Allocution de la ministre Jane Philpott sur la série The Lancet : Le leadership mondial du Canada en matière de santé

Discours

 

Jane Philpott

23 février 2018
 
Merci beaucoup, Jocalyn, pour cet accueil extrêmement généreux. C’est un véritable plaisir d’être ici avec vous tous ce matin. Je tiens à remercier nos hôtes, la Fondation Aga Khan, pour leur générosité à notre égard, ainsi que l’Université de Toronto, qui a également appuyé l’assemblée et le lancement d’aujourd’hui.

À l’instar d’autres avant moi, je veux reconnaître que nous sommes réunis ici sur un territoire algonquin non cédé. Je remercie les Algonquins de nous avoir permis de nous rassembler en ce lieu magnifique et les remercie également de la façon dont ils ont pris soin de cette terre au fil de toutes ces années.  

Nous sommes très honorés que The Lancet ait choisi de consacrer un numéro entier au système de santé canadien et au rôle du Canada en matière de santé à l’échelle mondiale.

J’ai commencé à lire The Lancet il y a très longtemps, lorsque j’étais étudiante en médecine dans les années 1980. Je me souviens encore de certains numéros précis, à l’époque où nous avons commencé à entendre parler du syndrome d’immunodéficience acquise et pris connaissance du rôle que The Lancet a joué dans quelques-unes des premières recherches associées à ce syndrome. Oui, Jocelyn, The Lancet continue d’arriver chaque vendredi matin dans ma boîte de réception.  

Je n’affirmerais pas que je consulte toujours les liens et que j’ai l’occasion de lire tous les articles, mais je les reçois toujours. Jamais je n’aurais imaginé, lorsque j’étais étudiante en médecine, que j’aurais ce privilège incroyable d’être ici aujourd’hui pour célébrer cette série phare. Je tiens également à saluer plusieurs de mes collègues du Cabinet qui auraient souhaité se joindre à nous aujourd’hui, mais n’ont pas pu le faire.

Je songe à la ministre de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, qui aurait souhaité être ici, ainsi qu’à Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international et de la Francophonie, et, bien sûr, Carolyn Bennett, notre formidable ministre des Relations Couronne-Autochtones et des Affaires du Nord. Ces trois femmes agissent en qualité de championnes du système de santé canadien et du rôle que le Canada joue dans le domaine de la santé à l’échelle mondiale.   

Nous sommes également fiers de l’excellent commentaire que notre premier ministre a formulé dans le cadre de la série The Lancet dans lequel il explique notre vision de la santé mondiale et se concentre expressément sur cet enjeu important qu’est l’équité entre les sexes.

Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de lire l’article, il y a lieu de noter la décision du premier ministre d’axer le Sommet des dirigeants du G7, que le Canada accueillera dans quelques mois, sur l’équité entre les sexes.

Le Canada a l’intention de consacrer 95 % de son aide internationale à des initiatives qui ciblent ou intègrent expressément l’équité entre les sexes et l’autonomisation des femmes et des filles. Comme l’a dit la ministre du Développement international, le fait d’axer l’aide internationale du Canada sur la pleine autonomisation des femmes et des filles est le moyen le plus efficace d’assurer que notre aide fasse une différence dans le monde.

Ayant travaillé pendant de nombreuses années dans d’autres pays, comme la République du Niger en Afrique de l’Ouest, je suis à même de témoigner que l’équité entre les sexes peut être un incroyable moteur de transformation d’un pays. En juin 2016, nous avons lancé la Politique d’aide internationale féministe du Canada. Le premier ministre a déclaré qu’il s’agissait de la première politique d’aide internationale explicitement féministe dans l’histoire du Canada.

À cette fin, notre gouvernement investit 650 millions de dollars pour combler les lacunes en matière de santé sexuelle et reproductive, y compris les droits qui s’y rattachent. Je suis fière ce matin – avant de délaisser le thème du genre et du féminisme – de voir ici Stephanie et Danielle ainsi que Jocelyn et Lynn, mes collègues de l’Université de Toronto, de voir des femmes qui montrent la voie à suivre, et de penser à des personnes comme Margot et Nadine, dont les contributions sont également substantielles.

Je pourrais souligner la contribution de bien d’autres personnes ici présentes – nous mettons en pratique ce que nous préconisons quant au rôle de premier plan que jouent les femmes en matière de santé et d’équité au pays. Le Canada exerce également un leadership pour ce qui est de mettre un terme aux épidémies, notamment le VIH/sida, la tuberculose et le paludisme, qui touchent de façon disproportionnée les femmes et les filles. Comme la plupart d’entre vous le savent, nous avons accueilli en septembre 2016 la cinquième Conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

Les dirigeants mondiaux ont répondu à l’appel du Canada et nous avons pu recueillir près de 13 milliards de dollars américains en promesses de dons, y compris la contribution du Canada qui s’établit à 804 millions de dollars. Nous nous rapprochons du moment où le VIH/sida, la tuberculose et le paludisme seront éradiqués, mais nous ne pouvons pas célébrer nos progrès à l’échelle internationale sans reconnaître l’énorme travail que nous avons à faire ici au Canada.

Le premier ministre le souligne dans son commentaire, lorsqu’il déclare que nous devons nous attaquer aux injustices historiques et aux inégalités que certains subissent ici même au pays si nous voulons nous distinguer à ce chapitre sur la scène internationale. Pour illustrer quelques-uns des défis auxquels nous sommes confrontés à l’intérieur de nos frontières, j’aimerais vous raconter l’histoire d’une jeune fille prénommée Ileen.

Ileen vient d’une petite communauté appelée Qikiqtarjuaqtarjuaq, qui se trouve au Nunavut, à plus de 2 500 km au nord d’ici, dans la baie de Baffin. Il y a un peu plus d’un an, Ileen, de cette communauté, est décédée dans un hôpital d’Ottawa. Elle avait 15 ans.
Ileen présentait des symptômes depuis plus de deux ans, et elle a passé les deux dernières semaines de sa vie dans une unité de soins intensifs de cette ville. Malheureusement, le bon diagnostic n’a été posé que quelques heures avant sa mort. Elle avait la tuberculose. À Ottawa, en 2017, une jeune fille de 15 ans est décédée de la tuberculose, une infection bactérienne évitable et traitable.

Bien sûr, il est question ici non pas seulement d’une maladie infectieuse, mais aussi d’une pénurie de personnel infirmier, de barrières linguistiques, de retards attribuables aux intempéries dans le transport médical de gens en provenance de communautés éloignées et d’une épidémie qui persiste chez les Inuits du Canada depuis plus d’un siècle.  

L’histoire d’Ileen illustre une vérité que la plupart d’entre vous connaissent. L’amélioration des résultats en matière de santé ne se limite pas à la biomédecine. Elle exige que l’on mette intentionnellement l’accent sur les déterminants sociaux de la santé. Nous n’atteindrons pas notre objectif d’éliminer la tuberculose chez les Inuits à moins que nous ne nous occupions de questions comme le logement – en reconnaissant que les taux de surpeuplement atteignent 52 % parmi les populations inuites du Canada.

Le Canada compte aujourd’hui 1,7 million de membres des Premières Nations, d’Inuits et de Métis. Comparativement aux Canadiens non autochtones, l’espérance de vie est de 11 ans plus courte pour les Inuits. Les taux de mortalité infantile sont de deux à trois fois plus élevés chez les Premières Nations et les Inuits que chez les Canadiens non autochtones. La prévalence du diabète chez les Premières Nations vivant dans les réserves est de près de quatre fois plus élevée et même davantage dans certains cas.

La prévalence de la tuberculose chez les Inuits est 270 fois plus élevée que chez les non-Autochtones nés au Canada. Pour s’attaquer à cette liste interminable d’inégalités en matière de santé, il faut davantage que de meilleurs soins de santé. Il faut améliorer le logement, l’éducation, les routes et bien d’autres choses encore.

Dans mon rôle à titre de ministre des Services aux Autochtones, je dois creuser plus profondément encore – aller au-delà de la biomédecine, et même au-delà des déterminants sociaux de la santé. Comment en sommes-nous arrivés à ce qu’en général, les peuples autochtones n’obtiennent pas les mêmes résultats en matière de santé que les Canadiens non autochtones ?  

Je crois que l’une des descriptions les plus succinctes de la façon dont ces lacunes inacceptables se sont instaurées se trouve dans l’un des appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation.
 
L’appel à l’action no 18 se lit comme suit : « Nous demandons au gouvernement fédéral, aux gouvernements provinciaux et territoriaux ainsi qu’aux gouvernements autochtones de reconnaître que la situation actuelle sur le plan de la santé des Autochtones au Canada est le résultat direct des politiques des précédents gouvernements canadiens, y compris en ce qui touche les pensionnats indiens, et de reconnaître et de mettre en application les droits des Autochtones en matière de soins de santé tels qu’ils sont prévus par le droit international et le droit constitutionnel, de même que par les traités ».

Voilà la vraie histoire. Je lis cet appel à l’action comme une sorte d’évaluation médicale parce qu’on y trouve la cause, l’idéologie ainsi que le plan de traitement. Quelle est la cause? Comment en sommes-nous arrivés là? Il y est stipulé que les écarts dans les résultats en matière de santé sont le résultat direct des politiques des précédents gouvernements canadiens.

Quel est le plan de traitement? Il est énoncé que l’élimination des lacunes nécessite la reconnaissance et la mise en œuvre des droits. Les statistiques déplorables sur les résultats en matière de santé découlent des lois, des politiques et des pratiques opérationnelles de notre pays. Pendant des générations, les Premières Nations, les Inuits et les Métis se sont vu refuser des droits, comme le droit à l’autodétermination, et ont été assujettis à des lois, à des politiques et à des pratiques fondées sur la domination et l’assimilation.

L’une des politiques les plus extrêmes était le système des pensionnats indiens, qui a été instauré en 1876 et a perduré pendant plus d’un siècle. Dans le but explicite de les assimiler à la culture canadienne dominante, le gouvernement du Canada a séparé de leurs parents environ 150 000 enfants autochtones, dont certains étaient âgés d’à peine cinq ans; ces enfants étaient punis lorsqu’ils parlaient leur propre langue, étaient victimes de sévices, vivaient dans de mauvaises conditions de logement et souffraient de malnutrition. Les effets de cette forme de génocide culturel sur les personnes, les familles et les collectivités se feront sentir pendant encore des générations.

Permettez-moi de vous raconter une autre histoire qui traite du traumatisme causé par le système des pensionnats indiens. Jerry est un jeune Métis de 25 ans. Il a été placé en famille d’accueil de l’âge de 8 à 14 ans, période au cours de laquelle il a vécu dans près de 40 foyers différents. Sa mère ne pouvait pas s’occuper de lui à cause de problèmes de santé mentale liés aux pensionnats indiens. Les grands-parents de Jerry voulaient l’accueillir, mais n’avaient pas les moyens financiers de le faire.  

Il y a environ un mois de cela, Jerry a pris la parole lors d’une réunion d’urgence sur les services à l’enfance et à la famille des Premières Nations, des Métis et des Inuits que nous avons organisée ici à Ottawa. Selon lui, les foyers d’accueil « vous dépouillent de votre identité lorsque vous passez le seuil de la porte. On nous voit comme des chiffres, pas comme des personnes... vous vous perdez et vous perdez lentement tout ce que vous étiez ». Jerry souffrait de dyslexie et de TDAH. Comme il l’a déclaré, « les parents des familles d’accueil ont des attentes élevées en matière de comportement et beaucoup ne pouvaient pas répondre à mes besoins ». Jerry a quitté le système à l’âge de 14 ans et a trouvé un emploi. Il a réussi à établir des liens avec sa famille métisse, mais n’a pu rétablir avec son grand-père la relation qu’il avait lorsqu’il était enfant parce que cette relation n’existait plus et que le soutien dont il avait vraiment besoin était celui d’une « maman ».

L’histoire de Jerry est une histoire de traumatisme intergénérationnel, de pauvreté et de rupture avec la culture. Mais c’est aussi l’histoire de peuples qui se sont vu refuser la prise en charge de leur propre vie. Le déni des droits des peuples autochtones est directement lié aux écarts socio-économiques flagrants que nous connaissons au Canada, ainsi qu’aux piètres résultats que nous affichons en matière de santé.  
En septembre dernier, le premier ministre s’est présenté devant l’Assemblée générale des Nations Unies et a reconnu que « l’incapacité des gouvernements canadiens successifs à respecter les droits des Autochtones au Canada nous fait grandement honte ».

La semaine dernière, à la Chambre des communes, le premier ministre a annoncé que le gouvernement du Canada élaborera un Cadre de reconnaissance et de mise en œuvre des droits autochtones en partenariat avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis.
C’était un moment historique ponctué de paroles historiques.

Cela dit, comme me l’a rappelé un aîné des Premières Nations lors d’une réunion tenue il y a quelques mois, « les mots n’apportent pas de nourriture sur la table ». Son but était d’exiger des mesures, y compris les ressources nécessaires pour atteindre des objectifs ambitieux. Nous devons donc y donner suite d’abord et avant tout. À ce jour, le Canada a prévu, dans les deux derniers budgets fédéraux, près de 12 milliards de dollars pour améliorer les déterminants sociaux de la santé des peuples autochtones, y compris des fonds pour le logement et l’eau potable ainsi que le financement équitable de l’éducation.

Les progrès réalisés depuis 2015 grâce à la collaboration avec les partenaires autochtones sont substantiels. Parmi les investissements directs dans la santé, nous quadruplons le nombre d’équipes en santé mentale au pays; nous approuvons plus de 33 000 demandes de soins dans le cadre d’un programme appelé « Principe de Jordan »; nous élargissons la portée de notre politique sur le transport des femmes qui accouchent loin du domicile; nous créons un groupe de travail Inuits-Couronne sur l’élimination de la tuberculose, entre autres choses.

Je suis persuadée que nous ne réglerons pas définitivement les problèmes de santé ni n’éliminerons les grands écarts socioéconomiques entre les Canadiens autochtones et non autochtones sans la reconnaissance et la mise en œuvre des droits inhérents des Autochtones et des droits issus de traités.

Permettez-moi de lire les articles 3 et 4 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones : « Les peuples autochtones ont le droit à l’autodétermination. En vertu de ce droit, ils [....] assurent librement leur développement économique, social et culturel. Les peuples autochtones, dans l’exercice de leur droit à l’autodétermination, ont le droit d’être autonomes… pour tout ce qui touche à leurs affaires intérieures et locales, ainsi que de disposer des moyens de financer leurs activités autonomes ».

Autodétermination, autonomie, libre poursuite du développement économique, social et culturel.... Il s’agit là des déterminants les plus fondamentaux de la santé et du bien-être. Oui, nous avons besoin d’intervenants du milieu de la santé. Nous avons besoin de la technologie et de la médecine. Nous avons besoin de logements, d’emplois et de services d’éducation.

Mais par-dessus tout, les peuples autochtones ont besoin de ce que leur a prescrit la Commission royale sur les peuples autochtones il y a plus de vingt ans. Il s’agit de trois choses. Premièrement, ils ont besoin de prendre en charge leur vie. Deuxièmement, ils ont besoin de terres, de ressources et de gouvernements qu’ils auront choisis eux-mêmes pour reconstruire l’ordre social, économique et politique. Troisièmement, ils ont besoin de temps, d’espace et de respect de la part du Canada pour assurer la guérison de leur esprit et la revitalisation de leurs cultures.

Le chemin emprunté dans le passé est marqué par le déni des droits inhérents et issus de traités des peuples autochtones. La voie à suivre exige la reconnaissance et la mise en œuvre de ces droits.

Je terminerai par le récit d’une visite faite avec le premier ministre à Pikangikum, dans le Nord de l’Ontario. Le matin, nous avons rencontré le chef et le conseil, et alors que nous étions assis là, le chef a désigné une conseillère à la table et a dit qu’elle vivait dans une maison de deux chambres à coucher avec plus de 20 autres membres de sa famille. Il a indiqué qu’elle et sa famille doivent se relayer pour dormir pour que tout le monde ait accès à un lit. Un jeune a récemment dû abandonner l’école secondaire parce qu’il souffrait d’épuisement. Le garçon ne pouvait pas suivre ses cours parce qu’il lui était impossible d’avoir une bonne nuit de sommeil.

C’est au Canada que cela se passe – dans cette province riche de ce pays riche – aujourd’hui. Nous devons faire mieux.
La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones affirme que la reconnaissance des droits ne constitue pas seulement le fondement de meilleurs résultats en matière de santé; elle est essentielle à la survie, à la dignité et au bien-être des peuples autochtones.

C’est l’approche que notre gouvernement adoptera avec ses partenaires autochtones – pour que les filles inuites du Nunavut ne meurent pas de la tuberculose – pour que les garçons métis ne soient pas envoyés dans des familles d’accueil à cause de traumatismes intergénérationnels et de la pauvreté – pour que les enfants des Premières Nations n’aient pas à abandonner l’école parce qu’ils ne peuvent pas dormir suffisamment dans le logement surpeuplé qu’ils occupent.

L’amélioration de la santé des peuples autochtones est un impératif social et économique pour le Canada. Plus important encore, il s’agit d’un impératif moral. Je vous assure aujourd’hui de l’engagement indéfectible de notre gouvernement, fondé sur la reconnaissance et la mise en œuvre des droits des Autochtones – à la poursuite de la justice et de la santé pour tous.  
Merci beaucoup. Meegwetch.

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2018-04-24