ARCHIVÉ - Maladies chroniques au Canada

 

Volume 30, no 1, décembre 2009

Association de l’obésité avec les troubles de l’humeur et les troubles anxieux chez l’ensemble de la population adulte

T. M. Gadalla, Ph. D. (1)

 

Coordonnées des auteurs

  1. Faculté de service social Factor-Inwentash de l’Université de Toronto

Correspondance : Tahany M. Gadalla, Ph. D., Faculté de service social Factor-Inwentash, Université de Toronto, 246 Bloor Street West, Toronto (Ontario)  M5S 1A1, Tél. : 416-946-0623, Téléc. : 416-978-7072, Courriel : tahany.gadalla@utoronto.ca

 

Résumé

L’obésité est un problème de santé important et un facteur de risque lié à plusieurs problèmes physiques et limitations fonctionnelles et à une diminution de la qualité de vie. Cependant, même si les conséquences physiques de l’obésité sont bien établies, la relation entre l’obésité et la santé mentale demeure mal définie. La présente étude se fonde sur les données recueillies pour l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, Cycle 3.1 (2005), et a pour objet d’examiner cette relation chez les adultes âgés de 20 à 64 ans. Un lien significatif a ainsi été établi entre l’obésité et les troubles de l’humeur, mais pas entre l’obésité et les troubles anxieux. Même en tenant compte du sexe, du lieu de naissance, des habitudes en matière de tabagisme et des limitations fonctionnelles, tous des facteurs liés significativement à l’obésité, le risque d’obésité demeurait plus élevé chez les personnes atteintes de troubles de l’humeur (qu’elles soient atteintes ou non de troubles anxieux). Il n’a pu être déterminé si cette relation entre l’obésité et la dépression est causale et si, le cas échéant, c’est l’obésité qui cause la dépression ou l’inverse. La portée des résultats pour les fournisseurs de soins de santé fait l’objet d’une discussion, et des suggestions sont formulées pour orienter les prochaines recherches sur le sujet.

Mots clés : obésité, troubles de l’humeur, troubles anxieux, Canada, adultes

Introduction

L’obésité est un problème de santé publique croissant dans les sociétés modernes. De récentes études ont indiqué qu’en Europe, de 10 à 23 % des adultes seraient atteints d’obésité (c’est-à-dire que leur indice de masse corporelle, ou IMC, est supérieur ou égal à 30 kg/m2), alors qu’aux États-Unis, cette proportion serait de 22 à 35 %1a. Toujours aux États-Unis, la prévalence de l’obésité chez les adultes a doublé depuis 19802, et l’obésité est actuellement la deuxième cause de décès évitable après le tabagisme3. Au Canada, le taux d’obésité chez les adultes a également doublé en l’espace de trois décennies pour atteindre 15,2 % en 20034, et le fardeau économique associé à l’obésité se chiffre à 4,3 milliards de dollars5.

L’inactivité physique et la mauvaise alimentation sont considérées comme des facteurs de risque importants de l’obésité6a. On a également constaté une plus forte prévalence de l’obésité chez les femmes plus âgées, ayant un faible revenu et peu scolarisées7a. La baisse de prévalence du tabagisme chez les adultes pourrait également avoir contribué à la hausse de prévalence de l’obésité qui a été observée8a.

Bon nombre de recherches sont venues souligner le rôle de l’obésité à titre de facteur de risque pour un grand nombre de complications et problèmes de santé chroniques, notamment les maladies cardiovasculaires, l’hypertension, le diabète de type 2, les accidents vasculaires cérébraux, l’apnée du sommeil et certains types de cancer; l’obésité peut également entraîner des complications pendant la grossesse ou lors d’interventions chirurgicales9a. L’obésité est aussi considérée comme un facteur de risque pour les limitations fonctionnelles et la faible qualité de vie due à l’état de santé10a. Cependant, même si les conséquences physiques de l’obésité sont bien établies, la relation entre l’obésité et la santé mentale demeure mal définie, et les résultats des recherches analysées semblent divergents à cet égard. Certains chercheurs ont examiné la prévalence de l’obésité chez les individus atteints de problèmes mentaux11a,12, tandis que d’autres ont examiné la prévalence des problèmes mentaux chez les personnes obèses13a. Toutefois, la plupart de ces études s’arrêtaient au seul examen de l’association simple de la dépression et ses symptômes avec l’adiposité corporelle, sans tenir compte des variables médiatrices et modératrices pouvant intervenir dans cette relation14.

Dans une analyse de quatre études longitudinales et de 20 études transversales s’intéressant aux effets de l’obésité sur la dépression, Atlantis et Baker15 ont constaté que les études longitudinales tiraient toutes la conclusion que l’obésité pouvait augmenter le risque de développer une dépression ou des symptômes de dépression. Ils ont également remarqué que les études transversales menées aux États-Unis venaient confirmer cette association pour les femmes, mais pas pour les hommes. Par contre, la plupart des études transversales menées ailleurs qu’aux États-Unis n’ont relevé aucune association de ce type. Toutefois, Bruffaerts et ses collaborateurs1b ont pour leur part analysé des données pour six pays européens et conclu que les personnes obèses présentaient plus souvent des troubles de l’humeur (rapport de cotes [RC] = 1,3) et plusieurs troubles mentaux (RC = 1,4) que les personnes ayant un poids normal. Par ailleurs, Blaine16a a procédé à une méta-analyse de 16 études longitudinales traitant des effets de la dépression par rapport à l’obésité. Dans cinq de ces études, une première dépression menait à une perte de poids, mais cette association n’était statistiquement significative que dans une étude16b. Une fois neutralisés l’IMC de référence et les variables contextuelles, le risque que les adultes atteints de dépression deviennent par la suite obèses était nettement plus élevé (RC = 1,08) comparativement aux personnes sans problème de dépression, particulièrement chez les adolescentes (RC = 2,57)16c. Pourtant, d’autres études ont trouvé que la relation entre l’obésité et la dépression était non significative17, voire négative18a.

Des cas d’association entre l’obésité et d’autres problèmes mentaux ont aussi été rapportés. Petry et ses collaborateurs19a ont conclu que les personnes obèses présentaient un risque significativement élevé (RC allant de 1,21 à 2,08) d’être atteintes de troubles de l’humeur, de troubles anxieux, de problèmes de consommation d’alcool ou de troubles de la personnalité19b. Scott et ses collaborateurs13b ont constaté qu’une association significative pouvait être établie entre l’obésité et les troubles de l’humeur (RC = 1,23), les problèmes de dépression grave (RC = 1,27) et les troubles anxieux (RC = 1,46). Toutefois, après avoir pris en compte la comorbidité entre les troubles anxieux et les troubles de l’humeur, cette association demeurait significative pour les troubles anxieux (RC = 1,36), mais ne l’était plus pour les troubles de l’humeur (RC = 1,05)13c. De la même façon, Simon et ses collaborateurs20a ont conclu que l’obésité était associée à une augmentation approximative de 25 % du risque d’être atteint de troubles de l’humeur ou de troubles anxieux.

Des recherches précédentes ont également indiqué que les caractéristiques sociodémographiques des individus venaient modérer la relation entre l’obésité et les troubles mentaux, particulièrement dans le cas des troubles de l’humeur13d. McLaren et ses collaborateurs21a ont remarqué que l’association entre l’obésité et les troubles mentaux variait en fonction du type de maladie mentale et de sa gravité, de même qu’en fonction du sexe et de l’âge. Par exemple, les problèmes de toxicomanies étaient plus présents chez les jeunes hommes obèses que chez les hommes plus âgés, et les troubles de l’humeur étaient plus élevés chez les femmes obèses que chez les femmes ayant un IMC normal, alors que l’anxiété et la dépression subcliniques étaient plus faibles chez les hommes obèses que chez les hommes et les femmes ayant un poids normal21. Par ailleurs, Simon et ses collaborateurs20b n’ont pas remarqué de différence liée au sexe en ce qui a trait à l’association entre l’obésité et les troubles de l’humeur ou les troubles anxieux, mais ils ont cependant observé des différences selon le groupe racial et le niveau de scolarité. Dans le cadre d’une analyse documentaire portant sur la relation obésité-troubles de l’humeur, McElroy et ses collaborateurs22 ont quant à eux conclu que l’obésité était associée à la dépression chez les femmes et que l’obésité abdominale pouvait être associée à la dépression tant chez les hommes que chez les femmes. Une variation fondée sur le sexe de la relation entre le poids corporel et la dépression a également été signalée par Carpenter et ses collaborateurs23, qui ont examiné des données sur plus de 40 000 Américains d’âge adulte et ont également mis au jour une association positive significative entre l’IMC et la dépression chez les femmes, mais une association négative significative chez les hommes. Dans cette dernière étude, les auteurs comparaient la prévalence de la dépression chez les personnes obèses avec celle des personnes ayant un poids normal ou une surcharge pondérale. Néanmoins, d’autres chercheurs n’ont pas décelé de différence selon le sexe à cet égard20c,24a,25a. Ces recherches font ressortir à quel point il est important d’examiner la relation entre l’obésité et chaque type de trouble mental séparément, tout en tenant compte des caractéristiques sociodémographiques propres à chaque individu.

En procédant à l’examen des facteurs associés à l’obésité et en identifiant les groupes d’hommes et de femmes à haut risque d’obésité, il deviendrait possible de planifier de manière éclairée des politiques en matière de santé publique visant à freiner cette épidémie coûteuse et nocive pour la santé. L’objectif principal de la présente étude était donc d’examiner l’association entre l’obésité et les troubles de l’humeur ainsi que l’association entre l’obésité et les troubles anxieux en cherchant à neutraliser les variables confusionnelles potentielles. Nous avons choisi comme variables confusionnelles les variables qui sont ressorties dans les recherches passées comme étant des facteurs de risque pour la santé mentale ou pour l’obésité. Par exemple, des études ont signalé une association positive entre l’obésité et la mauvaise condition physique, de même qu’entre l’obésité et les limitations fonctionnelles9b,10b, ainsi qu’une association entre la baisse d’activité physique et la mauvaise santé mentale26,27. Par conséquent, différents problèmes physiques chroniques et limitations dans les activités quotidiennes ont été examinés à titre de variables confusionnelles potentielles, en plus de diverses caractéristiques sociodémographiques et économiques. En outre, la présente étude a également porté sur l’association entre, d’une part, la surcharge pondérale et, d’autre part, les troubles de l’humeur et les troubles anxieux en tenant compte des variables susmentionnées. Finalement, mentionnons que toutes les analyses ont été effectuées sur l’échantillon total, de même que sur les hommes et les femmes séparément.

Méthodologie

Échantillon

La présente recherche s’appuie sur les données recueillies par Statistique Canada dans le cadre de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, Cycle 3.128a. Cette enquête a été menée en 2005 et utilisait un échantillon aléatoire à grappes stratifié à plusieurs degrés pour lequel un échantillon de logements avait été sélectionné au hasard à partir de listes de numéros de téléphone. Une personne de 15 ans ou plus était choisie au hasard dans chaque logement pour participer à l’enquête. L’échantillon a été stratifié par province et par région urbaine/rurale. Une première lettre a été envoyée par la poste aux participants sélectionnés pour leur garantir que la confidentialité des renseignements donnés et publiés serait respectée conformément aux dispositions législatives à cet égard. La participation à l’enquête était volontaire; le taux de réponse a été de 85 %. L’échantillon représentait environ 98 % des Canadiens âgés de 12 ans et plus et vivant dans un logement privé dans l’une ou l’autre des dix provinces et des trois territoires. Cinquante pour cent des répondants ont été sélectionnés au hasard et invités à une interview directe au moyen d’une méthode d’interview sur place assistée par ordinateur; les autres 50 % ont été interviewés par téléphone au moyen d’une méthode d’interview téléphonique assistée par ordinateur28b. L’échantillon utilisé pour la présente étude réunissait 73 110 participants à l’enquête âgés de 20 à 64 ans et pour qui toutes les variables à l’étude utilisées pour l’analyse étaient disponibles.

Facteurs mesurés

Indice de masse corporelle. L’IMC de chaque participant a été calculé à partir de la taille et du poids déclarés par le participant. Cette variable n’a pas été calculée pour les femmes enceintes ou n’ayant pas répondu à la question portant sur la grossesse. L’IMC a permis de classer tous les adultes de 20 ans et plus (à l’exception des femmes enceintes) dans l’une des catégories suivantes : insuffisance pondérale (IMC < 18,5), poids normal (18,5 ≤ IMC < 25), surcharge pondérale (25 ≤ IMC < 30) et obésité (IMC ≥ 30). Ces catégories d’IMC sont adoptées à grande échelle et servent notamment dans le système canadien de classification du poids proposé par Santé Canada et recommandé par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

Troubles de l’humeur et troubles anxieux. Les participants à l’enquête se faisaient demander si l’un des troubles suivants avait été diagnostiqué chez eux au cours de la dernière année par un professionnel de la santé : trouble de l’humeur (dépression, trouble bipolaire, manie, trouble dysthymique, etc.); trouble anxieux (phobie, trouble obsessionnel-compulsif, trouble d’anxiété généralisée, trouble de stress post-traumatique, trouble panique, etc.). Dans le cadre de la présente étude, nous avons créé et utilisé une variable nominale comptant quatre groupes mutuellement exclusifs : participants ne présentant aucun trouble mental, participants atteints uniquement de troubles de l’humeur, participants atteints uniquement de troubles anxieux, et participants atteints à la fois de troubles de l’humeur et de troubles anxieux.

Indice d’activité physique. Cette variable classe les répondants dans les catégories « actif »,  « moyennement actif » et « inactif » selon la valeur de dépense énergétique quotidienne moyenne (kcal/kg/jour) calculée pour les activités de loisir menées au cours des trois mois précédant l’enquête. L’enquête demandait aux participants s’ils faisaient de l’activité physique dans leurs loisirs et combien de temps ils avaient consacré à celle-ci au cours des trois derniers mois. La dépense énergétique (DE) a ensuite pu être calculée à partir de la fréquence et de la durée de chaque séance d’activité physique, de même que de l’équivalent métabolique (qu’on appelle aussi « coefficient MET ») qui y est associé. L’équivalent métabolique est exprimé sous la forme d’un multiple de la vitesse du métabolisme au repos. Par exemple, une activité de 4 MET demande quatre fois plus d’énergie que de rester au repos. Les participants à l’enquête n’avaient pas à préciser le degré d’intensité avec lequel ils faisaient leurs activités physiques; les valeurs MET ont donc été calculées pour chaque activité comme si celle-ci avait été effectuée à faible intensité. Cette approche a été privilégiée compte tenu du fait que les individus ont tendance à surestimer l’intensité, la fréquence et la durée de ces activités29. Suivant la valeur obtenue, les participants ont été classés comme étant actifs (DE ≥ 3,0), modérément actifs (1,5 ≤ DE < 3,0) ou inactifs (DE < 1,5).

Problèmes de santé chroniques. L’enquête demandait aux participants s’ils avaient été diagnostiqués par un professionnel de la santé comme présentant des problèmes de santé chroniques devant durer ou ayant duré six mois ou plus. Cette variable correspondait au nombre de problèmes physiques chroniques diagnostiqués chez les participants au cours des 12 mois précédant l’interview.

Limitations fonctionnelles. Les participants à l’enquête devaient répondre à une série de questions visant à déterminer si un problème physique à long terme les obligeait à demander de l’aide pour effectuer des activités instrumentales de la vie courante, comme préparer les repas, faire l’épicerie ou d’autres courses essentielles, prendre un rendez-vous, faire l’entretien ménager quotidien, veiller à son hygiène personnelle ou sortir de chez soi. On entendait par « problème physique à long terme » tout problème physique ayant duré ou devant durer six mois ou plus. Cette variable indique si les participants ont besoin ou non d’aide pour effectuer des activités quotidiennes de la vie courante.

Tabagisme. Cette variable indique dans quelle catégorie de fumeur se trouve le répondant, selon sa réponse à la question suivante : « Actuellement, fumez-vous des cigarettes tous les jours, à l’occasion ou jamais? »

Les caractéristiques sociodémographiques et les indicateurs de santé utilisés pour la présente recherche comprennent le sexe, le groupe d’âge (de 20 à 34 ans, de 35 à 49 ans, de 50 à 64 ans, 65 ans et plus), l’état matrimonial (marié/conjoint de fait par rapport à divorcé/séparé/veuf/célibataire), la durée de la période passée au Canada (9 ans ou moins, 10 ans ou plus, né au Canada), le niveau de scolarité (études secondaires partielles, diplôme d’études secondaires, études postsecondaires, diplôme d’études postsecondaires) et le niveau de revenu (faible, 30 %; moyen, 40 %; élevé, 30 %) selon la répartition des revenus dans la province de résidence28c. La variable du niveau de revenu a été calculée par Statistique Canada; elle sert à mesurer le rang du revenu ajusté du ménage en tant que ratio du seuil de faible revenu établi pour la province. Le seuil de faible revenu est défini comme le revenu en deçà duquel une famille va probablement consacrer la majeure partie de son revenu pour répondre aux besoins de base comme l’alimentation, le logement et l’habillement. Le ratio du revenu total du ménage du participant par rapport au seuil de faible revenu correspondant à la taille du ménage et de la collectivité a d’abord été calculé. Les ratios ainsi obtenus ont ensuite été classés sur une échelle de zéro à 100 pour chaque province. Par exemple, si le ratio le plus élevé était de 21, c.-à-d. si le revenu personnel ajusté était 21 fois plus élevé que le seuil de faible revenu, ce ratio correspondait à 100. De la même façon, le ratio le plus faible correspondait au zéro sur cette échelle.

Analyse des données

L’évaluation des relations bidimensionnelles entre les catégories de l’IMC et la prévalence des troubles de l’humeur et des troubles anxieux, le tabagisme, les limitations dans les activités quotidiennes courantes, le nombre de problèmes physiques chroniques et les caractéristiques sociodémographiques et économiques a été effectuée au moyen du test Χ2;. Toutes les variables qui, après cette analyse bidimensionnelle, étaient considérées comme associées de manière significative à l’obésité (niveau de signification p = 0,05) ont ensuite été intégrées dans l’analyse logistique multidimensionnelle. Une analyse de régression logistique par blocs a ensuite été appliquée pour vérifier l’association entre l’obésité et le diagnostic de troubles de l’humeur ou de troubles anxieux tout en tenant compte des variables confusionnelles potentielles. La régression par blocs s’apparente à une analyse séquentielle dans laquelle le second bloc de variables est inclus dans le modèle après qu’on ait pris en compte les effets des variables comprises dans le premier bloc. La variable étudiée donne alors la valeur pour les personnes obèses par rapport aux personnes ayant un poids normal. Le premier bloc de variables comprenait le sexe, l’âge, les conditions de logement, la durée de la période passée au Canada, le niveau de revenu, le niveau de scolarité, les limitations fonctionnelles, le nombre de problèmes physiques chroniques, la fréquence du tabagisme et le niveau d’activité physique; le deuxième bloc comprenait le diagnostic de troubles de l’humeur ou de troubles anxieux. Toutes les variables indépendantes ont été traitées comme des variables nominales pour permettre l’établissement éventuel de relations curvilignes avec la variable étudiée. L’analyse de régression logistique par blocs a été menée sur l’échantillon total, de même que sur les groupes des hommes seulement et des femmes seulement. Les analyses susmentionnées ont à nouveau été appliquées pour obtenir la variable étudiée des personnes ayant une surcharge pondérale par rapport aux personnes ayant un poids normal. Les poids ayant servi à l’échantillonnage ont été rééchelonnés avant d’être utilisés dans toutes les analyses. Ce rééchelonnement des poids a tenu compte des probabilités inégales de sélection des participants à l’enquête sans accroître la taille de l’échantillon ayant servi au test des hypothèses28d.

 

Résultats

Des 73 110 participants constituant l’échantillon, 1 769 (2,4 %) avaient une insuffisance pondérale, 34 087 (46,6 %) avaient un poids normal, 25 145 (34,4 %) avaient une surcharge pondérale et 12 109 (16,6 %) étaient obèses (voir tableau 1).

Comme l’illustre le tableau 1, 6,4 % des personnes obèses avaient reçu un diagnostic de troubles de l’humeur, comparativement à 3,6 % des personnes ayant un poids normal. La prévalence des troubles anxieux était quant à elle de 3,0 % chez les personnes obèses, comparativement à 2,6 % pour les personnes ayant un poids normal. De plus, on avait diagnostiqué chez 3,4 % des personnes obèses à la fois des troubles de l’humeur et des troubles anxieux, alors que seulement 1,9 % des personnes ayant un poids normal se trouvaient dans cette situation. Le test Χ2; a révélé une association significative entre l’obésité et les troubles de l’humeur ou les troubles anxieux (Χ2 = 363,83, dl = 9, p < 0,0005).

Tableau 1
Canadiens ayant reçu un diagnostic de trouble de l’humeur ou de trouble anxieux,
répartis selon la classification de l’IMC, 2005
Classification de l’IMC Taille de l’échantillon Aucun trouble Troubles de l’humeur Troubles anxieux Troubles de l’humeur et troubles anxieux
(n) n (%) n (%) n (%) n (%)
Insuffisance pondérale 1 769 1 565 74 57 73
(IMC < 18,5) (88,5) (4,2) (3,2) (4,1)
Poids normal 34 087 31 326 1 227 886 648
(18,5 ≤ IMC < 25) (91,9) (3,6) (2,6) (1,9)
Surcharge pondérale 25 170 23 083 1 031 629 427
(25 ≤ IMC < 30) (91,8) (4,1) (2,5) (1,7)
Obésité 12 109 10 559 775 363 412
(IMC ≥ 30) (87,2) (6,4) (3,0) (3,4)
Total 73 135 66 533 3 107 1 935 1 560
(91,0) (4,3) (2,6) (2,1)

Χ2; = 363,83, dl = 9, p < 0,0005

Abréviations utilisées : IMC, indice de masse corporelle; dl, degré de liberté; n, taille de l’échantillon; p, niveau de signification

 

Le tableau 2 présente les nombres et pourcentages de personnes obèses et ayant un poids normal par niveau pour toutes les variables utilisées dans l’analyse. Ce tableau présente aussi les résultats des diverses analyses de régression logistique effectuées. Les tests Χ2; bidimensionnels ont révélé une association significative (p < 0,0005) entre l’obésité et le sexe, l’âge, les conditions de logement, la durée de la période passée au Canada, le niveau de revenu, le niveau de scolarité, le nombre de problèmes physiques chroniques, les limitations dans les activités quotidiennes, la fréquence du tabagisme et le niveau d’activité physique. La prévalence de l’obésité augmentait de façon constante avec l’âge et le nombre de problèmes physiques chroniques, tandis qu’elle diminuait également de façon constante avec l’élévation du niveau de scolarité et l’augmentation du niveau d’activité physique. Il est également intéressant de signaler que la prévalence de l’obésité chez les individus nés au Canada correspondait à plus du double de la prévalence de l’obésité chez les nouveaux immigrants.

Tableau 2
Association entre l’obésité (IMC ≥ 30) et les caractéristiques sociodémographiques et économiques
ainsi que les indicateurs de santé mentale chez les Canadiens âgés de 20 à 64 ans
(n = 46 196 personnes obèses ou ayant un poids adéquat)
Total Personnes obèses n (%) Rapport de cotes (95% CI)
Bloc 1:
Sexe
Femme 24 578 5 391 (21,9) 1 (réf.)
Homme 21 618 6 718 (31,1) 2,00 (1,92, 2,10)**
Âge
20 à 34 ans 15 641 2 843 (18,2) 1 (réf.)
35 à 49 ans 18 107 4 918 (27,2) 1,48 (1,40, 1,57)**
50 à 64 ans 12 448 4 348 (34,9) 1,68 (1,58, 1,79)**
Conditions de logement
En couple 30 869 8 697 (28,2) 1,22 (1,16, 1,28)**
Vivant seul(e) 15 327 3 412 (22,3) 1 (réf.)
Durée de la période passée au Canada
0 à 9 ans 2 859 356 (12,5) 1 (réf.)
10 ans ou plus 6 710 1 391 (20,7) 1,42 (1,25, 1,62)**
Né au Canada 36 626 10 361 (28,3) 2,63 (2,33, 2,96)**
Niveau de revenu
Faible 30 % 12 195 3 207 (26,3) 1,12 (1,05, 1,19)*
Moyen 40 % 18 740 5 081 (27,1) 1,12 (1,06, 1,18)**
Élevé 30 % 15 261 3 821 (25,0) 1 (réf.)
Niveau de scolarité
Études secondaires partielles 4 856 1 867 (38,4) 1,60 (1,49, 1,72)**
Diplôme d’études secondaires 7 253 2 032 (28,0) 1,22 (1,15, 1,30)**
Études postsecondaires 4 156 1 066 (25,6) 1,14 (1,06, 1,24)*
Diplôme d’études postsecondaires 29 930 7 144 (23,9) 1 (réf.)
Nombre de problèmes chroniques
Aucun 16 643 3 125 (18,8) 1 (réf.)
Un 13 510 3 311 (24,5) 1,35 (1,27, 1,43)**
Deux 7 807 2 256 (28,9) 1,61 (1,50, 1,72)**
Trois 4 197 1 484 (35,4) 2,09 (1,93, 2,26)**
Quatre ou plus 4 039 1 933 (47,9) 3,27 (3,00, 3,56)**
Limitations fonctionnelles
Non 41 583 10 246 (24,6) 1 (réf.)
Oui 4 586 1 860 (40,6) 1,28 (1,19, 1,38)**
Indice d’activité physique
Actif 11 597 2 086 (18,0) 1 (réf.)
Modérément actif 12 002 2 897 (24,1) 1,40 (1,31, 1,49)**
Inactif 22 596 7 125 (31,5) 2,01 (1,89, 2,13)**
Type de fumeur
Quotidien 9 480 2 238 (23,6) 0,58 (0,55, 0,61)**
Occasionnel 2 715 495 (18,2) 0,63 (0,56, 0,69)**
Non-fumeur 34 001 9 376 (27,6) 1 (réf.)
Bloc 2:
Troubles de l’humeur ou troubles anxieux
Aucun 41 858 10 549 (25,2) 1 (réf.)
Troubles de l’humeur seulement 1 994 768 (38,5) 1,50 (1,36, 1,66)**
Troubles anxieux seulement 1 233 359 (29,1) 1,02 (0,89, 1,17)
Troubles de l’humeur et troubles anxieux 1 059 417 (39,4) 1,48 (1,29, 1,69)**

Abréviations utilisées : IMC, indice de masse corporelle; IC, intervalle de confiance; p, niveau de signification; réf., référence.

*p < 0,005, **p < 0,0005

 

La probabilité d’obésité chez les hommes était deux fois plus élevée que chez les femmes (RC = 2,00, IC à 95 % = 1,92, 2,10), augmentait avec l’âge (RC = 1,48, IC à 95 %= 1,40, 1,57 pour les 35 à 49 ans; RC = 1,68, IC à 95 %= 1,58, 1,79 pour les 50 à 64 ans), et était plus élevée chez les personnes vivant en couple que chez celles vivant seules (RC = 1,22, IC à 95 %= 1,16, 1,28). En outre, le risque d’obésité était 2,63 fois plus élevé (IC à 95 %= 2,33, 2,96) pour les personnes nées au Canada que pour les nouveaux immigrants. Les personnes ayant un revenu faible ou moyen présentaient également plus de risque d’être obèses que celles ayant un revenu élevé (RC = 1,12, IC à 95 %= 1,05, 1,19 pour les faibles revenus; RC = 1,12, IC à 95 %= 1,06, 1,18 pour les revenus moyens). Les personnes n’ayant pas terminé leurs études secondaires étaient significativement plus à risque d’être obèses que celles possédant un diplôme d’études postsecondaires (RC = 1,60, IC à 95 %= 1,49, 1,72). Même si les résultats ne révèlent pas de gradient du risque d’obésité pour le niveau de revenu (RC = 1,12 pour les revenus faibles et modérés réunis), on a pu observer un gradient apparent du risque d’obésité pour les faibles niveaux de scolarité. Les rapports de cotes présentés dans le tableau 2 révèlent également un gradient du risque d’obésité pour le niveau d’activité physique : les individus inactifs présentaient deux fois plus de risque d’être obèses que les individus actifs (RC = 2,01, IC à 95 %= 1,89, 2,13). Enfin, la proportion de personnes obèses chez les fumeurs réguliers et occasionnels étaient moins élevée que chez les non-fumeurs (RC = 0,58, IC à 95 %= 0,55, 0,63 pour les fumeurs réguliers; RC = 0,63, IC à 95 %= 0,56, 0,69 pour les fumeurs occasionnels).

Les résultats de l’analyse de régression logistique ont également révélé qu’après avoir neutralisé les variables ci-dessus, les rapports de cotes de l’obésité atteignaient 1,50 (IC à 95 %= 1,36, 1,66) chez les personnes atteintes de troubles de l’humeur et 1,48 (IC à 95 %= 1,29, 1,69) chez les personnes atteintes à la fois de troubles de l’humeur et de troubles anxieux comparativement au risque d’obésité chez les personnes ne présentant aucun trouble mental (voir tableau 2). Il n’existerait toutefois aucune association significative entre le risque d’obésité et le diagnostic de troubles anxieux (RC = 1,02, IC à 95 %= 0,89, 1,17).

Les résultats de l’analyse de régression logistique effectuée sur les hommes et les femmes séparément ont révélé de légères différences liées au sexe concernant l’association entre, d’une part, l’obésité et, d’autre part, les troubles de l’humeur et les troubles anxieux. En tenant compte des caractéristiques sociodémographiques et économiques, des problèmes physiques chroniques, des limitations d’activité et de la fréquence du tabagisme, les rapports de cotes de l’obésité chez les hommes et les femmes atteints de troubles anxieux demeuraient non significatifs (RC = 0,88 chez les hommes; 1,10 chez les femmes). Le rapport de cotes de l’obésité était quant à lui de 1,48 (IC à 95 %= 1,30, 1,68, p < 0,005) chez les femmes atteintes de troubles de l’humeur et de 1,50 (IC à 95 %= 1,27, 1,79, p < 0,0005) chez les hommes dans la même situation. Enfin, le rapport de cotes de l’obésité atteignait 1,45 (IC à 95 %= 1,22, 1,72, p < 0,0005) chez les femmes présentant les deux types de troubles mentaux et 1,32 (IC à 95 %= 1,04, 1,67, p = 0,02) chez les hommes dans la même situation lorsqu’on les comparait au risque d’obésité chez les femmes et les hommes ne présentant aucun trouble mental.

On a appliqué une analyse de régression logistique similaire pour les personnes ayant une surcharge pondérale en utilisant le poids normal comme variable dépendante. Les résultats de cette analyse indiquent qu’après la prise en compte des caractéristiques socioéconomiques et liées à la santé, les personnes atteintes de troubles de l’humeur présentaient 1,23 fois plus de risque d’avoir une surcharge pondérale que les personnes qui n’étaient atteintes ni de troubles de l’humeur ni de troubles anxieux (IC à 95 %= 1,12, 1,34, p < 0,0005). Aucune différence significative n’a été relevée quant au risque de surcharge pondérale pour les personnes atteintes de troubles anxieux (RC = 1,04, IC à 95 %= 0,93, 1,16) et les personnes atteintes à la fois de troubles de l’humeur et de troubles anxieux (RC = 0,94, IC à 95 %= 0,83, 1,08) lorsqu’on les comparait aux personnes ne présentant aucun de ces troubles mentaux.

Analyse

La présente recherche examinait une diversité de corrélats sociodémographiques, économiques, physiques et comportementaux liés à l’obésité en utilisant un échantillon national représentatif de Canadiens, pour ensuite se pencher, en tenant compte des facteurs ci-dessus, sur l’association entre l’obésité et les troubles de l’humeur ainsi que sur l’association entre l’obésité et les troubles anxieux. Ces deux associations ont été analysées pour l’échantillon total, de même que pour les hommes seulement et les femmes seulement.

Les résultats de cette recherche ont révélé un niveau d’obésité significativement élevé chez les hommes par rapport aux femmes, chez les Canadiens de naissance par rapport aux nouveaux immigrants, chez les personnes en couple par rapport à celles vivant seules, chez les non-fumeurs par rapport aux fumeurs, ainsi que chez les personnes ayant des limitations fonctionnelles par rapport à celles n’en ayant pas. Les résultats ont également mis au jour un gradient de la prévalence de l’obésité par rapport à la scolarité. La prévalence de l’obésité a également pu être associée positivement à l’augmentation de l’âge et du nombre de problèmes physiques chroniques. Après avoir neutralisé ces différentes variables, le risque d’obésité demeurait significativement supérieur pour les personnes atteintes de troubles de l’humeur (avec ou sans troubles anxieux) comparativement aux personnes ne présentant ni de troubles de l’humeur ni de troubles anxieux.

D’après les résultats de la présente étude, environ 16,6 % de la population canadienne de 20 à 64 ans serait obèse (IMC ≥ 30). Cette proportion est légèrement plus élevée que les taux d’obésité déclarés en Europe1c, mais nettement plus basse que le taux de 31 % établi pour la population des États-Unis36a. Cependant, la différence entre les deux taux peut s’expliquer grâce au fait que les données canadiennes sont autodéclarées, tandis que les données des États-Unis sont mesurées. L’association entre l’obésité et l’inactivité physique, le faible tabagisme, l’augmentation de l’âge, le faible revenu et le faible niveau de scolarité est conforme aux résultats d’études précédentes (comme Bryan et Walsh7b, Perez6b, Simon et coll.20d, Torrance et coll.8b). La forte association entre l’obésité et les limitations fonctionnelles ou les problèmes physiques chroniques concorde également avec les conclusions d’études menées précédemment sur le sujet (notamment Larsson et coll.10c, Li et coll.9c).

Les résultats de la présente recherche ont révélé une association modérée entre l’obésité et les troubles de l’humeur. Ces résultats vont dans le même sens que d’autres rapports publiés par le passé (voir Blaine16d, Bruffaerts et coll.1d, Jorm et coll.18b). Simon et ses collaborateurs20e ont fait état d’une association similaire entre l’obésité et le diagnostic de troubles de l’humeur pour la vie. L’absence apparente de différence liée au sexe en ce qui a trait à la relation obésité-troubles de l’humeur est également analogue aux résultats d’autres études (entre autres Carr et coll.24b, Dong et coll.25b, Simon et coll.20f).

Par contre, les données qui ont servi à la présente étude ont révélé l’absence d’association significative entre l’obésité et les troubles anxieux. Ces résultats vont à l’encontre des conclusions tirées par Simon et ses collaborateurs20g. Les différences quant à la méthodologie et aux mesures utilisées pourraient expliquer ces écarts dans les résultats. Dans leur étude, Simon et ses collaborateurs20h comparaient la prévalence des troubles mentaux chez les personnes obèses avec les personnes ayant un poids normal ou une surcharge pondérale. Ils avaient également utilisé les critères du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV) pour cibler les personnes atteintes de ces troubles.

En ce qui a trait à l’association entre la surcharge pondérale et les troubles de l’humeur ou les troubles anxieux, la présente étude a également permis de conclure à une association significative entre la surcharge pondérale et les troubles de l’humeur, mais à une association non significative entre la surcharge pondérale et les troubles anxieux. Ces résultats divergent des conclusions rapportées par Bruffaerts et ses collaborateurs1e ainsi que McLaren et ses collaborateurs21c, qui n’ont pas trouvé d’association entre la surcharge pondérale et les troubles de l’humeur.

Même si la méthodologie employée pour la présente étude ne permet pas d’examiner de modèles conceptuels particuliers pouvant expliquer les associations observées entre l’obésité et les problèmes de santé mentale, une brève discussion des explications possibles pour les résultats obtenus demeure justifiée. Une première explication met l’accent sur le rôle de la mauvaise santé physique, l’augmentation des limitations fonctionnelles et les facteurs de stress dans les relations interpersonnelles (p. ex. le stigmate social30 vécu par les personnes obèses) comme variables médiatrices de la relation obésité-problème de santé mentale. Par exemple, Carr et ses collaborateurs24c ont remarqué qu’après avoir neutralisé les facteurs de stress physiques et interpersonnels, les personnes obèses affichaient en fait une meilleure santé psychologique que les personnes ayant un poids normal. Un modèle théorique qui prévoit une relation causale bidirectionnelle entre l’obésité et la dépression et qui définit des variables médiatrices potentielles à caractère comportemental, cognitif, physiologique et social a également été proposé31a. On a aussi avancé l’idée qu’il existerait une susceptibilité génétique à la fois à l’obésité et à la dépression, car les deux problèmes auraient certains gènes en commun32,33a. Stankard et ses collaborateurs33b ont quant à eux souligné le rôle des traumatismes infantiles comme favorisant les deux problèmes. Enfin, dans une analyse documentaire sur l’obésité et les troubles de l’humeur menée par McIntyre et ses collaborateurs11b, ces derniers ont conclu que les deux problèmes avaient des traits communs sur le plan de la phénoménologie, de la comorbidité, des antécédents familiaux et de la biologie. Il serait utile de pousser plus loin les recherches concernant ces explications potentielles. Si celles-ci étaient fondées, il faudrait ensuite chercher à savoir si la relation entre l’obésité et les troubles de l’humeur ou les troubles anxieux est causale et, le cas échéant, lequel des deux problèmes est précurseur de l’autre.

Un certain nombre de limitations doivent être prises en compte lorsqu’on interprète les données de la présente recherche. Premièrement, l’IMC calculé à partir de la taille et du poids déclarés est généralement inférieur à l’IMC calculé par suite d’une mesure en bonne et due forme, car les gens ont tendance à surestimer leur taille et à sous-estimer leur poids34. Shields et ses collaborateurs35 ont comparé la taille et le poids déclarés par un échantillon de participants à l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes et ont conclu que les estimations de prévalence de l’obésité calculées à partir de ces données étaient respectivement pour les hommes et les femmes de 9 % et 6 % inférieures aux données mesurées. Flegal et ses collaborateurs36b, qui ont examiné l’écart entre les mesures d’obésité autodéclarées et mesurées dans diverses enquêtes menées aux États-Unis, arrivaient également à une estimation du même ordre. Deuxièmement, même si le système de classification du poids au moyen de l’IMC est un indicateur utile pour comparer au sein d’une population ou entre plusieurs populations les tendances relatives au poids corporel et les risques pour la santé qui y sont liés, il ne tient pas compte des particularités individuelles liées à la répartition du gras et à la masse musculaire. Donc, les risques liés à la santé associés à chaque catégorie de l’IMC varient considérablement d’un individu à l’autre.

Troisièmement, l’identification des individus atteints de troubles de l’humeur ou de troubles anxieux n’a pas été confirmée par des cliniciens. Cette information était plutôt fondée sur la réponse des répondants à la question demandant si un trouble de ce type avait été diagnostiqué chez eux. Comme il est un fait connu que les troubles mentaux sont souvent sous-diagnostiqués, les données utilisées pourraient sous-estimer la prévalence des troubles de l’humeur et des troubles anxieux. De plus, l’enquête ne visait pas les personnes vivant dans des centres d’hébergement et de soins de longue durée, des établissements psychiatriques ou des hôpitaux pour malades chroniques; les données utilisées pourraient donc sous-estimer encore plus la prévalence des deux troubles mentaux analysés. Quatrièmement, les participants n’étaient pas interrogés séparément quant à chaque trouble de l’humeur. Au contraire, la dépression, les troubles bipolaires, les manies et les troubles dysthymiques étaient combinés en une seule question. Par conséquent, l’association entre la prévalence de l’obésité et les effets de chacun de ces troubles sur la qualité de vie ne peut pas être inférée. Enfin, la nature transversale des données empêche d’examiner dans le cadre d’une séquence temporelle l’apparition de l’obésité et des troubles de l’humeur ou des troubles anxieux. Il n’est donc pas possible d’établir de relation causale entre l’obésité et ces deux types de troubles.

Compte tenu de ces limitations, la présente étude a déterminé la prévalence et les corrélats de l’obésité en utilisant les données disponibles les plus récentes concernant un échantillon représentatif de la population canadienne. L’étude a en outre examiné l’association entre l’obésité et les troubles de l’humeur ou les troubles anxieux en tenant compte d’un ensemble de caractéristiques sociodémographiques, économiques et comportementales, de la santé physique et de la fréquence du tabagisme. D’après l’auteur, il s’agit là de la première étude portant sur l’association entre l’obésité et les troubles de l’humeur et les troubles anxieux au sein de cette population.

Les conséquences néfastes de l’épidémie d’obésité ont des ramifications nombreuses et lourdes tant pour les individus que pour la société. Il serait profitable que les fournisseurs de soins de santé envisagent d’adopter un modèle de traitement intégré pour déceler la dépression chez leurs patients obèses. De plus, les psychologues et les autres professionnels des soins de santé mentale devraient être encouragés à participer à l’évaluation et au plan de traitement des patients obèses37,31b. Il est urgent d’intervenir sur le plan des comportements afin de chercher à réduire la mauvaise alimentation et l’inactivité physique au sein des populations à haut risque cernées dans la présente étude. Il faudrait également mener une recherche longitudinale pour clarifier la relation temporelle entre l’obésité et les troubles de l’humeur, de même que les variables modératrices et médiatrices à caractère biologique, psychologique et sociodémographique dans cette importante relation. De manière plus ciblée, comme les résultats de la présente étude ont révélé une différence marquée de la prévalence de l’obésité entre les nouveaux immigrants et les personnes nées au Canada, il serait intéressant de chercher à mieux comprendre le rôle joué par l’origine ethnique en tant que déterminant de l’obésité et, possiblement, en tant que variable modératrice de la relation obésité-santé mentale.

Remerciements

La présente recherche s’est appuyée sur les données recueillies et fournies par Statistique Canada. Les points de vue et opinions exprimés dans ce document sont ceux de l’auteur et n’engagent en rien Statistique Canada.

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