Chapitre 10 - Le problème des combattants étrangers : pourquoi les jeunes se rallient-ils à l’EIIL?

Les jeunes rejoignent l’EIIL pour une impressionnante variété de raisons. Certains se sentent investis d’une mission religieuse, d’autres cherchent l’aventure. Beaucoup sont attirés par l’idéal d’un califat. L’EIIL suscite un fort attrait en Europe parmi les jeunes marginalisés, mais ses tentatives de recrutement sont relativement moins fructueuses aux États-Unis, où les musulmans sont bien intégrés dans la société. La recherche démontre l’importance des liens sociaux et des relations familiales dans la prévention du recrutement ainsi que la forte corrélation entre le temps passé sur Internet et le soutien de l’extrémisme violent. Le retour de combattants ayant des histoires de mauvais traitements et de brutalité donne aux gouvernements et aux entreprises médiatiques l’occasion de mettre en vedette des témoignages négatifs sur la vie sur le territoire de l’EIIL. Les pays doivent mobiliser une « armée de volontaires » pour persuader les jeunes individuellement de résister aux messages de recrutement de l’EIIL.

L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) est tout à la fois une organisation criminelle, un proto-État et une secte apocalyptique ayant des ambitions terroristes mondiales. Des dizaines de milliers de volontaires joignent ses rangs, attirés par la chance de vivre dans le seul « endroit sur terre où la charia est appliquée et qui est entièrement gouverné par Allah », ainsi que par les promesses de sexe, de violence et d’argent. Certains s’imaginent qu’ils vont participer à une mission humanitaire, aider les sunnites privés de leurs droits. Beaucoup de ces volontaires étrangers finiront par servir de chair à canon.

Pourquoi s’enrôlent-ils?

Les dirigeants terroristes offrent deux types d’incitations pour encourager la participation : des incitations matérielles, c’est-à-dire la sécurité matérielle, le gîte, le couvert et une rémunération, et des incitations non matérielles, soit des récompenses spirituelles et émotionnelles. L’EIIL fait de la publicité pour ces mesures incitatives auprès des combattants éventuels, se vantant d’offrir un « djihad cinq étoiles », incluant gratuitement l’hébergement, les « soins de santé du califat », les études des enfants, la prise en charge des orphelins et la possibilité pour ceux qui ne peuvent pas se payer une femme d’acquérir des esclaves sexuelles ou des concubines. Ainsi, deux Allemands recrutés par l’EIIL, qui ont échappé au groupe et qui ont été traduits en justice à leur retour de Syrie, ont dit qu’ils avaient été recrutés en Allemagne par un « faux prédicateur » qui avait insisté davantage sur la religion que sur la nécessité de participer aux combats. Il leur avait promis qu’ils « conduiraient les automobiles sport les plus coûteuses et auraient de nombreuses femmes » et qu’ils pourraient quitter quand ils le voudraient. Aucune de ces affirmations n’était vraie, comme l’ont découvert les recrues allemandes.

Il est possible de se faire une idée des autres facteurs qui peuvent attirer les jeunes étrangers en lisant les publications de l’EIIL, en regardant sa propagande et en suivant ses partisans dans les médias sociaux. Dans un message de mai 2015 qui encourageait les musulmans partout dans le monde à effectuer la hijrah (migration) vers l’« État islamique », Baghdadi a affirmé que les musulmans qui vivent à l’extérieur du territoire contrôlé par l’EIIL sont « sans abris » et « humiliés », tout en garantissant que les habitants du soi-disant califat vivent « dans la puissance et l’honneur, à l’abri des soucis grâce à la générosité de Dieu seul ». Les jeunes voient dans l’EIIL la possibilité de refaire la société et de se réinventer. Il leur offre une raison d’être et une chance de se poser en héros. Cependant, il y a aussi des djihadistes qui ont dit qu’ils cherchaient à partir à l’aventure et à vivre une vie plus prestigieuse. L’ignorance de l’islam semble rendre les jeunes plus vulnérables.

L’idée de rallier un groupe bouillant d’une indignation vertueuse exerce un attrait indéniable. Certaines personnes désireuses d’aider leur prochain se joignent à des partis politiques, recueillent de l’argent pour diverses causes ou essaient d’accroître la sensibilisation aux injustices partout dans le monde. Certains risquent leur vie en couvrant des zones de guerre en tant que journalistes ou en soignant les malades s’ils sont médecins. Mais il y a des gens qui sont prêts à tuer des civils dans le cadre de leur guerre sainte contre une oppression subjective, même si toutes les religions traditionnelles l’interdisent. Certains individus, malheureusement, voient le djihad comme une façon géniale d’exprimer leur mécontentement face à une élite, que cette élite soit réelle ou imaginaire; que le pouvoir soit entre les mains de monarques totalitaires ou de dirigeants élus démocratiquement. Beaucoup cherchent à racheter un sentiment de profonde humiliation, tandis que d’autres croient peut‑être participer aux préparatifs de la fin des temps. Les organisations djihadistes satisfont un éventail de « désirs » tellement large qu’il faut adapter les programmes de prévention et de lutte contre la radicalisation aux besoins de chacun.

L’EIIL constitue principalement une menace pour les États voisins ainsi que pour les États faibles dans tout le Moyen-Orient et l’Afrique. Cependant, il ne fait aucun doute qu’il continuera de tenter de commettre des attentats en Occident. Il existe trois grandes catégories d’auteurs probables d’attentats à l’extérieur de la Syrie et de l’Irak (non seulement en Occident, mais partout dans le monde) :

  • les recrues étrangères qui rentrent des champs de bataille et rapportent leur guerre sainte à la maison;
  • les acteurs autoproclamés ou d’origine intérieure, inspirés par l’EIIL et son idéologie, peut-être sur les réseaux sociaux, ou payés pour agir;
  • les terroristes entraînés en provenance d’un des bastions de l’EIIL qui commettent un attentat sur ses ordres.

Les recrues occidentales représentent la principale menace pour l’Amérique du Nord, du moins pour le moment. L’EIIL aimerait beaucoup convaincre les musulmans occidentaux d’agir contre leur patrie et y arrive plus facilement en Europe qu’aux États‑Unis jusqu’à présent. Une première explication pourrait être que le bassin des jeunes musulmans privés de leurs droits est plus grand en Europe. Les jeunes musulmans européens se décrivent, souvent à juste titre, comme victimes de préjugés dans le milieu de travail et dans la société en général. Dans la plus récente Enquête de l’Union européenne sur les minorités et la discrimination, un répondant musulman sur trois a indiqué avoir fait l’objet de discrimination, l’incidence étant particulièrement forte chez les musulmans âgés de 16 à 24 ans (les taux globaux de discrimination diminuent avec l’âge). Les musulmans en Europe sont beaucoup plus susceptibles d’être sans emploi et d’être moins bien payés pour le même travail que les Européens « de souche ». Par conséquent, un nombre disproportionné d’immigrants musulmans en Europe sont pauvres. Si 10 % des Belges de souche vivent sous le seuil de la pauvreté, cette proportion est de 59 % pour les Turcs et de 56 % pour les Marocains établis en Belgique. Il y a 4,7 millions de musulmans qui vivent en France, dont un grand nombre dans la pauvreté. D’après les estimations, 1 550 citoyens français sont partis pour la Syrie ou l’Irak et quelque 11 400 citoyens sont inscrits comme islamistes radicaux dans les fichiers de surveillance de la FranceNote de bas de page 113.

Certains individus (…) voient le djihad comme une façon géniale d’exprimer leur mécontentement face à une élite, que cette élite soit réelle ou imaginaire (…)

En revanche, la majorité des musulmans aux États-Unis est profondément intégrée dans la société américaine. Un sondage de l’institut américain Pew réalisé en 2011 a révélé que les musulmans américains sont plus heureux de leur vie que l’Américain moyen. Ce sentiment pourrait cependant changer parce qu’il est de plus en plus question d’imposer des lois et d’exiger des musulmans qu’ils s’inscrivent auprès du gouvernement américain, un type de discours politique qui pourrait en réalité faciliter les objectifs de l’EIIL qui cherche à aliéner les musulmans des États-Unis. Cependant, même sans l’aide d’un tel discours, l’EIIL s’efforce d’attirer les Nord-Américains.

Dans le cadre d’un important projet mené actuellement par l’hôpital pour enfants de Boston, les chercheurs ont fait remplir des questionnaires à quelque 400 jeunes réfugiés somaliens à Toronto, à Boston, à Minneapolis et dans deux villes du Maine. La recherche sur les jeunes réfugiés semble indiquer qu’il existe une corrélation entre, d’une part, la délinquance, notamment le soutien de l’extrémisme violent, et, d’autre part, l’exposition à des événements traumatisants, la marginalisation sociale et des problèmes de santé mentale. Les chercheurs ont aussi découvert que des liens sociaux forts assurent une protectionNote de bas de page 114. Les gens qui travaillent auprès des jeunes réfugiés somaliens ont observé que les parents s’imaginent que leurs enfants sont en sécurité lorsqu’ils sont à l’intérieur de la maison, sur Internet. Comme c’est le cas pour certains enfants des travailleurs invités dans des villes européennes, le fossé entre les générations est particulièrement profond lorsque les parents ne parlent pas la langue locale, mais que leurs enfants la parlent ou lorsque les parents ne savent rien du recrutement en ligne. L’équipe de l’hôpital pour enfants a également établi une corrélation entre le temps passé sur Internet et l’appui de l’extrémisme violent. Les travailleurs auprès des jeunes ont aussi noté que beaucoup de leurs clients croient que l’EIIL est une organisation administrée par la CIA. Il est cependant important de signaler les limites de cette recherche. Il est possible que des facteurs de risque semblables entrent en jeu dans d’autres communautés d’immigrants musulmans mal intégrés, mais ce projet n’est axé que sur les jeunes réfugiés somaliens en Amérique du Nord. Étant donné les restrictions imposées par le comité d’éthique, les chercheurs ne peuvent pas poser de questions directes sur l’attrait que l’EIIL exerce sur les jeunes. Enfin, bien que les chercheurs puissent identifier certains facteurs de risque chez les jeunes réfugiés, il est impossible de tracer le profil de l’archétype de la recrue. Une étude récente réalisée dans le cadre du Programme sur l’extrémisme de l’Université George Washington et portant sur l’ensemble des personnes arrêtées aux États‑Unis à la suite de crimes liés à l’EIIL a révélé une extraordinaire variété de recrues, dont environ 40 % étaient des convertis à l’islamNote de bas de page 115.

La capacité de l’EIIL de continuer d’attirer des recrues occidentales a toutefois de graves points faibles. Les pertes de territoire aux mains des forces terrestres locales et à la suite de bombardements aériens occidentaux en sont un. Sa difficulté grandissante à payer les combattants en est un autre. Le retour des volontaires étrangers qui rapportent des histoires poignantes sur ce qu’est vraiment la vie avec l’EIIL en est un autre encore. Certains volontaires ont dit qu’ils avaient présumé que les histoires entendues dans les médias occidentaux sur la brutalité de l’EIIL étaient fausses. Par exemple, AAibrah52 a écrit en réponse à un articleNote de bas de page 116, qui décrivait du point de vue des victimes la pratique de l’EIIL de recourir au viol : « Quel horrible mensonge. Vous les kafirs vous êtes obsédés par le sexe. » Un autre a écrit, « les médias deviennent désespérés ». Lorsque les parents de l’otage américaine Kayla Mueller ont révélé aux médias que les autorités américaines avaient découvert que le chef de l’EIIL, Abou Bakr al‑Baghdadi, l’avait gardée comme esclave sexuelle, quelques jeunes garçons admirateurs de l’EIIL ont émis des doutes sur la véracité du reportage, affirmant qu’il était impossible de croire qu’al‑Baghdadi aurait eu des relations sexuelles avec une blanche.

Les terroristes qui quittent leur groupe d’attache disent souvent qu’ils ont fait défection parce qu’ils ont eu des doutes sur l’intégrité ou le véritable objectif de leurs dirigeants. Il faut donc que les preuves des pratiques de pédophilie et d’esclavage sexuel auxquelles se livre l’EIIL soient largement rapportées, non seulement aux médias occidentaux, mais aussi aux éventuels partisans du groupe. L’EIIL se vante de massacrer des chiites, mais pas d’assassiner des sunnites. Cet aspect aussi représente une occasion de semer le doute sur la véritable nature de ses pratiques.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les gens s’attendaient à devoir se sacrifier pour aider à atteindre les objectifs de la guerre. Dans la guerre qui se poursuit contre le terrorisme djihadiste, par contre, seul un nombre relativement petit de personnes se sont engagées comme volontaires. Pour contenir l’EIIL, il faut un effort national et international, notamment des partenariats public-privé. L’industrie du divertissement, Internet et les entreprises médiatiques qui savent comment plaire à la génération Y pourraient jouer un rôle beaucoup plus grand dans la rédaction et la diffusion de contre-discours convaincants, en mettant à contribution leur expertise considérable en étude de marché et en traitement du message. Ce qu’il faut, c’est une armée de volontaires capables et désireux de parler, de façon crédible et persuasive, en tête-à-tête, avec les jeunes qui sont attirés par le « chic du djihad », longtemps avant qu’ils soient amenés à enfreindre la loi .
Signaler un problème ou une erreur sur cette page
Veuillez sélectionner toutes les cases qui s'appliquent :

Merci de votre aide!

Vous ne recevrez pas de réponse. Pour toute question, contactez-nous.

Date de modification :