Chapitre 9 - Motifs de défection au sein de l’EIIL

De nombreux combattants étrangers qui ont rejoint l’EIIL pour combattre le régime Assad ou prendre part au djihad sont désillusionnés et ont cherché à retourner chez eux. Les causes sont multiples, mais elles découlent pour la plupart du décalage entre les attentes et les dures réalités sur le terrain. Les combattants étaient très nombreux à dire qu’ils ne voulaient pas participer aux querelles intestines entre milices djihadistes. Beaucoup d’autres ont été dégoutés par la brutalité de l’EIIL et son mépris de la vie humaine. D’autres encore ont été victimes de discrimination à cause de leur race ou de leur nationalité au lieu de trouver une société utopique harmonieuse et égalitaire et se sont plaints que leur groupe avait servi de chair à canon. Selon certains, au lieu d’être des champions des causes humanitaires, les dirigeants de l’EIIL sont corrompus, hypocrites et indifférents face à la souffrance. Le fait que des combattants étrangers soient prêts à décourager d’autres personnes de rejoindre l’EIIL pourrait ternir l’image du groupe et nuire à ses activités de recrutement.

L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) est devenu, à bien des égards, victime de son propre succès. Depuis que le groupe occupe l’avant‑scène dans les conflits en Syrie et en Irak, on a fait grand cas de la façon remarquable dont il a réussi à mobiliser des dizaines de milliers de recrues — hommes, femmes et familles entières — à l’appui de sa cause. Ces migrants vers le soi‑disant califat sont attirés par les causes millénaristes du groupe pour une vaste gamme de raisons. Toutefois, très souvent, ces causes créent des attentes irréalistes : les migrants sont en quête d’une panacée politique, d’une utopie religieuse et d’une parfaite harmonie raciale. Comme pour tout projet idéaliste, au fil du temps, le fossé qui se creuse entre les attentes et la réalité finit par avoir des effets insidieux.

L’EIIL est très susceptible d’être aux prises avec ce problème à cause non seulement des attentes qu’il a créées chez ses partisans et ses membres, mais aussi du caractère sans cesse changeant de la guerre civile en Syrie. Il importe d’examiner cette dernière question sous divers angles : à différents moments, différents individus se sont rendus en Syrie pour différentes raisons. Il est aussi important de situer ces diverses motivations dans un contexte, de les comprendre et de comprendre aussi comment elles ont évolué au cours des cinq dernières années. Le présent document aborde plusieurs thèmes et met l’accent sur certains éléments clés du discours de l’EIIL pour lesquels il existe un important décalage entre promesses et réalité qui incite certains membres à faire défection.

Lutte contre l’injustice

La lutte contre l’injustice est l’un des thèmes forts de la propagande djihadiste liée à la crise en Syrie. Cet objectif revêtait une importance toute particulière au début du conflit, lorsque la situation portait essentiellement à croire qu’il s’agissait d’une bataille entre le régime Assad et les forces antigouvernementales (laïques et religieuses). Les combattants qui se sont rendus sur place au cours de la première phase du conflit ont souvent caractérisé leur participation comme un désir de venir en aide au peuple syrien. Lors d’une entrevue avec des combattants étrangers britanniques qui étaient membres de l’EIIL, certains ont déclaré à l’auteur qu’en réalité, nombre d’entre eux s’étaient rendus en Syrie pour aider les gens, mais ont par la suite été qualifiés de terroristesNote de bas de page 95.

Comme pour tout projet idéaliste, au fil du temps, le fossé qui se creuse entre les attentes et la réalité finit par avoir des effets insidieux.

Cette déclaration fait ressortir l’un des premiers dilemmes auxquels les combattants étrangers se sont heurtés. Au début de la guerre, de nombreux Occidentaux qui s’étaient rendus en Syrie ne considéraient pas leur participation comme controversée ou ambiguë sur le plan moral. Pour eux, la guerre constituait une lutte dont l’unique but était de libérer le peuple des griffes d’un despote. À l’époque, aucun des principaux groupes combattants n’avaient exprimé d’ambitions extraterritoriales, et les gouvernements occidentaux déclaraient que le régime Assad était illégitime et assuraient un soutien (souvent matériel) aux factions rebelles armées. Ces premiers combattants se comparaient alors à ceux qui avaient participé à la guerre civile en EspagneNote de bas de page 96. En fait, lorsque George Monbiot, journaliste de The Guardian, a fait cette même comparaison dans une lettre d’opinion publiée dans son journal, des combattants étrangers ont communiqué avec l’auteur du présent document pour lui demander de transmettre leur reconnaissance à Monbiot parce que, selon eux, son opinion avait vraiment aidé les frères sur le terrainNote de bas de page 97. Leur vision du conflit a toutefois complètement changé lorsque les gouvernements occidentaux ont commencé à appliquer leurs lois antiterroristes et à les poursuivre en justice. Ces poursuites et les déclarations publiques catégoriques des dirigeants ont découragé la participation au conflit en forçant les éventuels combattants à réfléchir aux conséquences possibles de leur projet avant de s’y engager.

Le dilemme dans lequel s’enfermaient les combattants est devenu encore plus difficile à résoudre lorsque différentes factions de l’opposition ont commencé à se battre entre elles au début de 2014, période que l’on désigne souvent sous le nom de fitna (schisme). Des groupes comme l’Armée syrienne libre, le Front al‑Nosra et Ahrar al‑Cham ont commencé à se battre contre l’EIIL et, depuis, le fractionnisme et la violence entre les groupes perdurent. L’idée de se battre contre d’autres musulmans sunnites pour des raisons nébuleuses ou clairement partisanes a incité certains combattants étrangers à réexaminer leur rôle dans le conflit. Un combattant britannique désillusionné originaire de Londres a déclaré à l’auteur qu’il n’était pas allé en Syrie pour se battre contre d’autres musulmansNote de bas de page 98.

Les querelles intestines n’ont fait qu’exacerber les tensions sur d’autres questions, comme l’indifférence de l’EIIL à l’égard des besoins humanitaires des populations civiles et son obsession à vouloir se battre contre d’autres groupes djihadistes au lieu du régime Assad. D’après des informations tirées d’une base de données constituée par l’International Centre for the Study of Radicalisation (ICSR), au King’s College de Londres, sur 60 individus qui ont déclaré publiquement avoir fait défection, au moins 21 (35 %) ont cité cette raison (et d’autres parfois) pour expliquer leur départ du groupeNote de bas de page 99. Selon un déserteur australien dénommé Abou Ibrahim, « Je ne faisais pas ce que j’étais venu faire au départ, c’est‑à‑dire aider le peuple syrien sur le plan humanitaire »Note de bas de page 100. D’autres combattants ont déclaré qu’au lieu de protéger les musulmans, le groupe les tuaitNote de bas de page 101. Cette plus vaste campagne contre d’autres musulmans a également suscité une certaine désillusion au sujet des priorités du groupe, un ancien membre du groupe a déclaré que ses compagnons d’armes ne se battaient plus contre les forces d’Assad, mais bien contre les factions rebellesNote de bas de page 102. Lorsque, au début de 2014, la rivalité entre groupes et le fractionnisme sont devenus particulièrement intenses, un transfuge a même déconseillé à d’autres individus de se rendre en Syrie. « Je veux dire à tous les moudjahidines de ne pas venir en Syrie », a‑t‑il déclaré. « Ce n’est pas le véritable djihad; vous allez vous trouver à tuer d’autres musulmans »Note de bas de page 103.

Unité islamique

L’EIIL se dit capable de créer une société parfaite et c’est d’ailleurs l’un des éléments les plus utopiques de son discours. Il affirme clairement dans sa propagande que les États occidentaux sont aux prises avec des problèmes de racisme ou de division entre classes sociales, alors que dans sa société, tout le monde est égal. En fait, la seule distinction faite entre individus repose sur la piété et la dévotion à DieuNote de bas de page 104. Le message sous-jacent est que l’EIIL peut régler les problèmes d’identité et d’appartenance qu’éprouvent bon nombre de ses recrues en offrant une identité supra-culturelle qui transcende les frontières et la race. Il s’agit d’une identité intellectuelle qui repose sur la fraternité des fidèles et donne aux recrues une raison d’être et une certaine détermination.

C’est pourquoi la propagande met l’accent sur un sentiment profond de fraternité, et ce, surtout dans les vidéos non liées au combat et les photos montrant istirahat al-mujahideen des militants en train de boire du thé et de chanter ensembleNote de bas de page 105. L’EIIL crée ainsi un sentiment d’appartenance en incitant les musulmans à se réinstaller dans les « terres de l’islam » qui, soutient‑il, constituent le foyer naturel de tous les musulmansNote de bas de page 106.

Les témoignages des déserteurs soulignent encore une fois l’écart vertigineux entre les attentes et la réalité. En fait, 8,5 % de tous ceux qui ont quitté le groupe citent les tensions ethniques ou raciales comme motif de leur départNote de bas de page 107. Un certain nombre de combattants ont expliqué, par exemple, comment ils avaient l’impression que certains groupes jouissaient de privilèges et comment le groupe auquel ils appartenaient était utilisé comme de la simple chair à canon. Divers groupes en disent autant, se reprochant mutuellement d’avoir réussi à obtenir des conditions plus avantageuses au détriment des autres. Ainsi, des combattants syriens ont accusé l’EIIL de négliger les Syriens qui ont été les premiers à lutter contre le régime Assad et qui ont déclenché la révolution à l’origine de la montée du soi‑disant califat. Ils estiment également qu’on ne s’occupe pas suffisamment des civils syriens, malgré les souffrances atroces qu’ils subissent dans le conflit qui perdure. D’autres se sont plaints de racisme de la part des combattants arabes de l’EIIL envers les non-arabes. Le cas le mieux connu à cet égard est sans doute celui d’un combattant indien qui a prétendu que ses antécédents asiatiques lui avaient valu d’être affecté à des tâches ingrates et dégradantes, comme nettoyer les toilettes.

Corruption et barbarie

Un dernier facteur a contribué à la désillusion de certains transfuges : le comportement arbitraire et aléatoire du groupe, surtout en ce qui a trait à la corruption et à la barbarie. Étant donné que le groupe fonde sa légitimité sur ce qu’il prétend être son authenticité islamique et son instauration du « califat », s’il veut jouir d’un soutien continu, il est essentiel qu’il maintienne un caractère en apparence religieux. À cet égard, il arrive régulièrement que l’EIIL ne réponde pas aux attentes. Bon nombre de ses combattants, qui en sont à leurs débuts sur le plan religieux, sont motivés à rejoindre le groupe surtout parce qu’ils sont en quête d’aventure, veulent prouver leur virilité et cherchent la rédemption. Ils ne connaissent pas l’islam à fond et n’ont pas vraiment d’antécédents sur le plan religieuxNote de bas de page 108. Lorsqu’ils n’atteignent pas les idéaux utopiques du groupe, la désillusion peut s’installer parmi leurs frères d’armes (surtout chez les combattants qui sont davantage motivés par des facteurs religieux).

Les données sur les déserteurs montrent qu’un peu plus de 21 % d’entre eux citent la corruption et la barbarie comme motif de leur départNote de bas de page 109. Un combattant syrien dénommé Saddam Jamal était un trafiquant de stupéfiants avant le soulèvement et a rejoint l’EIIL en raison de sa montée en puissance, avant de faire défection. « Ils détruisent sans le moindre scrupule un immeuble entier rempli de femmes et d’enfants pour tuer une seule personne », a‑t‑il soutenuNote de bas de page 110. Un autre combattant, celui‑là Tunisien, a signalé que le groupe était devenu tellement barbare qu’il tuait simplement pour le plaisir de tuer. « Ce n’est ni une révolution, ni un djihad, mais bien un massacre », a‑t‑il déclaréNote de bas de page 111.

L’hypocrisie des chefs, qui ne pratiquent pas ce qu’ils prêchent, ou d’autres membres, qui semblent indifférents aux souffrances des ennemis de l’EIIL, suscite aussi des problèmes. Étant donné qu’une part importante des recrues de l’EIIL citent l’aide humanitaire comme l’un des principaux facteurs qui ont initialement attiré leur attention dans le cas la crise en Syrie, il s’agit d’une question importante dont il faut tenir compte dans l’examen (et la communication) des lacunes de l’EIIL.

Conclusion

Les mouvements totalitaires créent les conditions menant à leur propre défaite lorsqu’ils promettent des idéaux utopiques. À cet égard, l’EIIL n’est pas différent des mouvements millénaristes qui l’ont précédé. L’écart entre les attentes et la réalité favorise le désengagement et la défection et ne fait qu’accroître la désillusion. Il existe de nombreuses autres questions névralgiques au‑delà des grands thèmes abordés dans ce bref document, dont les difficultés de la vie quotidienne dans le soi‑disant califat ou l’ennui qu’éprouvent les recrues après leur migration. Étant donné que bon nombre des individus qui adhèrent à de tels mouvements ne le font pas pour des raisons idéologiques, et qu’ils sont souvent guidés par des réseaux de pairs ou par des considérations affectives, il existe des occasions uniques d’intervenir dans le débat. Il serait ainsi possible de ternir l’image du groupe en signalant son incapacité à vivre selon les normes dont il aime faire la promotion et sa persécution des gens mêmes qu’il prétend défendre, c’est‑à‑dire les musulmans ordinaires.

Lors d’une entrevue exhaustive sur la désillusion dans les rangs de l’EIIL, un combattant étranger britannique a déclaré que les gens voulaient revenir parce qu’ils commençaient à voir que le djihad n’était pas ce qu’ils pensaientNote de bas de page 112.

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