Programme de rétablissement du bar rayé population de l'estuaire du Saint-Laurent, Canada [proposition] 2011 : Contexte
Nom commun : Bar rayé (population de l’estuaire du Saint-Laurent)
Nom scientifique : Morone saxatilis (Walbaum, 1792)
Date de l’évaluation : Novembre 2004
Statut selon le COSEPAC : Population disparue du pays en 2004.
Justification de la désignation : La population de l’estuaire du Saint-Laurent est disparue à cause de la pêche illégale; la dernière observation date de 1968.
Présence au Canada : Québec
Historique de la désignation : Population désignée « disparue du pays » en novembre 2004. Désignation basée sur un nouveau rapport de situation.
Le bar rayé (Morone saxatilis) est un poisson épineux, au corps allongé, comprimé latéralement, et à la tête triangulaire (figure 1). Il possède deux nageoires dorsales séparées, dont la première est épineuse. Sa nageoire caudale est fourchue. Les trois premiers rayons de l'anale sont épineux. Les nageoires pelviennes se trouvent en position thoracique. Des écailles recouvrent les joues et les opercules. La coloration du dos varie de vert olive foncé à noir et le ventre est blanc. Les flancs, pâles ou argentés, sont marqués de sept ou huit bandes horizontales foncées, épousant le contour des rangées d'écailles. Aucune de ces bandes ne se prolonge sur la tête.
Figure 1. Bar rayé (Morone saxatilis).
Source : Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs ( FédéCP).
Ce poisson est étroitement associé aux estuaires et aux eaux côtières. Il s'y déplace en bancs compacts d'individus de même taille, s'alimentant d'invertébrés et de poissons (voir la section 1.4 Besoins du bar rayé). Dans le Saint-Laurent, le bar rayé peut vivre une vingtaine d'années et atteindre 90 cm de longueur totale (Vladykov 1953).
1.3.1.1 Aire de répartition mondiale
L'aire de répartition naturelle du bar rayé (qui exclut les introductions réalisées par l’homme) couvre la côte est de l'Amérique du Nord, du fleuve Saint-Laurent à la rivière St. Johns, dans le nord de la Floride. Des populations indigènes de bar rayé ont aussi existé dans des cours d'eau tributaires du golfe du Mexique, de la rivière Suwannee, au nord-ouest de la Floride, au lac Pontchartrain, en Louisiane (Lee et al. 1980; Bain et Bain 1982).
L'espèce a été introduite dans l’estuaire commun des rivières Sacramento et San Joaquin, sur la côte du Pacifique, en 1879 (Bonn et al. 1976). À partir de ce premier groupe, des populations se sont graduellement établies dans des rivières de la côte ouest des États-Unis (Hart 1973; Lee et al. 1980; Setzler et al. 1980).
Le bar rayé peut vivre en eau douce et, dans certains cas, y compléter son cycle vital (Scruggs 1957). Il a été introduit, comme espèce sportive, dans de nombreux lacs et réservoirs aux États-Unis, au Mexique, en Équateur, en Russie, en Lettonie, en France, au Portugal, en Turquie et en Afrique du Sud (Lee et al. 1980; Setzler et al. 1980; Froese et Pauly 2007). À certains de ces endroits, les populations se reproduisent naturellement (Bulak et al. 1997). Ailleurs, le bar rayé croît bien, mais ne peut pas se reproduire, des programmes continus d’ensemencements sont alors nécessaires pour maintenir les effectifs (Lee et al. 1980).
1.3.1.2 Aire de répartition canadienne
Au Canada, cinq populations indigènes de bar rayé ont existé dans trois secteurs distincts qui correspondent aux trois unités désignables identifiées par le COSEPAC (figure 2), soit la baie de Fundy, le sud du golfe et l'estuaire du Saint-Laurent (Robitaille 2004). Les populations des rivières Saint-Jean, Annapolis et Shubénacadie, qui appartiennent au groupement de la baie de Fundy, s'alimentent dans cette baie pendant l'été et peuvent y être en contact. Par ailleurs, ces trois populations fréquentent des eaux dans lesquelles se retrouvent aussi, pendant l'été, des bars rayés migrateurs provenant de rivières américaines.
Figure 2. Localisation de cinq rivières de l’est du Canada ayant abrité des populations de bar rayé.
Les cercles noirs identifient les populations encore existantes et les blancs, celles pour lesquelles, en 2004, aucune activité reproductrice n’avait été observée depuis plus de vingt ans. En médaillon, distribution des populations indigènes en Amérique du Nord.
Une seule population reproductrice de bar rayé est connue dans le sud du golfe, celle de la rivière Miramichi. Des bars rayés ont été capturés dans plusieurs estuaires et le long des côtes entre Percé et Margaree, sur l'île du Cap-Breton (Melvin 1991). Cependant, ces poissons semblent tous provenir de la rivière Miramichi, où se trouve la seule frayère connue de l’espèce pour la population du sud du golfe (Bradford et al. 1995; Robichaud-LeBlanc et al. 1996; Douglas et al. 2003). Cette population serait isolée à la fois des populations de la baie de Fundy et des bars rayés migrateurs des rivières américaines. Toutes les recaptures déclarées de bars rayés étiquetés dans le sud du golfe ont été rapportées dans cette zone, à l'exception d'une seule, faite au Maryland (Hogans et Melvin 1984).
Le troisième groupement comprend également une seule population, celle du Saint-Laurent, qui occupait un tronçon fluvial et estuarien1 du Saint-Laurent long d’environ 300 km. L'isolement des bars rayés de l'estuaire du Saint-Laurent par rapport aux autres populations canadiennes a été déduit de la répartition des recaptures faites au cours d’un programme de marquage, entre 1944 et 1962 (Beaulieu 1962; Robitaille 2001). Sur 3 009 spécimens étiquetés, 310 ont été repris, tous à l’intérieur d’une zone s'étendant du lac Saint-Pierre à Kamouraska. C'est aussi principalement dans cette portion du Saint-Laurent que les pêcheurs sportifs et commerciaux faisaient presque toutes leurs captures de bar rayé (figure 3). Par ailleurs, des prises commerciales ont été enregistrées de façon continue entre 1920 et 1965 dans l'estuaire du Saint-Laurent, alors qu'aucune capture n'a été rapportée dans le sud du golfe entre 1935 et 1968 (Leblanc et Chaput 1991; Douglas et al. 2003). Ainsi, toutes ces informations suggèrent que la population de l'estuaire du Saint-Laurent ait été distincte des autres populations canadiennes.
Figure 3. Aire de répartition du bar rayé, ancienne population de l'estuaire du Saint-Laurent.
Le déplacement automnal vers l'amont des bars rayés de trois ans ou plus semblait relié à la fraie. Seule est représentée la zone où des bars rayés étaient régulièrement capturés chaque année, avant que ne s'amorce, dans les années 1950, le déclin d'abondance qui s'est terminé par la disparition de la population.
En 2002, suite à un plan d’action pour la réintroduction du bar rayé dans le Saint-Laurent (Comité aviseur sur la réintroduction du bar rayé 2001), un programme québécois de réintroduction, comprenant la reproduction en pisciculture, a été développé à partir de bars rayés capturés dans la rivière Miramichi au Nouveau-Brunswick. Entre 2002 et 2009, plus de 6 300 bars rayés de taille supérieure à 60 mm (âge2 0+ à 6+) et 6,5 millions de larves de 2 à 4 mm ont été ensemencés dans le but de favoriser le rétablissement de la population de bar rayé de l’estuaire du Saint-Laurent. C’est en 2006 que les premières larves produites en pisciculture ont été introduites dans le fleuve Saint-Laurent. Le programme de réintroduction vise à ensemencer jusqu'à 50 000 fretins d’automne avec comme objectif d’avoir une population qui se perpétuerait d’elle-même (Comité aviseur sur la réintroduction du bar rayé 2001). Depuis sa réintroduction, des bars rayés ont été capturés sensiblement dans le même secteur que celui occupé par la population disparue, soit dans le secteur compris entre le lac Saint-Pierre et Rivière-du-Loup (MPO 2010a, b; Pelletier et al. 2010).
Le présent programme de rétablissement vise la population de bar rayé réintroduite dans l'estuaire du Saint-Laurent (appelée nouvelle population) en remplacement de celle qui a disparu vers la fin des années 1960 (appelée ancienne population).
1.3.2.1 Tendance mondiale des populations
Au sein de l'aire de répartition naturelle du bar rayé, la situation des populations est très variée. L’espèce est mondialement classée commune, répandue et abondante, mais au niveau national et subnational, le statut varie considérablement (tableau 1). Quelques rivières de la côte est américaine abritent des populations très abondantes, caractérisées par de longues migrations entre la baie de Fundy et le nord de la Floride. L'abondance et l'omniprésence de ces migrateurs font en sorte que l'espèce parait globalement abondante. Cependant, plusieurs populations reproductrices ont disparu au cours du 20e siècle, comme par exemple la plupart de celles habitant les tributaires du golfe du Mexique.
Tableau 1. Statut du bar rayé selon NatureServe (NatureServe 2009).
| Échelle | Rang de conservation* |
|---|---|
Mondial (G) |
|
Pour l'ensemble des populations en Amérique du Nord |
G5 |
National (N) |
|
Canada |
N3? |
États-Unis |
N5 |
| Subnational (S) | |
Canada |
Colombie-Britannique (SNR), Nouveau-Brunswick (S2), Nouvelle-Écosse (S1), Île-du-Prince-Édouard (S2N), Québec (SX) |
États-Unis |
Alabama (S5), Arizona (SNA), Arkansas (SNA), Californie (SNA), Colorado (SNA), Connecticut (S3), Delaware (S5), District de Columbia (S4), Floride (SNR), Géorgie (S5), Illinois (SNA), Indiana (SNA), Kansas (SNA), Kentucky (SNA), Louisiane (S4), Maine (S5), Maryland (S5), Massachusetts (S5), Mississippi (SH), Missouri (SNA), Navajo Nation (SNA), Nebraska (SNA), Nevada (SNA), New Hampshire (S4), New Jersey (S4), Nouveau-Mexique (SNA), New York (S4), Caroline du Nord (S4), Dakota Nord (SNA), Ohio (S5), Oklahoma (SNA), Oregon (SNA), Pennsylvanie (S4), Rhode Island (SNR), Caroline du Sud (SNR), Tennessee (SNA), Texas (SNA), Utah (SNA), Virginie (S4), Washington (SNA), Virginie occidentale (SNA) |
* Le rang de conservation est désigné par une lettre, qui réfère à l’échelle géographique considérée, suivie d'un chiffre ou d'une lettre correspondant à la situation de l'espèce à cette échelle : G : mondiale ; N : nationale; S : sous-nationale, c'est-à-dire état ou province. Signification des chiffres ou codes correspondant à la situation : 1 : en péril sévère; 2 : en péril; 3 : vulnérable; 4 : apparemment stable; 5 : commun, répandu et abondant. X : disparu; N : population animale non reproductrice; NA : non applicable, n’est pas une cible appropriée pour les activités de conservation; NR non applicable, pas encore évalué; H possiblement disparue (historique) http://www.natureserve.org.
1.3.2.2 Tendance canadienne des populations
Au Canada, en 2004, pour trois cours d’eau où des populations reproductrices ont déjà existé (c.-à-d. Saint-Jean, Annapolis et Saint-Laurent), aucun signe de reproduction n’avait été observé et aucune capture de bar rayé d’origine locale n’avait été authentifiée depuis plus de deux décennies (Robitaille 2004). Toutefois, depuis la réintroduction du bar rayé dans le Saint-Laurent, des signes de reproduction naturelle ont été observés en 2008 (Bourget et al. 2008; Pelletier 2009). Les populations de la rivière Shubénacadie (population de la baie de Fundy) et de la rivière Miramichi (population du sud du golfe Saint-Laurent) semblent encore produire de nouveaux individus (Robitaille 2004).
Poisson associé aux estuaires et aux habitats côtiers nord-américains, le bar rayé est anadrome (Scott et Scott 1988). La fraie, l’incubation et le développement initial de l’alevin ont lieu en eau douce au printemps. Les jeunes dévalent ensuite vers les eaux saumâtres puis salées, pour s’y alimenter et croître pendant quelques années, jusqu'à ce qu'ils atteignent la maturité approximativement vers 3 ans pour les mâles et 4 ou 5 ans pour les femelles (Berlinsky et al. 1995; Douglas et al. 2003; Powles 2003). Au Canada, les bars rayés se reproduisent vers la fin de mai ou le début de juin en eau douce ou légèrement saumâtre pendant trois ou quatre semaines. La frayère du bar rayé dans l’estuaire du Saint-Laurent n’a jamais été localisée, mais diverses informations laissent croire qu’elle se trouvait dans le lac Saint-Pierre ou en aval de celui-ci, dans la section adjacente de l’estuaire fluvial (Montpetit 1897; Vladykov et Brousseau 1957; Beaulieu 1962; Cuerrier 1962; Magnin et Beaulieu 1967; Robitaille 2001).
De tous les habitats fréquentés par ce poisson au cours de son cycle vital, le plus important pour le maintien d’une population semble être celui dans lequel se déroulent la fraie et les premiers stades de développement (Albrecht 1964; Auld et Schubel 1978; Dudley et Black 1978; Kernehan et al. 1981; Jessop 1990, 1991; Melvin 1991; Van den Avyle et Maynard 1994). La survie des œufs jusqu'à l'éclosion dépend étroitement des conditions physico-chimiques du milieu d'incubation, particulièrement de la température, de l'oxygène dissous et de la présence d'un courant modéré (Cooper et Polgar 1981). La durée de l'incubation est fonction de la température et les taux les plus élevés d'éclosion (87%) et de survie des larves dans les 24 premières heures (76%) sont obtenus à 18 oC (Morgan et al. 1981). À cette température, l’éclosion des œufs survient environ 48 heures après leur fécondation (Pearson 1938; Raney 1952). La survie des œufs diminue de façon marquée lorsque la température dépasse 23 oC; elle baisse aussi, mais de façon graduelle, avec des températures inférieures à 17 oC pour devenir presque nulle à moins de 12 oC (Morgan et Rasin 1973; Rogers et al. 1977). Deux autres facteurs, c’est-à-dire un niveau suffisant d’oxygène dissous et la présence d’un courant, peuvent agir de concert sur la survie des œufs. Ceux-ci ont habituellement une densité plus grande que l'eau et, en l'absence de courant, ils descendent au fond, où ils peuvent être exposés à un manque d’oxygène, l’anoxie (Chittenden 1971; Rawstron et al. 1989). La présence d'un courant modéré, occasionnant un peu de turbulence, permet de les garder en suspension dans la colonne d’eau pendant l'incubation.
La survie des larves continue de dépendre de variables physiques, telles que la température et l'oxygène dissous. Mais une autre exigence, celle d'une nourriture suffisamment abondante, s'ajoute lors de la résorption de la vésicule vitelline et du début de l'alimentation (Cooper et Polgar 1981). Cette période clé a lieu vers le huitième jour d'existence de la larve, alors qu'elle mesure de 6 à 7 mm. En milieu naturel, le taux de survie des larves qui ont épuisé leurs réserves endogènes dépend directement de l'abondance de zooplancton dans le milieu (Kernehan et al. 1981; Martin et al. 1985). Dans la baie de Chesapeake, qui reçoit les œufs et les larves de plusieurs rivières productrices de bar rayé, il a été démontré que la densité d'individus des premiers stades de développement variait, entre autres, en fonction de la distance par rapport au point de turbidité maximale (North et Houde 2003). Les caractéristiques de ces milieux et le comportement des larves, notamment leur migration verticale selon l'état de marée, auraient pour effet de retenir celles-ci dans des eaux où l'abondance de leurs proies est élevée. Une zone de turbidité maximale est aussi retrouvée, dans le Saint-Laurent, entre l'île d'Orléans et l'île aux Coudres. Cette zone supporte de fortes densités de zooplancton, dont le copépode Eurytemora affinis et est connue comme aire d'alevinage de l'éperlan arc-en-ciel (Osmerus mordax) et de plusieurs autres espèces de poissons (Sirois et Dodson 2000). Elle pourrait aussi accueillir les premiers stades de développement du bar rayé du Saint-Laurent. Au terme d’une vie larvaire d’environ 35 à 50 jours, les jeunes d’une taille approximative de 20 mm ont subi des transformations qui leur donnent la forme typique du bar rayé, qu’ils conserveront jusqu’à l’âge adulte.
Aux stades d’immature et d’adulte, le bar rayé fréquente les habitats côtiers et les milieux estuariens (Bain et Bain 1982). Au cours des deux premières années, il s’alimente surtout d’invertébrés; il devient ensuite progressivement piscivore, recherchant principalement les bancs de poissons à rayons mous, en particulier les clupéidés (Trent et Hasler 1966; Manooch 1973; Austin 1980; Gardinier et Hoff 1982; Dew 1988). Pendant l’été, les déplacements des bars rayés semblent surtout associés à ceux de leurs proies. Les bars rayés adultes sont tolérants et peuvent supporter des variations de salinité, de température, de pH ou de turbidité (Talbot 1966; Auld et Schubel 1978; Setzler et al. 1980). Les populations canadiennes de bar rayé sont caractérisées par une remontée automnale et un hivernage en eau douce ou saumâtre afin de se soustraire aux basses températures de l’eau de mer. Le confinement des bars rayés dans des sites d'hivernage pourrait accroître les risques de mortalité due à des accidents environnementaux ou à une pêche illégale.
L’espèce jouit d’une longévité qui atteindrait 30 ans (Secor 2000). Le plus gros spécimen connu, capturé en Caroline du Nord en 1891, pesait 56,8 kg et mesurait 1,82 m (Raney 1952). Les conditions de croissance dans les eaux canadiennes font en sorte que la taille maximale des bars rayés y plafonnerait à moins de 1 m. Il s’agit là d’une estimation, car très peu d’individus survivent assez longtemps pour parvenir à cette taille. Le plus gros bar rayé capturé dans l’estuaire du Saint-Laurent mesurait 91,5 cm (longueur totale) et pesait 10,9 kg. L’âge à partir de la lecture de ses écailles a été estimé à 19 ans (Vladykov 1953).
Associé aux milieux estuariens, le bar rayé est étroitement dépendant de la qualité des habitats qu'il utilise pendant son cycle vital, et tout particulièrement des milieux fluviaux où il se reproduit. Sa présence en nombre substantiel atteste en quelque sorte du bon état général des rivières qu'il fréquente et d’un niveau d’exploitation adéquat (Bain et Bain 1982).
Le bar rayé ne fait pas de nid et n'accorde pas de soin à sa progéniture. Les femelles libèrent dans la colonne d'eau un grand nombre d'œufs. Une infime proportion de ces œufs parvient à l'âge adulte. La majorité des larves produites sont la proie de divers organismes aquatiques (p. ex. insectes, invertébrés, poissons) au cours des premières semaines de leur existence (Smith et Kernehan 1981; McGovern et Olney 1988; Monteleone et Houde 1992; Andreasen 1995). Cependant, le taux de survie des bars rayés augmente dès la fin de leur premier été (Goodyear 1985).
Au stade adulte, le bar rayé occupe, avec plusieurs autres poissons, oiseaux et mammifères marins, un niveau trophique élevé au sein des communautés estuariennes et côtières de l'est de l'Amérique du Nord (Hartman et Brandt 1995a). Adapté aux estuaires, le bar rayé est l’un des piscivores les plus importants de ces habitats et il représente un élément important de la biodiversité. Ce poisson supporte bien les variations rapides de température, de turbidité et de salinité qui surviennent dans ces milieux (Bain et Bain 1982). Il forme des bancs compacts d'individus de même taille, qui se déplacent sans cesse le long des côtes pour s'alimenter, surtout la nuit (Koo et Wilson 1972). Ainsi, la réintroduction du bar rayé dans le Saint-Laurent contribuera à la restauration de la biodiversité de cet écosystème (Comité aviseur sur la réintroduction du bar rayé 2001).
Dans un estuaire s'ouvrant à la fois sur les eaux douces et salées, le bar rayé peut entrer en compétition avec d'autres espèces piscivores (Hartman et Brandt 1995a, b). Il pourrait en être de même dans le Saint-Laurent. Selon les pêcheurs de bars rayés qui fréquentaient le quai de Lotbinière avant la disparition de cette population, le doré jaune (Sander vitreus) évitait les eaux dans lesquelles les bars rayés chassaient en groupes (C. Mélançon, manuscrit sans date). D'après une enquête réalisée auprès de pêcheurs actifs pendant les décennies de 1940, 1950 et 1960, les dorés jaunes et noirs (S. canadense), étaient présents dans l'estuaire du Saint-Laurent, mais les captures de ces poissons étaient moins fréquentes avant la disparition du bar rayé qu'aujourd'hui (Robitaille et Girard 2002). Cette augmentation de l’abondance de doré jaune pourrait s’expliquer entre autres par le fait que cette espèce et peut-être d'autres espèces, pourraient avoir occupé en partie la niche écologique laissée vacante par le bar rayé. Si c'est le cas, le retour de ce dernier pourrait se traduire par un déplacement physique (périodique ou permanent) du doré vers d’autres habitats et une réallocation des ressources.
Les facteurs limitatifs connus de populations de bar rayé concernent surtout les premiers stades de développement, fragiles et peu mobiles. La stratégie de reproduction de ce poisson repose sur une fécondité élevée, qui compense la très forte mortalité subie aux premiers stades de développement. Le bar rayé est un poisson prolifique, la fécondité des femelles à leur première maturation, vers l'âge de 4 ou 5 ans, est d'environ 53 000 ovules et elle s'accroît avec la taille du poisson pour atteindre environ un million et demi d'ovules chez les individus d'une dizaine d'années (Paramore 1998).
L'existence et l'intégrité de lieux propices à la fraie, l'incubation et la vie larvaire, offrant les conditions adéquates de vitesse d'écoulement, de température et de qualité de l'eau sont essentielles à la persistance d'une population de bar rayé (Albrecht 1964; Dudley et Black 1978; Kernehan et al. 1981; Jessop 1990, 1991; Melvin 1991; Van den Avyle et Maynard 1994). La survie jusqu'à la fin du stade larvaire semble être un facteur clé de la force des classes d'âges (Cooper et Polgar 1981) et donc de l’abondance d’adultes quelques années plus tard (Goodyear 1985; Ulanowicz et Polgar 1980). Il est possible d’observer, dans la structure de la population adulte, la dominance de classes d'âges qui ont été produites pendant les années où la reproduction a bénéficié de conditions favorables (Polgar 1981; Cooper et Polgar 1981; Goodyear 1985).
La population de bar rayé de l’estuaire du Saint-Laurent pourrait être exposée à des facteurs limitatifs supplémentaires parce qu’elles se trouvent à la limite nord de l’aire de répartition de l’espèce (Robitaille 2004). Les conditions climatiques plus rudes auxquelles sont exposées les populations les plus septentrionales de cette espèce pourraient occasionner chez les jeunes de l’année une mortalité sélective en fonction de leur taille (Hurst et Conover 1998). Ceux qui n’auraient pas atteint une longueur totale de 100 mm à l’automne survivraient moins bien pendant leur premier hiver que les individus plus grands à la période de jeûne prolongé sous la glace (Bernier 1996; Bradford et Chaput 1997).
Un autre facteur limitatif lié à la biologie du bar rayé pour les populations plus au nord est le confinement des individus pendant la saison hivernale. Le regroupement d'une proportion élevée des reproducteurs dans une aire réduite pourrait accentuer les répercussions d'un épisode de mortalité accidentelle ou les rendent plus vulnérables au braconnage. Des bars rayés de plus de trois ans de l'ancienne population se déplaçaient vers le lac Saint-Pierre à l'automne et hivernaient dans ce plan d'eau. Plusieurs de ces individus avaient la taille de reproducteurs et, pour cette raison, les naturalistes de l'époque estimaient que ce regroupement avait lieu en préparation de la fraie, bien que celle-ci n'ait jamais été directement observée (Montpetit 1897; Vladykov 1947; Vladykov et Brousseau 1957; Cuerrier 1962; Magnin et Beaulieu 1967). Il n’est pas possible de déterminer si les bars rayés de la nouvelle population se rassembleront dans le lac Saint-Pierre ou ses environs. La majorité des captures de bars rayés de grande taille faites dans l'estuaire supérieur pendant la saison froide se sont, jusqu'à maintenant, concentrées dans le panache des eaux de rejet de la centrale Gentilly 2 (voir la section 1.5 Menaces). Il est possible que cet ouvrage exerce un effet attractif qui pourrait avoir des répercussions sur la distribution hivernale des bars rayés adultes. Des concentrations de bars rayés adultes ont aussi été observées au printemps par des pêcheurs sportifs dans le bassin de la rivière du Sud à Montmagny (Pelletier et al. 2010; MPO 2010a, b).
Enfin, les bars rayés doivent avoir accès à des ressources alimentaires abondantes au cours de l'été, à défaut de quoi leur condition peut régresser et la prévalence de maladies augmenter (Overton et al. 2000). Ils peuvent cependant se déplacer pour combler leurs besoins.
Selon le rapport de situation du COSEPAC (Robitaille 2004), les populations de bars rayés canadiennes pourraient être menacées par la surpêche, l’altération des habitats de fraye par des modifications des conditions d’écoulement, et par la pollution. De plus, tel que mentionné dans la section précédente, elles pourraient être exposées à des facteurs limitatifs supplémentaires parce qu’elles se trouvent à la limite nord de l’aire de répartition de l’espèce (Robitaille 2004).
L'évaluation suivante des menaces à la survie et au rétablissement du bar rayé combine deux sources principales : d'une part, des observations de facteurs qui semblent avoir affecté négativement l'ancienne population; d'autre part, des phénomènes présentement actifs dans l'estuaire qui touchent des populations de poissons dans ce milieu. La pondération de ces deux sources et l'évaluation de l'importance relative des menaces reposent pour l'instant sur l'expérience pratique et le jugement des membres de l'équipe de rétablissement. Elle devrait cependant être actualisée au cours des cinq prochaines années, à la lumière des données recueillies sur la population de bar rayé en rétablissement ou d'incidents qui pourraient s'être produits dans l'intervalle.
Chaque menace a été évaluée par l'équipe de rétablissement (tableau 2) en fonction de six paramètres :
Étendue : indique si la menace est généralisée, dans l’ensemble de l’aire de répartition, ou localisée.
Occurrence : réfère à la période pendant laquelle la menace s'applique : passée, actuelle, imminente ou anticipée.
Fréquence : indique si la menace a une occurrence unique, si elle est continue ou encore récurrente (base annuelle, saisonnière ou autre).
Certitude causale : évalue la qualité des connaissances disponibles sur la menace : élevée, moyenne ou faible.
Gravité : évalue la gravité de la menace : élevée, moyenne ou faible.
Niveau de préoccupation : évalue le degré d'attention et les ressources que l’équipe de rétablissement croit devoir consacrer à la menace pour l'atténuer ou l'éliminer, en tenant compte de la capacité réelle d'agir : élevé, moyen ou faible.
Tableau 2. Classification des menaces envers la nouvelle population de bar rayé de l'estuaire du Saint-Laurent.
| Menace | Étendue | Occurrence | Fréquence | Certitude causale | Gravité | Niveau de préoccupation |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Habitat | ||||||
Perturbation d'habitats par les activités de dragage |
Localisée |
Actuelle |
Récurrente (saisonnière) |
Élevée |
Modérée |
Élevé |
Perturbation et destruction des habitats |
Généralisée |
Actuelle |
Continue |
Faible |
Faible à modérée |
Élevé |
| Rejets de la centrale Gentilly 2 (attraction thermique et décompression gazeuse) | Localisée | Actuelle | Récurrente (saisonnière) | Faible | Inconnue | Moyen |
| Contamination | Généralisée | Actuelle | Continue | Modérée | Inconnue | Moyen |
| Obstacle aux migrations | Localisée | Anticipée | Continue | Faible à élevée | Faible à élevée | Faible |
| Eutrophisation des eaux | Généralisée | Actuelle | Continue | Faible | Inconnue | Faible |
| Changements climatiques | Généralisée | Actuelle | Continue | Faible | Faible | Faible |
| Prélèvement | ||||||
| Captures accidentelles par la pêche sportive | Généralisée | Actuelle | Continue | Modérée | Faible | Faible |
| Captures accidentelles par la pêche commerciale | Généralisée | Actuelle | Récurrente (saisonnière) | Élevée | Faible à modérée | Faible |
| Braconnage | Généralisée | Imminente | Continue | Modérée | Faible | Faible |
| Menaces biologiques | ||||||
| Espèces exotiques envahissantes | Généralisée | Actuelle | Continue | Faible | Inconnue | Faible |
| Parasites et pathogènes | Généralisée | Actuelle | Continue | Faible | Faible | Faible |
1.5.2.1 Menaces relatives à l'habitat
L’habitat du poisson inclut les frayères, les aires d'alevinage, de croissance et d'alimentation et les routes migratoires dont dépend, directement ou indirectement, la survie des poissons. Il comprend les caractéristiques physiques, chimiques et biologiques du milieu indispensables aux processus vitaux du poisson. Il désigne les milieux dulcicoles, estuariens et marins qui, directement ou indirectement, soutiennent des stocks de poissons qui alimentent ou qui pourraient alimenter des pêches de subsistance, commerciales ou récréatives. Plusieurs menaces affectant négativement l’habitat du bar rayé dans le Saint-Laurent ont été identifiées par l’équipe de rétablissement.
Perturbation d'habitats par les activités de dragage : Plusieurs données et observations démontrent un changement radical de la distribution des bars rayés immatures avant la disparition de l’espèce, qui a coïncidé avec les travaux de surcreusage et d'entretien de la traverse du nord, une section de la voie navigable qui longe l'île d'Orléans (Robitaille 2001; Robitaille et Girard 2002; G. Labrecque, techniciens/biologistes population disparue, comm. pers. 1990). Selon le témoignage d'ouvriers qui ont participé aux travaux et de résidents qui les ont observés, les matériaux dragués étaient déversés dans les environs immédiats du chenal et sur la berge des îles les plus proches (Robitaille et Girard 2002). L'analyse des recaptures de bars rayés marqués par les biologistes du laboratoire de Biologie Marine du Département des Pêches Maritimes (Vladykov 1945; Beaulieu 1962) montra, au cours des années 1950, un changement de la distribution des individus immatures âgés de 1 et 2 ans, jusque là abondants dans tout le bras sud de l'île d'Orléans. À partir de 1957, les recaptures de ces poissons ont été rapportées seulement le long de la rive sud, entre Saint-Vallier et Rivière-Ouelle (Robitaille 2001). Les observations des pêcheurs de l’époque corroborent le changement de distribution : selon ceux-ci, le bar rayé est rapidement devenu rare aux abords de l'île d'Orléans, de l'île Madame et de l'île au Ruau. Pour capturer ce poisson, il fallait désormais se déplacer jusqu'à la rive sud ou aux îles de Montmagny (Robitaille et Girard 2002) (figure 4).
Figure 4. Carte d'une partie de l'estuaire du Saint-Laurent illustrant l'aire où l'ensablement aurait réduit la profondeur, entre l’île Madame et l’île aux Grues (zone rose), selon les observations de pêcheurs qui fréquentent régulièrement les lieux.
Modifiée de Robitaille et Girard (2002).
Des changements dans le milieu aquatique qui pourraient être associés au dragage et au déversement des matériaux ont été rapportés sur une vaste étendue, de l'île Madame à l'extrémité aval de l'île aux Oies (Robitaille et Girard 2002). À plusieurs endroits, une accumulation de vase ou de sable sur le fond a été observée qui aurait graduellement réduit la profondeur d'eau (figure 4). Plusieurs chenaux que les embarcations pouvaient autrefois emprunter à marée basse entre les îles, comme par exemple la passe entre l'île Madame et l'île au Ruau, auraient cessé d'être praticables peu après l'élargissement de la traverse du nord (Robitaille et Girard 2002). Des hauts-fonds, tels que le banc de l'île au Ruau, auraient également commencé à émerger au jusant, au fil des ans (Robitaille et Girard 2002).
Aujourd’hui encore, des travaux d'entretien doivent être effectués annuellement pour dégager le chenal navigable du sable qui s'y accumule. Des travaux de dragages doivent être réalisés à plusieurs endroits dans l’aire de répartition du bar rayé, notamment au lac Saint-Pierre, près de Bécancour et à la traverse du nord. Les pratiques en matière de dragage ont cependant changé au cours des dernières décennies; les matériaux dragués sont désormais déposés dans des sites désignés, choisis en fonction de leur capacité de dispersion. L'entretien du chenal navigable continue néanmoins d'exercer un impact sur la faune aquatique. Des études ont démontré les effets négatifs du délestage des matériaux dragués sur la faune benthique et les habitats d'alimentation de l'esturgeon noir (Acipenser oxyrinchus) et de l'esturgeon jaune (A. fulvescens)(Hatin et al. 2007; Nellis et al. 2007; McQuinn et Nellis 2007). Dans l'estuaire, la voie navigable représente la plus grande superficie soumise à un dragage récurrent. Les travaux pourraient s’accentuer dans les prochaines années suite à la croissance du trafic maritime, à la présence de bateau de plus en plus gros et à la diminution du niveau de l’eau causé entre autres par le réchauffement climatique. De plus, un grand nombre de sites (p. ex. quais, marinas et chenaux d'accès) demandent aussi un dragage périodique.
Pour ces raisons, l'équipe de rétablissement estime que cette menace doit se voir accorder un niveau de préoccupation élevé et que des études supplémentaires visant les répercussions du dragage sur le bar rayé sont nécessaires.
Perturbation et destruction des habitats : La perte et la destruction des habitats (p. ex. enrochement des berges, construction de muret, construction de route ou de quai, remblayage des plaines inondables ou des milieux humides) peuvent modifier considérablement l’habitat fréquenté par les espèces aquatiques. De telles pratiques, encore courantes, pourraient être néfastes pour la survie et le rétablissement du bar rayé dans l’estuaire du Saint-Laurent, notamment dans l’anse Sainte-Anne de La Pocatière, désigné habitat essentiel.
Un inventaire de plusieurs sites de capture3 de bars rayés juvéniles avant la disparition de l’espèce, a été réalisé en 2004 et a permis de constater que certains d’entre eux ont subi des modifications majeures. Le cas le plus notoire semble celui d'un site de pêche à Saint-Grégoire de Montmorency, où étaient capturés autrefois des bars rayés de toutes tailles (A. Michaud, technicien/biologiste population disparue, comm. pers. 1990); il se trouve en aval de ce qui était autrefois les battures de Maizerets et la baie de Beauport, un milieu humide majeur aux portes de la ville de Québec. Entre la rivière Saint-Charles et le pont de l'île d'Orléans, les habitats aquatiques et riverains dans le voisinage de cette station ont subi, entre 1945 et 2008, des pertes estimées à près de 360 ha, surtout dues au remblayage pour le développement du port de Québec, puis pour l'implantation d'une autoroute dans les années 1970 (Robitaille et al. 1988). Un des lieux où étaient capturés des bars rayés juvéniles en abondance a disparu en grande partie sous une autoroute (Robitaille 2005); une section de marais se trouve maintenant isolée du fleuve par le remblai et la circulation de l'eau, au gré des marées, ne s'y fait plus que par quelques conduits bétonnés.
Les empiètements sur le milieu riverain n'ont pas tous une telle ampleur, mais l’équipe de rétablissement a jugé que le cumul des pertes de ces habitats importants pour le développement des juvéniles pourrait réduire la capacité de support de l'estuaire à l'endroit de la population réintroduite de bar rayé et de toute la communauté aquatique d’où un degré de préoccupation élevé.
Rejets de la centrale Gentilly 2 (attraction thermique et décompression gazeuse) : Le fonctionnement de la centrale nucléaire de Gentilly (située près de Trois-Rivières), mise en marche en 1983 sur la rive sud de l'estuaire supérieur, génère le rejet d'eau chaude qui a un effet attractif sur plusieurs espèces de poissons, pendant la saison froide. Depuis la réintroduction, des bars rayés adultes ont été régulièrement capturés à cet endroit, entre 2006 et 2009 durant l’automne, l’hiver et le printemps (Hydro-Québec Production 2007; Alliance Environnement inc. 2008). En comparaison, aucune capture hivernale de l'espèce n'a été rapportée, en 2009, dans des secteurs de pêche voisins de la centrale, par exemple au quai de Bécancour, à Sainte-Angèle-de-Laval ou encore dans le lac Saint-Pierre et son archipel, où la pêche sportive a fait l'objet d'un suivi de janvier à mars. Il n’est pas possible de déterminer avec certitude si ces bars rayés fraient dans le panache d'eau plus chaude et, le cas échéant, si les œufs et les larves produits sont entraînés jusqu'aux eaux froides avoisinantes, ce qui les exposerait à un choc thermique (Donaldson et al. 2008). Parmi les captures effectuées dans ce secteur, des femelles « coulantes » (c.-à-d. dont les œufs ont été libérés suite à une simple pression sur l’abdomen) ont toutefois été observées en mars. À ce stade, les femelles sont prêtes à frayer et la survie des œufs dans le milieu est très courte (MPO 2010a, b). Ainsi, les conséquences de l'attraction thermique des eaux de rejet pourraient être importantes si une proportion élevée des bars rayés reproducteurs de la population réintroduite fréquentait ces lieux, ce que les données disponibles ne permettent pas d'établir (MPO 2010a, b).
Par ailleurs, les eaux rejetées par la centrale sont sursaturées en gaz, ce qui cause des symptômes d’embolie gazeuse chez certaines espèces de poissons (Mikaélian 1999; Lair 2006, 2007). Dans le tissu sous-cutané de barbues de rivière(Ictalurus punctatus), des bulles de gaz qui créent de l'inflammation et peuvent occasionner des infections ont été observées (Lair 2006). Les données disponibles ne permettent pas de déterminer l'importance de ce phénomène et son étendue, au-delà du canal de rejet de la centrale. Aucun signe d'embolie gazeuse n'a été observé chez les bars rayés capturés à cet endroit (Aecom Tecsult inc. 2009).
Pour le moment, il n’est pas possible d’établir si un pourcentage élevé de bar rayé adulte fréquente ce secteur pendant la saison hivernale, mais il sera important d’étudier l’utilisation de ce site par le bar rayé, des études sont présentement en cours. Étant donné les nombreuses incertitudes en lien avec l’impact possible sur la survie et le rétablissement, l’équipe de rétablissement a jugé, par mesure de précaution, que le niveau de préoccupation de cette menace était moyen.
Contamination : Plusieurs contaminants d’origine industrielle, municipale ou agricole provenant de tout le bassin du Saint-Laurent et des Grands Lacs atteignent l'estuaire. Ils sont susceptibles de s'accumuler dans la chaîne alimentaire et, par bioamplification, d'atteindre des teneurs élevées dans la chair d'organismes de niveau trophique supérieur, comme le bar rayé. Certains effets de ces contaminants, propres à ceux-ci ou synergiques, ont été identifiés sur les organismes aquatiques. Parmi les substances considérées comme des contaminants, l'attention a d'abord porté sur celles qui ont des effets toxiques primaires (Korn et Earnest 1974; Hall 1991). Cependant, il a depuis été démontré que l'introduction dans le milieu aquatique de plusieurs familles de composés synthétiques (p. ex. antioxydants, détergents, organométalliques, stéroïdes, organochlorés, organo-azotés) peut avoir des effets perturbateurs du système endocrinien des organismes aquatiques, par exemple induire la féminisation ou bloquer les processus de production des gamètes (Aravindakshan et al. 2004).
Le dosage du mercure dans des écailles de spécimens de l'ancienne population a permis de constater que l'exposition du bar rayé à ce métal avait atteint un maximum au milieu des années 1940, pour diminuer pendant la décennie suivante, puis croître de nouveau dans les années 1960 (Desjardins et al. 2003, 2006). Cependant, aucune information n’est disponible sur le fait que ce métal puisse avoir atteint, dans l'ancienne population autant que dans la nouvelle, des niveaux susceptibles d'en toucher la viabilité. En ce qui concerne les autres contaminants susceptibles d’affecter le bar rayé, les informations sont fragmentaires ou non disponibles.
L'équipe de rétablissement n'est pas en mesure d'évaluer la gravité de la menace que posent les contaminants à l'encontre de la nouvelle population de bar rayé, mais estime provisoirement, par mesure de précaution, le niveau de préoccupation à moyen.
Obstacle aux migrations : Les obstacles à la libre circulation du poisson peuvent : 1) fragmenter l’habitat utilisé annuellement par le bar rayé et 2) isoler les populations les unes des autres. Pendant l'été, avant la disparition de l’espèce, les bars rayés de plus d'un an se déplaçaient constamment en bancs le long des côtes pour s'alimenter (Beaulieu 1962; Robitaille 2001). En octobre, les bars rayés matures du Saint-Laurent entamaient une migration vers l'estuaire supérieur et le lac Saint-Pierre, en préparation de la fraie (Montpetit 1897; Vladykov 1947; Vladykov et Brousseau 1957; Magnin et Beaulieu 1967; Robitaille 2001). L'implantation d'obstacles le long de ces voies ou l'exécution de travaux pourraient affecter les migrations de la nouvelle population. Les répercussions des obstacles peuvent varier selon la nature des ouvrages et leur position, relativement aux voies de déplacement du bar rayé.
L’équipe de rétablissement a jugé que le niveau de préoccupation pour cette menace était faible puisqu’actuellement aucun obstacle majeur n’entrave les déplacements des bars rayés dans leur aire de répartition.
Eutrophisation des eaux : L'épandage de lisiers et d'engrais en milieu agricole et les réseaux d'égouts domestiques contribuent à l'eutrophisation des milieux aquatiques. Ce phénomène peut perturber localement la communauté biologique de diverses façons : développement d'algues filamenteuses et de cyanobactéries, dégradation d'habitats (p. ex. les frayères d'éperlan), prévalence d'espèces tolérantes, épisodes d'anoxie et autres. L'eutrophisation peut altérer les habitats aquatiques dans les tributaires qui drainent les terres agricoles et dans le panache de leurs eaux à leur point de confluence avec le fleuve.
En dehors d'une dégradation locale de l'habitat et d'un effet indirect découlant d'une baisse d'abondance de certaines de ses proies, l’équipe de rétablissement a jugé que ce facteur ne semble pas constituer une menace sérieuse au rétablissement du bar rayé, dans l'ensemble de l'aire qu'il fréquentera, d’où le niveau de préoccupation faible.
Changements climatiques : À moyen et à long terme, l'estuaire du Saint-Laurent devrait être soumis à de nombreuses modifications découlant du réchauffement du climat : baisse des débits d'eau douce, rehaussement du niveau de la mer, remontée du front salin, allongement de la saison de croissance, changements au sein de la communauté biologique de l'estuaire, etc. Un réchauffement de 0,7 ºC de la température de l’air au cours du dernier siècle a déjà été observé (Environnement Canada 2001, Lemmen et Warren 2004, Environnement Canada 1999). Selon les différents modèles de prédiction du climat pour 2050, la température moyenne de l’air en période estivale pourrait augmenter de 2 à 4 ºC au Québec (Bourque et Simonet 2007). Ces changements devraient, à long terme, toucher les habitats aquatiques de l'estuaire et donc, le bar rayé.
L’équipe de rétablissement a estimé peu probable qu’elle puisse identifier, à travers des variations interannuelles des conditions météorologiques, des impacts négatifs sur le bar rayé qui seraient assurément dus à une modification du climat. Par conséquent, le niveau de préoccupation attribué est faible. Au besoin la situation sera revue et prise en compte dans le plan d’action à venir.
1.5.2.2 Menaces découlant du prélèvement d'individus
L'ancienne population de bar rayé a été très fortement exploitée par la pêche, commerciale ou sportive, et le braconnage jusqu'à sa disparition (Caron 1877; Montpetit 1897; Beaulieu 1985; J. Brousseau, A. Michaud, G. Labrecque, techniciens/biologistes population disparue, comm. pers. 1990; Robitaille et Girard 2002). À l'époque, le nombre de prises n'était pas contingenté et la limite de taille, instaurée tardivement, n'était pas respectée par bon nombre de pêcheurs (A. Michaud, technicien/biologiste population disparue, comm. pers. 1990). Les engins de pêche fixes, alors nombreux dans l'estuaire, capturaient en abondance des juvéniles qui y mouraient à marée basse (G. Labrecque, technicien/biologiste population disparue, comm. pers. 1990). La mortalité par la pêche, déjà élevée, s'est accrue davantage lorsqu'une modification d'habitat a réduit l'aire fréquentée par les bars rayés immatures (Robitaille 2001).
Aujourd'hui, l'exploitation des ressources halieutiques est gérée de façon plus structurée. En 2005, la pêche sportive du bar rayé a été interdite dans le Saint-Laurent en aval du pont de Québec et l'interdiction a été étendue à tout le Québec depuis 2007. De plus, la pêche commerciale dirigée de cette espèce n’est pas autorisée. Toutefois, des bars rayés sont capturés accidentellement par les pêcheurs sportifs et commerciaux. Selon le Règlement de pêche du Québec de la Loi sur les pêches, quiconque prend un bar rayé doit le remettre sur-le-champ dans l’eau où il l’a pris, en prenant soin, si le poisson est toujours vivant, de le blesser le moins possible.
Afin d’évaluer et surveiller l’impact de ces activités de pêche, un réseau de suivi des captures accidentelles de bars rayés a été développé. Ce réseau est composé principalement de pêcheurs commerciaux, dotés d’un permis pour la capture des animaux sauvages à des fins scientifiques, éducatives ou de gestion de la faune (SEG)4, qui conservent les bars rayés capturés accidentellement afin de les remettre aux biologistes du ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec (MRNF) pour analyse. Depuis 2009, les bars rayés capturés, toujours vivants, de plus de 20 cm doivent être remis à l’eau. À ce réseau, s’ajoutent des observations de bars rayés (c.-à-d. captures qui sont remises à l’eau) par les pêcheurs sportifs qui déclarent leurs captures au Centre de données sur le patrimoine naturel du Québec (CDPNQ)5. En 2005, la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs (FédéCP), en collaboration avec le MRNF, a mené une vaste campagne de sensibilisation afin d’informer les pêcheurs sportifs et commerciaux de la réintroduction du bar rayé, de la remise à l’eau obligatoire et de l’importance de déclarer les captures au CDPNQ. Entre 2003 et 2009, 507 bars rayés ont été remis aux biologistes du MRNF pour analyse et 163 observations ont été déclarées. Ces données ont permis de réaliser un premier portrait biologique de la population réintroduite (Pelletier 2009) et de mieux décrire l’utilisation de l’habitat (Pelletier et al. 2010).
Une analyse de l’impact possible des captures accidentelles par les pêches commerciales et sportives sur la survie et le rétablissement de la population de bar rayé de l’estuaire du Saint-Laurent a été réalisée en 2009 (MPO 2009). Cette analyse a permis de conclure que : « dans l’ensemble, les activités de pêche en eau douce et en milieux marins telles que pratiquées actuellement, sont peu susceptibles d’avoir un effet sur la survie et le rétablissement de la population de bar rayé de l’estuaire du Saint-Laurent ». L’équipe de rétablissement a donc considéré que le niveau de préoccupation de cette menace était faible, et ce, pour les trois types de prélèvements : pêche sportive, pêche commerciale et braconnage.
Captures accidentelles par la pêche sportive : Les pêcheurs sportifs qui fréquentent l'estuaire peuvent prendre accidentellement des bars rayés, mais en cas de capture, la remise à l’eau est obligatoire. L’analyse de l’impact des pêches a permis de conclure qu’étant donné cette obligation de remettre à l’eau les captures et la campagne de sensibilisation réalisée, la pêche sportive ne devrait pas nuire à la survie et au rétablissement du bar rayé (MPO 2009).
Captures accidentelles par la pêche commerciale : Le risque de capture accidentelle de bars rayés dans des engins de pêche commerciale varie selon les lieux et les saisons. Dans le passé pour l'ancienne population et jusqu'à maintenant pour la nouvelle, le risque le plus élevé semble être celui posé par les engins fixes destinés à la capture de l'anguille d’Amérique (Anguilla rostrata), dans l'estuaire moyen. Depuis la réintroduction, quelques bars rayés ont aussi été capturés dans les filets fixes à alose savoureuse (Alosa sapidissima) et dans les verveux, mais les captures sont négligeables selon le suivi réalisé auprès des pêcheurs commerciaux (MPO 2009).
Le nombre de trappes à anguilles a diminué de façon marquée dans l'estuaire du Saint-Laurent depuis les années 1950. À l'heure actuelle, la majorité d'entre elles sont mises en fonction dans l'estuaire moyen en septembre. En 2009, le nombre de trappes autorisées dans le fleuve et l’estuaire a connu une baisse de 73 %, passant de 190 à 51 trappes (environ 35 sont installées chaque année). Actuellement, il ne reste que 21 pêcheurs commerciaux d’anguilles dans l’aire de répartition du bar rayé entre Saint-Romuald et Rimouski (1 pêcheur près de Québec et les 20 autres entre l’île d’Orléans et l’embouchure de la rivière Saguenay sur la rive nord et Rimouski sur la rive sud). Tel que mentionné dans l’analyse sur l’impact des captures accidentelles (MPO 2009) : « Le secteur où les bars rayés juvéniles étaient très vulnérables à la pêche avant leur disparition n’est plus un secteur où l’effort de pêche est important. ».
L’analyse de l’impact des pêches a permis de conclure que pour l’ensemble des pêches commerciales en eau douce et en milieu marin, l’impact sur la survie et le rétablissement serait nul ou presque nul à l’exception des verveux et des trappes à anguilles dont les impacts sur la survie et le rétablissement ont été jugés respectivement faible et modéré (MPO 2009). Si les prises accidentelles posaient un problème en devenant trop abondantes, des mesures pourraient être prises pour corriger la situation (p. ex. fermeture de certains secteurs à la pêche).
Braconnage : Cette partie de l'exploitation est la plus difficile à évaluer, car aucune donnée fiable ne permet d'en mesurer l'importance réelle. Selon les informations disponibles, il n’y a pas de preuve qu'il existe une pêche illégale ciblant spécifiquement le bar rayé depuis sa réintroduction.
1.5.2.3 Menaces biologiques
Espèces exotiques envahissantes : Plusieurs espèces exotiques se sont implantées dans le fleuve et l'estuaire du Saint-Laurent. Les espèces exotiques peuvent altérer les écosystèmes et leurs fonctions écologiques ce qui pourrait représenter une menace pour le bar rayé (p. ex. compétition pour l’habitat ou les ressources alimentaires, restructuration du réseau trophique, prédation).
L'introduction d'organismes non indigènes, qui semble avoir débuté au 19e siècle, s'est fortement accélérée au cours des dernières décennies. Au moins 185 espèces exotiques auraient colonisé le bassin des Grands Lacs depuis 1980, dont environ 88 se retrouveraient désormais dans le fleuve Saint-Laurent (Ricciardi 2006; NCRAIS 2009; De Lafontaine, Environnement Canada, comm. pers. 2009). Plusieurs espèces de poissons ont été introduites, comme la tanche (Tinca tinca), ou le gobie à taches noires (Neogobius melanostomus). Ce dernier est vite devenu abondant dans plusieurs sections du Saint-Laurent, y compris dans l'aire autrefois occupée par le bar rayé.
L'impact des espèces envahissantes sur la nouvelle population de bar rayé n’a pas encore été démontré et n'est pas encore connu. L’équipe de rétablissement a donc attribué un niveau de préoccupation faible puisque aucun impact majeur direct sur la population de bar rayé n’est appréhendé.
Parasites et pathogènes : Les nécropsies de bar rayé de l'ancienne population montrent que plusieurs spécimens portaient dans leur tube digestif ou dans leur cavité abdominale des vers parasites, qui n'ont pas été identifiés (J. Brousseau, notes de laboratoire). L'un de ces vers pourrait être Philometra sp. (Séguin et al. 2007), parasite retrouvé aussi en 2005 chez des bars rayés sauvages transférés de la rivière Miramichi au Saint-Laurent. Dans le sud du golfe du Saint-Laurent, le bar rayé est souvent porteur du nématode Philometra sp., sans que la condition des poissons ne semble affectée (S. Douglas, MPO, comm. pers. 2005).
La nouvelle population de bar rayé devrait être l'hôte de parasites, comme plusieurs poissons du Saint-Laurent. Elle pourrait être exposée à des pathogènes, tels que la septicémie hémorragique virale (SHV), présente dans le bassin des Grands Lacs et dans les Maritimes. Identifiée pour la première fois dans les Grands Lacs en 2005 et 2006, la SHV est associée à des mortalités massives chez de nombreuses espèces de poissons dans cette région. À ce jour, aucun cas de SHV n’a été détecté au Québec (C. Brisson-Bonenfant, MRNF, comm. pers. 2009). Avant le lancement du plan d’action pour la réintroduction du bar rayé provenant d’individus de la rivière Miramichi, des analyses ont été faites. Elles ont démontré que le risque d’introduire dans le Saint-Laurent de nouveaux pathogènes ou parasites était faible (Robitaille 2000). Depuis que des cas de bars rayés porteurs de SHV ont été découverts dans la rivière Miramichi, la capture de bars rayés dans ce cours d’eau pour le programme de réintroduction a cessé. Des analyses supplémentaires à la pisciculture ont permis de confirmer que les individus conservés pour la reproduction en captivité n’étaient pas porteurs du SHV.
Pour le moment, les parasites et pathogènes ne semblent pas problématiques pour la survie et le rétablissement, l’équipe de rétablissement a attribué un faible niveau de préoccupation à cette menace. Il est toutefois important de prendre les précautions nécessaires pour que les ensemencements de bar rayé n'occasionnent pas l'introduction de pathogènes ou de parasites qui ne sont pas déjà présents dans le Saint-Laurent.
Le Comité aviseur sur la réintroduction du bar rayé (2001), formé de spécialistes du bar rayé et des pêches, a émis un avis favorable à la réintroduction de ce poisson dans le Saint-Laurent (annexe 2). Une entente entre Pêches et Océans Canada (MPO), région du Golfe, et le MRNF a été signée afin de permettre au MRNF de prélever annuellement jusqu'à 2 000 bars rayés juvéniles dans l'estuaire de la rivière Miramichi, au Nouveau-Brunswick. Les représentants des Premières Nations, des pêcheurs sportifs et commerciaux de la région de Miramichi, ont ensuite été rencontrés pour obtenir leur accord concernant le projet de réintroduction.
En 1999 et de 2002 à 2006, des bars rayés juvéniles ont été capturés dans la Miramichi et transportés à la station piscicole de Baldwin-Coaticook au Québec, pour y grossir et servir à la reproduction artificielle. La survie en pisciculture des bars rayés transférés s'est avérée supérieure à ce qui était prévu. Dès 2002, il a été possible d’ensemencer dans le fleuve Saint-Laurent certains de ces poissons en surplus (tableau 3), notamment lors d'évènements qui visaient à médiatiser la réintroduction du bar rayé. Tel que mentionné précédemment entre 2002 et 2009, plus de 6 300 bars rayés de taille supérieure à 60 mm (âge 0+ à 6+) et près de 6,5 millions de larves de 2 à 4 mm ont été ensemencés dans le Saint-Laurent entre Saint-Pierre-les-Becquets et Rivière-Ouelle. Les ensemencements de bar rayé produits en pisciculture ont débuté en 2006; il s'agissait alors de larves en surplus qui ne pouvaient croître en pisciculture, parce que les installations nécessaires n'étaient pas encore disponibles. La station piscicole de Baldwin –Coaticook a été rénovée pour faciliter la production de ce poisson et, après quelques années d'essais et de mise au point, la production de fretins, stade privilégié pour les ensemencements, est en voie d'être maîtrisée. Le programme de réintroduction vise à ensemencer annuellement jusqu'à 50 000 fretins d’automne avec comme objectif d’avoir une population qui se perpétuerait d’elle-même (Comité aviseur sur la réintroduction du bar rayé 2001). Des méthodes de marquage des larves (marquage chimique), des juvéniles et des adultes (microétiquettes) permettront de reconnaître, parmi les bars rayés capturés dans le Saint-Laurent, ceux qui y ont été ensemencés et ceux d'origine sauvage et de suivre leur abondance au fil du temps.
Tableau 3. Nombre de bars rayés ensemencés dans le Saint-Laurent, par groupe d'âge et classe de longueur.
| Âge (longueur) | Année | Total | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 2002 | 2003 | 2004 | 2005 | 2006 | 2007 | 2008 | 2009 | ||
| 0 (2-4 mm) | 1 035 000 | 3 240 000 | 2 200 000 | 6 475 000 | |||||
| 0 (+ 60 mm) | 1050 | 1062 | 0 | 516 | 0 | 0 | 0 | 0 | 2628 |
| 1 | 0 | 6 | 0 | 0 | 0 | 725 | 0 | 132 | 863 |
| 2 | 0 | 0 | 493 | 199 | 0 | 600 | 769 | 0 | 2061 |
| 3 | 11 | 0 | 0 | 112 | 139 | 0 | 94 | 256 | 612 |
| 4 | 141 | 141 | |||||||
| 6 | 16 | 16 | |||||||
| Total | 1061 | 1068 | 493 | 843 | 1 035 280 | 3 241 325 | 863 | 2 200 388 | 6 481 321 |
La pêche de cette espèce a été interdite en 2005 en aval du pont de Québec, puis à tout le Québec en 2007. En 2005, la FédéCP et le MRNF ont mené une campagne de sensibilisation pour que les pêcheurs sportifs puissent reconnaître ce poisson, savoir qu'ils doivent le remettre à l'eau et en signaler la capture au Centre de données du patrimoine naturel du Québec (CDPNQ). Des centaines d'affiches ont été posées aux abords des quais, des marinas et des rampes de mise à l'eau d'embarcations, le long du fleuve et de l'estuaire.
Depuis 2004, un réseau de suivi des captures accidentelles de bar rayé dans les engins de pêche commerciale a été développé auquel viennent s’ajouter les observations rapportées au CDPNQ (Bourget et al. 2008). Parmi les bars rayés conservés par le MRNF, différents paramètres biologiques et morphométriques sont mesurés en laboratoire. Les données recueillies grâce à ce réseau ont permis de confirmer que les bars rayés réintroduits grossissent bien dans le Saint-Laurent et semblent occuper une aire de distribution comparable à celle de l'ancienne population. La capture, en 2008, de jeunes de l'année (âge 0+), alors qu'aucun ensemencement de ce stade n'avait été effectué, confirme que la reproduction naturelle du bar rayé s'est amorcée (Pelletier 2009). Ces données ont permis de réaliser un premier portrait biologique de la population réintroduite (Pelletier 2009) et de mieux décrire l’utilisation de l’habitat (Pelletier et al. 2010). De plus, les nécropsies réalisées permettent d’assurer un suivie des maladies et parasites (Guy Verreault, MRNF, comm. pers. 2010).
Il est aussi intéressant de souligner que les données et collections de spécimens de la population disparue ont permis des analyses qui pourront venir appuyer certaines démarches de la réintroduction du bar rayé. Ces données ont été exploitées pour documenter la biologie et l'exploitation de la population disparue (Robitaille 2001), l'alimentation de ses juvéniles (Robitaille 2005) et son exposition à la contamination par le mercure (Desjardins et al. 2003, 2006).
Lorsque la population de bar rayé de l'estuaire du Saint-Laurent a disparu, à la fin des années 1960, elle avait fait l'objet d'un nombre limité d'études, décrivant surtout ses déplacements (Beaulieu 1962), son alimentation (Brousseau 1955) et sa croissance (Magnin et Beaulieu 1967). Quelques analyses supplémentaires (Robitaille 2001, 2005, 2010; Desjardins et al. 2003, 2006) ont pu être réalisées sur les données récoltées et les spécimens gardés en collection. Il n’est pas possible pour le moment d’établir dans quelle mesure les descripteurs biologiques de l'ancienne population pourront s'appliquer à la nouvelle, seul un suivi de cette dernière permettra de l'établir.
Une des lacunes qui pose le plus de difficultés à la planification d'activités de rétablissement est la méconnaissance des frayères actuelles, du déroulement de la reproduction et des premiers stades de développement. Il sera nécessaire de localiser les habitats utilisés pendant les différentes étapes du cycle vital, notamment les habitats de reproduction et de vie larvaire, non seulement pour en assurer la protection, mais aussi pour recueillir des mesures d'abondance et de survie au cours de cette phase cruciale et identifier les paramètres environnementaux qui contrôlent la force des cohortes de la nouvelle population de bar rayé.
Par ailleurs, il est important de décrire les relations interspécifiques du bar rayé avec les autres organismes aquatiques, notamment les espèces de poissons qui seront ses proies, ses prédateurs ou ses compétiteurs. Une meilleure connaissance de ce réseau d'interactions permettrait de développer des indicateurs valables de l'état de santé de la population de bar rayé et de celle des espèces avec lesquelles il sera en relation. Il sera ainsi possible de veiller à ce que le rétablissement du bar rayé ne se fasse pas au détriment d'autres espèces indigènes de l'estuaire.
Enfin, une attention spéciale devrait être accordée aux menaces identifiées plus haut (section 1.5), en particulier celles jugées les plus préoccupantes, afin d'actualiser l'évaluation des risques posés et de développer, le cas échéant, des mesures d’atténuation appropriées.
1 L'estuaire du Saint-Laurent s'étend de l'exutoire du lac Saint-Pierre jusqu'à une ligne entre Pointe-des-Monts et Matane.
2L’âge est exprimé en année.
3Dans l'estuaire du Saint-Laurent, des spécimens de bars rayés juvéniles récoltés dans des engins fixes entre 1946 et 1962 de Neuville et Rivière-Ouelle ont été placés en collection (Robitaille 2005).
4Permis spécial délivré par le MRNF pour la capture des animaux sauvages à des fins scientifiques, éducatives ou de gestion de la faune (permis SEG).
5www.cdpnq.gouv.qc.ca