Augmentation du risque de maladies exotiques transmises par les moustiques en raison du changement climatique

RMTC

Volume 45-4, le 4 avril 2019 : Changement climatique et maladies infectieuses : Les défis

Aperçu

Les changements climatiques pourraient-ils entraîner la propagation de maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada?

V Ng1, EE Rees1, LR Lindsay1, MA Drebot1, T Brownstone1,2, T Sadeghieh1,3, SU Khan1,3

Affiliations

1 Laboratoire national de microbiologie, Agence de la santé publique du Canada, Guelph (Ontario), Saint-Hyacinthe (Québec) et Winnipeg (Manitoba)

2 École de santé publique Dalla Lana, Université de Toronto, Toronto (Ontario)

3 Département de médecine des populations, Université de Guelph, Guelph (Ontario)

Correspondance

victoria.ng@canada.ca

Citation proposée

Ng V, Rees EE, Lindsay LR, Drebot MA, Brownstone T, Sadeghieh T, Khan SU. Les changements climatiques pourraient-ils entraîner la propagation de maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada? Relevé des maladies transmissibles au Canada 2019;45(4):108–18. https://doi.org/10.14745/ccdr.v45i04a04f

Mots-clés : Aedes albopictus, anophèles, Canada, changements climatiques, maladies transmises par les moustiques, moustiques Culex vecteurs exotiques, voyages internationaux

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Cette image est un résumé graphique qui illustre la hausse des maladies exotiques transmises par les moustiques en raison des changements climatiques.

Le résumé graphique se divise en trois sections.

La première section explique « ce qui se produira ».

  • À l’heure actuelle, les cas de maladies suivantes sont sporadiques chez les personnes qui rentrent au pays après un voyage à l’étranger :
    • MALARIA
    • DENGUE
    • VIRUS CHIKUNGUNYA
    • VIRUS ZIKA
    • FIÈVRE JAUNE
    • ENCÉPHALITE JAPONAISE
    • FILARIOSE LYMPHATIQUE

La deuxième section porte sur « les moustiques en cause ».

Les quatre espèces de moustiques en cause sont :

  • Aedes aegypti
  • Aedes albopictus
  • Espèces du genre Anopheles
  • Espèces du genre Culex

Ces espèces pourraient s’établir si elles entraient au Canada et qu’elles y trouvaient un écosystème favorable.

La troisième section porte sur « les changements climatiques » en œuvre.

  • Des hivers plus courts et plus doux
  • Des étés plus longs et plus chauds
  • Une hausse des précipitations
  • Une augmentation de l’humidité
  • Un accroissement des phénomènes météorologiques extrêmes

Des écosystèmes favorables aux espèces de moustiques exotiques pourraient se former dans des régions du sud du Canada.

Résumé

Seule une portion restreinte des 3 500 espèces de moustiques du monde porte et transmet les maladies transmises par les moustiques qui causent environ un demi-million de décès chaque année à l’échelle mondiale. Les maladies transmises par les moustiques qui sont les plus courantes, comme la malaria et la dengue, ne sont pas établies au Canada en partie à cause de notre climat relativement rigoureux. Cette situation pourrait toutefois évoluer en raison des changements climatiques. Les moustiques indigènes du Canada pourraient être infectés par de nouveaux agents pathogènes et migrer vers de nouvelles régions du Canada. Par ailleurs, de nouvelles espèces de moustiques pourraient arriver au Canada en provenance d’autres pays, et ces espèces exotiques pourraient être porteuses de maladies exotiques transmises par les moustiques. Le nombre important de voyages internationaux, y compris vers des destinations où sévissent des maladies exotiques transmises par les moustiques, entraînera une augmentation du nombre de cas de maladies transmises par les moustiques contractées à l’étranger. Les changements climatiques pourraient causer l’établissement de populations de moustiques exotiques au Canada. Les moustiques exotiques du genre Aedes se trouvent déjà dans une région restreinte du Canada, mais jusqu’à présent, rien n’indique qu’ils sont porteurs d’une maladie exotique transmise par les moustiques (ou d’une maladie déjà endémique). Le risque accru de transmission des maladies transmises par les moustiques ou d’introduction de maladies exotiques transmises par les moustiques exigera une réponse rigoureuse de la part des cliniciens et des autorités de santé publique. Les cliniciens devront toujours se tenir au courant des dernières tendances pour promouvoir les stratégies de prévention des piqûres de moustiques, connaître les épreuves de laboratoire nécessaires à la détection précoce et savoir quand déclarer les résultats de ces épreuves aux autorités de santé publique. Les efforts des autorités de santé publique devront être concentrés sur la surveillance active en continu, la sensibilisation du public et des professionnels de la santé et le contrôle des populations de moustiques. Les Canadiens doivent être conscients du risque d’acquisition de maladies exotiques transmises par les moustiques quand ils voyagent à l’étranger et du fait qu’ils pourraient permettre l’introduction de maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada lors de leur retour.

Introduction

Les moustiques causent près d’un demi-million de décès chaque année par la transmission d’un éventail de maladies transmises par les moustiquesNote de bas de page 1. La majorité de ces maladies, y compris la malaria, la dengue, le virus Chikungunya et le virus Zika, sont transmises aux humains par des moustiques qui ne sont pas établis au CanadaNote de bas de page 2Note de bas de page 3Note de bas de page 4. La plupart des principaux vecteurs sont les moustiques du genre Aedes ou du genre Anopheles. Ces moustiques ne vivent pas au Canada parce que notre climat froid et nos hivers particulièrement rigoureux les empêchent de s’y établir. En revanche, les moustiques indigènes du Canada, dont Culex pipiens, Cx. restuans et Cx. tarsalis, qui sont les principaux vecteurs du virus du Nil occidental au Canada, peuvent survivre tout l’hiver en entrant en diapause, et le seuil de température pour leur développement est en général inférieur à celui des espèces tropicales/subtropicalesNote de bas de page 5. Pour ces raisons, les maladies transmises par des moustiques exotiques sont seulement contractées à l’étranger, alors que les maladies transmises par des moustiques endémiques sont contractées à l’étranger et au Canada au cours des mois chaudsNote de bas de page 6Note de bas de page 7Note de bas de page 8Note de bas de page 9Note de bas de page 10.

Il est bien connu que les maladies transmises par les moustiques sont sensibles au climat et que les conditions climatiques fixent les limites géographiques et la saisonnalité de la transmission, comme l’illustre la répartition saisonnière distincte et souvent prévisible des maladies transmises par les moustiquesNote de bas de page 11. Une des questions qu’on entend souvent concerne l’éventuel effet des changements climatiques sur l’émergence et l’établissement des maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada. Les objectifs de cet article sont de préciser ce qui suit : les moustiques exotiques porteurs d’agents pathogènes à l’origine de maladies humaines; les cas de maladies exotiques transmises par les moustiques contractées à l’étranger qui ont été déclarés au Canada; les changements climatiques susceptibles de créer des écosystèmes au Canada qui seraient favorables à la survie des moustiques exotiques et à la transmission de maladies exotiques transmises par les moustiques; les voies possibles d’introduction des maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada par suite des changements climatiques; le résumé du rôle des cliniciens et des autorités de santé publique.

Moustiques exotiques porteurs d’agents pathogènes à l’origine de maladies humaines

Environ 3 500 espèces de moustiques sont répertoriées dans le monde, mais seulement quelques-uns d’entre eux peuvent porter et transmettre des agents pathogènes qui causent des maladies chez les humains. Les moustiques du genre Aedes sont les plus prolifiques lorsqu’il s’agit de porter et de transmettre des maladies exotiques aux humains. Ces moustiques, et particulièrement Ae. aegypti et Ae. albopictus, peuvent transmettre plus de 20 pathogènes capables d’infecter les humains, comme la dengue, le virus Chikungunya, le virus Zika et la fièvre jauneNote de bas de page 12Note de bas de page 13. Aedes aegypti et Ae. albopictus sont plus largement répartis à l’échelle mondiale que toutes les autres espèces de moustiques connues pour transmettre des maladies aux humainsNote de bas de page 2Note de bas de page 3. Leur portée collective est très importante : chaque année de 1952 à 2017, le nombre total de pays/territoires qui ont déclaré des cas de transmission autochtone par des moustiques de la dengue, du virus Chikungunya, du virus Zika et de la fièvre jaune a été estimé à 111, 106, 85 et 43, respectivementNote de bas de page 14. En raison de leur comportement très anthropophile, Ae. aegypti et Ae. albopictus sont deux des espèces de moustiques les plus importantes au monde sur le plan médicalNote de bas de page 15.

Le genre Anopheles porte et transmet également des agents pathogènes qui causent des maladies importantes chez l’humain, dont la malaria et la filariose lymphatique (Tableau 1). À ce jour, jusqu’à 41 espèces d’anophèles ont été identifiées comme vecteurs de la malariaNote de bas de page 4, et trois d’entre eux sont également porteurs de parasites causant la filariose lymphatiqueNote de bas de page 12. Chaque vecteur exerce une domination géographique distincte et coexiste avec plusieurs espèces dans les régions tropicales et subtropicales du monde entierNote de bas de page 4Note de bas de page 16. Ces espèces sont responsables de la transmission autochtone de la malaria dans 87 pays, mais la plupart des cas sont concentrés en Afrique et en IndeNote de bas de page 17. Parallèlement à la malaria, 70 pays d’Afrique subsaharienne, d’Asie du Sud-Est et des îles du Pacifique déclarent également des cas de transmission de filariose lymphatiqueNote de bas de page 18. Parmi les porteurs de maladies exotiques les plus courants au Canada, seuls deux moustiques sont établis ici (Tableau 1) : An. freeborni et An. quadrimaculatus, les principaux vecteurs de la malaria. De plus, Ae. albopictus, un des principaux vecteurs de la dengue, du virus Chikungunya, du virus Zika et de la fièvre jaune, semble avoir émergé et s’être établi dans une région très restreinte du sud-ouest de l’Ontario en 2017Note de bas de page 19Note de bas de page 20. Culex et Mansonia sont d’autres espèces de moustiques porteurs de maladies exotiques au Canada. Les maladies que portent ces moustiques comprennent la filariose lymphatique, l’encéphalite japonaise, la fièvre de la vallée du Rift et l’encéphalite de Murray ValleyNote de bas de page 12.

Tableau 1 : Vecteurs courants de maladies exotiques transmises par les moustiques aux humains et principales maladies dont ils sont porteurs
Genre de moustique Espèce ou complexe d’espèces de moustique Répartition mondiale Principale(s) maladie(s) transportée(s) Références
Aedes Ae. aegypti Amérique du Nord et Amérique du Sud, Moyen-Orient, Afrique, Inde/Asie occidentale, et Asie du Sud-Est et Pacifique Virus Chikungunya, dengue, fièvre jaune et virus Zika Note de bas de page 2Note de bas de page 3Note de bas de page 14
Ae. albopictusNote a de Tableau 1 Amérique du Nord et Amérique du Sud, Europe et Moyen-Orient, Afrique, Inde/Asie occidentale, et Asie du Sud-Est et Pacifique Virus Chikungunya, dengue et virus Zika (à un moindre degré que Ae. aegypti) Note de bas de page 2Note de bas de page 3Note de bas de page 14Note de bas de page 20
Ae. polynesiensis Îles du Pacifique Sud Filariose lymphatique (W. bancrofti) et dengue Note de bas de page 12
Ae. scapularis Amérique du Nord et Amérique du Sud Filariose lymphatique (W. bancrofti) Note de bas de page 12
Ae. pseudoscutellaris Îles du Pacifique Sud Filariose lymphatique (W. bancrofti) et dengue Note de bas de page 12Note de bas de page 21Note de bas de page 22
Anopheles An. albimanus, An. albitarsis, An. aquasalis, An. darlingi, An. freeborniNote b de Tableau 1, An. marajoara, An. nuneztovari, An. pseudopunctipennis, An. quadrimaculatusNote b de Tableau 1 Amérique du Nord et Amérique du Sud Malaria Note de bas de page 4Note de bas de page 19
An. atroparvus, An. labranchiae, An. messeae, An. sacharovi, An. sergentii, An. superpictus Europe et Moyen-Orient Malaria Note de bas de page 4
An. arabiensis, An. funestusNote c de Tableau 1, An. gambiaeNote c de Tableau 1, An. melas, An. merus, An. moucheti, An. nili Afrique Malaria
Malaria et filariose lymphatique (W. bancrofti)Note c de Tableau 1
Note de bas de page 4Note de bas de page 12Note de bas de page 23
An. culicifacies, An. stephensi, An. fluviatilis Inde/Asie occidentale Malaria Note de bas de page 4
An. aconitus, An. annularis, An. balabacensis, An. barbirostrisNote d de Tableau 1, An. culicifacies, An. dirus, An. farauti, An. flavirostris, An. fluviatilis, An. koliensis, An. lesteri, An. leucosphyrus/latens, An. maculatus, An. minimus, An. punctulatus, An. sinensis, An. stephensi, An. subpictus, An. sundaicus Asie du Sud-Est et Pacifique Malaria
Malaria et filariose lymphatique (B. timori)Note d de Tableau 1
Note de bas de page 4Note de bas de page 12
Culex Cx. tritaeniorhychus Asie du Sud-Est et Pacifique, Afrique et Moyen-Orient Encéphalite japonaise, fièvre de la vallée du Rift et virus de l’encéphalite de Murray Valley Note de bas de page 24Note de bas de page 25
Cx. quinquefasciatus Amérique du Nord, Amérique centrale et Amérique du Sud, et Asie du Sud-Est Filariose lymphatique (W. bancrofti) Note de bas de page 12Note de bas de page 23
Mansonia Diverses espèces Asie et Pacifique Filariose lymphatique (B. malayi) Note de bas de page 12Note de bas de page 23

Maladies exotiques transmises par les moustiques contractées à l’étranger

Les voyages à l’étranger sont très courants. Tous les mois de 2014 à 2018, environ 4,75 millions de résidents canadiens sont revenus de l’étranger, dont 3,77 millions (82 %) des États-Unis et 985 000 (21 %) d’un autre paysNote de bas de page 26. Les destinations les plus courantes à l’extérieur des États-Unis sont le Mexique, l’Europe de l’Ouest et les Caraïbes (y compris Cuba, la République dominicaine et les Bahamas)Note de bas de page 27. Il n’est donc pas surprenant que les résidents canadiens rentrent souvent au pays avec des maladies exotiques sporadiques transmises par les moustiques contractées à l’étranger, les plus courantes étant la malaria et la dengueNote de bas de page 9Note de bas de page 28Note de bas de page 29. Chaque année, environ 500 cas de malaria contractées à l’étranger sont déclarés par des voyageurs rentrés au paysNote de bas de page 30. La dengue n’est pas une maladie à déclaration obligatoire au Canada, mais le Laboratoire national de microbiologie a observé plus de 250 cas de cette maladie de 2012 à 2017, et un nombre considérable de cas additionnels a été documenté par des laboratoires de santé publique provinciaux au cours de la même période (données non publiées, Michael Drebot, Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg, Canada). La dengue est actuellement considérée comme l’une des maladies transmises par les moustiques les plus critiques du monde. Les Canadiens sont concernés compte tenu de l’augmentation de 30 fois de l’incidence mondiale de cette maladie au cours des 50 dernières annéesNote de bas de page 31Note de bas de page 32. L’incursion récente du virus Chikungunya et du virus Zika dans l’hémisphère ouest et l’épidémie subséquente dans les Caraïbes et les Amériques révèlent le potentiel de transmission important et rapide des maladies exotiques transmises par les moustiques au sein des importantes populations vulnérablesNote de bas de page 33Note de bas de page 34. Les maladies transmises par les moustiques étant présentes aux quatre coins de la planète, y compris dans les pays fréquentés par les voyageurs du Canada, des centaines de résidents canadiens sont rentrés au pays avec une infection par le virus Chikungunya ou par le virus Zika contractées à l’étranger de 2013 à 2017Note de bas de page 7Note de bas de page 8Note de bas de page 10Note de bas de page 35. Les autres maladies transmises par les moustiques qui concernent les voyageurs qui rentrent de l’étranger comprennent la fièvre jaune, l’encéphalite japonaise et la filariose lymphatique. Les éclosions récentes de fièvre jaune au Brésil et dans certains coins d’Afrique sont une menace pour les résidents canadiens qui voyagent dans ces régionsNote de bas de page 36Note de bas de page 37Note de bas de page 38. Le nombre de cas confirmés chez les voyageurs qui rentrent au pays demeure toutefois faible (14 cas de 2008 à 2016)Note de bas de page 30, peut-être en raison du vaccin très efficace contre la fièvre jaune qui est recommandé aux voyageurs canadiensNote de bas de page 39Note de bas de page 40. Le nombre de cas d’encéphalite japonaise et de filariose lymphatique acquis à l’étranger n’est pas connu puisque la déclaration de ces maladies n’est pas obligatoire au Canada, mais il doit être considérable étant donné l’incidence annuelle élevée de ces maladies dans le mondeNote de bas de page 1. Chaque année, les maladies exotiques transmises par les moustiques causent collectivement des milliers d’infections contractées à l’étranger chez des voyageurs qui rentrent au pays.

Les changements climatiques pourraient entraîner la création d’écosystèmes pour les moustiques exotiques

Toutes les régions du Canada devraient connaître des changements climatiques, mais l’impact de ces changements variera d’une région à l’autre. Les répercussions les plus importantes pourraient s’observer dans le NordNote de bas de page 41. Un réchauffement planétaire d’environ 2 °C s’accompagnerait d’un adoucissement des températures, d’une hausse des précipitations et de l’humidité, et d’une augmentation de la fréquence des épisodes de chaleur et de précipitations extrêmes. Conséquemment, les hivers devraient être plus doux et plus courts, et les étés, plus chauds et plus longs. Un réchauffement planétaire d’environ 4 °C est très susceptible d’entraîner des changements encore plus notables, soit des épisodes de chaleur extrême, des précipitations extrêmes quotidiennes et une hausse additionnelle des précipitations annuelles dans la plupart des régions du Canada, mais particulièrement dans le NordNote de bas de page 41. Ces changements climatiques pourraient favoriser l’émergence et la transmission de maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada de diverses façons. L’adoucissement des températures, l’augmentation de l’humidité et la hausse des précipitations favoriseront le cycle de vie des moustiques exotiques en facilitant le développement et la survie des larves et en prolongeant la vie des moustiques adultes, ce qui entraînera une augmentation de la population globaleNote de bas de page 42Note de bas de page 43Note de bas de page 44Note de bas de page 45. Les changements climatiques devraient également agir sur la transmission des maladies par le biais de plusieurs mécanismes :

Alors que le temps s’adoucira et que l’humidité et les précipitations augmenteront au Canada, le climat d’un plus grand nombre de régions deviendra favorable à l’établissement de certains moustiques exotiques actuellement limités aux régions tropicales et subtropicalesNote de bas de page 3Note de bas de page 49Note de bas de page 50. De plus, quand les hivers seront plus courts et les étés plus longs, la durée des périodes où le climat convient à la transmission des maladies augmentera, ce qui permettra la transmission autochtone des maladies exotiques transmises par les moustiques au cours de périodes de durée limitée dans certaines régions du CanadaNote de bas de page 49. En ce qui a trait aux maladies exotiques transmises par les moustiques qui sont des zoonoses et dont la transmission requiert un réservoir animal qui est présent au Canada (p. ex. l’encéphalite japonaise), les changements climatiques pourraient également agir sur ces réservoirs, entre autres en maintenant et en appuyant l’expansion des habitats naturels et en prolongeant la période de disponibilité de la nourriture, ce qui augmenterait la taille de la populationNote de bas de page 51Note de bas de page 52. Les phénomènes météorologiques extrêmes, comme les sécheresses et les canicules, pourraient faire en sorte que les hôtes réservoirs partis à la recherche de sources d’eau soient plus présents dans les sites de reproduction de moustiquesNote de bas de page 53Note de bas de page 54Note de bas de page 55.

Introduction d’agents pathogènes à l’origine de maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada

Pour que les maladies exotiques transmises par les moustiques émergent, il faut un moustique vecteur compétent, un hôte réservoir adéquat (s’il y a lieu) et un habitat convenable pour accueillir le pathogène exotique. Même si les changements climatiques peuvent créer de nouveaux habitats pour les moustiques et les hôtes réservoirs, le pathogène doit être introduit au Canada par des moustiques infectés, des humains virémiques, des réservoirs virémiques ou cestrois sources à la foisNote de bas de page 56Note de bas de page 57. L’introduction d’agents pathogènes peut être locale ou mondiale.

L’introduction locale peut se produire lorsque des moustiques/réservoirs/humains migrent sur de courtes distances d’une région endémique avoisinante vers une région du Canada. Les maladies exotiques transmises par les moustiques qui peuvent émerger par l’introduction locale comprennent le virus de l’encéphalite de Saint-Louis et le virus de l’encéphalite de La Crosse parce que leurs vecteurs sont déjà présents au Canada et sont endémiques aux États-UnisNote de bas de page 58Note de bas de page 59Note de bas de page 60. Si les changements climatiques influencent ou entraînent l’augmentation de l’abondance saisonnière et l’expansion de la population de moustiques vecteurs précis (p. ex. Ae. triseriatus), le risque de propagation de ces agents pathogènes dans d’autres régions du pays sera accru. L’émergence de maladies exotiques transmises par les moustiques contractées localement est probable, et l’endémie de ces maladies est très probable au fil du temps.

L’introduction internationale peut se produire lorsque des moustiques/réservoirs/humains migrent sur de longues distances (voyages à l’étranger, migration ou commerce/transport de biens) d’une région endémique éloignée vers le Canada. Il existe deux scénarios d’introduction internationale dans lesquels les vecteurs sont soit présents, soit absents au Canada (Tableau 2). Quand le vecteur est présent, les changements climatiques augmenteront probablement le nombre de cas de maladies exotiques transmises par les moustiques contractées à l’étranger en amplifiant le cycle de transmission naturel et la probabilité du contact entre vecteurs/réservoirs/humains dans le pays d’origine. Ils permettront probablement aussi la transmission autochtone durable à court terme au Canada (comme observé dans la transmission du virus Chikungunya et du virus Zika ailleurs)Note de bas de page 61Note de bas de page 62Note de bas de page 63Note de bas de page 64Note de bas de page 65Note de bas de page 66 et peut-être même l’endémie au fil du temps (comme dans le cas du virus du Nil occidental)Note de bas de page 6Note de bas de page 67Note de bas de page 68Note de bas de page 69. La malaria et le virus Chikungunya font partie des maladies qui pourraient émerger selon ce scénario parce que des populations de vecteurs de ces maladies déjà établies ou ayant émergé depuis peu sont présents CanadaNote de bas de page 19Note de bas de page 20. Quand le vecteur est absent et que les restrictions imposées par la niche écologique des vecteurs peuvent prévenir l’établissement, même en présence de changements climatiques, l’impact de ces changements se limitera à l’augmentation du nombre de cas acquis à l’étranger sans augmentation des cas de transmission locale par des moustiques. Bien que certains types de migration internationale soient liés aux changements climatiques [p. ex. les réfugiés climatiquesNote de bas de page 70 et l’évolution des habitudes de voyageNote de bas de page 71], la plupart ne le sont pas. Or, les migrations internationales sont en hausse,Note de bas de page 72 et les Canadiens sont de grands voyageursNote de bas de page 26. Par conséquent, même sans changements climatiques, les migrations internationales continueront de favoriser la propagation des maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada.

Tableau 2 : Trois voies d’introduction d’agents pathogènes exotiques transmis par les moustiques au Canada
Points à considérer Migration locale Migration internationale, vecteur(s) présent(s) Migration internationale, vecteur(s) absent(s)
Propagation causée par la migration locale ou internationale Migration sur de courtes distances à l’échelle locale Migration sur de longues distances à l’échelle mondiale Migration sur de longues distances à l’échelle mondiale
Mode de propagation géographique au Canada Migrations naturelles et régulières des vecteurs/réservoirs/humains de régions endémiques voisines Voyages internationaux, commerce/transport et migration de vecteurs/réservoirs/humains d’une région endémique éloignée Voyages internationaux, commerce/transport et migration de vecteurs/réservoirs/humains d’une région endémique éloignée
Agent pathogène Présence dans une région endémique voisine (à savoir un État américain limitrophe), mais pas au Canada Présence dans une région endémique éloignée, mais pas au Canada Présence dans une région endémique éloignée, mais pas au Canada
Présence de moustiques vecteurs Oui Oui Non
Impact des changements climatiques sur l’émergence Amplification du cycle de transmission naturel et augmentation de la probabilité du contact entre vecteurs/réservoirs/humains au Canada Amplification du cycle de transmission naturel et augmentation de la probabilité du contact entre vecteurs/réservoirs/humains au Canada et dans le pays d’origine

Les agents pathogènes doivent être importés au Canada par des moustiques infectés ou des humains/réservoirs virémiques (situation essentiellement favorisée par la migration internationale et partiellement favorisée par les changements climatiques)
Amplification du cycle de transmission naturel et augmentation de la probabilité du contact entre vecteurs/réservoirs/humains au Canada et dans le pays d’origine

Les agents pathogènes doivent être importés au Canada par des moustiques infectés ou des humains/réservoirs virémiques (situation essentiellement favorisée par la migration internationale et partiellement favorisée par les changements climatiques)
Tableau actuel de la maladie au Canada Cas acquis aux États-Unis Cas acquis aux États-Unis et ailleurs dans le monde Cas acquis aux États-Unis et ailleurs dans le monde
Maladies pouvant émerger au Canada en raison des changements climatiques Virus de l’encéphalite de Saint-Louis et virus de l’encéphalite de La Crosse par le biais de populations établies de Cx. tarsalis/pipiens/restuans (encéphalite de Saint-Louis) et de Ae. triseriatus (encéphalite de La Crosse)Note de bas de page 73 Virus Chikungunya par le biais de la propagation de Ae. albopictus au CanadaNote de bas de page 20 ou malaria par le biais de populations établies de An. freeborni et de An. quadrimaculatusNote de bas de page 19 Encéphalite japonaise, fièvre de la vallée du Rift et autres maladies exotiques transmises par les moustiques quand aucun vecteur compétent naturel n’est présent au Canada (Tableau 1)
Maladies dont l’émergence est anticipée au Canada en raison des changements climatiques Cas acquis localement

Probabilité importante d’endémie au fil du temps
Augmentation du nombre de cas acquis à l’étranger

Cas autochtones ou éclosions de cas autochtones de courte durée transmis par des populations de vecteurs émergentes ou établies

Probabilité d’endémie au fil du temps
Augmentation du nombre de cas acquis à l’étranger sans augmentation des cas de transmission locale par des moustiques

Rôle des cliniciens et des autorités de santé publique

Le risque d’introduction de maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada et de maladies exotiques transmises par les moustiques contractées au Canada ou à l’étranger par des résidents canadiens est appelé à augmenter en raison des changements climatiques. La vigilance des cliniciens et des autorités de santé publique est donc essentielle. Les cliniciens doivent se tenir au courant des dernières tendances en matière de maladies exotiques transmises par les moustiques, promouvoir les stratégies de prévention des piqûres de moustiques chez les voyageurs, connaître les épreuves de laboratoire nécessaires à la détection précoce et déclarer les maladies à déclaration obligatoire aux autorités de santé publique. Les professionnels de la santé publique doivent se concentrer sur les efforts de surveillance active en continu des moustiques et des agents pathogènes exotiques, la sensibilisation du public et des professionnels au sujet des maladies exotiques transmises par les moustiques et le contrôle des populations de moustiques, dont la prévention des piqûres. Les voyageurs canadiens doivent être mieux informés sur le risque d’acquisition de maladies transmises par des moustiques quand ils voyagent à l’étranger et sur le fait qu’ils pourraient permettre l’introduction de maladies exotiques transmises par des moustiques au Canada. Pour s’informer, ils peuvent consulter le personnel des cliniques du voyageur de leur région ou les sections sur la santé et la sécurité des voyageurs du site Web du gouvernement (voyage.gc.ca) avant de quitter le pays.

Discussion

Les maladies exotiques transmises par les moustiques les plus courantes au Canada sont la malaria, la dengue, le virus Chikungunya et le virus ZikaNote de bas de page 7Note de bas de page 8Note de bas de page 9Note de bas de page 10Note de bas de page 28Note de bas de page 29. Les moustiques exotiques qui sont porteurs de ces maladies et qui les transmettent aux humains sont du genre Anopheles et du genre AedesNote de bas de page 12. À l’heure actuelle, la plupart de ces moustiques ne sont pas présents au Canada, mais la présence de An. freeborni et de An. quadrimaculatus (principaux vecteurs de la malaria) est généralisée. De petites populations de Ae. aegypti et de Ae. albopictus (vecteurs principaux de la dengue, du virus Chikungunya, du virus Zika et de la fièvre jaune) ont été introduites dans certaines régions du Canada, et des populations de Ae. albopictus se sont récemment établies dans une régiontrès restreinte du CanadaNote de bas de page 19Note de bas de page 20.

Les changements climatiques devraient créer des habitats propice aux moustiques exotiques et endémiques et pour leurs hôtes réservoirs en plus d’étendre la superficie des habitats qui l’étaient déjàNote de bas de page 3Note de bas de page 42Note de bas de page 50Note de bas de page 51Note de bas de page 52Note de bas de page 74Note de bas de page 75 et de permettre l’établissement de maladies exotiques transmises par les moustiques. Des changements physiologiques chez les moustiques pourront augmenter leur espérance de vie et leur capacité de transmettre des maladies aux humainsNote de bas de page 42Note de bas de page 43Note de bas de page 44Note de bas de page 45Note de bas de page 46Note de bas de page 47Note de bas de page 48. Parallèlement, une prolongation des périodes où le climat convient à la transmission des maladiesNote de bas de page 49Note de bas de page 76 pourrait s’observer simultanément au Canada et dans des pays où des maladies exotiques transmises par les moustiques sont déjà en circulation. Les changements climatiques auront également un impact sur la migration des vecteurs/réservoirs/humains et influeront donc sur l’introduction de maladies exotiques transmises par les moustiques au CanadaNote de bas de page 70Note de bas de page 71.

Le lien entre le climat et les maladies transmises par les moustiques n’est pas linéaire. Par exemple, quand la température dépasse un certain seuil, l’espérance de vie des moustiques peut être réduite et la réplication des agents pathogènes présents dans les moustiques peut être ralentieNote de bas de page 77Note de bas de page 78. Les changements climatiques peuvent donc avoir des effets contraires sur la transmission de la maladie, par exemple en soutenant les hôtes réservoirs tout en réduisant l’espérance de vie des agents pathogènes et des moustiques. D’autres facteurs auront un impact important sur l’émergence des maladies exotiques transmises par les moustiques, notamment les changements démographiques (immigration et croissance de la population)Note de bas de page 79Note de bas de page 80Note de bas de page 81Note de bas de page 82, l’augmentation de la mobilité et de l’interconnectivitéNote de bas de page 79Note de bas de page 80Note de bas de page 81Note de bas de page 83, l’urbanisation et l’utilisation des terresNote de bas de page 79Note de bas de page 80Note de bas de page 82, et certains facteurs socioéconomiquesNote de bas de page 79Note de bas de page 80Note de bas de page 81Note de bas de page 82Note de bas de page 84Note de bas de page 85. Parmi ces facteurs, certains seront également influencés par les changements climatiques.

Bien que le risque à court terme d’incursion et d’établissement au Canada de maladies exotiques transmises par les moustiques favorisé ou exacerbé par les changements climatiques soit très faibleNote de bas de page 49, il est bel et bien réel. L’établissement d’une nouvelle maladie transmise par les moustiques, le virus du Nil occidental, s’est déjà vuNote de bas de page 6Note de bas de page 67Note de bas de page 69Note de bas de page 86Note de bas de page 87. La malaria est particulièrement préoccupante puisqu’elle a déjà été endémique au CanadaNote de bas de page 88, un cas autochtone soupçonné ayant été déclaré en 1996Note de bas de page 89 et la présence de deux vecteurs dominants étant généralisée au CanadaNote de bas de page 19. Les maladies exotiques transmises par les moustiques par Ae. albopictus sont également préoccupantes en raison de l’incursion récente de cette espèce dans les régions tempérées qui sont semblables sur le plan climatique à certaines régions du CanadaNote de bas de page 61Note de bas de page 64Note de bas de page 65Note de bas de page 90 et du fait que Ae. albopictus semble s’être établi dans une région restreinte du CanadaNote de bas de page 20. L’expansion de la présence de cette espèce au Canada devra être surveillée de près.

Conclusion

L’impact exact des changements climatiques sur l’émergence des maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada est difficile à quantifier, mais le nombre de cas acquis à l’étranger devrait augmenter, tout comme la probabilité des éclosions autochtones de courte durée des maladies exotiques transmises par les moustiques et le risque d’endémie de maladies exotiques transmises par les moustiques, particulièrement si les vecteurs sont déjà présents au Canada. Finalement, les changements climatiques sont associés à un risque d’établissement de moustiques exotiques et de maladies exotiques transmises par les moustiques au Canada, surtout les maladies transmises par les moustiques Aedes albopictus. Certaines de ces répercussions peuvent être atténuées grâce à l’adoption de mesures cliniques et de santé publique, dont la sensibilisation au phénomène et le recours à des stratégies de prévention des piqûres de moustiques, la détection précoce et l’intervention rapide, la surveillance active en continu et le contrôle des populations de moustiques. Les Canadiens doivent être conscients des maladies exotiques transmises par les moustiques qu’ils risquent d’attraper à l’étranger puisque ce risque ne fera qu’augmenter avec les changements climatiques. En outre, les Canadiens qui rentrent au pays peuvent servir de voie d’introduction pour les maladies exotiques transmises par les moustiques. Sensibiliser cette population à ce risque est donc d’autant plus urgent.

Déclaration des auteurs

  • VN — Conceptualisation, recherche, rédaction de la version préliminaire, supervision et administration du projet
  • EER — Rédaction : révision et édition
  • LRL — Rédaction : révision et édition
  • MAD — Rédaction : révision et édition
  • TB —Recherche, rédaction : révision et édition
  • TS —Recherche, rédaction : révision et édition
  • SUK —Recherche, rédaction : révision et édition

Conflit d’intérêts

Aucun.

Financement

Ce travail a été réalisé grâce au soutien de l’Agence de la santé publique du Canada.

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