Discours de l’émissaire du HCR Angelina Jolie

Transcription

L’honorable Harjit Sajjan : Mesdames et Messieurs, bonjour. Notre invitée du jour a été nommée ambassadrice itinérante pour l’ONU en 2001. Le jour de sa nomination, elle a déclaré, je cite : « nous ne pouvons pas ignorer le fait que des millions de personnes souffrent dans le monde. J’ai sincèrement envie d’aider. Je ne crois pas être différente des autres », fin de la citation. Si d’autres partagent sans nul doute ce sentiment, rares sont ceux qui ont consacré autant de temps à la sensibilisation et qui ont tenté d’apporter une lueur d’espoir en ces temps sombres. Et plus rares encore ceux qui se sont investis avec une telle détermination et une telle constance pour venir en aide aux plus démunis et leur permettre d’espérer.

En tant qu’ambassadrice itinérante et, plus récemment, en tant qu’envoyée spéciale du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), notre invitée a accompli plus de 60 missions sur le terrain, à l’échelle internationale. Elle a participé à des opérations de déminage au Cambodge et au Kosovo, apporté du réconfort aux personnes rescapées du tremblement de terre en Haïti, rendu visite à des réfugiés au Tchad, au Soudan et dans d’autres zones de conflit. Depuis le tout début, elle défend ardemment les populations à risque, en particulier les femmes et les enfants. Au Royaume-Uni, elle a cofondé l’Initiative pour prévenir la violence sexuelle. Elle est également professeure invitée au Centre for Women, Peace, and Security de la London School of Economics. Mesdames et Messieurs, je vous prie d’accueillir avec moi l’envoyée spéciale de l’UNHCR, madame Angelina Jolie.

(Applaudissements)

Angelina Jolie : Merci. Vos Excellences, Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs, c’est un honneur d’être parmi vous. Je tiens à reconnaître les terres ancestrales des Premières Nations et à exprimer ma gratitude envers les 110 000 hommes et femmes actuellement déployés dans le cadre d’opérations de maintien de la paix de l’ONU, et les familles de tous ces soldats de la paix disparus dans l’exercice de leurs fonctions. Et je remercie le gouvernement canadien d’avoir organisé cet événement et de jouer ce rôle de leader de la défense des femmes, de la paix et de la sécurité.

Nous nous réunissons aujourd’hui dans un contexte marqué par les conflits armés, notamment au Myanmar, en Syrie, en Irak et au Yémen, pour n’en citer que quelques-uns parmi les pires; le monde compte actuellement plus de 65 millions de réfugiés et de personnes déplacées; enfin, les soldats de la paix de l’ONU sont déployés dans pas moins de 15 opérations, un chiffre sans précédent. Depuis les conventions de Genève, qui stipulent que lors de tout conflit, la population civile ne doit pas faire l’objet d’attaques, la protection des civils est au cœur des lois de la guerre. Et pourtant, à l’heure actuelle, les femmes et les enfants constituent la grande majorité des victimes des conflits armés. Les lois qui interdisent les attaques contre des écoles et des hôpitaux sont systématiquement enfreintes, notamment en Syrie. Les lois interdisant les -excusez-moi- lois interdisant le refus d’assistance aux civils sont sans cesse bafouées, que ce soit dans l’État de Rakhine, au Myanmar, ou au Yémen, où des millions de personnes meurent de faim.

Et bien que strictement interdites par la loi, les violences sexuelles constituent toujours une tactique de guerre dans 19 pays. Il s’agit notamment de viols collectifs, de viols en bande, d’esclavage sexuel, de tortures sexuelles, de nettoyage ethnique et de terrorisme. Soixante-huit années se sont écoulées depuis le 4e protocole des conventions de Genève, qui stipule que les femmes doivent être protégées en particulier contre toute atteinte à leur honneur, notamment contre le viol, la prostitution forcée ou toute forme d’attentat à la pudeur. Vingt-et-une années se sont écoulées depuis le premier engagement de l’ONU dans la lutte contre les abus sexuels commis par des soldats de la paix des Nations Unies et en faveur de l’augmentation du nombre de femmes déployées dans le cadre des opérations militaires. Pourtant, l’exploitation des populations civiles sans défense se poursuit, et moins de 4 p. 100 des soldats de la paix sont des femmes. Dix-neuf années se sont écoulées depuis le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, qui stipule que les atrocités de masse, notamment le viol et l’esclavage sexuel, ne sauraient rester impunies, et pourtant, la justice pour les victimes de viols fait toujours figure d’exception. Dix-sept années se sont écoulées depuis que la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU a appelé à mettre fin à l’exclusion des femmes dans les négociations de paix, à garantir une protection spéciale aux femmes et aux petites filles contre les violences sexuelles, et à mettre un terme à l’impunité. Nous devons donc nous demander comment il est possible qu’après toutes ces années, toutes ces lois, toutes ces résolutions et toutes ces horreurs subies, les femmes doivent encore réclamer ce droit le plus fondamental : le droit à une vie sans violence.

La violence sexuelle est omniprésente : dans le domaine dans lequel je travaille, dans les entreprises, dans les universités, dans les politiques et parmi les politiciens, dans l’armée, partout dans le monde. Elle touche les hommes comme les femmes. Toutefois, l’ONU la désigne comme l’une des principales raisons pour lesquelles les femmes demeurent dans une position de subordination par rapport aux hommes dans certaines régions du monde, et comme un obstacle considérable à l’égalité entre les sexes et à la pleine réalisation des droits de l’homme. Dans toutes les nations, mettre fin à la violence fondée sur le genre est une question vitale de justice sociale. Il est essentiel, pour la paix et la sécurité futures, de lutter contre son utilisation dans sa forme la plus extrême, l’arme de guerre.

Je voudrais aborder trois mythes qui, selon moi, constituent les raisons pour lesquelles ces crimes se produisent encore et que nous devons surmonter ensemble. Le premier mythe repose sur la nature dite sexuelle de ces comportements. Trop souvent, ces types de crimes perpétrés contre les femmes font l’objet de plaisanteries et sont décrits comme des délits mineurs commis par des personnes incapables de se contrôler, telles une maladie ou une sorte de pulsion sexuelle exagérée. Un homme qui maltraite une femme est un homme violent. La semaine dernière seulement, un procès s’est ouvert en République démocratique du Congo concernant 46 cas présumés de viol d’enfants commis par des miliciens à qui on avait dit que le sang des vierges leur accorderait une protection surnaturelle. Certaines victimes étaient âgées de 18 mois. D’après l’ONU, la quasi-totalité des femmes Rohingya réfugiées dans les camps du Bangladesh sont soit des victimes de violences sexuelles, soit des témoins de multiples cas d’agressions sexuelles, de viols ou de viols en bande. D’après l’association Médecins Sans Frontières, la moitié – la moitié – des patientes victimes de viols qu’elle a prises en charge avaient moins de 18 ans, et l’une d’entre elles n’avait que 9 ans. Ces viols et ces agressions sont perpétrés dans le but de torturer, de terroriser et de forcer les personnes à fuir. Cela n’a rien à voir avec le sexe. Il s’agit ni plus ni moins d’abus de pouvoir. C’est un comportement criminel. Quant au deuxième mythe, le voici : même lorsque les violences sexuelles perpétrées dans un contexte de conflit sont clairement considérées comme un crime, elles sont traitées comme un crime mineur, une conséquence inévitable de l’effondrement de l’ordre social, et non comme une question centrale des accords ou des négociations de paix. Elles ne sont pas jugées suffisamment graves pour engager des poursuites contre leurs auteurs ni pour les emprisonner. Mais les violences sexuelles constituent une arme utilisée de façon délibérée pour atteindre des objectifs militaires ou politiques. Il s’agit d’une arme moins coûteuse qu’une balle. Elles ont des conséquences durables qui se manifestent avec une prévisibilité révoltante. Et c’est ce qui les rend si cruellement efficaces.

J’aimerais que chacun d’entre vous, ici, prenne un moment pour penser au scénario suivant. Imaginez votre ville natale, la rue où vous vivez. Un conflit a éclaté dans votre pays. Une nuit, des camions font irruption, et votre rue est encerclée et bloquée. Des hommes armés sortent de ces camions et commencent à enfoncer les portes des maisons. Ils entrent dans toutes les maisons de votre rue. En une nuit, ils violent toutes les femmes ou petites filles qu’ils trouvent, et ce, devant leurs familles.

Pensez maintenant au traumatisme qui s’ensuivrait, pour vous et vos familles, au cours de cette nuit, de cette journée, pendant les mois et les années à venir. Pensez aux répercussions que cela aurait sur vous tous, au traumatisme et à la douleur émotionnels, aux stigmates, à la honte, aux maladies physiques et mentales... Imaginez à quel point vous vous sentiriez abattu de n’avoir pas pu empêcher ce drame ni défendre vos proches. Imaginez l’amertume que vous éprouveriez lorsque l’on vous dirait, plusieurs mois ou années plus tard, qu’il faut aller de l’avant et oublier, car il existe désormais un accord de paix et que la justice pour vos familles est moins importante. C’est la réalité de millions de familles aujourd’hui. Cela se passe aujourd’hui, jour après jour, et plus souvent qu’on ne le pense. La télévision, les journaux en parlent. Alors pourquoi, pourquoi rien ne change vraiment?

Et cela m’amène à mon troisième mythe : même si nous acceptons que la violence sexuelle n’a rien à voir avec le sexe, qu’il s’agit d’un crime, et qu’elle est utilisée comme une arme, de nombreuses personnes croient encore qu’il est tout simplement impossible de faire quoi que ce soit. Il suffit de regarder nos propres sociétés, tel est le raisonnement. Il en est ainsi. Comment pourrions-nous prévenir la violence sexuelle dans les conditions extrêmes de la guerre? C’est certes difficile, mais pas impossible.

Nous avons les lois, les institutions et l’expertise nécessaires pour recueillir les preuves. Nous sommes en mesure d’identifier les auteurs et les responsables. Que manque-t-il? La volonté politique.

Cela m’amène au rôle des militaires. Quoi de pire que les exactions perpétrées par une personne en uniforme à l’encontre des civils qu’elle est censée protéger? Et j’aime à croire que personne n’est plus furieux que vous lorsque l’un des vôtres trahit ainsi son uniforme et vos valeurs. Ces dernières années, j’ai observé un changement radical chez les dirigeants militaires. Ils se sont montrés désireux de s’attaquer aux tabous en question et de prendre des mesures. Il y a quelques mois, au Kenya, j’ai rencontré des soldats de la paix du monde entier qui bénéficiaient, pour la première fois pour nombre d’entre eux, d’une formation devant leur permettre de déceler la violence sexuelle, d’y répondre et d’intervenir auprès des victimes dans le cadre de missions de maintien de la paix de l’ONU.

Le Canada, le Royaume-Uni et le Bangladesh ont annoncé aujourd’hui la formation du réseau des hauts chefs militaires, promettant de travailler avec d’autres officiers supérieurs pour augmenter le nombre de femmes au sein de leurs forces armées, modifier l’instruction de sorte qu’elle traite de la question des genres, des femmes, de la paix et de la sécurité, envoyer en déploiement un plus grand nombre de femmes occupant des rôles opérationnels, et nommer des conseillers en matière d’égalité des sexes à temps plein. En outre, de nombreux pays représentés à cette conférence ont également pris de nouveaux engagements d’une grande importance. Je les remercie, et je vous remercie, pour ces engagements. J’espère que ce n’est que le début.

Grâce à ces efforts, non seulement nous renforcerons nos sociétés et améliorerons le maintien de la paix, mais vous jouerez également votre rôle en montrant qu’aucun criminel n’est au-dessus de la loi et qu’aucune victime ne doit être négligée. Je suis ici, déterminée à faire tout en mon pouvoir pour travailler avec vous tous. Merci pour tout ce que vous avez fait aujourd’hui, merci pour vos efforts, j’ai hâte de collaborer avec vous.

(Applaudissements)

Isabelle Daoust: Merci beaucoup Madame Jolie.

J’aimerais maintenant inviter l’honorable Chrystia Freeland, ministre des Affaires étrangères, à prendre la parole afin de remercier notre conférencière. Madame la Ministre?

L’honorable Chrystia Freeland : Merci Isabelle. Et c’est vraiment un privilège, un honneur de remercier Mme Jolie pour ses remarques.

Vous savez, je pense que mon premier ministre a prononcé un discours fantastique ce matin. Pourtant, j’ai l’intuition que, lorsque nous rentrerons chez nous ce soir ou demain et que nous parlerons à nos proches des discours que nous avons entendus à cette conférence, ces derniers s’intéresseront plus particulièrement à celui d’Angelina Jolie. Et cela parce que ce qu’elle accomplit dans la vie est tout bonnement remarquable : elle met à profit sa célébrité et son intelligence pour aborder des questions délicates et pénibles auxquelles nombre d’entre nous préféreraient ne pas penser et pour attirer l’attention sur ces thèmes. Et pour cela, Mme Jolie, au nom de toutes les personnes ici présentes, je vous remercie sincèrement.

(Applaudissements)

En outre, en tant que femme, j’aimerais également vous remercier pour votre engagement dévoué et courageux à la cause féminine. Il est très important, pour nous tous, d’entendre quelqu’un dénoncer le viol et son utilisation comme arme de guerre, d’entendre quelqu’un affirmer qu’il s’agit de violence, et non pas de sexe, et qu’il s’agit de soumettre les femmes. Ce sont des paroles très, très importantes.

Enfin, je souhaite vous remercier pour ce qui est peut-être, pour moi, le message le plus important que vous nous ayez transmis aujourd’hui, et que vous adressez au monde entier : il ne suffit pas d’être horrifiés par l’atrocité de ces comportements. Il est grand temps de dire que nous pouvons réellement agir. Et vous savez, le discours d’Angelina et le témoignage, tout à l’heure, de cet ancien enfant-soldat nous ont révélé des choses horribles. Il est important que nous nous en émouvions et que nous nous en indignions. Mais il est encore plus important de garder notre courage et de décider qu’il est grand temps de passer des paroles à l’acte. Et je suis convaincue que c’est là l’un des plus grands legs de cet événement. Nous devons réellement apporter un changement, en impliquant un plus grand nombre de femmes dans le maintien de la paix et en demandant des comptes aux auteurs de ces crimes abominables.

De tout cœur, merci, merci beaucoup, Angelina. Par votre courage et vos idées, vous êtes une source d’inspiration pour nous tous. Ne portant pas de manches, je ne dirai pas : « retroussons nos manches », mais « au travail! ». Merci beaucoup.

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