Une demi-toile, une histoire commune : comment l’art permet de créer des liens entre les détenus artistes et la collectivité
À première vue, la scène évoque un cours d’art ordinaire : des pinceaux, des toiles à moitié terminées et des adolescents qui discutent entre eux de couleurs et de composition.
Personne ne pourrait jamais deviner que certains des artistes derrière ces œuvres sont incarcérés et qu’ils les créent à l’intérieur d’établissements fédéraux. Ce jumelage improbable fait partie d’un partenariat continu qui transforme discrètement la façon dont les gens perçoivent les établissements correctionnels, la réhabilitation et le pouvoir des relations humaines.
Au printemps, des élèves de l’Abbotsford Senior Secondary School, en Colombie-Britannique, ont de nouveau collaboré de façon anonyme avec des détenus artistes à l’Établissement du Pacifique et à l’Établissement de Mission dans le cadre du projet Action, Reciprocity and Transformation (ART) & Justice de l’Université de la Colombie-Britannique.
Le concept est simple, mais porteur. Un détenu commence à peindre à l’intérieur de l’établissement, créant la première moitié d’une toile basée sur un thème annuel commun. L’œuvre d’art anonyme est ensuite apportée par l’équipe de l’Université de la Colombie‑Britannique à l’école secondaire, où un élève du cours d’activisme artistique de l’école la termine.
Une œuvre d’art créée en collaboration dans le cadre du projet ART & Justice, où un détenu artiste a commencé la toile dans un établissement fédéral et un élève de l’Abbotsford Senior Secondary School l’a achevée.
Aucun des deux artistes n’apprend l’identité de l’autre, mais ensemble, ils créent une seule œuvre. Chaque participant rédige également une déclaration d’artiste anonyme expliquant l’inspiration derrière son travail; les soumissions sont ensuite soigneusement examinées pour s’assurer qu’il n’y a pas de détails permettant d’identifier les participants ni de contenu inapproprié, et que le projet respecte les lignes directrices du SCC et de l’Université de la Colombie-Britannique.
Le thème de cette année, Art et pouvoir, invitait les participants à explorer comment la narration et l’expression artistique se recoupent avec l’oppression, l’identité, la résurgence et le changement social au Canada et à l’étranger.
Pour les élèves, le projet s’appuie sur des discussions menées en classe sur le système de justice pénale canadien, y compris la surreprésentation des Autochtones, la santé mentale, la réduction des méfaits et la libération conditionnelle. Pour les participants incarcérés, il offre quelque chose de tout aussi significatif : la possibilité de contribuer, de réfléchir et d’être vu à travers quelque chose qu’ils ont créé.
Cette raison d’être est une chose dont Sara Burroughs a été directement témoin. L’agente de programmes sociaux à l’Établissement du Pacifique collabore avec les responsables du projet ART & Justice depuis ses débuts et affirme que les programmes créatifs révèlent souvent des facettes de personnes qui sont rarement visibles dans un milieu correctionnel.
« Quand une personne renoue avec sa créativité, que ce soit par la peinture, la sculpture, le perlage ou l’écriture, on ressent une énergie complètement différente, dit-elle. Cela leur donne un sens et une raison d’être. On observe un changement dans leur confiance en eux et leur attitude. »
Au fil du temps, elle a vu les participants devenir plus ouverts, engagés et sûrs d’eux.
« Il s’agit d’aider les personnes à se sentir vues, valorisées et capables de réaliser quelque chose de positif, dit Sara.
Lorsqu’un des gars a commencé, il était extrêmement réservé. Avec le temps, grâce aux ateliers d’art et aux séances d’écriture créative, on a pu voir sa confiance augmenter. Il a commencé à éprouver de la fierté pour ce qu’il créait. »
Elle ajoute que cette confiance est importante à bien des égards, bien au‑delà de la toile. Des participants ont utilisé leurs œuvres pour renouer avec des membres de leur famille, amorcer des conversations plus profondes et bâtir des relations plus positives avec le personnel.
« En milieu carcéral, les gens sont sur la défensive pour de nombreuses raisons, dit‑elle. Les espaces créatifs peuvent leur offrir l’occasion de baisser un peu leur garde. »
Le programme lui-même est le fruit d’années de recherche et d’établissement de relations. Kelsey Timler, l’une des responsables du projet et boursière de recherches postdoctorales à l’Université de la Colombie-Britannique, et sa collègue Helen Brown ont commencé à faire des recherches sur les programmes artistiques auprès des détenus sous responsabilité fédérale en 2014.
Elles ont axé leurs recherches sur une initiative élaborée par Brian Lang, alors directeur de l’Établissement de Mission, appelée Work 2 Give. Brian était d’avis que les activités significatives pouvaient favoriser la réhabilitation et réduire l’oisiveté en établissement.
Les premiers projets offerts aux détenus étaient axés sur le travail du bois, le jardinage et la fabrication de jouets et de meubles qui étaient ensuite donnés à la Nation Tsilhqot’in. Lorsque l’accès aux établissements a été perturbé en 2020 en raison de la pandémie, l’équipe a été obligée de repenser la façon dont le travail allait pouvoir se poursuivre.
« Lorsque la COVID a frappé, soudainement, nous ne pouvions plus entrer dans les établissements, affirme Kelsey. Nous ne voulions pas simplement tout mettre sur pause et attendre le retour à la normale. »
Au lieu de cela, l’équipe a commencé à assembler et à livrer des trousses d’art de haute qualité remplies de carnets de croquis, de crayons, de peintures et d’autres fournitures. Les participants pouvaient conserver leurs œuvres d’art ou en faire don au projet.
Depuis août 2020, plus de 800 trousses d’art ont été distribuées aux détenus sous responsabilité fédérale et aux personnes en liberté conditionnelle en Colombie-Britannique et au Yukon.
« Nous savons, grâce à la recherche et à notre expérience vécue, que la prison n’est pas bonne pour la santé mentale, même dans les meilleures circonstances, explique Kelsey. Nous voulions offrir aux gens une activité significative dans laquelle ils puissent s’investir. »
La réponse a été immédiate. Des œuvres d’art, des lettres et des réflexions ont commencé à affluer de la part des participants. À mesure que les restrictions s’assouplissaient, l’équipe de l’Université de la Colombie-Britannique a mené des entrevues pour mieux comprendre ce que les détenus artistes attendaient du projet à l’avenir.
« Ce que nous entendions sans cesse, c’était ceci : “Nous voulons partager notre art avec le monde”, dit Kelsey. Les gens souhaitaient trouver de l’inspiration, un sentiment de communauté et des occasions de contribuer de manière positive. »
Cette rétroaction a finalement mené à l’établissement du partenariat avec l’Abbotsford Senior Secondary School en 2023.
Depuis, environ 90 participants incarcérés à l’Établissement de Mission, à l’Établissement du Pacifique et à l’Établissement William Head, en Colombie-Britannique, ont contribué à des projets de collaboration, tandis que beaucoup d’autres ont participé à des ateliers ou reçu des trousses d’art. L’initiative s’est également élargie pour inclure des séances mensuelles de peinture, d’autoportrait, de céramique et d’écriture créative dans les établissements participants.
Certains des moments les plus marquants du projet surviennent lorsque les œuvres sortent des établissements. Après que les élèves ont réalisé leur partie des toiles, les œuvres achevées sont exposées dans la collectivité, puis retournées dans les établissements afin d’y être aussi exposées.
Les gymnases intérieurs des établissements sont transformés en galeries temporaires pour permettre aux participants de découvrir les différentes œuvres exposées et de voir comment leurs œuvres ont évolué à l’extérieur des murs. Pour eux, c’est la preuve tangible que leurs voix, leurs histoires et leur créativité ont encore une place dans le monde.
« Voir les gars entrer dans le gymnase et découvrir leurs œuvres exposées est incroyable, dit Kelsey. Être reconnus comme artistes plutôt que pour la pire chose qu’ils ont faite leur procure une joie immense. »
Au cours des dernières années, certains participants ont également bénéficié de permissions de sortir avec escorte pour assister à des vernissages de galeries dans la collectivité.
« Un des participants s’est dit terrifié à l’idée que personne ne l’accepte, dit Kelsey. Puis, il s’est retrouvé dans une galerie entouré de personnes qui discutaient avec intérêt de son travail. Des expériences comme celle-là peuvent profondément changer la perception qu’une personne a d’elle-même. »
Brian, un détenu artiste, a décrit l’expérience comme ceci :
« Lorsque nous entrons dans l’espace qu’ils ont créé, nous pouvons être nous‑mêmes, sans réserve. Ils nous montrent qu’il y a des personnes qui se soucient de nous et qui veulent notre bien. La pire chose que nous ayons faite ou la pire journée que nous ayons vécue ne doit pas définir qui nous sommes. Nous restons des êtres humains. »
Ce sentiment d’humanité demeure au cœur du projet ART & Justice. En juin, les œuvres collaboratives créées dans le cadre du projet de 2026 seront présentées à différentes expositions communautaires à Abbotsford et à Victoria, avant d’être retournées dans les établissements pour y être exposées.
Pour plus d’information sur ce projet, consultez le www.artjusticeresearch.org.