Discours principal à la Réunion des ministres de la Défense sur le maintien de la paix des Nations Unies

Discours

Angelina Jolie, envoyée spéciale du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés et cofondatrice de l'Initiative de prévention contre les violences sexuelles

Vancouver (Colombie-Britannique)
Le 15 novembre 2017

Seul le texte prononcé fait foi

Vos Excellences, Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs, c'est un honneur d'être ici.

Je tiens à reconnaître les terres ancestrales des Premières Nations;

Les 110 000 hommes et femmes actuellement déployés dans des opérations de maintien de la paix des Nations Unies;

Et les familles de tous ces casques bleus qui ont été tués dans l'exercice de leurs fonctions.

Je remercie également le gouvernement du Canada d’avoir organisé cet événement et pour l’exemple qu’il donne sur les questions relatives aux femmes, à la paix et à la sécurité.

Nous nous réunissons à un moment où la paix se fait rare, avec des conflits armés au Myanmar, en Syrie, en Irak et au Yémen - pour ne citer que quelques-uns des pires exemples - avec plus de 65 millions de réfugiés et de personnes déplacées dans le monde, et les casques bleus déployés dans 15 opérations, un nombre record.

La protection des civils se trouve au cœur des lois de la guerre depuis les conventions de Genève, qui stipulent que dans tous les conflits, « la population civile…ne doit pas être l'objet d'attaques ».

Pourtant, les femmes et les enfants représentent la grande majorité de toutes les victimes des conflits armés d'aujourd'hui.

Les lois interdisant les attaques contre les écoles et les hôpitaux sont régulièrement violées, par exemple en Syrie.

Les lois interdisant le refus de l'aide aux civils sont constamment ignorées, que ce soit dans l'État de Rakhine au Myanmar aujourd'hui, ou au Yémen, où des millions de personnes risquent de mourir de faim.

Et bien que strictement interdite par la loi, la violence sexuelle continue d'être employée comme tactique de guerre dans 19 pays. Elle comprend les viols de masse, les viols collectifs, l'esclavage sexuel et le viol comme forme de torture, de nettoyage ethnique et de terrorisme.

Ça fait 68 ans que le quatrième Protocole de la Convention de Genève prévoit que « les femmes sont expressément protégées contre les traitements humiliants et dégradants, et notamment contre le viol, la contrainte à la prostitution et tout attentat à la pudeur ».

Ça fait 21 ans que l'ONU a promis pour la première fois de lutter contre les agressions sexuelles par les casques bleus, et d'augmenter le nombre de femmes en mission - mais, l'exploitation des civils sans défense a toujours lieu, et on compte toujours moins de 4 % de femmes parmi les casques bleus.

Ça fait 19 ans que le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, affirmant que les atrocités de masse y compris le viol et l'esclavage sexuel ne resteraient pas impunies, mais la justice pour les victimes de viol est encore une exception.

Et ça fait 17 ans que la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies a appelé à mettre fin à l'exclusion des femmes dans les négociations de paix, à une protection spéciale pour les femmes et les filles contre la violence sexuelle, et à mettre fin à l'impunité.

Nous devons nous demander, comment est‑ce possible, après toutes ces années, toutes ces lois et résolutions et toutes les horreurs endurées, que les femmes doivent encore demander ce droit le plus fondamental : le droit à une vie sans violence?

La violence sexuelle est partout - dans l'industrie où je travaille, dans les entreprises, dans les universités, dans la politique, dans l'armée, et à travers le monde. Elle touche aussi bien les hommes que les femmes.

Cependant, l'ONU admet qu’il s’agit de l'une des principales raisons pour lesquelles les femmes restent dans une position subalterne par rapport aux hommes dans la plupart des régions du monde, et d’un obstacle à la réalisation de l'égalité entre les sexes et à la pleine réalisation des droits de l'homme.

L'élimination de la violence sexiste est donc un enjeu majeur de justice sociale dans tous les pays. Et affronter son usage dans sa forme la plus extrême, comme une arme de guerre, est essentielle pour l'avenir de la paix et de la sécurité.

Je veux aborder trois mythes qui me semble au cœur de la raison pour laquelle ces crimes se produisent encore, et que nous devons surmonter ensemble.

Le premier mythe est que ce comportement est sexuel. Trop souvent, on rit de ces types de crimes contre les femmes, on les dépeint comme un délit mineur par quelqu'un qui ne peut pas se contrôler, comme une maladie, ou comme une sorte de pulsion sexuelle exagérée.

Mais un homme qui maltraite les femmes n'est pas obsédé par le sexe. Il est violent.

Rien que la semaine dernière, un procès s'est ouvert dans la République démocratique du Congo contre 46 cas présumés de viol d'enfants par les combattants miliciens, à qui on avait dit que le sang des vierges allait leur accorder une protection surnaturelle. Certaines des victimes avaient 18 mois.

Selon l'ONU, presque toutes les femmes rohingyas dans les camps de réfugiés au Bangladesh sont soit des survivantes de violence sexuelle soit témoins de plusieurs cas d'agression sexuelle, de viol ou de viol collectif. MSF a dit que la moitié des patients qu'il a traité pour viol avaient moins de 18 ans, et que l'un d’entre eux n’avait que quelques années.

Il s’agit de viols et d'agressions visant à la torture, à terroriser et à forcer les gens à fuir.

Cela n’a rien à voir avec la crédibilité. C’est un abus de pouvoir. C’est un comportement criminel.

Le second mythe est que même lorsque la violence sexuelle liée aux conflits est clairement considérée comme un crime, elle est traitée comme un crime moindre : un aspect inévitable de l'effondrement de l'ordre social. Pas un enjeu principal pour les négociations de paix ou d'accords. Et pas suffisamment grave pour engager des poursuites et emprisonner les responsables.

Mais la violence sexuelle est une arme, utilisée de façon délibérée, pour atteindre des objectifs militaires ou politiques.

C'est moins cher qu'une balle, et elle a des conséquences durables, qui entraînent une prévisibilité écœurante.

J'aimerais demander à tout le monde ici de prendre un moment pour penser au scénario suivant :

Imaginez votre ville natale. La rue où vous habitez. Un conflit a éclaté dans votre pays. Une nuit, des camions arrivent et votre rue est encerclée et inaccessible. Des hommes armés de fusils sortent de ces camions et commencent à défoncer les portes. Ils vont de maison en maison dans votre rue, et dans l’espace d’une seule nuit, ils violent chaque femme ou fille qu’ils trouvent, en présence de leur famille. Et peut-être même certains hommes.

Maintenant, pensez à la façon dont vous et votre famille pourraient être touchés. Cette nuit‑là. Le lendemain. Les mois et années à venir. L'impact sur vous tous. La douleur émotionnelle et le traumatisme. La stigmatisation, la honte, la maladie physique et mentale.

L’impuissance que vous ressentiriez de ne pas avoir pu empêcher une telle situation pour les membres de votre famille. L’amertume que vous ressentiriez quand on vous dit, des mois ou des années plus tard, qu’il faut passer à autre chose et oublier, parce qu'il y a maintenant un accord de paix et la justice pour votre famille est moins importante.

C'est ça la réalité pour des millions de familles aujourd'hui. C'est ce qui se passe jour après jour, et le plus souvent, nous le savons. On le voit sur nos écrans de télévision et dans nos journaux. Alors pourquoi rien ne change vraiment?

Cela m'amène au troisième mythe. Même si nous acceptons que la violence sexuelle n'a rien à voir avec le sexe, qu’il s’agit d’un crime, et qu'il est utilisé comme une arme, de nombreuses personnes croient encore qu'il est tout simplement impossible de faire quoi que ce soit.

Il suffit de regarder nos propres sociétés, tel est le raisonnement. Comment diable prévenir la violence sexuelle dans les conditions extrêmes de la guerre?

C’est certes difficile, mais pas impossible. Nous avons les lois, les institutions et l'expertise pour la collecte de preuves. Nous sommes en mesure d'identifier les auteurs et les responsables. Ce qui manque, c'est la volonté politique.

Cela m'amène au rôle de l'armée.

Il n'y a rien de pire qu'une personne en uniforme causant du tort à la population civile qu'il est censé protéger.

J'aimerais croire que personne ne serait plus furieux que vous si l'un des membres de votre propre personnel militaire trahissait sa mission et vos valeurs de cette façon.

Au cours des quelques dernières années, j'ai remarqué un changement spectaculaire dans la volonté des chefs militaires de s'attaquer aux tabous autour de ces questions, et de prendre des mesures.

En début d’année, j'ai rencontré au Kenya des soldats de partout dans le monde qui étaient en train d’être formés, beaucoup pour la première fois, sur la façon d'identifier la violence sexuelle et d’y faire face, et d'interagir de façon appropriée avec les survivants dans les missions de maintien de la paix.

Le Canada, le Royaume‑Uni et le Bangladesh ont annoncé aujourd'hui le réseau des hauts chefs militaires, promettant de travailler personnellement avec d'autres militaires de haut rang pour augmenter le nombre de femmes dans leurs forces armées, pour changer la formation afin d’inclure les sexes et les femmes, la paix et la sécurité, pour déployer davantage de femmes dans des rôles opérationnels, et pour nommer des conseillers à temps plein.

Et bon nombre des pays représentés à cette conférence ont pris d'importants nouveaux engagements.

Je vous remercie pour ces engagements et j’espère qu'il ne s’agit que d’un début.

En faisant ce travail, vous contribuerez non seulement à renforcer vos sociétés et à améliorer le maintien de la paix, mais vous jouerez un rôle en montrant qu'aucun coupable n'est au‑dessus de la loi et qu’aucun survivant est en‑dessous de la loi.

Je suis déterminée à faire tout mon possible pour soutenir vos efforts.

Merci.


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