Rapport d’évaluation écologique préalable sur le sulfonate de perfluorooctane, ses sels et ses précurseurs :chapitre 6


6. Discussion

On s'inquiète particulièrement de la présence de substances très persistantes et bioaccumulables. Bien que dans l'état actuel des connaissances scientifiques, on ne puisse prévoir avec précision les effets environnementaux de ces substances, on reconnaît habituellement qu'elles pourraient causer des effets nocifs graves et irréversibles. Il faut donc évaluer ces substances selon une approche protectrice, préventive et prudente afin de prévenir ces effets nocifs.

Les signes de persistance et de bioaccumulation d'une substance peuvent être eux-mêmes un indice significatif de la possibilité d'effets néfastes sur l'environnement. En effet, les substances persistantes demeurent dans l'environnement pendant de longues périodes, ce qui augmente la probabilité et la durée de l'exposition à celles-ci. De plus, comme elles sont sujettes au transport à grande distance, elles sont particulièrement préoccupantes parce qu'elles peuvent être à l'origine d'une contamination de faible niveau à l'échelle régionale ou mondiale. Les rejets de petites quantités de substances persistantes et bioaccumulables peuvent être à l'origine de concentrations relativement élevées dans divers organismes, sur de grandes superficies. Ces substances peuvent aussi être bioamplifiées dans la chaîne trophique, ce qui entraîne des expositions d'origine interne pour les prédateurs du niveau supérieur. Étant donné qu'elles sont répandues, plusieurs substances persistantes et bioaccumulables différentes pourraient être présentes simultanément dans les tissus de différents organismes, ce qui devrait augmenter la vraisemblance et la gravité potentielle des effets nocifs.

D'autres informations peuvent rendre encore plus préoccupante la possibilité qu'une substance persistante et bioaccumulable cause des effets néfastes dans l'environnement. Par exemple, on s'inquiète particulièrement du fait que des substances qui, selon des essais de toxicité en laboratoire, pourraient avoir des effets nocifs sur certains organismes à de faibles concentrations ou des modes d'action toxique au-delà de la narcose. De plus, une substance qui n'existe pas à l'état naturel dans l'environnement pourrait aussi avoir un fort potentiel nocif, parce que les organismes pourraient ne pas avoir développé de stratégies spécifiques pour en atténuer les effets et en réduire l'exposition. Des études de surveillance qui montrent qu'une substance est répandue dans l'environnement ou que ses concentrations croissent avec le temps peuvent constituer un indicateur d'un potentiel d'exposition élevé. Le fait qu'une substance soit utilisée au Canada en quantités moyennes à élevées (p. ex., supérieures à 1 000 kg/an) dans divers emplacements, ou en quantités utilisées croissantes, peut aussi être considéré comme un indicateur de potentiel d'exposition élevé.

Incertitudes

Malgré certaines lacunes et incertitudes, le corps des données sur le SPFO et ses précurseurs est néanmoins substantiel. Par exemple, alors que les mécanismes de transport dans l'Arctique du SPFO et de ses précurseurs ne sont pas clairs, ces composés semblent avoir une certaine mobilité, étant donné qu'on a mesuré du SPFO dans le biote dans tout l'Arctique canadien, loin des sources connues. Les voies environnementales transférant le SPFO au biote ne sont pas bien comprises à cause de lacunes dans les informations sur sa dégradation et de la rareté relative des données de surveillance sur les concentrations de ses divers précurseurs dans l'air, l'eau, les effluents et les sédiments du Canada. De plus, bien que les mécanismes de toxicité du SPFO soient peu connus, on a signalé toute une gamme d'effets toxicologiques chez diverses espèces. Actuellement, on ne dispose que d'informations limitées sur la toxicologie des précurseurs du SPFO et sur la possibilité d'effets combinés ou synergiques avec le SPFO.

Persistance

Pour ce qui est de la persistance du SPFO, de la dégradation de précurseurs en SPFO, ainsi que de la volatilisation et du transport atmosphérique de ces derniers, le poids de la preuve indique que la possibilité de déplacement dans l'environnement du SPFO est faible.

Le SPFO, qui résiste à l'hydrolyse, à la photolyse, à la dégradation microbienne et à la métabolisation par les vertébrés, est une substance persistante. Il est présent dans le biote du monde entier, notamment chez les vertébrés, et plus particulièrement chez une gamme d'espèces de poissons, d'oiseaux et de mammifères vivant dans des régions éloignées, par exemple dans l'Arctique canadien, loin des sources connues ou des installations de fabrication du SPFO et de ses précurseurs. Cela indique que le SPFO et ses précurseurs peuvent être sujets au transport à grande distance. Avec une demi-vie dans l'atmosphère de 3,7 ans (EPA OPPT AR226-1030a104), le précurseur FPOS est persistant dans l'air. Dans des microcosmes maintenus dans des conditions naturelles (Boudreau et al., 2003b) le SPFO a persisté plus de 285 jours dans l'eau. Alors que la pression de vapeur du SPFO est semblable à celle d'autres composés répandus dans le monde (p. ex. les BPC, le DDT), sa solubilité dans l'eau indique que ce produit est moins susceptible d'être libéré dans l'air et de s'y propager (Giesy et Kannan, 2002). Cependant, alors que la volatilité du SPFO est faible, plusieurs de ses précurseurs sont considérés comme volatils, notamment les alcools N-EtFOSE et N-MeFOSE, ainsi que les composés N-MeFOSA et N EtFOSA (EPA OPPT AR226-0620). S'ils sont présents à l'état de résidus dans certains produits, ces précurseurs pourraient s'évaporer dans l'atmosphère quand ceux-ci sont pulvérisés et séchés (EPA OPPT AR226-0620). Donc, les précurseurs du SPFO, en plus de contribuer à la charge finale de cette substance persistante et bioaccumulable, contribuent aussi à son occurrence répandue.

Concentrations dans le biote

L'occurrence mondiale et répandue du SPFO chez les espèces fauniques et chez les ours blancs du Canada, où de fortes concentrations de SPFO ont été détectées (Martin et al., 2004a, Smithwick et al., 2005a, b, c), a des incidences significatives sur les conclusions de la présente évaluation. Les indications de concentrations élevées chez les prédateurs du niveau supérieur sont préoccupantes. Malgré la petite taille des échantillons prélevés chez les ours blancs du Canada, les concentrations de SPFO dans le foie des ours blancs sont corroborées par celles d'échantillons prélevés dans six autres sites circumpolaires. Les concentrations mesurées dans le foie des ours blancs de l'est du Groenland étaient du même ordre de grandeur, mais plus élevées. Étant donné que l'on sait que le SPFO passe dans le foie, il est particulièrement utile pour la présente évaluation de disposer de concentrations de SPFO dans les tissus hépatiques mesurées sur place, qui peuvent être comparées aux effets toxicologiques dans le foie à certaines concentrations dans les tissus hépatiques, ce qui permet de réduire certaines des incertitudes qui sont typiques des substances persistantes et bioaccumulables. Toutefois, ces risques pourraient néanmoins être sous-estimés si les conditions à l'équilibre n'étaient pas atteintes chez les espèces fauniques exposées ou pour les essais de toxicité en laboratoire.

Il n'y avait pas de sources locales connues de SPFO dans le site d'échantillonnage des ours blancs du sud de la baie d'Hudson, et il n'y a pas d'installations de fabrication de SPFO dans cette région. Même si on ne peut exclure entièrement la possibilité de déversement accidentel de sources comme les mousses extinctrices, on a noté que les concentrations hépatiques moyennes de SPFO chez les ours blancs de sept lieux circumpolaires étaient comprises dans un intervalle d'un ordre de grandeur, avec des variations d'un facteur de 3 à 4 seulement. Ce qui est plus important, étant donné le très grand domaine vital de l'ours blanc, les concentrations chez ces mammifères pourraient refléter l'intégration des données d'exposition sur de vastes superficies. On a aussi noté que les concentrations de SPFO chez les ours blancs étaient de 5 à 10 fois supérieures aux concentrations de toutes les autres substances alkyle perfluoréses. Les concentrations de SPFO dans le foie des ours blancs étaient également supérieures aux autres concentrations déjà rapportées pour les substances chimiques organochlorées persistantes (p. ex. les BPC, le chlordane ou l'hexachlorocyclohexane) dans les tissus adipeux de l'ours blanc (Martin et al., 2004a).

Bioaccumulation

Chez les vertébrés, le SPFO passe de préférence dans les protéines du foie et du sang. Le potentiel de bioaccumulation du SPFO peut ne pas être lié aux mécanismes typiques associés à la bioaccumulation dans les tissus riches en lipides. Pour établir s'il y a bioaccumulation, le poids de la preuve est fondé notamment sur les facteurs de bioaccumulation, de bioconcentration et de bioamplification, ainsi que sur les données de demi vies d'élimination pour une gamme d'espèces. Le poids de la preuve prend également en compte les FBAc, les FBC et les FBAm (espèces aviaires et aquatiques) obtenus par des études en laboratoire et sur place, ainsi que les données de demi-vies d'élimination pour une gamme d'espèces. Les valeurs de FBC pour les poissons (corps entier) obtenues en laboratoire étaient comprises entre 690 et 2 796 et sont inférieures à 5 000. Les FBAc pour les tissus obtenus par des mesures sur place pour le biote canadien étaient compris entre 6 300 et 125 000. Les tendances à la bioaccumulation du SPFO, indiquées par les valeurs de FBC et de FBAc, sont confirmées par des études de FBAm dans les tissus, selon des mesures sur place (les valeurs de FBAm étaient comprises entre 0,4 et 20), ce qui indique qu'il existe une possibilité de bioamplification. En plus des informations sur le SPFO, on présente des FBC estimés de 5 543 et de 26 000, respectivement, pour les précurseurs N-EtFOSEA et N MeFOSEA.

Au Canada, on a décelé la présence de SPFO chez des espèces du biote et des prédateurs du niveau trophique supérieur, par exemple des poissons, des oiseaux piscivores (cormoran à aigrettes), le vison et des espèces du biote arctique (ours blanc) dans des lieux éloignés des sources connues ou des installations de fabrication du SPFO. Dans le biote de l'Arctique canadien, les concentrations de SPFO dans le foie étaient comprises entre 20 µg.kg-1 (vison) et plus de 4000 µg.kg-1 (ours blanc). De plus, on a montré que des espèces de prédateurs comme les aigles accumulaient des concentrations de SPFO plus élevées que les oiseaux des niveaux trophiques inférieurs. On a observé des effets de toxicité chronique et aiguë du SPFO dans le cadre d'études en laboratoire sur le canard colvert, la caille du Japon et le colin de Virginie. Les effets notés dans les études de toxicité chronique sur la reproduction des canards colverts et des colins de Virginie sont notamment une réduction de la taille des testicules chez les cailles et les canards colverts (notamment une altération de la spermatogenèse), une augmentation du poids du foie chez les cailles femelles et une diminution de la survie de 14 jours des poussins de caille en fonction du pourcentage d'œufs pondus. La régression testiculaire est accompagnée d'un effet visible à l'échelle histologique sur la spermatogenèse chez le canard colvert. On a aussi rapporté des effets du SPFO sur la fonction thyroïdienne. Même en tenant compte des réductions observées dans la fabrication du SPFO par certains fabricants nord-américains, on peut conclure que des espèces fauniques, par exemple les oiseaux, pourraient continuer à être exposées à des substances persistantes et bioaccumulables comme les composés de la famille du SPFO à cause de leur persistance et de leur bioaccumulation à long terme. Donc, le poids de la preuve permet de conclure que le SPFO et ses sels sont bioaccumulables.

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