La lymphogranulomatose vénérienne au Québec


Volume 44-2, le 1er février 2018 : Infections transmises sexuellement

Surveillance

La lymphogranulomatose vénérienne au Québec : recrudescence chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes

CA Boutin1, S Venne2, M Fiset2, C Fortin1,3, D Murphy3, A Severini4, C Martineau1,3, J Longtin3, AC Labbé1,3*

Affiliations

1 Département de microbiologie, infectiologie et immunologie, Université de Montréal, Montréal (Québec)

2 Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, Montréal (Québec)

3 Institut national de santé publique du Québec, Montréal (Québec)

4 Laboratoire national de microbiologie, Agence de la santé publique du Canada, Winnipeg (Manitoba)

Correspondance

ac.labbe@umontreal.ca

Citation proposée

Boutin CA, Venne S, Fiset M, Fortin C, Murphy D, Severini A, Martineau C, Longtin J, Labbé AC. La lymphogranulomatose vénérienne au Québec : recrudescence chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Relevé des maladies transmissibles au Canada. 2018;44(2):61-8. https://doi.org/10.14745/ccdr.v44i02a04f

Résumé

Contexte : La lymphogranulomatose vénérienne (LGV) est une infection transmise sexuellement (ITS) causée par les génotypes L1, L2 et L3 de Chlamydia trachomatis. La LGV est associée à une morbidité considérable et à un risque accru de transmission du VIH. Bien que moins de deux cas par an aient été rapportés au Québec avant 2005, la LGV a émergé en 2005 à 2006 avec 69 cas, suivie d'une période de faible incidence (de 2007 à 2012) et d'une recrudescence depuis 2013.

Objectif : Décrire l'incidence de la LGV au Québec et les caractéristiques de la population touchée, y compris les données démographiques et les facteurs de risque, les manifestations cliniques, les analyses de laboratoire, les traitements et les taux de réinfection.

Méthodologie : Les données descriptives relatives aux déclarations de LGV, colligées dans le fichier des maladies à déclaration obligatoire (MADO) de 2005 à 2015, ont été extraites du portail de l'infocentre de l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Les questionnaires ont été obtenus dans le cadre de la vigie rehaussée et transmis de façon anonyme au ministère de la Santé du Québec. Une analyse approfondie a été effectuée sur les cas de 2013 à 2016.

Résultats : Il y a eu 338 cas de LGV au Québec au cours de cette période de quatre ans. Tous les cas étaient de sexe masculin, à l'exclusion d'un cas transsexuel. L'âge moyen était de 41 ans. La plupart vivaient à Montréal (81 %) et étaient des hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HARSAH; 99 %). La majorité (83 %) ont signalé quatre partenaires sexuels ou plus au cours de la dernière année, rencontrés en grande partie sur Internet (77 %) et dans les saunas (73 %). La fréquence des rapports sexuels avec des partenaires hors Québec a diminué en 2013-2016 (27 %) par rapport à 2005-2012 (38 %). Les antécédents d'ITS étaient fréquents: 83 % étaient infectés par le VIH, 81 % et 78% ont déclaré des antécédents de syphilis et gonorrhée, respectivement. La consommation de drogues à usage récréatif était fréquente (57 %) et à la hausse, atteignant 71 % en 2016. La plupart des cas étaient symptomatiques, une proportion qui a diminué en 2016 (68 %) par rapport à la période de 2013 à 2015 (82 %; p = 0,006). Les manifestations cliniques incluent la rectite (86 %), la lymphadénopathie (13 %) et l'ulcère ou la papule (12 %). Des réinfections se sont produites chez 35 personnes (10 %), principalement dans les deux années suivant la première infection.

Conclusion : La réémergence de la LGV au Québec est décrite au sein d'une sous-population urbaine composée presque exclusivement d'HARSAH ayant des antécédents d'ITS, un nombre élevé de partenaires et consommant des drogues.

Introduction

La lymphogranulomatose vénérienne (LGV) est une infection transmise sexuellement (ITS) causée par les génotypes L1, L2 et L3 (L1-3) de Chlamydia trachomatis. Elle est associée entre autres à des fistules et sténoses anogénitales et à l'obstruction lymphatiqueNote de bas de page 1 ainsi qu'à l'augmentation du risque de transmission du VIHNote de bas de page 1Note de bas de page 2Note de bas de page 3. La LGV a rarement été observée dans les pays industrialisés jusqu'au début des années 2000. Depuis, elle a été décrite principalement en milieu urbain, chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HARSAH). Les récentes éclosions sont survenues en Belgique, en France, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et aux États-UnisNote de bas de page 2. Au cours de la dernière décennie, la LGV a aussi fait son apparition au Canada avec des flambées sporadiques principalement dans les grands centres urbainsNote de bas de page 3Note de bas de page 4Note de bas de page 5.

Au Québec, moins de deux cas par an étaient déclarés avant qu'une augmentation significative soit notée en 2005 et en 2006, avec un total de 69 cas. Une période de faible incidence a suivi, avec une moyenne de 9 cas par an entre 2007 et 2012. Puis en 2013, une épidémie a pris naissance à Montréal.

Le présentation classique de la LGV est un syndrome inguino-génital, incluant un ulcère ou une papule au site d'inoculation et une lymphadénopathie inguinale ou fémorale, fréquemment unilatéraleNote de bas de page 1. Dorénavant, plusieurs jeunes patients se présentent avec des symptômes de rectite ou de proctocolite, imitant la première manifestation de la maladie intestinale inflammatoireNote de bas de page 2. Des études de prévalence récentes ont aussi démontré une plus large proportion de cas asymptomatiques, représentant jusqu'à 25 % à 27 % des cas chez les HARSAHNote de bas de page 6Note de bas de page 7.

En 2014, l'Agence de la santé publique du Canada (ASPC) a révisé ses recommandations pour encourager le génotypage de la LGV sur les spécimens de C. trachomatis positifs provenant d'HARSAH asymptomatiques avec des facteurs de risque, quel que soit le spécimen clinique; actualisées en 2017 pour se concentrer sur les spécimens rectaux seulementNote de bas de page 3. À la suite de la publication de conseils d'experts de l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ)Note de bas de page 8 le génotypage systématique de tous les spécimens rectaux positifs pour la C. trachomatis (quelle que soit la symptomatologie) a été mis en œuvre en juin 2016 (la valeur de cette stratégie sera évaluée après deux ans). L'INSPQ fournit également des lignes directrices sur le traitement des cas et des partenairesNote de bas de page 8.

Compte tenu de l'épidémie croissante, la vigie rehaussée des cas de LGV a été poursuivie au Québec, visant la mise en œuvre d'interventions de santé publique ciblées.

L'objectif de cet article est de décrire l'épidémie de LGV au Québec de 2013 à 2016 et de présenter des données épidémiologiques, y compris les données démographiques, les facteurs de risque, les manifestations cliniques, les analyses de laboratoire, le traitement et la réinfection.

Méthodologie

Jusqu'en 2005, la LGV faisait partie du programme de surveillance des maladies à déclaration obligatoire (MADO) rapportées aux autorités de santé publique. En 2005, l'ASPCNote de bas de page 9 et le ministère de la Santé du Québec ont lancé une vigie rehaussée selon laquelle, lorsqu'un cas est déclaré, les informations épidémiologiques et cliniques importantes sont recueillies par les infirmières de la santé publique, qui contactent le médecin traitant ou le patient directement. Les infirmières utilisent un questionnaire épidémiologique pour recueillir des informations sur les caractéristiques démographiques des patients (âge, sexe, lieu de résidence), les facteurs de risque (nombre, sexe et contexte de rencontre des partenaires; historique d'infections transmissibles sexuellement et par le sang [ITSS]; consommation de drogues), les manifestations cliniques, les analyses de laboratoire réalisés et les traitements reçus. Afin de diminuer les données manquantes, les questionnaires ont été revus durant la période de surveillance et les équipes médicales contactées lorsque nécessaire.

Pour ce rapport de surveillance, les données descriptives pour tous les cas de LGV au Québec de 2013 à 2016 ont été recueillies à partir de la base de données des MADO par le biais du portail de l'infocentre de l'INSPQ. Les questionnaires de la vigie rehaussée ont été transmis de façon anonyme au ministère provincial de la Santé pour compilation et analyse. Les définitions de surveillance ont évolué au fil du temps. En 2013 et en 2014, les cas confirmés incluaient :

  • Les patients présentant une rectite, une lymphadénopathie inguinale/fémorale ou un contact avec un cas confirmé de LGV et;
  • L'isolement de C. trachomatis ou test d'amplification des acides nucléiques (TAAN), à partir d'un échantillon clinique approprié et un génotype L1-3 documenté par le séquençage d'ADN.

En 2015, le génotypage est devenu à lui seul suffisant pour considérer un cas confirmé, et la manifestation clinique ou le contact avec un cas n'était plus requis. Les cas probables incluaient des patients qui présentaient une rectite, une lymphadénopathie inguinale/fémorale ou ayant eu un contact avec un cas confirmé de LGV, et ayant un spécimen clinique approprié positif pour C. trachomatisNote de bas de page 10.

Jusqu'en février 2016, tous les génotypages étaient effectués au Laboratoire national de microbiologie (LNM), à Winnipeg, au Manitoba. En mars 2016, un test d'amplification en chaîne de la polymérase (PCR) multiplexe distinguant les infections C. trachomatis LGV des non-LGVNote de bas de page 11 est devenu disponible au Laboratoire de santé publique du Québec (LSPQ), à Sainte-Anne-de-Bellevue. Depuis, seuls les échantillons LGV positifs sont envoyés au LNM pour l'identification du génotype par séquençage de l'ADN.

Tous les cas déclarés de 2013-2016 ont été étudiés afin d'identifier des épisodes antérieurs depuis le 1er janvier 2005. Une réinfection était définie comme une seconde infection chez le même individu, se produisant au moins 90 jours après le premier épisodeNote de bas de page 12.

Les données ont été analysées pour l'ensemble des 338 cas (ou pour les cas pour lesquels l'information était disponible pour une variable spécifique) déclarés entre 2013 et 2016, à l'exclusion du cas d'un transsexuel (un homme à une femme). Les données ont été analysées avec les logiciels Epi Info version 7.2.0.1 et Stata 64 (version 10.1). Les proportions ont été comparées en utilisant le test x2. Le portrait épidémiologique présenté ici met l'accent sur l'éclosion de 2013 à 2016 au Québec, incluant certaines comparaisons avec les années précédentes (c.-à-d. 2005 à 2012) lorsque pertinent.

Résultats

Entre le 1er janvier 2013 et le 31 décembre 2016, 338 cas (328 confirmés et 10 probables) ont été déclarés : 49 en 2013, 61 en 2014, 105 en 2015 et 123 en 2016 (figure 1).

Figure 1 : La lymphogranulomatose vénérienne chez les hommes : taux annuel ajusté par 100 000 personnes-année à Montréal, hors Montréal et au Québec, Québec, 2005 à 2016

Figure 1 note aFigure 1 note bFigure 1 note cFigure 1 note dFigure 1 note e

Figure 1 : La lymphogranulomatose vénérienne chez les hommes : taux annuel ajusté par 100 000 personnes-année à Montréal, hors Montréal et au Québec, Québec, 2005 à 2016

Description textuelle : Figure 1

Figure 1 : La lymphogranulomatose vénérienne chez les hommes : taux annuel ajusté par 100 000 personnes-année à Montréal, hors Montréal et au Québec, Québec, 2005 à 2016

La lymphogranulomatose vénérienne chez les hommes : taux annuel ajusté par 100 000 personnes-année à Montréal, hors Montréal et au Québec, Québec, 2005 à 2016
Année Émergence Incidence à bas bruit Résurgence
2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016
Québec 0,79 1,39 0,28 0,21 0,06 0,36 0,41 0,35 1,53 1,91 3,27 3,81
Montréal 2,94Note de bas de page a 4,85 1,12 0,40 0,22 1,16 1,10 1,25 5,51 6,61Note de bas de page b 10,84 10,84Note de bas de page cNote de bas de page dNote de bas de page e
Hors Montréal 0,04 0,24 0,00 0,16 0,00 0,13 0,16 0,04 0,26 0,28 0,71 1,46

Données démographiques et facteurs de risque

La majorité des cas se retrouvait dans le groupe d'âge de 25 à 54 ans (83 %) et à Montréal (81 %) (tableau 1). La plupart des patients étaient des HARSAH (99 %), dont 3 % (n = 7) avaient également des partenaires féminins. La moitié des patients ont déclaré plus de 10 partenaires sexuels au cours des 12 derniers mois (101/205; 49 %). Presque tous (96 %) avaient un nouveau partenaire et 84 % des partenaires sexuels anonymes. La proportion de cas ayant eu plus de 20 partenaires sexuels dans la dernière année était plus élevée à Montréal que dans le reste de la province (27 % contre 3 %; p < 0,001). Les saunas et l'Internet (y compris les applications de réseautage sur téléphones intelligents) étaient deux moyens importants pour la rencontre de partenaires. Bien que non statistiquement significatif (p = 0,07), moins de patients (27 %) avaient des rencontres avec des partenaires de l'extérieur de la province au cours de l'année, contrairement aux années précédentes (2005 à 2012; n = 31/81; 38 %). Parmi les cas qui vivaient à l'extérieur de Montréal, 16/42 (38 %) ont eu des partenaires provenant de Montréal ou de l'extérieur de la province.

Une forte proportion de patients (210/252; 83 %) étaient séropositifs pour le VIH (une augmentation considérable comparativement à la période de 2005 à 2012 : 48/82; 59 %; p < 0,001). Des antécédents de syphilis (183/226; 81 %) et d'infections gonococciques (165/211; 78 %) ont également été fréquemment déclarés. Les données sur le virus de l'hépatite B (VHB) et le virus de l'hépatite C (VHC) n'étaient disponibles que pour un tiers des cas, dont 11 % et 10 % avaient des antécédents d'infections passées ou actuelles. La proportion des cas ayant un antécédent d'au moins une ITSS était significativement plus élevée lors de la période de 2013 à 2016 (286/295; 97 %) qu'au cours de la période de 2005 à 2012 (95/112; 85 %; p < 0,001).

Les renseignements sur la consommation de drogues étaient disponibles pour 241/338 cas, dont 138 (57 %) ont déclaré avoir consommé des drogues au cours de la dernière année. Le crystal meth (21 %), le hash-pot (20 %) et l'ecstasy (18 %) ont été les drogues les plus fréquemment utilisées. Une augmentation significative de la consommation de crystal meth a été observée : 8 % (3/38) en 2013, 12 % (6/49) en 2014, 25 % (19/77) en 2015 et 29 % (22/76) en 2016 (test de tendance, p = 0,008).

Tableau 1 : Facteurs de risque associés aux cas de lymphogranulomatose vénérienne au Québec, 2013 à 2016Note de bas de page a
Facteurs 2013 à 2016
n %
Âge (n = 338)
15 à 24 ans 23 7
25 à 34 ans 98 29
35 à 44 ans 92 27
45 à 54 ans 83 25
55 ans ou plus 42 12
Résidence (n = 338)
Montréal 273 81
Hors Montréal 65 19
Sexe des partenaires (n = 287)
Hommes seulement 279 97
Hommes et femmes 7 2
Femmes seulement 1 0,3
Histoire d'ITSSNote de bas de page b
Au moins une 286/295 97
VIH 210/252 83
Syphilis 183/226 81
Gonorrhée 165/211 78
VHB 11/102 11
VHC 11/106 10
Nombre de partenaires (n = 205) durant les 12 derniers mois
1 à 3 34 17
4 à 10 70 34
11 à 20 55 27
20 ou plus 46 22
Contexte de rencontreNote de bas de page b
Nouveau partenaire 114/119 96
Partenaires anonymes 82/98 84
Client de travailleur du sexe 8/191 4
Travailleur du sexe 10/196 5
Sauna 136/186 73
Internet/Applications 136/177 77
Club/bar 40/115 35
Drogue (n = 241)
Au moins une 138 57
Crystal meth 50 21
Hash-pot 48 20
Ecstasy 43 18
Cocaïne 28 12
Poppers 27 11
Speed 23 10
GHB 12 5
Kétamine 10 4
Crack 5 2
Héroïne 1 0
DIV 10 4
Non rapportée 13 5
Relation avec un résident hors province (n = 208)
Au moins une 56 27

Manifestations cliniques

Les détails concernant les manifestations cliniques étaient disponibles pour 303/338 cas. La majorité des patients présentait des symptômes au moment du prélèvement pour analyse de laboratoire (n = 237; 78 %) (tableau 2). La proportion de cas asymptomatiques a augmenté de 18 % (37/203) pour la période de 2013 à 2015 à 32 % (32/100) en 2016 (p = 0,01), et une minorité de patients présentait des symptômes non spécifiques (12/235; 5 %). Tel qu'illustré à la figure 2, plus d'un symptôme peut se présenter au même moment. Les symptômes comprenaient la rectite (86 %), l'ulcérations ou la papule (12 %) et la lymphadénopathie (13 %). Les plaintes associées à la rectite incluaient la présence de sang dans les selles (69/201; 35 %), les douleurs anales (70/201, 34 %) et les pertes rectales (52/201, 26 %).

Tableau 2 : Présentation clinique des cas de lymphogranulomatose vénérienne au Québec de 2013 à 2016
Présentation clinique 2013 à 2016 (Total)
n = 303Note de bas de page a
2013 à 2015
n = 203Note de bas de page a
2016
n = 100Note de bas de page a
Valeur p
n % n % n %
Asymptomatique 69 23 37 18 32 32 0,006
Non-spécifiqueNote de bas de page b seulement 12 4 6 3 6 6 NS
Syndrome(s) spécifique(s)Note de bas de page c 222 73 160 79 62 62 0,002
  Rectite 201 66 141 69 60 60 NS
  Lymphadénopathie 30 10 23 11 7 7 NS
  Ulcération/papule 29 10 25 12 4 4 NS

Figure 2 : Distribution des manifestations cliniques des cas de lymphogranulomatose vénérienne symptomatiques, Province de Québec, 2013 à 2016 (n = 234) Figure 2 note a

Figure 2 : Distribution des manifestations cliniques des cas de lymphogranulomatose vénérienne symptomatiques, Province de Québec, 2013 à 2016 (n = 234)

Description textuelle : Figure 2

Figure 2 : Distribution des manifestations cliniques des cas de lymphogranulomatose vénérienne symptomatiques, Province de Québec, 2013 à 2016 (n = 234) Figure 2 note a

Distribution des manifestations cliniques des cas de lymphogranulomatose vénérienne symptomatiques, Province de Québec, 2013 à 2016 (n = 234)
Distribution des manifestations cliniques, 2013 à 2016 (n=234) n %
Rectite seulement 169 72,2 %
Rectite + Ulcération/papule 16 6,8 %
Rectite + lymphadénopathie 13 5,6 %
Lymphadénopathie seulement 11 4,7 %
Lymphadénopathie + ulcération/papule 3 1,3 %
Ulcération/papule seulement 7 3,0 %
Ulcération/papule + lymphadénopathie + rectite 3 1,3 %
Symptômes non-specifiques seulement 12 5,1 %
Total rectite 201 86,0 %

Analyses de laboratoire et traitement

Le nombre de tests de génotypage de la LGV effectués sur des spécimens de C. trachomatis positifs (hommes et femmes, tous sites d'échantillonnage, indépendamment des symptômes) au LSPQ est présenté au tableau 3. Dans l'ensemble, 13 % des échantillons de C. trachomatis génotypable par PCR multiplexe étaient de génotypes L1-3. Certains patients avaient plus d'un échantillon positif pour un seul épisode. Une importante augmentation du nombre de demandes a été notée en 2016 à la suite de la recommandation de génotypage systématique pour tous les échantillons rectaux positifs pour C. trachomatis.

Tableau 3 : Spécimens cliniques reçus au Laboratoire de santé publique du Québec pour le génotypage de la lymphogranulomatose vénérienne, 2013 à 2016Note de bas de page a
Années Spécimens positifs pour C. trachomatis, n Génotypable par PCR multiplexe, n Génotypes non-LGV, n (%) Génotypes LGV, n (%) Génotype spécifique identifié par séquençage
L2b L2 Non disponible
2013 424 414 363 (88 %) 51 (12 %) 49 2 0
2014 540 534 475 (89 %) 59 (11 %) 55 4 0
2015 670 656 536 (82 %) 120 (18 %) 107 4 9
2016 1 249 1 199 1 070 (89 %) 129 (11 %) 124 0 5
Total 2 883 2 803 2 444 (87 %) 359 (13 %) 335 10 14

Les raisons de prélèvement du spécimen clinique était connue pour 302 des 338 cas déclarés. Elles incluaient la présence de symptômes (n = 221; 73 %); le dépistage basé sur les facteurs de risque (n = 68; 23 %); et le contact avec un cas confirmé de la LGV (n = 12; 4 %). Le séquençage de l'ADN a été mené auprès de 93 % (n = 314) des cas : 304 étaient génotypés L2b, alors que 10 étaient génotypés comme L2, en raison d'une mutation d'un seul nucléotide sur la cible du gène ompA. Le séquençage rétrospectif du gène pmpH suggère que ces cas étaient dus à une variante du génotype L2b.

Le traitement prescrit était conforme aux lignes directrices (doxycycline pendant 21 jours)Note de bas de page 3Note de bas de page 8 chez 77 % des cas (221/288), et le traitement initial approprié a été le plus souvent prescrit en 2016 comparativement à la période de 2013 à 2015 (74 % contre 61 %; p = 0,03) (tableau 4).

Tableau 4 : Traitement des cas de lymphogranulomatose vénérienne au Québec de 2013 à 2016
Traitement 2013 à 2016 (Total)
n = 288Note de bas de page a
2013 à 2015
n = 194Note de bas de page a
2016
n = 94Note de bas de page a
Value p
n % n % n %
Traitement appropriéNote de bas de page b 221 77 144 74 77 82 NS
  À la première prescription 189 66 119 61 70 74 0,03
  À la deuxième prescription 32 11 25 13 7 7 NS
Traitement inapproprié 67 23 50 26 17 18 NS

Réinfections

Parmi les 35 personnes qui étaient des patients avec réinfection (les 338 cas sont survenus chez 303 individus), c'est-à-dire qui ont été réinfectés plus de 90 jours après un épisode, 10 (29 %) avaient eu au moins un épisode documenté avant 2013, alors que 25 avaient eu leur premier épisode au cours de la période allant de 2013 à 2016Note de bas de page 12. La plupart des réinfections (75 %) se sont produites dans les deux années suivant la première infection (de 108 jours à 10,5 ans). Les patients avec réinfection étaient plus susceptibles de vivre à Montréal que ceux n'ayant eu qu'un épisode (31/35 [89 %] contre 210/268 [78 %]; p = 0,13). Comparativement aux personnes n'ayant eu qu'un seul épisode, les patients avec réinfection étaient également plus susceptibles d'être infectés par le VIH (29/30 [97 %] contre 155/193 [80 %]; p = 0,03); d'avoir des antécédents de syphilis (27/27 [100 %] contre 132/173 [76 %]; p = 0,004); et d'avoir consommé des drogues récréatives au cours des 12 derniers mois (17/22 [77 %] contre 106/194 [55 %]; p = 0,04).

Discussion

L'incidence de la LGV, qui évolue au sein d'un groupe d'HARSAH vivant en milieu urbain, a augmenté au Québec au cours des quatre dernières années. Cette population d'HARSAH se caractérise par la présence d'antécédents d'ITSS, en particulier le VIH, un nombre élevé de partenaires sexuels ainsi qu'une consommation fréquente de drogues récréatives. Nos données montrent une forte prévalence de la rectite comme présentation clinique, avec très peu d'atteinte inguino-genitale classique. La majorité des cas ont été confirmés de génotype L2b, une variante isolée il y a déjà plusieurs décennies à San FranciscoNote de bas de page 13. Tel qu'illustré au Québec, plusieurs études de cas européennes ont dépeint une population d'HARSAH à haut risqueNote de bas de page 2. On y décrit un pourcentage important d'hommes infectés par le VIH ou par le virus de l'hépatite C, et très peu de cas chez les femmes ou les hommes hétérosexuels. Des cas asymptomatiques sont documentés, mais la grande majorité des cas présente des symptômes d'infection rectaleNote de bas de page 14Note de bas de page 15Note de bas de page 16Note de bas de page 17Note de bas de page 18Note de bas de page 19.

Le taux de LGV demeure relativement faible par rapport à d'autres ITS courantes, y compris les infections causées par C. trachomatis non-LGV. En 2015, parmi les hommes de 15 à 75 ans au Québec, les taux d'incidence annuels de la syphilis infectieuse (17,2/100 000 personnes-année) et de l'infection gonococcique (69,4/100 000 personnes-année) étaient significativement plus élevés que ceux de la LGV (2,6/100 000 personnes-année)Note de bas de page 20. Puisque l'on estime que la LGV est plus souvent symptomatique que la syphilis ou que l'infection gonococcique, il est possible de spéculer que les cas de LGV sont plus susceptibles de consulter un médecin et d'obtenir un traitement, ce qui limiterait la transmission. De plus, la LGV est pour l'instant limitée à un sous-groupe d'HARSAH, alors que les infections gonococciques et les infections à C. trachomatis non-LGV sont également rapportées dans la population hétérosexuelle. Toutefois, l'incidence de la LGV avant 2014 était probablement sous-estimée, compte tenu de l'exclusion des cas asymptomatiques dans les définitions nosologiques antérieures. La plus forte proportion de cas asymptomatiques en 2016 peut également s'expliquer en partie par le génotypage systématique des spécimens rectaux positifs pour Ctrachomatis, qui a débuté en juin 2016 au Québec.

Les manifestations cliniques décrites dans ce rapport sont en accord avec la littérature récente, rapportant la rectite et la proctocolite comme les présentations les plus fréquentesNote de bas de page 2Note de bas de page 21. Bien que le génotypage systématique de la LGV soit actuellement effectué au Québec seulement pour les spécimens rectaux, certains indices nous portent à croire que la LGV extrarectale (infections urétrale et pharyngienne) pourrait potentiellement contribuer à l'éclosion actuelle. En 2014, van Rooijen et al.Note de bas de page 22 ont recueilli des prélèvements pharyngiens chez une population d'HARSAH, et ont constaté que 1 % étaient positifs pour C. trachomatis; de ce nombre, 53 % n'avaient pas d'infection concomitante dans la région anogénitale. Le rôle de la LGV pharyngienne, de même que celui de la LGV urétrale dans la transmission de la souche épidémique ne sont pas clairs. Toutefois, il a été démontré à travers plusieurs études de prévalence, que les infections rectales sont beaucoup plus communesNote de bas de page 23Note de bas de page 24Note de bas de page 25Note de bas de page 26. Il est donc raisonnable de douter de la rentabilité d'un dépistage extrarectal.

Une amélioration significative des traitements initiaux adéquats a été constatée en 2016, probablement à la suite d'efforts axés sur la formation des médecinsNote de bas de page 3Note de bas de page 8. Le génotypage des spécimens rectaux positifs pour C. trachomatis à l'échelle de la province, mis en place en 2016, pourrait avoir contribué à l'amélioration de la gestion de cas en raccourcissant les délais diagnostiques, passant d'une moyenne de 30 jours en 2014Note de bas de page 9 à 12 jours en 2016 (données non présentées).

Une sous-population spécifique semble être plus à risque de réinfection, avec des taux plus élevés d'infection par le VIH et des comportements sexuels potentiellement plus risqués, comme l'indiquent d'autres rapportsNote de bas de page 27Note de bas de page 28. Dans une tentative de décrire cette sous-population, Rönn et al.Note de bas de page 12 ont suggéré que les patients avec réinfections étaient plus susceptibles d'être infectés par le VIH et le VHC, et d'avoir une infection gonococcique concomitante, comparativement aux patients n'ayant eu qu'un seul épisode de LGV. Il n'est pas clair si le sérotriage, la stratégie par laquelle les HARSAH ont des rapports sexuels non protégés avec des partenaires séroconcordants, a un rôle à jouer dans l'épidémie actuelle, comme cela est suggéré pour d'autres ITS au sein de ce groupeNote de bas de page 29Note de bas de page 30.

La surveillance accrue de la LGV à l'échelle nationale, menée entre 2004 et 2012, a engendré 170 rapports de cas aux autorités de santé provinciales et territoriales (dont 104 cas confirmés et 66 cas probables)Note de bas de page 5. Les cas confirmés ont été rapportés au Québec, en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique; les cas probables ont également été déclarés dans ces provinces, ainsi qu'un cas en Nouvelle-ÉcosseNote de bas de page 5.

Points forts et limites

Cette étude fournit des données de surveillance récentes sur la LGV au Québec avec un nombre élevé de cas. La description des facteurs de risque contribue à la compréhension de l'épidémie actuelle et de son réseau sexuel. Les limites incluent la nature descriptive et l'absence de standardisation des questionnaires, à la fois au fil du temps et entre les différentes régions administratives, ainsi que les informations manquantes. Les formulaires de collecte de données ont été révisés depuis, et les équipes médicales contactées afin de permettre une meilleure standardisation. Les données en lien avec le suivi du VIH (c.-à-d. le traitement, la charge virale, CD4, etc.) n'étaient malheureusement pas disponibles.

Conclusion

La réémergence de la LGV au Québec touche un groupe d'HARSAH ayant des antécédents d'ITS, la plupart vivant avec le VIH, avec de multiples partenaires et une consommation importante de drogues. La transmission sporadique à l'extérieur de Montréal et les réinfections relativement fréquentes mettent en évidence le potentiel de propagation, ce qui est préoccupant considérant la morbidité associée à la LGV. La transmission chez les patients infectés par le VIH est aussi inquiétante, puisqu'elle témoigne des rapports sexuels non protégés au sein de cette population et que l'inflammation de la muqueuse rectale secondaire à la rectite est associée à un risque augmenté de transmission du VIHNote de bas de page 1Note de bas de page 2Note de bas de page 3. La vigie rehaussée actuelle permet de suivre et de mieux décrire ce sous-groupe afin de modifier les mesures de santé publique en vue de réduire le risque de transmission de la LGV. Un outil clinique pour la LGV a été publié en octobre 2017 afin d'épauler les équipes médicales avec le dépistage, le diagnostic, le traitement et le suivi de la LGV, ainsi qu'avec l'intervention auprès des partenairesNote de bas de page 31. Le génotypage systématique de spécimens rectaux positifs pour C. trachomatis s'est révélé utile pour reconnaître les patients asymptomatiques. Une analyse de la rentabilité de cette stratégie pourrait façonner les futures actions en matière de santé publique.

Déclaration des auteurs

C.A.B. – Rédaction – ébauche originale, examen et révision, visualisation

S.V. – Conceptualisation, méthodologie, validation, analyse officielle, enquête, rédaction – examen et révision, administration du projet

M.F. – Conceptualisation, méthodologie, logiciel, validation, analyse officielle, conservation des données, rédaction – examen et révision, administration du projet

D.M. – Méthodologie, enquêtes, collecte et conservation des données, rédaction – examen et révision

C.M. – Méthodologie, rédaction – examen et révision

A.S. – Génotypage par séquençage direct, rédaction – examen et révision

J.L. – Ressources, rédaction – examen et révision, supervision

C.F. – Rédaction – examen et révision

A.C.L. – Conceptualisation, analyse officielle, validation, rédaction – examen et révision, visualisation, supervision

Conflit d'intérêt

Aucun.

Remerciements

Les auteurs tiennent à remercier les infirmières de santé publique, les médecins collaborateurs, les directions régionales de santé publique, le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, le Bureau de la Vigie sanitaireet la Direction de la lutte contre les ITSS pour la collecte et le traitement des données cliniques. Nous tenons également à remercier, pour les analyses de laboratoires, Suzanne Gibbons et Vanessa Zubach au laboratoire des exanthèmes viraux et maladies transmises sexuellement (LNM) ainsi que Martine Morin et Lyne Desautels pour la mise en œuvre de la PCR multiplexe au LSPQ.

Financement

Cette étude épidémiologique a été soutenue par les organismes de santé publique provinciaux qui ont participé à la collecte de données et aux analyses.

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