer la fonte des coins de glace ainsi que l’élargissement et l’approfondissement des creux sus‑jacents à mesure que le sol s’affaisse. Les données stratigraphiques provenant de sites de surveillance au Nunavik, dans le nord du Québec, indiquent qu’entre 1989 et 2018, une augmentation de l’épaisseur de la couche active a entraîné la fonte des sommets des coins de glace dans plusieurs sites d’étude (Gagnon et Allard, 2020). Une surveillance détaillée des coins de glace dans les pentes de la région du delta du Mackenzie a montré un dégel des pentes et une augmentation des coins au sommet des collines, entraînant une subsidence de 1,8 à 3,2 cm/année de 2007 à 2018 et la formation de cuvette (Burn et al., 2021). Les étés chauds influencent également la fonte par le haut des coins de glace dans les régions de pergélisol froid, comme sur l’île Banks, dans l’ouest de l’Arctique canadien (Farquharson et al., 2019). Cette conclusion complète l’analyse des tendances Landsat montrant une augmentation de l’humidité des milieux secs de toundra causée par la fonte par le haut des réseaux de coins de glace (Fraser et al., 2018). L’augmentation notable des mares de fonte, qui a commencé à la fin des années 1990, a été associée à plusieurs étés exceptionnellement chauds, et la cause est démontrée par une série chronologique d’images à haute résolution montrant une multiplication par 10 du nombre et de la taille des mares de fonte (Fraser et al., 2018). L’agrégation des données indique qu’environ 17 % (plus de 12 000 km2) du relief de l’île Banks est touché par l’augmentation des mares dans les milieux secs, interprétée à partir des images Landsat, ce qui indique un changement à l’échelle du paysage. Un nombre croissant d’observations par télédétection confirme que la fonte des coins de glace dans les milieux secs et l’expansion des mares se produisent à divers sites dans l’ouest de l’Arctique canadien (Abolt et al., 2024).
Les tourbières pergélisolées constituent un élément dominant des vastes milieux humides dans les zones de pergélisol discontinu de la taïga des plaines et des plaines hudsoniennes (Vitt et al., 1994) et sont localement importantes dans toutes les régions pergélisolées au Canada (Y. Wang, Way, Beer et al., 2023). Le thermokarst suivant le dégel du pergélisol dans les palses ou les plateaux tourbeux forme des tourbières ombrotrophes et minérotrophes en raison de la consolidation par dégel de la tourbe gelée et du substrat minéral sous‑jacent, qui contiennent tous deux de grands volumes de glace de sol. Ces combinaisons de reliefs de milieux humides (figure 6.32c1) constituent un type de couverture terrestre dominant sur 370 000 km² dans le sud de la taïga des plaines, dans les Territoires du Nord‑Ouest, reflétant un pergélisol chaud, mince et discontinu. La proportion de couverture de tourbières pergélisolées diminue du nord vers le sud de la zone de pergélisol discontinu, les tourbières ombrotrophes et minérotrophes représentant jusqu’à 70 % des milieux humides du sud des Territoires du Nord-Ouest (C. Gibson et al., 2021). Les études de terrain indiquent que les augmentations progressives de l’épaisseur de la couche active de 1990 à 2015 sont surpassées par les pertes de superficie des plateaux tourbeux et des palses (Mamet et al., 2017), ce qui souligne l’importance des augmentations de la circulation de l’eau dans l’accélération de la dégradation du pergélisol discontinu et riche en matière organique (Devoie et al., 2021). Bien que l’évolution des tourbières pergélisolées soit caractérisée par des cycles de dégel et de formation de pergélisol, presque toutes les études récentes indiquent une dégradation nette de la superficie des tourbières pergélisolées (Beer et al., 2024; Mamet et al., 2017; Y. Wang, Way et Beer, 2023). Sur les côtes du Labrador, cette dégradation, qui a commencé en 1948, a entraîné une diminution moyenne de l’étendue du pergélisol de 0,8 à 1,5 % par année (Y. Wang, Way et Beer, 2023). Des taux plus élevés de perte de tourbières associés à l’écoulement de l’eau (Pironkova, 2017) sont aggravés par les effets des feux de forêt (C. M. Gibson et al., 2018).
Encadré 6.7 : Mesures de l’épaisseur de la couche active et de la pénétration du dégel
L’épaisseur de la couche active est généralement obtenue en déterminant la profondeur jusqu’à la limite supérieure du pergélisol. Des tubes de dégel (encadré 6.7, figure 1) sont utilisés pour déterminer la profondeur maximale de la pénétration annuelle du dégel (ou la limite supérieure du pergélisol) par rapport à une hauteur de référence fixe, ainsi que l’élévation relative de la surface du sol au moment du dégel maximal. Ensemble, ces informations permettent de déterminer l’épaisseur de la couche active (encadré 6.7, figure 2). Pour le pergélisol pauvre en glace, la subsidence de la surface est minimale lors du dégel, et les changements dans le temps de l’épaisseur de la couche active et de la pénétration du dégel seront similaires. Cependant, le dégel du pergélisol riche en glace s’accompagne d’une subsidence de la surface, et l’élévation de la surface du sol diminuera avec le temps, de sorte que la limite supérieure du pergélisol deviendra progressivement plus profonde (encadré 6.7, figure 2). Le changement de la pénétration du dégel déterminée à l’aide de tubes de dégel ou de mesures de la température du sol fournit des mesures plus précises de la perte de pergélisol causée par les changements climatiques que des méthodes plus simples, telles que le sondage mécanique (O’Neill, Smith, Burn et Duchesne, 2023).
Faits saillants de la figure : Les tubes de dégel permettent de mesurer avec précision les changements à long terme de l’épaisseur de la couche active et de la subsidence du sol.
Titre de la figure : Concepts et instruments utilisés pour mesurer la pénétration du dégel et l’épaisseur de la couche active
Encadré 6.7, figure 1 : a) Schéma d’un tube de dégel utilisé pour mesurer les changements dans la pénétration du dégel (TP; ∆TP exprime son changement) par rapport à une hauteur de référence fixe, ainsi que d’autres méthodes utilisées pour déterminer la profondeur de la limite supérieure du pergélisol (températures du sol et sondage mécanique). b) et c) Changement de l’épaisseur de la couche active (ALT; ∆ALT exprime son changement) déterminée par des sondages répétés et l’observation de la pénétration du dégel et de l’élévation de la surface du sol (GS; ∆GS exprime son changement) au fil du temps, à mesure que le pergélisol dégèle. Adapté de : O’Neill, Smith, Burn, Duchesne et al. (2023).
Description longue
Cette figure présente des schémas de tube de dégel et de câble de température utilisés pour mesurer l’épaisseur de la couche active ainsi que la dynamique du pergélisol.
Le panneau A montre une coupe transversale d’un tube de dégel : un tube vertical est inséré dans le sol et traverse deux couches — une « couche active » supérieure (en beige), qui dégèle chaque été, et une couche de pergélisol (en bleu), qui demeure gelée en permanence. Le tube traverse les deux couches, avec une hauteur de référence au sommet. Les principaux éléments sont un manchon de protection contre les mouvements du sol avec traçoir permettant de mesurer les mouvements de surface, une grille de soutien, des billes et de la glace à l’intérieur du tube, une thermistance servant à mesurer la température et un enregistreur de données situé à la surface. L’ensemble du dispositif permet de suivre à la fois les mouvements du sol et l’évolution des températures.
Les panneaux B et C illustrent les changements au fil du temps. Au moment t₀ (panneau B), le tube de dégel ou le câble de température permet de mesurer l’épaisseur initiale de la couche active (ALT) au‑dessus d’un pergélisol riche en glace. À un moment ultérieur t₁ (panneau C), la couche active s’est épaissie, et la surface du sol ainsi que la limite supérieure du pergélisol se sont déplacées vers le haut. Les différences entre ces deux moments — représentées par ΔGS₁ (déplacement vertical de la surface du sol), ΔTP₁ (déplacement de la limite supérieure du pergélisol) et ΔALT₁ (variation de l’épaisseur de la couche active) — permettent de quantifier l’évolution de la profondeur de dégel et des changements d’élévation du sol au fil du temps. Ce dispositif permet de suivre le dégel du pergélisol et d’évaluer l’affaissement ou le soulèvement potentiels du sol.
Faits saillants de la figure : Lorsque le pergélisol riche en glace dégèle, il peut mener à une augmentation de la profondeur de la limite supérieure du pergélisol, provoquer l’affaissement de la surface du sol et modifier l’épaisseur de la couche active.
Titre de la figure : Changements de l’épaisseur de la couche active, de la limite supérieure du pergélisol et de l’élévation de la surface du sol de 1994 à 2016
Encadré 6.7, figure 2 : Série chronologique de l’élévation relative de la surface du sol et de la limite supérieure du pergélisol pour un site pergélisolé riche en glace dans la région nord du Mackenzie. Source des données : O’Neill, Smith, Burn et Duchesne (2023).
Description longue
Ce graphique linéaire montre l’évolution de l’élévation de la surface du sol, mesurée en centimètres, entre 1992 et 2019. L’axe vertical représente l’élévation, allant de 0 cm (surface du sol) en haut du graphique jusqu’à −120 cm en bas, tandis que l’axe horizontal indique les années, de 1990 à 2020. Deux séries de données y sont présentées :
- La « surface du sol », représentée par des cercles beiges, demeure pratiquement stable autour de 0 cm tout au long de la période.
- La « limite supérieure du pergélisol », représentée par des cercles bleus, se situe à environ −60 cm en 1992 et baisse progressivement pour atteindre près de −100 cm en 2019, indiquant un approfondissement du pergélisol.
La zone comprise entre la surface du sol et la limite supérieure du pergélisol est en beige et identifiée comme étant la « couche active », tandis que la zone sous la limite supérieure du pergélisol est en bleu et identifiée comme étant le « pergélisol ».
La tendance visuelle clé est que, bien que la surface du sol demeure relativement stable, la limite supérieure du pergélisol baisse d’environ 40 cm sur une période de près de 30 ans. Cela signifie que la couche active — la zone dégelée au‑dessus du pergélisol — s’épaissit avec le temps, illustrant un processus de dégel progressif du pergélisol, vraisemblablement lié aux changements climatiques.
6.7.2 : Causes des changements passés
Une théorie solide et des méthodes largement adoptées identifient la température de l’air comme le facteur déterminant pour la température du pergélisol, la pénétration du dégel et la superficie du pergélisol près de la surface (Andersland et Ladanyi, 2003; Gruber, 2012; P. J. Williams et Smith, 1989), le manteau neigeux et les caractéristiques du sol jouant un rôle moindre mais néanmoins significatif. Les tendances à long terme de la température du pergélisol (figure 6.31) sont généralement cohérentes avec celles de la température de l’air (Box et al., 2021; S. L. Smith et al., 2022; S. L. Smith, Duchesne et al., 2024). Cependant, une partie du réchauffement peut également être liée aux changements du manteau neigeux (Biskaborn et al., 2019). Des variations à court terme de la température du sol se produisent également. Par exemple, des températures du sol plus basses au lac Big et au ruisseau Norris depuis 2019 reflètent une période de températures de l’air plus basses et de manteau neigeux peu profond (figure 6.31a) (S. L. Smith, Duchesne et al., 2024; S. L. Smith, Romanovsky et al., 2024). De même, les années chaudes ou froides se reflètent dans les données sur l’épaisseur de la couche active et la pénétration du dégel (O’Neill, Smith, Burn, Duchesne et al., 2023). L’ampleur du changement observé dans la température du sol dépendra également des propriétés du sol, telles que sa teneur en humidité et en glace. Pour l’hémisphère Nord, la diminution de la superficie du pergélisol près de la surface (Guo et al., 2020) et l’augmentation observée de la température du pergélisol dans 15 trous de forage (Gudmundsson et al., 2022) ont été attribuées aux changements climatiques découlant de l’activité humaine.
Pour certains aspects des changements du pergélisol, le moment de la saison où se produisent les changements de température est important. Les indicateurs de glissements dus au dégel et de mares de fonte montrent que le pergélisol froid et riche en glace de l’ouest de l’Arctique canadien est très sensible à la hausse des températures estivales. Les augmentations importantes du nombre de glissements régressifs dus au dégel dans les paysages contenant de la glace de sol relique dans l’ouest de l’Arctique et dans l’Extrême‑Arctique canadien sont liées à des étés exceptionnellement chauds (Lewkowicz, 2024; Lewkowicz et Way, 2019; Ward Jones et al., 2019). L’élargissement rapide et la persistance de ces ruptures peuvent être liés à des températures de l’air plus élevées et à des précipitations accrues (Kokelj et al., 2015). Une température de l’air plus chaude accélère le dégel au niveau du mur de tête riche en glace, la partie d’un glissement dû au dégel qui recule à mesure que le dégel se poursuit, et des précipitations accrues favorisent l’évacuation des matériaux de la zone exposée, permettant un élargissement supplémentaire du glissement (Kokelj et al., 2015). Les augmentations généralisées de la dégradation des coins de glace et de la formation de mares sur l’île Banks et au Nunavik ont été attribuées à des augmentations de l’épaisseur de la couche active associées à des étés exceptionnellement chauds et à un réchauffement à long terme au cours des trois dernières décennies (Farquharson et al., 2019; Fraser et al., 2018; Gagnon et Allard, 2020). De même, le réchauffement régional, associé au verdissement des tourbières, a entraîné la dégradation et la fragmentation des palses et des plateaux tourbeux sur les côtes du Labrador (Beer et al., 2024; Y. Wang, Way et Beer, 2023).
Les changements de la quantité de neige accumulée et de la chronologie des accumulations influencent la réponse de la température du sol à la hausse de la température de l’air (Jan et Painter, 2020). Comme l’effet isolant de la neige réduit la perte de chaleur du sol en hiver, le sol sous un manteau neigeux plus épais sera plus chaud qu’un sol sous un manteau neigeux mince, avec des effets amplifiés dans les milieux humides (Kokelj, Palmer et al., 2017; S. L. Smith et al., 2022; Y. Zhang et al., 2018).
La végétation peut fortement influencer les conditions du pergélisol en modifiant les tendances de l’accumulation de neige. L’expansion des arbustes dans la toundra entraîne une neige plus profonde et potentiellement des températures de pergélisol plus élevées par rapport à la toundra avec une végétation plus courte ou là où les arbustes ont été supprimés (R. D. Brown, Marsh et al., 2021; Cameron et al., 2024; Kropp et al., 2020; Pelletier et al., 2019; Wilcox et al., 2019). Certaines études de simulation suggèrent que l’effet global de réchauffement résultant de l’accumulation de neige associée à la croissance d’une végétation plus haute l’emportera sur l’effet d’ombrage accru de cette végétation en été (Way et Lapalme, 2021).
Les feux de forêt accompagnent le réchauffement climatique et des conditions plus sèches, entraînant des perturbations importantes du pergélisol, particulièrement dans les régions boréales. La destruction de la végétation par le feu, et en particulier de la couche organique superficielle, entraîne une augmentation de la température du sol et une plus grande dégradation du pergélisol, un effet proportionnel à la sévérité des incendies (Holloway et al., 2020; S. L. Smith et al., 2015; Y. Wang et al., 2021). Les observations indiquent que les feux de forêt ont été un facteur important de la dégradation du pergélisol dans les Territoires du Nord-Ouest (Daly et al., 2022; C. M. Gibson et al., 2018; Young et al., 2022). Dans les tourbières boréales, par exemple, les feux de forêt au cours des trois dernières décennies ont été une cause importante de la formation de 700 à 3 700 km2 (intervalle de confiance à 95 %) de tourbières thermokarstiques (C. M. Gibson et al., 2018). L’héritage des feux de forêt contribue à des augmentations à court terme des glissements de terrain causés par le détachement de la couche active et des glissements régressifs dus au dégel, ainsi qu’à un réchauffement plus progressif en profondeur lié à de grands glissements de terrain profonds (Young et al., 2022).
L’interaction entre les changements au niveau du paysage et la température du sol peut encore amplifier les effets du réchauffement climatique. La subsidence liée au dégel du pergélisol riche en glace augmente le réchauffement du sol à faible profondeur et le dégel en profondeur (O’Neill, Smith, Burn, Duchesne et al., 2023; Y. Wang et al., 2024). La formation de mares qui peut accompagner la subsidence favorise le réchauffement du sol et la dégradation du pergélisol, entraînant une expansion thermokarstique des mares (O’Neill et al., 2020; Quinton et al., 2019). Il existe également des données probantes d’une aggradation du pergélisol induite par des changements hydrologiques locaux, y compris le drainage des lacs et des mares et la conversion des milieux humides en forêts, avec des effets connexes sur le microclimat (B. M. Jones et al., 2022; Lantz et al., 2022; Sniderhan et al., 2023). Les observations faites dans l’ouest de l’Arctique canadien montrent que dans les glissements dus au dégel, le retrait du tapis végétal, la saturation des matériaux dégelés et l’accumulation de neige dans la dépression formée peuvent tous entraîner une hausse des températures du sol, amplifiant les effets du réchauffement climatique et favorisant une instabilité accrue (Kokelj et al., 2009; Krautblatter et al., 2024). L’analyse des températures du sol et la modélisation montrent que la température du sol sur les pentes perturbées entourant les lacs augmente, ce qui favorise le dégel sous les berges et entraîne d’autres glissements (Kokelj et al., 2009). De même, le dégel et l’effondrement aux marges des plateaux tourbeux gelés et l’expansion des mares sont amplifiés par l’advection de chaleur avec l’eau, ce qui favorise le réchauffement et le dégel latéral, accélérant le rétrécissement des plateaux tourbeux (Devoie et al., 2021; Dyke et Sladen, 2022; Quinton et al., 2019).
6.7.3 : Changements futurs
Les projections des changements du pergélisol pour l’hémisphère Nord, résumées au chapitre 3 du Rapport spécial sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique du GIEC (Meredith et al., 2019) indiquent que pour des niveaux de réchauffement planétaire de 1,5 et 2 °C au‑dessus des niveaux préindustriels (de 1850 à 1900), la superficie du pergélisol finira par diminuer de 30 et 40 %, respectivement (Chadburn et al., 2017). D’ici 2100, la profondeur de dégel devrait dépasser 3 m dans plus de 25 % de la région pergélisolée actuelle de l’hémisphère Nord dans un scénario d’émissions faibles (RCP2.6) et dans plus de 70 % de la région dans un scénario d’émissions très élevées (RCP8.5) (Meredith et al., 2019). Une diminution du volume du pergélisol de l’hémisphère Nord de 3 000 à 5 300 km³ est projetée pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale (Burke et al., 2020; Fox-Kemper et al., 2021). Cependant, ce changement de volume projeté ne tient pas compte du dégel à une profondeur supérieure à 2 m et pourrait donc être sous-estimé. Bien que ces projections concernent l’hémisphère Nord, des changements comparables dans les conditions du pergélisol devraient se produire dans le nord du Canada au cours du prochain siècle.
Au Canada, le modèle de schéma canadien de surface terrestre est utilisé pour prévoir les conditions du pergélisol à l’échelle nationale. Les prévisions utilisant ce modèle suggèrent que dans un scénario d’émissions très élevées (RCP8.5), l’épaisseur de la couche active augmentera de 0,5 à 3 m dans le nord du Canada à très court terme (de 2021 à 2040) par rapport à la période de 1991 à 2010, tandis que la température du pergélisol à une profondeur de 5 m augmentera de 0,5 à 3 °C (Teufel et Sushama, 2022). Ces changements s’accompagneront d’une perte de résistance du sol qui nuira à sa capacité à supporter des charges, ce qui aura des répercussions sur les infrastructures nordiques (par exemple, Faki et al., 2022).
Les modèles climatiques régionaux utilisant des scénarios d’émissions intermédiaires (RCP4.5) et très élevées (RCP8.5), ainsi que des estimations plus récentes de la distribution de la glace de sol (Fatolahzadeh Gheysari et Maghoul, 2024; O’Neill et al., 2019), ont indiqué un risque croissant d’instabilité du sol en raison du réchauffement du sol dans les corridors de transport du nord du Canada au cours du XXIe siècle. Dans le sud-est du Labrador, une modélisation numérique unidimensionnelle (verticale) de la température à des endroits précis dans des tourbières a permis d’examiner la vulnérabilité de zones isolées de pergélisol mince (moins de 10 m d’épaisseur) dans divers scénarios d’émissions faibles à très élevées (RCP2.6, RCP4.5, RCP8.5) (Y. Wang et Way, 2025; Way et al., 2018). Ces études indiquent que sur les côtes du Labrador, le pergélisol pourrait persister à certains endroits au‑delà de 2100 dans des scénarios d’émissions faibles, mais qu’une dégradation complète du pergélisol est projetée d’ici 2100 dans des scénarios d’émissions intermédiaires à très élevées; cette dégradation complète se produira d’ici le milieu du siècle dans les sites plus au sud ou là où le pergélisol est plus mince. L’augmentation de la croissance des arbustes, accompagnée d’une plus grande épaisseur du manteau neigeux, accélérera le dégel et la disparition du pergélisol dans cette région (Y. Wang et Way, 2025).
Des études de modélisation prévoient la perte d’étendue et de volume du pergélisol au Canada au cours du prochain siècle, mais les approches utilisées présentent des limites en raison d’une représentation inadéquate des interactions complexes entre le climat, la végétation, les propriétés des matériaux du sol et les processus liés au paysage (S. L. Smith et al., 2022). Les effets qui ne sont pas pris en compte actuellement comprennent la représentation exacte des propriétés des matériaux du sol, la teneur excessive en glace, la subsidence du sol et les interactions entre la température du sol et les changements au niveau du paysage (par exemple, O’Neill et al., 2020). L’amélioration des projections régionales et des simulations de la vulnérabilité des infrastructures nécessite des cartes numériques de la glace de sol nettement plus détaillées que celles couramment utilisées pour la modélisation à l’échelle nationale et circumpolaire (O’Neill et al., 2024). De meilleures informations sur le manteau neigeux sont également nécessaires en raison de la variabilité spatiale considérable de la neige à l’échelle régionale et locale (R. D. Brown, Marsh et al., 2021; Kokelj, Palmer et al., 2017; Morse et al., 2012; S. L. Smith et al., 2022). Des changements de végétation devraient accompagner le réchauffement climatique avec des effets sur le manteau neigeux et le pergélisol, mais ces interactions ne sont généralement pas intégrées dans les simulations des conditions futures (Kropp et al., 2020; Y. Wang et Way, 2025; Way et Lapalme, 2021; Wilcox et al., 2019).
6.7.4 : Lacunes dans les connaissances
Une caractérisation plus complète des paysages pergélisolés est nécessaire pour cibler la surveillance et permettre la prévision à l’échelle du paysage.
La distribution spatiale des reliefs pergélisolés fournit des informations essentielles sur les propriétés fondamentales et le comportement émergent des paysages en dégel (Kokelj et al., en cours de révision). La surveillance des températures du sol, de l’épaisseur de la couche active et de la subsidence permet de suivre des indicateurs propres aux sites des changements du pergélisol dus aux changements climatiques (O’Neill, Smith, Burn, Duchesne et al., 2023; S. L. Smith, Duchesne et al., 2024; S. L. Smith et al., 2022). Cependant, l’hétérogénéité de l’atmosphère, du relief et des conditions de la glace de sol produit une vaste gamme de changements au niveau du paysage induits par le dégel, ce qui rend difficile la mise à l’échelle des résultats de surveillance propres aux sites (figure 6.32) (Chiasson et Allard, 2022; O’Neill et al., 2024; S. L. Smith et al., 2022; Subedi et al., 2020; Way et al., 2021). Les reliefs pergélisolés reflètent les variations des propriétés souterraines, et le suivi de leur évolution dans le temps indique les taux, l’ampleur et les conséquences du dégel du pergélisol (figure 6.32). La cartographie des reliefs sur de vastes régions illustre la variation du relief, des conditions souterraines et des conséquences du dégel, fournissant un contexte essentiel pour évaluer les lacunes des réseaux de surveillance du pergélisol, extrapoler les tendances propres aux sites et déduire les conséquences du dégel du pergélisol sur l’écosystème (Kokelj et al., 2023).
Une meilleure compréhension des mécanismes et des rétroactions qui contrôlent les réponses du pergélisol au climat en changement est nécessaire pour améliorer les simulations des changements futurs.
Une meilleure compréhension des interactions complexes entre le climat en changement, le réchauffement du pergélisol et les réponses du relief pergélisolé est nécessaire pour améliorer les simulations et répondre aux besoins en matière de planification et de prise de décisions (Burn et al., 2025; Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, 2019). La surveillance du pergélisol et la collecte de données connexes axées sur le corridor de la vallée du Mackenzie fournissent les données historiques les plus détaillées du Canada sur les conditions du pergélisol (par exemple, S. L. Smith, Duchesne et al., 2024). La coordination de données similaires provenant de tout le pays à l’aide de réseaux cohérents de surveillance du pergélisol, de systèmes de gestion des données ouvertes et de rapports transparents et rapides pourrait améliorer notre compréhension des processus liés au pergélisol et notre capacité à prévoir les changements futurs (N. Brown et al., 2024; Commission géologique des Territoires du Nord-Ouest, 2021). Les éléments clés d’un réseau de surveillance du pergélisol comprennent des normes pour la collecte, la gestion et la communication des données; un engagement envers les partenariats autochtones et le renforcement des capacités; la coordination des sites sentinelles dans les principaux types de paysages; et l’innovation pour intégrer les méthodes d’observation sur le terrain et de télédétection. Faciliter l’accès aux ensembles de données financés par des fonds publics permettra d’intégrer avec succès les informations scientifiques et factuelles dans les politiques, les accords contraignants et les stratégies élaborés aux niveaux territorial, national et international (Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, 2025).
Une meilleure compréhension de l’incidence du dégel du pergélisol sur les environnements bâtis peut éclairer la prise de décisions en matière d’adaptation, effectuée par ceux qui vivent et travaillent dans le nord du Canada.
La surveillance du pergélisol et les rapports sur les changements climatiques se concentrent traditionnellement sur l’environnement naturel (S. L. Smith, Duchesne et al., 2024). Cependant, les informations relatives au pergélisol sont également essentielles pour orienter la conception, l’atténuation et la planification des mesures d’adaptation dans les domaines des transports, de l’exploitation des ressources et des infrastructures communautaires (Allard et al., 2023). L’intégration d’études de site et d’un suivi dans les phases de planification des projets d’infrastructure offre la possibilité de recueillir davantage d’informations sur l’évolution de l’état du pergélisol (Ensom et al., 2020; Grozic et Zhang, 2018). Étant donné les multiples facteurs de stress qui pèsent sur les environnements nordiques, la surveillance du pergélisol axée sur les effets combinés des changements climatiques, de l’activité humaine et d’autres perturbations environnementales est essentielle pour éclairer la gestion des terres, les infrastructures et la planification des mesures d’adaptation.
Une vision favorisant une approche intégrée et la collaboration peut aider le Canada à répondre à ses besoins en matière de connaissances sur le pergélisol et à devenir chef de file international.
Faire progresser les connaissances sur le pergélisol dans l’intérêt public nécessite une vision territoriale et nationale qui favorise la coordination et la collaboration entre divers générateurs et utilisateurs de connaissances (Gruber et al., 2023; Commission géologique des Territoires du Nord-Ouest, 2021). Bien que la surveillance locale et propre à des projets demeure essentielle pour répondre aux enjeux d’utilisation des terres et de planification des mesures d’adaptation, la compréhension des conditions à l’échelle régionale et nationale nécessite un réseau distribué capable de combiner des ressources et des stratégies pour la gestion, l’analyse, la synthèse et le partage des données. Des stratégies permettant la coordination et le partage des connaissances à l’échelle du territoire sont nécessaires pour favoriser la collaboration et le codéveloppement des connaissances sur le pergélisol au Canada ainsi que pour soutenir les synthèses scientifiques, l’élaboration de politiques et les exigences internationales en matière de rapports.
6.7.5 : Termes liés à la confiance dans les messages clés : résumé des données probantes
Message clé 6.13 : Le pergélisol aux endroits surveillés dans le nord du Canada s’est réchauffé et a dégelé depuis les années 1980 (degré de confiance très élevé). Les paysages des régions du nord du Canada riches en glace ont changé en réponse au dégel du pergélisol induit par le climat (degré de confiance très élevé).
Message clé 6.14 : Le réchauffement du pergélisol et les changements au niveau du paysage induits par le dégel devraient se poursuivre avec l’augmentation du réchauffement climatique (degré de confiance très élevé). Même si le climat se stabilise, un certain dégel continuera en profondeur (degré de confiance très élevé). Cependant, il existe un faible degré de confiance quant à l’ampleur et à la chronologie de ces changements en raison de l’influence des caractéristiques locales du sol.
Remarque sur l’attribution des changements au Canada : Les messages clés ne comprennent pas d’énoncé sur l’attribution des changements observés au Canada, car les quelques études d’attribution disponibles portent sur les changements du pergélisol à l’échelle de l’hémisphère Nord. Cependant, en raison du rôle prépondérant de la température de l’air dans le contrôle de la température du pergélisol, de la pénétration du dégel et de la superficie du pergélisol près de la surface (section 6.7.2), nous estimons que les changements climatiques découlant de l’activité humaine ont certainement une influence sur le réchauffement et le dégel du pergélisol au Canada.
En ce qui concerne le message clé 6.13, plusieurs sources provenant d’observations sur le terrain et de l’interprétation d’images satellitaires fournissent des données probantes cohérentes du réchauffement et du dégel du pergélisol dans le nord du Canada. L’analyse des mesures in situ effectuées dans les sites de surveillance indique clairement une hausse de la température du sol depuis les années 1980. Les observations de dégel dans les sites de surveillance et les données probantes croissantes de changements au niveau du paysage (formation de thermokarst) provenant d’observations sur le terrain et par télédétection confirment que le dégel et la perte de volume du pergélisol se produisent. Ces résultats concordent avec ceux des sites de surveillance dans toute la région circumpolaire nordique. On comprend également très bien, d’un point de vue physique, comment les changements des facteurs liés au climat, notamment la température de l’air, le manteau neigeux et les feux de forêt, entraînent des changements du pergélisol. Étant donné la forte concordance entre plusieurs sources de données de grande qualité, nous avons un degré de confiance très élevé que le pergélisol s’est réchauffé et a dégelé à divers endroits dans le nord du Canada, entraînant des changements au niveau du paysage.
En ce qui concerne le message clé 6.14, les projections montrent clairement que le pergélisol continuera de se réchauffer et de dégeler dans le nord du Canada à mesure que le réchauffement atmosphérique se poursuit, ce qui concorde avec les conclusions des évaluations pour l’hémisphère Nord. La solide compréhension des processus clés impliqués dans les changements du pergélisol et la forte concordance entre les multiples études nous donnent un degré de confiance très élevé dans le réchauffement et le dégel continus du pergélisol, ainsi que dans sa réponse différée en profondeur. Cependant, compte tenu des limites des réseaux de surveillance et des modèles utilisés, y compris la représentation inadéquate des facteurs et processus importants influençant la réponse du pergélisol à un climat en changement (tels que les propriétés des matériaux du sol, la teneur excessive en glace, la subsidence du sol et la couverture neigeuse et végétale), nous avons un faible degré de confiance dans l’ampleur et la chronologie du réchauffement, du dégel et des changements au niveau du paysage, en particulier à l’échelle régionale et locale.
6.8 : Synthèse
Message clé 6.15 : Des changements cohérents dans de nombreuses composantes de la cryosphère sont évidents à l’échelle mondiale et au Canada.
Message clé 6.16 : Les données probantes permettant d’attribuer formellement les changements dans la cryosphère à l’influence humaine et d’établir des corrélations entre les signaux cryosphériques et les signaux de température sont maintenant meilleures. Puisque la température de l’air exerce un contrôle dominant sur de nombreuses composantes de la cryosphère, les changements climatiques découlant de l’activité humaine influencent certainement les changements généralisés dans la cryosphère au Canada.
Message clé 6.17 : Les changements dans toutes les composantes de la cryosphère devraient s’aggraver ou s’intensifier avec le réchauffement planétaire, mais limiter l’augmentation de la température moyenne mondiale limitera ces changements.
Cette section fournit une description de haut niveau de la comparaison entre les connaissances sur la cryosphère présentée dans le présent chapitre et celles présentées dans le chapitre correspondant de la première édition du Rapport sur le climat changeant du Canada (RCCC de 2019) (Derksen et al., 2019).
Le message clé 6.15 est une synthèse des conclusions de ce chapitre et du RCCC de 2019 (Derksen et al., 2019) qui démontrent des changements cohérents dans de nombreuses composantes de la cryosphère, tant à l’échelle mondiale qu’au Canada. Le nombre de jours avec manteau neigeux, couverture de glace sur les lacs et sol gelé de façon saisonnière a diminué dans l’ensemble du Canada, parallèlement à des augmentations cohérentes du manteau neigeux et de la couverture de glace sur les lacs à l’échelle régionale dans les provinces des Prairies et certaines parties du centre de l’Ontario et du Québec. Les eaux de l’Arctique canadien et de la région de la baie d’Hudson ont connu de fortes diminutions de tous les types de glace de mer en été, tandis qu’au large des côtes de l’est du Canada, des diminutions de la couverture de glace de mer ont été observées même en hiver. Nous avons également constaté des taux croissants de perte de masse des glaciers dans l’ouest du Canada et dans l’Arctique canadien, ainsi que des données probantes généralisées de réchauffement et de dégel du pergélisol.
Les données probantes à l’appui du message clé 6.15 sont maintenant meilleures depuis la publication du RCCC de 2019, en raison de la quantification accrue des changements de masse ou de volume des composantes de la cryosphère. Pour de nombreuses composantes analysées dans le présent chapitre, les changements de couverture ou de durée ont historiquement été les plus faciles à détecter. Cependant, depuis la publication du RCCC de 2019, la quantification des changements de masse ou de volume de nombreuses composantes de la cryosphère s’est également accrue. De multiples sources de données sur l’équivalent en eau de la neige indiquent une perte de la masse de neige pendant la majeure partie de l’année, tandis que les mesures de l’épaisseur de la glace de lac et de rivière indiquent un amincissement, et les taux d’amincissement des glaciers dans l’ouest du Canada sont parmi les plus rapides de toutes les régions glaciaires surveillées sur la planète. De même, les estimations de l’épaisseur de la glace de mer montrent un amincissement en hiver et au printemps, cohérent avec les mesures de l’amincissement de la glace fixe près des stations côtières dans l’Arctique. Ces estimations ont été utilisées pour quantifier la perte de volume de la glace de mer au cours de la dernière décennie. De plus, bien qu’il soit encore difficile de la quantifier avec précision, la perte de volume du sol gelé est évidente à partir des observations de la diminution de la profondeur (amincissement) du sol gelé de façon saisonnière et des observations de réchauffement et de dégel du pergélisol.
Non seulement les changements observés dans la cryosphère sont cohérents, mais aussi, comparé au RCCC de 2019, le présent rapport fournit des données probantes sur le fait que la cryosphère au Canada subit des modifications de plus en plus importantes qui dépassent la gamme de conditions historiques, en particulier dans l’Arctique canadien. Ces données probantes comprennent des changements sans précédent de la glace de mer, tels que la formation récente de polynies dans la dernière zone de glace, indicatives d’un affaiblissement de la glace, et la détérioration des arches de glace dans l’archipel arctique canadien, liée à une augmentation du transport de glace de mer dans l’Arctique canadien. À l’intérieur des terres, les débâcles hivernales de glace de rivière sont de plus en plus fréquentes, et dans certaines régions du nord du Canada où le relief est riche en glace, il existe des données probantes d’une modification croissante du paysage en réponse au dégel du pergélisol induit par le climat. Les feux de forêt sont également reconnus comme un facteur de perturbation important dans tout le nord du Canada, susceptible d’intensifier le dégel du pergélisol et les changements au niveau du paysage (sections 6.5 et 6.7 et chapitre 9, section 9.5).
Bien que les messages clés des autres sections n’incluent pas d’énoncé attribuant les changements observés dans certaines composantes de la cryosphère au Canada à l’influence humaine, le message clé 6.16 indique que les données probantes permettant de faire de telles attributions sont maintenant meilleures lorsqu’on considère les changements observés dans l’Arctique circumpolaire et l’hémisphère Nord. Comme indiqué dans les sections sur les causes des changements passés, les diminutions observées de l’étendue du manteau neigeux, de la masse de neige, de la couverture de glace de lac et de la superficie du pergélisol près de la surface dans l’hémisphère Nord, ainsi que les diminutions de l’étendue de la glace de mer dans l’Arctique et les changements de température du pergélisol à certains endroits, ont toutes été attribuées aux changements climatiques découlant de l’activité humaine. Il a également été démontré que les changements climatiques découlant de l’activité humaine sont le principal facteur à l’origine du recul et de la perte de masse des glaciers à l’échelle mondiale. Ces énoncés reposent sur l’existence de relations à long terme entre des variables précises de la cryosphère et des signaux de température liés à la concentration atmosphérique de dioxyde de carbone. Cependant, pour de nombreuses composantes, il existe également des données probantes plus solides liant la variabilité interannuelle de chaque composante à la variabilité interannuelle de la température de l’air. Les exemples mentionnés dans ce chapitre incluent la variabilité de l’étendue du manteau neigeux, de la glace de mer, de la glace de lac et du bilan de masse des glaciers, ainsi que l’épaisseur de la couche active et la pénétration du dégel dans le pergélisol.
Le message clé 6.17 est une synthèse des changements futurs dans la cryosphère au Canada. Les changements dans toutes les composantes de la cryosphère devraient s’intensifier avec le réchauffement planétaire, mais limiter la hausse de la température moyenne mondiale limitera ces changements. Pour de nombreuses composantes de la cryosphère, les projections fournissent désormais des informations plus détaillées sur l’ampleur des changements de la glace ou de la neige en fonction du niveau de réchauffement planétaire, c’est-à-dire qu’elles indiquent un changement précis de la zone ou du volume de glace ou de neige attendu pour chaque hausse de 1 °C de la température moyenne mondiale. En calculant les changements projetés de cette manière, ceux-ci peuvent être directement liés aux seuils politiques en matière de température mondiale plutôt qu’à des scénarios d’émissions précis. Tous les calculs effectués de cette façon dans le présent rapport concernent les composantes de la cryosphère qui réagissent relativement rapidement aux changements de la température moyenne mondiale (neige, glace de mer, glace de lac et de rivière, et sol près de la surface). Comme ces composantes s’ajustent rapidement, toute réduction future de la température moyenne mondiale entraînerait des changements atténués pour ces composantes. La perte de masse des glaciers et le réchauffement et le dégel du pergélisol en profondeur constituent des exceptions importantes à cette affirmation. Pour ces composantes de la cryosphère, il existe des délais de plusieurs années à plusieurs siècles entre les changements climatiques initiaux (par exemple, une hausse de la température) et l’ajustement complet de ces composantes à ces changements. Par conséquent, le niveau de réchauffement passé contribuera à la fonte des glaciers et au dégel du pergélisol pendant un certain temps après la stabilisation de la température moyenne mondiale.
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Documents supplémentaires
Tableau supplémentaire S6.1 : Sources de données sur la température du pergélisol utilisées dans les figures 6.30 et 6.31.
La colonne 1 contient chaque région illustrée à la figure 6.30, pour laquelle une moyenne des données de site est calculée. La colonne 2 contient le nombre de sites par région et les années d’établissement de ces sites. Les sites établis avant 2000 sont présentés séparément des sites établis après 2000. Pour chaque site, des données sont disponibles de l’année d’établissement jusqu’à la période de 2021 à 2024, selon le site. La colonne 3 contient les références.
| Région | Nombre de sites par région (années d’établissement) |
Référence |
|---|---|---|
Sud du Yukon (corridor de la route de l’Alaska et à proximité) |
5 (1978 à 1979) |
Mise à jour de S.L. Smith et al. (2015, 2017, 2024) |
Nord de la vallée du Mackenzie |
20 (2002 à 2007) |
Mise à jour de Duchesne et al. (2020); S.L. Smith et al. (2024) |
Centre de la vallée du Mackenzie |
6 (1984 à 1998) |
Mise à jour de Duchesne et al. (2020); S.L. Smith et al. (2024) |
Région de Yellowknife |
1 (2011) |
Mise à jour de S.L. Smith et al. (2024) |
Nord du Manitoba |
1 (2007) |
Mise à jour de S.L. Smith et al. (2024) |
Nunavik |
11 (2000) |
Allard et al. (2024) |
Côtes du Labrador |
4 (2014) |
Y. Wang, Way, Lewkowicz et Beer (2024); Y. Wang, Way, Lewkowicz, Tutton et al. (2024) |
Île de Baffin |
4 (2008) |
Mise à jour de Duchesne et al. (2024); S.L. Smith et al. (2024) |
Resolute |
1 (2008) |
Mise à jour de Duchesne et al. (2024); S.L. Smith et al. (2024) |
Alert |
4 (1978) |
Mise à jour de Duchesne et al. (2024); S.L. Smith et al. (2024) |
Référence du tableau supplémentaire S6.1
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