ARCHIVÉ – Capital social et salaire : situation des immigrants récents au Canada

2. Analyse documentaire

2.1. Salaire et réseaux sociaux

Les études économiques s’intéressant aux réseaux sociaux et aux salaires s’appuient principalement sur des modèles d’appariement des compétences et des emplois. Les effets théoriques des relations sociales sur la qualité de l’emploi, exprimée en salaire, ont fait l’objet de nombreuses études (Montgomery, 1991; Cahuc et Fontaine, 2002). Une attention particulière a été accordée aux difficultés associées à la transition des travailleurs sur le marché du travail en ce qui a trait à la situation professionnelle, aux salaires et au taux de sortie du chômage (Calvó-Armengol et Zenou, 2005). Selon ces modèles théoriques, différents types et modèles de réseaux sociaux appuient la transition du chômage à l’emploi en réduisant le coût de la recherche d’emploi pour les employés et les employeurs éventuels, et en augmentant l’efficacité de l’appariement. Les modèles théoriques soutiennent notamment que le recours à des réseaux pour trouver un emploi est associé à un taux plus élevé d’acceptation d’offres d’emploi (Holzer, 1987), à une satisfaction professionnelle déclarée plus grande (Granovetter, 1995), à une plus longue durée d’occupation de l’emploi (Simon et Warner, 1992; Loury, 2006) et à un taux de démission plus faible (Datcher, 1983), mais pas nécessairement à des salaires plus élevés (Staiger, 1990; Granovetter, 1995; Calvó-Armengol et Jackson, 2004).

Sur le plan empirique, des études ont examiné l’efficacité des réseaux par rapport à la qualité des emplois, mesurée en fonction du salaire principalement. Nombre de chercheurs ont étudié le lien direct entre le recours aux réseaux informels pour obtenir un emploi et les résultats sur le marché du travail, tandis que d’autres ont examiné les effets des ressources ou du stock de capital social sur la situation d’emploi. La preuve est mitigée quant à l’incidence des réseaux sociaux sur le revenu d’emploi. D’une part, des études ont établi une relation positive entre des indicateurs de capital social et les salaires (Flap et Boxman, 2001; Lai, Lin et Leung, 1998). Les premiers travaux de Granovetter (1973) concluent que, même si les réseaux sociaux immédiats (parents et amis proches) ont une incidence sur les transitions de carrière, elle n’est pas comparable à l’effet positif des liens faibles (relations avec des collègues de travail par exemple) sur l’avancement professionnel et les salaires. D’autre part, il n’a pas été prouvé que l’utilisation de réseaux ou de méthodes informelles de recherche d’emploi influe sur le statut professionnel (Bartus, 2001), et les avis sont partagés quant aux effets des méthodes de recherche informelles sur les salaires. Montgomery (1992) a établi que l’utilisation de réseaux a une incidence positive sur la transition de carrière, mais il n’est pas question de salaires plus élevés, même lorsque des liens faibles sont utilisés.

Quelques chercheurs ont examiné le rôle joué par les réseaux sociaux dans l’obtention d’emplois au sein de certaines industries ou pour des groupes particuliers. Green, Tigges et Diaz (1999), par exemple, ont observé que l’utilisation d’une stratégie informelle de recherche d’emploi, comme le recours aux relations personnelles (parents ou amis), mène à des emplois moins rémunérés pour les Hispaniques, tandis que la même stratégie se traduit par de meilleures conditions salariales pour les Blancs. Barros (2006) a estimé un modèle de capital humain pour des gestionnaires de coopérative et a comparé les résultats avec ceux obtenus au moyen du modèle du capital social, fondé sur des données du Portugal en 2003. Il a conclu que le capital humain et le capital social ont tous deux une incidence sur le revenu des gestionnaires de coopérative.

Selon Borghans, Weel et Weinberg (2006), les réseaux sociaux constituent un indicateur important des résultats obtenus sur le plan professionnel, dont l’emploi et le salaire. Ils insistent particulièrement sur le fait que les compétences générales influent plus qu’avant sur les résultats que les groupes sous-représentés obtiennent sur le plan professionnel : l’importance accrue des compétences générales à la fin des années 1970 et au début des années 1990 explique en partie pourquoi les salaires des femmes ont augmenté rapidement, tandis que ceux des Noirs ont connu une croissance plus lente durant ces périodes par rapport aux années antérieures. Bayer, Ross et Topa (2005) ont utilisé les données de recensement des États-Unis pour déterminer, de manière empirique, l’effet des interactions sociales entre les voisins sur la situation professionnelle. Ils ont démontré que la possibilité d’obtenir des recommandations de voisins a un effet marqué sur divers résultats liés au marché du travail, y compris l’emploi et le salaire.

Des études montrent que les personnes qui possèdent un capital humain et financier limité sont particulièrement plus susceptibles d’avoir recours à des réseaux sociaux pour les aider à intégrer le marché du travail. Elliot (1999) a constaté que des travailleurs moins scolarisés habitant des quartiers très pauvres étaient plus susceptibles d’utiliser des réseaux informels pour chercher des emplois, et que les relations informelles représentaient la principale ressource pour les travailleurs de ce groupe ayant trouvé un emploi.

Compte tenu des difficultés et des disparités associées à la mesure du stock de capital social, quelques-unes des études pertinentes qui utilisent les méthodes de recherche d’emploi à la place des ressources du réseau social soutiennent que l’utilisation de réseaux sociaux ne produit pas d’effets marqués sur le revenu d’emploi (Mouw, 2002). En raison des limites des données, il est difficile de savoir quelle méthode particulière a mené à l’emploi observé; la plupart des études établissent un lien entre les formes de capital social et les méthodes de recherche d’emploi et utilisent des méthodes transversales pour estimer les effets du capital social. En conséquence, il n’existe encore que peu de données empiriques pour vérifier les questions théoriques : quelle est l’incidence des caractéristiques des réseaux sociaux, comme la taille, la diversité et la densité, sur la qualité de l’emploi? Les emplois obtenus grâce à des réseaux informels sont-ils mieux ou moins bien rémunérés que les emplois similaires obtenus par des moyens formels, compte tenu de l’hétérogénéité individuelle non observée?

2.2. Effets du capital social sur le salaire des immigrants

Les immigrants peuvent se comporter différemment des non-immigrants quant aux ressources utilisées pour intégrer le marché du travail, surtout au cours des premières années d’établissement et d’intégration. Durant cette période en particulier, le capital social et les relations personnelles auraient une grande influence sur les résultats économiques des immigrants (Kunz, 2005). Bien que la documentation existante sur l’immigration confirme que le capital social est une ressource présente dans les réseaux interpersonnels dont les immigrants tirent profit pour trouver des emplois, les effets des réseaux sociaux sur les salaires des immigrants varient considérablement d’une étude à une autre.

Par exemple, Amuedo-Dorantes et Mundra (2004) ont découvert, à partir des données du Mexican Migration Project (MMP), que les réseaux sociaux non seulement déterminent les chances de trouver un emploi, mais jouent aussi un rôle important dans l’intégration économique des immigrants mexicains aux États-Unis, représentée dans ce cas par un salaire horaire plus élevé. En particulier, Aguilera et Massey (2003) soutiennent que le capital social a un effet plus grand sur le salaire des immigrants sans papiers que sur celui des immigrants légitimes. S’appuyant sur les mêmes données qu’Amuedo-Dorantes et Mundra (2004), Aguilera et Massey n’ont établi aucune relation entre la méthode de recherche d’emploi et le salaire des immigrants mexicains, à l’exception d’une corrélation positive entre le réseau de parenté et l’emploi dans le secteur formel pour les travailleurs mexicains sans papiers aux États-Unis. Ces résultats indiquent que, pour surmonter les obstacles à l’emploi, le capital social peut servir de substitut au capital humain, quoique de façon imparfaite seulement, pour ceux qui sont désavantagés sur le marché de l’emploi, par exemple ceux qui ont moins de capital humain ou qui font l’objet de restrictions juridiques.

Livingston (2006) a également utilisé les données du MMP pour déterminer les effets des réseaux chez les immigrants mexicains travaillant aux États-Unis. À partir de la méthode utilisée par chaque répondant pour obtenir son emploi le plus récent aux États-Unis, il a examiné les effets des réseaux sur l’emploi, la situation professionnelle et le salaire. Des disparités ont été décelées entre les sexes. Les femmes qui ont utilisé leurs relations personnelles dans leur recherche d’emploi avaient moins de chances d’obtenir un emploi dans le secteur formel que les femmes qui ont eu recours à des réseaux plus officiels. Pour les hommes, en comparaison, le recours aux réseaux augmentait les chances de trouver un emploi dans le secteur formel. Comme l’emploi dans le secteur formel est lié au salaire, il s’ensuit que les réseaux ont des effets différents sur les salaires.

Certaines études empiriques ciblant les immigrants latins aux États-Unis ont établi une relation négative entre les méthodes de recherche d’emploi misant sur des réseaux et les résultats liés à l’emploi. Smith (2000), par exemple, soutient que l’utilisation de réseaux pour obtenir un emploi est associée à une baisse importante du salaire et des revenus.

La documentation existante sur la relation entre le capital social ou les réseaux sociaux et les résultats que les immigrants obtiennent sur le marché du travail s’applique principalement au contexte américain. Comme les données sur l’emploi et les salaires ainsi que sur la structure détaillée des réseaux sociaux sont relativement rares dans la documentation empirique s’intéressant à la question, la plupart des études présentent des caractéristiques similaires : elles ciblent des groupes d’immigrants particuliers et utilisent les méthodes de recherche d’emploi fondées sur les réseaux ou les relations de voisinage à la place du capital social.

Même si peu d’auteurs ont étudié le stock de capital social par rapport à la qualité de l’emploi, un groupe d’études connexes jette une certaine lumière sur la question en utilisant les caractéristiques du groupe ethnique ou du quartier à la place du capital social. Les effets des réseaux sociaux sur la situation d’emploi et le revenu des immigrants peuvent varier sensiblement en fonction de la façon dont le capital social est défini et mesuré. Par exemple, utilisant la langue maternelle comme indicateur des réseaux sociaux, Bertrand, Luttmer et Mullainathan (2000) ont découvert que ces réseaux sociaux influent sur la participation au régime d’aide sociale aux États-Unis. Chiswick et Miller (1996) ont mesuré les réseaux sociaux en fonction du degré de concentration linguistique dans la région où habite l’immigrant aux États-Unis et ont conclu que la concentration de la langue maternelle a un effet néfaste sur le revenu. Borjas (1995) s’est intéressé à un seul élément du capital social – le capital ethnique, mesuré en fonction de la ségrégation résidentielle des groupes ethniques; il a constaté que les quartiers ethniques ont un effet négatif sur la situation économique des immigrants aux États-Unis.

Dans le contexte canadien, malgré la grande population immigrante, il reste encore à étudier la relation éventuelle entre les réseaux sociaux et la situation des immigrants sur le marché du travail. Ici encore, probablement en raison des limites des données disponibles, les études connexes existantes examinant la situation des immigrants sur le marché du travail canadien ont également tendance à utiliser les enclaves ou les quartiers ethniques comme indicateur de capital social.

S’appuyant sur les données de recensement de 1981 à 1996, Hou et Picot (2003) ont examiné le rapport entre le fait de vivre dans une enclave de minorité visible et les résultats des immigrants sur le marché du travail dans les trois plus grandes villes du Canada – Toronto, Montréal et Vancouver. Ils ont ainsi établi une relation négative, mais généralement non significative, entre l’exposition à des voisins membres du même groupe ethnique et l’emploi. La relation entre l’exposition à des voisins membres du même groupe et l’emploi dans une profession cloisonnée est positive, mais peu significative. Il y a peu de lien entre l’exposition et les revenus tirés de l’emploi.

Warman (2005) a utilisé l’indicateur d’ethnicité de Borjas – soit la concentration de membres du même groupe ethnique dans les quartiers entre 1990 et 2000 – pour prouver l’incidence néfaste des enclaves, selon le pays de naissance, sur la croissance du revenu des immigrants pendant une période de dix ans au Canada. Même si les résultats révèlent que les enclaves ont un effet négatif sur la croissance du salaire, peu de données attestent les effets des enclaves sur les transitions dans l’emploi. Warman souligne aussi que la concentration ethnique a un effet divergent pour différentes cohortes de nouveaux arrivants : un effet positif sur la croissance du salaire des cohortes plus récentes et un effet négatif pour les cohortes précédentes.

Dans le contexte des réseaux sociaux et des résultats des immigrants sur le marché du travail, la question de l’endogénéité potentielle des effets du capital social suscite un vif débat. L’une des causes des écarts observés dans les salaires serait l’hétérogénéité individuelle non observée, qui influera aussi, probablement, sur les caractéristiques du réseau social de la personne : comment le stock de capital social et le revenu varient-ils entre des immigrants présentant des caractéristiques différentes, comme le talent et l’attitude à l’égard de l’emploi? La documentation existante dans le contexte de l’intégration des immigrants ne parle pas, cependant, d’effets endogènes du capital social sur le salaire. La présente étude tente donc d’examiner les effets différentiels endogènes en matière de capital social qu’engendrent les réseaux sociaux sur les salaires des immigrants.

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