ARCHIVÉ – Exploration des enclaves de minorités à Montréal, Toronto et Vancouver

Daniel Hiebert
Université de la Colombie-Britannique
Canada
Mars 2009

Ce travail de recherche a été financé par la Direction générale de la recherche et de l’évaluation de Citoyenneté et Immigration Canada. Les points de vue et opinions exprimés dans le présent rapport sont ceux des auteurs. Ils ne correspondent pas nécessairement à l’opinion ni à la politique officielle de Citoyenneté et Immigration Canada ou du gouvernement du Canada.

Les copies du rapport circonstancié sont disponibles sur demande à Research-Recherche@cic.gc.ca.

Sommaire

La population des immigrants et membres des groupes minoritaires visibles au Canada est concentrée dans les trois grandes régions métropolitaines de Montréal, Toronto et Vancouver. On constate en outre des différences prononcées à l’intérieur de ces villes, et les chercheurs et analystes des politiques s’intéressent de plus en plus à la tendance manifestée par quelques-uns de ces groupes à former des enclaves ethnospécifiques dans certains quartiers. (À noter que dans la présente étude, on entend par « enclaves de minorités mixtes » celles dans lesquelles les minorités visibles constituent 70 p. 100 ou plus de la population sans qu’il y ait de groupe dominant; en revanche, les expressions « enclaves de groupes minoritaires » ou « enclaves polarisées » qualifient celles dans lesquelles les minorités visibles constituent 70 p. 100 ou plus de la population, mais où la taille d’un groupe particulier est au moins le double de celle de n’importe quel autre.) Dans une large mesure, cet intérêt reflète l’hypothèse selon laquelle la ségrégation résidentielle est susceptible de nuire à la cohésion sociale. Il est largement accepté que les gens ont plus de possibilités d’interagir au-delà des frontières ethnoculturelles ou religieuses, par exemple, s’ils vivent à proximité les uns des autres que s’ils se trouvent dans des zones distinctes de la ville.

Étonnamment, étant donné la longue histoire de l’établissement des immigrants en milieu urbain au Canada, nous savons peu de choses sur la dynamique socioculturelle des enclaves de minorités. Est-ce que ces enclaves sont des « sociétés parallèles » où les résidants adoptent des attitudes à contre-courant? Dans les enclaves, existe-t-il une communication transculturelle, ou s’agit-il plutôt d’endroits où l’on constate un isolement ethnoculturel relatif? Ces enclaves sont-elles stables sur le plan social, autrement dit, s’agit-il d’endroits favorisant le maintien du style de vie et de l’identité durant de longues périodes, si ce n’est de façon permanente? Ou encore, s’agit-il de simples postes de pesage sur le chemin de l’intégration, où les résidants peuvent habiter brièvement avant de se disperser dans des quartiers plus diversifiés? Ce sont là d’importantes questions, mais compte tenu de notre base de recherche, il est prématuré de tenter d’y répondre.

Cette étude est conçue comme une sorte d’étape préliminaire consistant à jeter des bases qui sont principalement de nature factuelle. L’analyse se limite aux trois centres métropolitains comptant les plus importantes populations d’immigrants et de minorités visibles, soit Montréal, Toronto et Vancouver (MTV). J’ai adopté une approche relativement nouvelle qui repose sur une typologie des quartiers mise au point par Poulsen, Johnston et Forrest (2001) et adaptée pour le Canada par Walks et Bourne (2006). J’ai donc attribué à chaque secteur de recensement se trouvant dans ces trois régions urbaines l’un des cinq types de quartiers, qui vont des zones à dominance blanche aux enclaves de minorités visibles ethnospécifiques. Deux caractéristiques du système de typologie des quartiers sont particulièrement utiles. Premièrement, il permet de circonscrire rapidement les enclaves à l’aide d’une définition rationnelle. Deuxièmement, d’autres chercheurs inspirés par cette méthode ont exposé la structure de quartiers de grandes villes situées dans plusieurs pays pertinents, me permettant d’inscrire dans une perspective internationale les statistiques canadiennes. En règle générale, le degré de mélange ethnoculturel dans les espaces résidentiels des villes canadiennes est moindre qu’en Australie ou en Nouvelle-Zélande, presque égal à celui du Royaume-Uni et supérieur à celui des États-Unis.

Voici les principales questions qui animent ce projet, et un résumé des réponses qui leur sont données :

Comment la géographie résidentielle des groupes minoritaires visibles a-t-elle changé entre 1996 et 2006? Compte tenu du taux d’immigration relativement élevé et de la croissance de la population de minorités visibles de deuxième génération, est-ce que les enclaves sont en train de devenir plus répandues à MTV?

Au cours de cette période, la géographie résidentielle de Montréal n’a pas beaucoup changé, mais il y a eu beaucoup de changements à Toronto et Vancouver, à telle enseigne que nous commençons à voir émerger ce que j’appellerais un nouvel ordre résidentiel dans ces zones métropolitaines. L’un des éléments de base de ce nouvel ordre est la croissance des enclaves de minorités mixtes et, plus particulièrement, des enclaves de groupes minoritaires. Actuellement, bien plus du quart de la population de minorités visibles de Toronto et de Vancouver réside dans ces environnements. Mais l’autre élément est la dispersion, toutes les parties de la ville (incluant les enclaves) étant en train de se diversifier énormément. Pour le moment, nous ne disposons d’aucun modèle urbain adéquat susceptible de nous aider à comprendre les processus simultanés apparemment contradictoires de concentration et de dispersion.

Quel est le profil socioéconomique des enclaves de minorités visibles? Qui y habite? Qui n’y habite pas? Existe-t-il des différences systématiques entre ces deux sous-populations?

Dans les trois régions métropolitaines, les immigrants récents (les personnes admises au Canada entre 1996 et 2006) sont davantage susceptibles de vivre dans des enclaves, de même que les personnes qui sont déterminées à préserver leur culture (celles qui parlent une langue non officielle à la maison). En règle générale, les enclaves sont associées à un niveau de chômage plus élevé que dans le reste de la ville, et leurs résidants sont légèrement plus dépendants envers les transferts gouvernementaux à titre de source de revenu; la fréquence des unités à faible revenu est également plus élevée dans les enclaves. Toutefois, il y a d’importantes nuances à apporter à cette liste plutôt négative de traits caractéristiques. En réalité, le niveau d’instruction (diplômes universitaires) est sensiblement le même dans les enclaves que dans les autres quartiers, tout comme la proportion de résidants en mesure d’acheter une maison. Autrement dit, il existe quelques différences systématiques entre les résidants des enclaves et ceux des autres zones de la ville, mais elles ne sont pas uniformes et, dans bien des cas, les différences sont assez minimes.

Les enclaves sont-elles homogènes ou hétérogènes sur le plan ethnoculturel? Autrement dit, sont-elles caractérisées par un certain nombre d’immigrants ou de groupes minoritaires visibles, ou sont-elles dominées par des groupes uniques?

La méthodologie utilisée dans cette étude classe les zones dans la catégorie des enclaves de minorités mixtes lorsqu’au moins 70 p. 100 de la population appartient à un groupe minoritaire visible, et dans celle des enclaves de groupes minoritaires lorsque cette condition est remplie et qu’en plus, on constate la dominance marquée d’un groupe ethnoculturel distinct. Par conséquent, nous pourrions nous attendre à une diversité relativement faible dans ces zones, et plus particulièrement dans le dernier type de quartier. Néanmoins, les enclaves se caractérisent par une profonde diversité ethnoculturelle, tout particulièrement à Toronto. La présente étude démontre plutôt que les enclaves ne sont pas des paysages monoculturels, sauf quelques exceptions (p. ex. voir Leloup, 2008).

Comment les enclaves se recoupent-elles avec la diversité religieuse? Comme pour le point précédent, sont-elles caractérisées par des populations affichant un éventail
d’appartenances religieuses, ou sont-elles plutôt monolithiques à cet égard?

Moins de la moitié des résidants des enclaves se réclament des religions judéo-chrétiennes; ils se distinguent donc par rapport à l’ensemble de la société canadienne. Néanmoins, les enclaves sont très diversifiées du point de vue de l’appartenance religieuse de leurs résidants.

Quel rapport existe-t-il entre les enclaves et la pauvreté? Les enclaves sont-elles des lieux de marginalisation socioéconomique et de privation?

À Montréal, les enclaves s’insèrent dans un paysage beaucoup plus vaste de marginalisation, qui touche autant la population blanche dominante que les groupes minoritaires visibles.  La totalité des secteurs de recensement définis comme des enclaves à Montréal sont des lieux d’extrême pauvreté. Sur le plan positif, relativement peu de membres des groupes minoritaires visibles vivent dans des enclaves à Montréal, et la majorité d’entre eux résident dans des zones dominées par les Blancs. Mais, sur le plan négatif, ceux qui vivent effectivement dans ces quartiers doivent affronter d’importants défis sur le plan socioéconomique. Comme je l’ai déjà mentionné, compte tenu de l’opinion voulant qu’enclave égale désavantage, il est ironique de constater que cela se vérifie seulement à Montréal, la région métropolitaine comptant la plus faible population de minorités visibles et le moins grand nombre de ces minorités visibles vivant dans des enclaves. Le profil socioéconomique des enclaves de Toronto et de Vancouver est beaucoup plus complexe. On trouve certainement des endroits dans ces deux villes qui sont associés à la fois à des populations de minorités visibles et à l’extrême pauvreté. Par ailleurs, dans les deux villes, un nombre beaucoup plus important de membres pauvres de groupes minoritaires visibles vivent à l’extérieur plutôt qu’à l’intérieur des enclaves. De fait, à Vancouver, la propension à être pauvres des membres des minorités visibles résidant dans ces enclaves est seulement légèrement supérieure à celle de la population de minorités visibles vivant dans l’ensemble de la région métropolitaine.

Quel est le profil des zones où l’on constate un chevauchement entre l’isolement social (très forte concentration ethnoculturelle) et la marginalisation socioéconomique (taux de pauvreté très élevés)? Qui habite dans ces zones?

Ces zones ont tendance à se trouver dans les quartiers intermédiaires et ne sont pas regroupées. Les minorités visibles qui résident dans ces zones ont tendance à être des immigrants de première génération dont l’arrivée au Canada est relativement récente. À la maison, ces immigrants ont tendance à parler une langue non officielle. À Montréal, les Canadiens d’origine sud-asiatique sont les plus susceptibles de se trouver dans ces endroits; c’est aussi le cas pour les Canadiens noirs à Toronto, et les Canadiens d’origine chinoise à Vancouver. Ces modèles propres à certains lieux montrent qu’un seul groupe minoritaire visible ne peut pas prétendre à la plus forte exclusion socioéconomique partout au Canada.

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