De prodige du hockey à pionnier des services correctionnels : l’histoire de John Mentis
Avertissement sur le contenu : Le présent article traite des expériences vécues par John Mentis, lesquelles comprennent des références au racisme et à la discrimination. Pour public averti seulement.
En 1956, alors que John Mentis se préparait à quitter sa ville natale de Truro, en NouvelleÉcosse, son père lui a donné un conseil qui allait le suivre toute sa vie.
Âgé d’à peine 18 ans, John était déjà un prodige du hockey – un attaquant redoutable, assez fort pour se protéger luimême et protéger ses coéquipiers, et suffisamment talentueux pour attirer l’attention d’équipes jouant à plus de mille kilomètres à l’ouest de chez lui. Il était sur le point de réaliser le rêve de jouer au hockey au niveau professionnel – un rêve que peu de gens de sa communauté avaient même la chance d’envisager –, mais son père était bien conscient des défis qui l’attendaient.
En 1968, John Mentis est devenu l'un des premiers agents correctionnels fédéraux noirs au Canada.
Non pas les défis sur la glace – John les maîtrisait parfaitement ceux-là –, mais plutôt les réalités auxquelles faisait face un athlète noir au Canada dans les années 1950.
« Mon père était un bon joueur de hockey, et la première chose qu’il m’a dite lorsque j’ai quitté la maison, c’est ceci : “John, essaie de te trouver un assez bon emploi, parce que tu ne feras pas carrière dans le hockey.” Et j’ai vécu avec cette pensée toute ma vie », raconte John.
C’est un conseil que l’homme de 87 ans considère encore aujourd’hui comme l’un des plus importants qu’il n’ait jamais reçus. D’une manière inattendue, ces paroles allaient le guider vers une carrière de trois décennies au sein des services correctionnels fédéraux et provinciaux, une carrière qui ferait de lui l’un des premiers agents correctionnels fédéraux noirs au Canada.
Le hockey, John avait ça dans le sang. Né dans une famille d’athlètes, ses trois frères ont joué au hockey. Lorsque la glace fondait, c’était la saison de baseball qui commençait, mais tout le reste de l’année, la vie tournait autour du hockey.
Après le décès de sa mère alors qu’il était jeune, sa grand-mère a commencé à jouer un rôle déterminant dans sa vie, contribuant à forger la force et l’éthique de travail que John possède encore aujourd’hui. Elle travaillait dans l’un des restaurants les plus populaires de Truro, un endroit où elle – tout comme les autres Canadiennes et Canadiens noirs à cette époque – n’avait pas le droit de manger.
Le père que John a aussi eu une grande influence sur lui. Ayant connu du succès en tant que joueur de hockey à son époque, il aspirait lui aussi à une carrière professionnelle. Il n’a donc pas été étonnant que John obtienne sa chance de jouer dans les ligues majeures.
« Avec un de mes copains, j’étais sur le point de m’enrôler dans l’Aviation royale. Et puis j’ai reçu un appel du Québec m’informant que j’avais l’occasion de participer à un camp d’entraînement avec les Bruins de Boston », raconte John.
Il a ensuite signé un contrat d’essai de 200 $, puis il est parti.
Cette année-là, l’équipe des Bruins comptait Bronco Horvath, le meilleur marqueur, Johnny Bucyk, un futur membre du Temple de la renommée, et Willie O’Ree qui, à la misaison, a fait son entrée historique dans la LNH en tant que premier joueur noir.
John se souvient de la première fois où il a rencontré O’Ree et du moment où il a partagé la glace avec lui, ainsi que de l’effet que cela a eu sur lui. Mais ce qui l’a marqué par-dessus tout, ce sont les obstacles qu’O’Ree a dû surmonter juste pour pouvoir être là – les mêmes obstacles au sujet desquels son père l’avait mis en garde.
« J’ai participé au camp d’entraînement avec Willie O’Ree et j’ai vu ce qu’ils lui ont fait, et ce qu’ils ont fait aux frères Carnegies. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à chercher un emploi convenable », affirme John.
Ayant mis de côté ses aspirations professionnelles, John a passé le reste de sa carrière junior à sillonner le Québec pour jouer tant sur la glace que sur les terrains de baseball.
Un été, après que la saison de hockey eut pris fin, un ancien coéquipier a appris que John était aussi talentueux sur le marbre qu’il l’était sur la glace.
Il a vite été recruté pour jouer au baseball à Waterloo, au Québec, mais à une condition : ils devaient l’aider à se trouver un emploi.
Après avoir enchaîné des emplois l’ayant amené à travailler à divers endroits, allant d’un atelier de fabrication de produits en fibre de verre à l’usine de Coca-Cola à Cowansville, John a vu une annonce dans le journal de Granby indiquant qu’une nouvelle prison allait bientôt ouvrir ses portes dans la région. Il l’ignorait à ce moment-là, mais le fait de répondre à cette annonce allait le propulser vers une nouvelle carrière – une carrière dans laquelle il marquerait discrètement l’histoire.
En 1966, John s’est rendu au Pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul, une ancienne prison fédérale située à Laval, pour entreprendre sa formation. Il s’agissait d’un établissement à niveaux de sécurité multiples, ce qui signifiait que les agents étaient responsables de la surveillance d’une population carcérale très diversifiée.
« C’était le meilleur endroit pour commencer, se souvient John. Tout était une question de sécurité, et on apprenait très vite ce qu’il fallait faire. »
John ressortait du lot – pas seulement en raison de sa carrure athlétique, mais aussi parce qu’il ne ressemblait pas à la plupart des autres gardiens en poste à l’époque. Il se souvient qu’un jour, un détenu l’avait pris pour un des leurs, pensant qu’il portait un uniforme volé.
« Ça m’avait bien faire rire », dit-il.
Bien que des incidents du genre aient été rares, il a vécu de la discrimination.
John photographier avec les autres diplômés au collège du personnel régional à Laval en 1968.
« Je repense à ma troisième nuit en poste. Je travaillais des quarts de 12 heures. J’étais en train de faire mes rondes lorsque quelqu’un m’a interpellé en disant : “Qu’est-ce que tu fais ici, mot commençant par N?” »
« C’est un mot que je n’ai jamais accepté de ma vie, mais je ne savais pas qui l’avait dit. J’ai essayé de le découvrir, mais je n’ai pas laissé ça m’atteindre et j’ai simplement continué à faire mon travail… en espérant que la prochaine fois, je verrais d’où ça venait et que je pourrais faire quelque chose. »
John était habitué de se défendre – que ce soit sur la glace, sur le terrain de baseball ou dans le pavillon. Il agissait ainsi non pas parce qu’il cherchait la confrontation, mais parce que la vie l’y avait obligé.
À la fin de ses quatre mois de formation au Pénitencier de SaintVincentdePaul, John a obtenu son diplôme. C’est alors qu’il a appris, à sa grande surprise, de la part de son instructeur, qu’il était le premier gardien noir à y être parvenu.
Cette information l’a étonné.
« Je croyais que quelqu’un était passé par là avant moi. Mais ça m’a fait du bien d’apprendre que j’étais le premier, vous savez. J’avais un travail à faire, et cela m’a donné une motivation supplémentaire. »
Après sa formation, John s’est joint à la nouvelle prison qui venait d’ouvrir à Cowansville pour y travailler comme gardien. Lorsqu’un poste de responsable des activités de loisir a été affiché, il a proposé sa candidature sans hésiter.
Le changement de rythme lui a plu. Il s’est rapidement mis à enseigner aux détenus les rudiments des sports qu’il avait toujours aimés et qu’il maîtrisait parfaitement.
John s’est occupé des activités de loisir à l’Établissement de Cowansville pendant environ trois ans et demi avant d’accepter un poste dans le système provincial, où il a été responsable des sports pendant une décennie. Dans l’ensemble, il n’a pas eu d’autres problèmes avec les détenus.
Mais il ne peut pas en dire autant d’un membre du personnel en particulier.
Il se rappelle qu’il se tenait devant son superviseur à ce moment-là.
« On était seuls dans le bureau et on discutait lorsque la situation a commencé à se gâter. Il m’a alors dit : “Tu vas voir ce qu’on fait aux mot commençant par N”, puis je lui ai craché au visage.
Il n’a pas bougé, parce que j’étais prêt à… Je ne laissais personne m’insulter de cette façon », affirme John.
John Mentis a commencé sa carrière correctionnelle au Pénitencier-de-Saint-Vincent-de-Paul, le deuxième pénitencier fédéral au Canada
Après l’incident, l’établissement a pris le parti du superviseur. John a été transféré peu après à un autre établissement situé à Rimouski.
Il a toutefois fini par obtenir une certaine forme de justice. John a été réaffecté à l’Établissement de Cowansville et son agresseur a été muté ailleurs. Ils ne se sont jamais recroisés et John n’a jamais vécu d’autres formes de discrimination au travail.
Après trois décennies de service, dont trois ans et demi dans le système fédéral et 26 ans et demi dans le système provincial, John a pris sa retraite. D’athlète et mentor à pionnier des Canadiens noirs dans les services correctionnels, John a eu un parcours remarquable.
Aujourd’hui âgé de 87 ans, le résident de Granby passe ses étés à jouer au golf et ses hivers à regarder le hockey – en particulier les matchs des Bruins – tout en remerciant intérieurement son père pour son conseil, qui l’a guidé dans son parcours exceptionnel.